- 1 Entretien mené le 25 janvier 2022.
- 2 Ce représentant a spécifiquement demandé que notre entretien, son nom et toutes informations pouvan (...)
- 3 Je tiens à remercier Sidy Cissokho, Emmanuelle Bouilly, Paul Bouffartigue, Maxime Quijoux, ainsi qu (...)
1« C’est une dictature, mais ils ont raison… C’est dans quel pays on se trouve ? Tous des délinquants… Toutes les autorités sont des délinquants1 ! » C’est en ces termes qu’un représentant2 de la Fédération nationale des dockers de Côte d’Ivoire (FENAD-CI), regroupant vingt syndicats de dockers, décrit le pouvoir tentaculaire des leaders de l’un de ses syndicats membre : le Collectif national des dockers et dockers transit (CNDD)3. Depuis sa création en 2007 et en l’absence d’élections professionnelles depuis 2009, ce Collectif s’est imposé comme l’un des plus importants syndicats de dockers sur le port d’Abidjan et s’est autodéclaré « syndicat majoritaire » parmi les travailleurs. Il est, de ce fait, devenu l’interlocuteur principal des employeurs, comme des dirigeants du port et de l’État lors des conflits sociaux.
2L’histoire récente de ce Collectif s’inscrit dans celle de l’État ivoirien des vingt-cinq dernières années, marquées par une crise politico-militaire en 2002 puis une crise électorale en 2010-2011, née de la défaite non reconnue par le président sortant, Laurent Gbagbo (2000-2011), et de la victoire d’Alassane Ouattara, au pouvoir depuis lors. Son histoire est aussi celle d’une forme particulière de syndicalisme. Selon le représentant de la Fédération nationale des dockers cité précédemment, le Collectif a développé un répertoire d’actions comparable aux méthodes employées par les « autorités » du port et de l’État, fondé sur la violence, la vengeance et la monopolisation du pouvoir. Or ces méthodes construisent autant la légitimité des leaders, perçus par leurs militants comme les seuls capables de s’imposer dans les luttes professionnelles, que leur illégitimité du point de vue d’autres travailleurs, membres de syndicats rivaux ou situés en bas des hiérarchies professionnelles.
3L’hégémonie du Collectif national des dockers offre un cas d’étude idéal pour saisir les ambivalences de la représentation syndicale sur le port d’Abidjan. Ce texte éclaire en l’occurrence comment de multiples sentiments d’injustice (Gamson, 2013) construisent la position de leader engagé dans des luttes professionnelles, mais participent, dans le même temps, à la distanciation critique des travailleurs à l’égard des représentants syndicaux. Il fait ainsi apparaître les contours d’une « économie morale ». Si la notion revêt des définitions plurielles (Siméant-Germanos, 2010), elle montre la manière dont les relations de travail sont façonnées par des inégalités et des valeurs, dans une infrastructure qui, historiquement construite comme un « poumon économique » en Côte d’Ivoire, a été libéralisée dès les années 1990, au bénéfice de multinationales, comme le groupe Bolloré. Dans ces relations se cristallisent des revendications plurielles définissant en filigrane les intérêts « cachés » de patrons, de dirigeants et de leaders syndicaux, lesquels contrarieraient une redistribution économique équitable des fruits du travail. D’une part, les revendications portées par les leaders syndicaux, à travers des actions violentes, visent les employeurs accusés de collusion avec la direction du port et l’État ivoirien. D’autre part, les revendications portées par les dockers journaliers et occasionnels, embauchés à la journée ou à la nuit, sont plus labiles. Elles concernent les leaders, salariés en CDI dans les entreprises du port, accusés de profiter de leur proximité avec patrons et « autorités ». En cela, cet article s’intéresse à différentes « insoumissions ouvrières » (Allal & al., 2022) qui, croisant enjeux politiques, professionnels, économiques et sociaux, décrivent ce que devraient être une juste répartition des richesses et des employeurs et dirigeants honnêtes et responsables. Tous, leaders et travailleurs, se perçoivent en effet comme une main-d’œuvre taillable et corvéable à merci contribuant toujours à la richesse des autres. Mais, dans ces jeux d’accusations croisées, l’identité des coupables varie, en traduisant alors la complexité des relations professionnelles et syndicales sur le port d’Abidjan.
Encadré 1 – Enquêter sur le port
Le contexte de violence, d’accusations réciproques et d’intérêts politico-économiques dans un milieu portuaire généralement réputé fermé (Lécuyer, 2023) peut éveiller les craintes de tout chercheur voulant se lancer dans une enquête sur le travail et le syndicalisme. En amont de mon terrain, j’ai moi aussi été saisie par certains articles de la presse nationale ivoiriennea. J’ai également éprouvé ce sentiment lorsqu’au cours de mon enquête, le leader d’un syndicat marginal a fixé notre premier rendez-vous à 21 heures dans une station-service d’autoroute située à l’autre bout de la ville d’Abidjan. Menée entre janvier et février 2022, mon enquête témoigne parallèlement d’une expérience assez éloignée de l’image hostile et dangereuse des ports. Le fait que certains travailleurs m’appellent respectueusement « maman », comme il peut être d’usage de nommer une petite ou une jeune fille et une femme en Côte d’Ivoire, était une première preuve de leur ouverture et bienveillance. Ma place parmi les dockers a été, contre toute attente, facilitée par la conflictualité des relations professionnelles et syndicales : leaders, dockers militants et travailleurs non encartés se sont plutôt facilement confiés, à l’exception de quelques représentants de la Fédération nationale des dockers de Côte d’Ivoire qui livraient souvent un discours calibré pour les médias et les politiques. Leurs opposants syndicaux et les dockers « ordinaires », syndiqués ou non, se montraient quant à eux bien plus libres et loquaces, y compris quand ces derniers accusaient frontalement et en public leurs supérieurs de me « mentir » sur la réalité du travail des dockers. Au départ, mon avantage a, semble-t-il, été d’avoir été prise pour une journaliste pouvant relayer les revendications des dockers. Mon statut de chercheuse n’a pas réfréné leur envie de partager leurs tourments, mes interlocuteurs voyant à travers moi un bon moyen de faire connaître leurs combats et de dénoncer les responsables de leurs malheurs.
a. Par exemple, les articles de abidjan.net « La Marche vers le chaos : le jeu trouble des dockers » (17 juin 2009), « Affrontement sanglant : la gendarmerie tabasse à sang 21 dockers » (21 avril 2010), ou encore « Zones portuaires ivoiriennes : un comité installé pour désamorcer la violence dans le milieu » (26 janvier 2016). Mais aussi l’article de africanewsquick.net « Zone portuaire, au cœur de la mafia : de graves abus de pouvoir sur les Dockers… : ‟J’ai été enlevé par la police scientifique…” » (témoignages), publié le 6 novembre 2018.
- 4 Plusieurs auteurs (par exemple, Aldrin, 2003 ; Bonhomme, 2009 ; Bouilly, 2019 ; Dahou, 2004, 273 ; (...)
- 5 Le point de vue des patrons et des employeurs reste un angle mort de ce travail.
4Fondé sur la collecte de récits de vie personnelle et militante, d’expériences de travail et de rumeurs4, dans le cadre de quinze entretiens formels et de nombreuses conversations spontanées et informelles, ce texte s’intéresse aux dynamiques de conflit et d’accusation observables à plusieurs niveaux des hiérarchies socioprofessionnelles. Il reconstruit les points de vue de leaders et de dockers « ordinaires », militants ou non5, sur le syndicalisme sur le port depuis les années 2000, l’objet des luttes contemporaines depuis l’externalisation des activités portuaires et la construction des identités professionnelles. Car, comme ce texte le montrera, le terme homogénéisant de « dockers » dissimule en réalité des statuts variés de travailleurs, allant du permanent salarié en CDI au docker journalier et occasionnel employé à la tâche, en passant par le travailleur informel qui, appelé bana-bana, est recruté à la hâte dans les rues.
5Parallèlement, l’attention portée aux pratiques et à l’organisation concrète du travail dans les cales de bateaux, les quais, les magasins de stockage ou encore les halls d’embauche m’a conduite à faire de l’espace du port plus qu’un seul terrain ethnographique. Comme l’a montré Cissokho (2022) à propos des gares routières au Sénégal, le chercheur peut en effet être dérouté par la distorsion entre l’apparente unité d’un terrain quand il est circonscrit à un lieu et la pluralité des acteurs, des activités et des relations qui tendent à en déborder les frontières. Le port d’Abidjan est un lieu de travail, de militantisme, de sociabilité et de commerces en tout genre, mais aussi un espace aux limites mouvantes réunissant dockers, acteurs administratifs et politiques, entrepreneurs privés et citadins anonymes. C’est en découvrant, au fil de l’enquête, que l’espace du port pouvait être un puissant « axe de lecture » (Fischer, 1980, 13) des relations syndicales et professionnelles que j’ai pu concilier cette tension entre unité géographique et pluralité sociologique. Comme l’ont souligné Gibert et Monjaret (2021), une littérature abondante a étudié le travail par ses lieux d’exercice (atelier, usine, entreprise, Assemblée nationale, musée, hôpital, etc.), mais plus rares sont les travaux ayant systématisé l’idée que la construction, l’architecture ou encore la transformation de l’espace de travail au cours du temps figurent un projet d’entreprise, la forme des relations professionnelles, les divisions du travail et ses modes de régulation. Aussi, dans la continuité des réflexions de Chari et Gidwani (2005) appelant à construire une ethnographie spatiale du travail ou encore d’Agier et Lulle (1986) étudiant comment les lieux façonnent le travail dans une brasserie au Togo, ce texte rappelle que le port n’est pas un espace en soi et déjà là, mais une construction sociale née des activités syndicales et des relations de travail. C’est pourquoi ce texte s’articule autour d’une question : dans quelle mesure l’espace du port reflète-t-il la conflictualité des relations professionnelles et syndicales, lesquelles font des leaders du Collectif national des dockers tantôt des victimes d’un patronat allié à l’État, tantôt des représentants corrompus profitant de leur proximité avec les « autorités » ?
6La première partie propose une ethnographie spatiale du syndicalisme. En faisant de l’espace du port un outil méthodologique où débusquer des traces matérielles laissées par les actions du Collectif, comme des locaux saccagés et des affiches en hommage à des dockers décédés, elle veut comprendre ce qui fait la capacité de représentation des leaders de ce syndicat, engagés dans des relations de vendetta avec les « autorités » patronales, portuaires et politiques. La seconde partie montre que le port est, certes, un lieu façonné par les actions syndicales, mais également un espace pensé par les dockers pour parler des relations entre travailleurs. Étudiant les mots du travail, elle décrit comment des inégalités de statuts entre, d’une part, des leaders syndicaux situés au sommet des hiérarchies professionnelles et occupant des postes de permanents en CDI dans les sociétés portuaires et, d’autre part, des dockers journaliers et occasionnels employés à la tâche sont associées à des lieux et des mouvements contraires dans l’espace du port.
7Les traces laissées par les mobilisations syndicales révèlent la cohabitation tensionnelle entre le Collectif national des dockers, le Bureau de main-d’œuvre docker-Société par action simplifiée (BMOD-SAS) qui regroupe les représentants des sociétés privées de logistique et de transport employant les dockers, et la direction du port nommée par l’État. Cette configuration résulte des accords de concession qui, conclus par l’État ivoirien au début des années 2000, ont permis la privatisation et l’externalisation des activités portuaires et, plus particulièrement, le quasi-monopole acquis par le groupe Bolloré depuis 2003. Aussi les actions du Collectif apportent-elles ici deux enseignements sur les relations professionnelles et syndicales. D’abord, elles ont valeur de dénonciation : celle de l’omnipotence d’un patronat qui, soutenu par la direction du port et l’État, disposerait d’un pouvoir total sur le travail. Ensuite, elles donnent à voir ce qui fait la représentativité des leaders du syndicat : leur capacité à s’inscrire dans des rapports de vendetta avec patrons et dirigeants, parfois au péril de leur vie.
- 6 Les Dozo sont des chasseurs qui, installés en Afrique de l’Ouest (Mali, Côte d’Ivoire, Burkina Faso (...)
8Sur le port d’Abidjan, les mobilisations organisées par le Collectif national des dockers sont connues pour être spectaculaires. En janvier 2022, une vingtaine de militants ont organisé une action ciblée. Des dockers vêtus de leur chasuble jaune de travailleurs et un autre d’une tenue de chasseur dozo6, se sont introduits durant l’après-midi dans les locaux du Bureau de main-d’œuvre docker et du dispensaire, où ils ont cassé du mobilier, détruit des caméras de surveillance et pris un médecin en otage. Cette action prête à plusieurs lectures.
9En premier lieu, elle interroge la place de la violence dans le répertoire des actions syndicales. De manière générale, elle illustre une dynamique historique du syndicalisme en Côte d’Ivoire. S’il a de tout temps été « politique » (Fall, 2006 ; Soussi, 2017), il a évolué de la « participation » à la contestation (Touré, 1986 ; Kamara, 2017 ; Appiah, 2013 ; Rubbers & Roy, 2015). En effet, il a été encadré par l’État sous la présidence de Félix Houphouët-Boigny (1960-1993), qui a fait de l’Union générale des travailleurs de la Côte d’Ivoire (UGTCI) l’unique centrale syndicale en 1962, avant que n’émerge un syndicalisme de lutte, au départ incarné par la Confédération ivoirienne des syndicats libres Dignité (CISL Dignité) créée le 1er mai 1988, par des travailleurs cherchant à s’émanciper du contrôle de l’État et des partis politiques. Cette dynamique globale s’est accompagnée de la pluralisation syndicale à l’échelle du port. Alors que le Syndicat des travailleurs auxiliaires de transport du port d’Abidjan (STATPA), rattaché à l’UGTCI, était le seul syndicat de dockers dans les années 1960, le nombre de syndicats de dockers a décuplé au cours du temps. Sur le port d’Abidjan, une quarantaine de syndicats sont aujourd’hui répartis entre plusieurs centrales, dont la Fédération nationale des dockers – le Collectif national des dockers, objet de cet article, en dépend –, affiliée à la Centrale syndicale interprofessionnelle Humanisme (CSH).
Encadré 2 – L’émiettement syndical sur le port
Il existe cinq centrales à l’échelle du pays, chacune d’elles comptant un ou plusieurs syndicats de dockers. À titre d’exemple :
• L’Union générale des travailleurs de la Côte d’Ivoire (UGTCI) regroupe le Syndicat national des dockers des ports de pêche de Côte d’Ivoire (SYNADOPP-CI), le Syndicat des dockers du port autonome d’Abidjan (SYDOPA), le Syndicat national libre des dockers de Côte d’Ivoire (SYNALIDOCI) et le Syndicat des dockers transit du port autonome d’Abidjan (SYDOTRAPAA).
• La Centrale syndicale Humanisme (CSH) regroupe dix-sept formations syndicales, dont la Fédération nationale des dockers de Côte d’Ivoire (FENAD-CI) qui rassemble en son sein vingt syndicats de dockers, tel que le Collectif national des dockers et dockers transit (CNDD), le Syndicat national des dockers de Côte d’Ivoire (SYNADOCK-CI), l’Union nationale des dockers de Côte d’Ivoire (UNADO-CI), le Syndicat autonome des dockers de Côte d’Ivoire (SAD-CI) ou encore le Syndicat des dockers transit du port autonome d’Abidjan (SYMATRAPA).
Plusieurs hypothèses peuvent expliquer cet émiettement syndical sur le port. Dans les années 1980, il peut s’expliquer par les alliances conclues entre partis et syndicats, lorsque ces derniers ont étendu leurs revendications au-delà du travail et de l’entreprise. Les syndicats se sont invités dans les débats sur l’État, la démocratie, la dette ou la mondialisation pour construire les travailleurs en citoyens. Ils se sont alors associés à des partis politiques, à l’instar de la centrale CISL Dignité liée au Front populaire ivoirien (FPI), parti de Laurent Gbagbo né dans la clandestinité en 1982. La pluralisation syndicale serait donc ici le résultat de positionnements idéologiques et partisans divergents. Les bases syndicales ont dénoncé ces alliances dans les années 2000. Les travailleurs ont accusé les partis d’instrumentaliser les syndicats à des fins de propagande, dans le contexte de la crise politico-militaire de 2002. Ils ont aussi reproché à l’État d’ignorer les revendications des dockers pour « sauvegarder les institutions républicaines » malgré la crise, tout en cédant simultanément le port à des entreprises privées toutes-puissantes. Les dockers ont ainsi créé de nouvelles formations syndicales marquant le « retour de la contestation » (Appiah, 2013). Se définissant comme apolitiques, ces formations ont recentré les revendications autour du travail et de l’entreprise. Le Collectif national des dockers, fondé en 2007, illustre cette tendance. Si sa dénomination de « Collectif » vise à le dissocier des « Syndicats » du port en suggérant que lui seul est un mouvement de travailleurs, il révèle aussi comment une organisation syndicale peut se construire à la fois contre et en miroir des pouvoirs politiques et économiques, par la violence et le monopole, comme le montre cet article.
- 7 Il s’agit de l’endroit où les conteneurs sont chargés et déchargés des navires.
- 8 Le groupe Bolloré maîtrisait des réseaux intégrés de transports en Côte d’Ivoire et, plus largement (...)
10En second lieu, l’action de janvier 2022 vise une institution centrale du travail : le Bureau de la main-d’œuvre docker représentant les sociétés privées de logistique et de transport. Le port d’Abidjan est un établissement public dirigé par un conseil d’administration et un directeur nommé par l’État, et placé sous la tutelle de plusieurs ministères (Transports, Économie et finances, Marine) depuis 1974. Il dispose d’une autonomie financière et administrative, ayant en charge le foncier, le contrôle de la navigation, la planification ou encore la sécurité sur le port. L’exploitation des infrastructures, la logistique de transport et l’organisation du travail reposent, quant à elles, sur des contrats de concession conclus dès les années 2000 entre l’État ivoirien, sous les présidences de Laurent Gbagbo (2000-2010) puis d’Alassane Ouattara, et des sociétés privées sous-traitant les activités portuaires. Ces contrats ont permis au groupe Bolloré, par sa société Bolloré Africa Logistics et de sa filiale Bolloré port, d’obtenir un premier contrat de concession en 2003. Ce groupe a alors acquis l’exploitation pour quinze ans du premier terminal à conteneurs, avant de devenir le concessionnaire majoritaire sur le port. Grâce à des alliances avec la société française Bouygues Travaux publics, ou encore la société danoise APM Terminals, il a ensuite obtenu la gestion du second terminal à conteneurs en 2013 puis celle du terminal roulier7 par le biais de la société Terra en 20208.
- 9 Le recrutement des dockers est géré par des sociétés de manutention et les critères de sélection dé (...)
11La logique de concession permet aux employeurs et, plus spécifiquement, au groupe Bolloré de définir le travail des dockers par le biais du Bureau de la main-d’œuvre. Cette structure a des fonctions étendues : elle immatricule les nouveaux dockers9 après validation du ministre des Transports, centralise les besoins en main-d’œuvre avant de proposer le travail aux dockers, redistribue les salaires et les allocations familiales, reverse les retraites à la Caisse nationale de prévoyance sociale et effectue les prélèvements sur salaire pour les impôts et l’assurance-santé. En détériorant les locaux du Bureau de la main-d’œuvre puis en prenant en otage le médecin du dispensaire, les syndicalistes dénonçaient les malversations de leurs employeurs. Ils les accusent de détourner une partie des salaires, des retraites et des allocations familiales et d’empêcher les dockers d’être soignés, en leur fournissant, par l’intermédiaire des médecins du port, de « faux » bons de pharmacie ne leur permettant pas d’obtenir les médicaments prescrits.
- 10 Il s’agit du décret n°2019-102 du 30 janvier 2019. Ce décret rénove le statut des dockers de Côte d (...)
- 11 La métaphore interroge également les racines coloniales de la « prédation » et leur reproduction po (...)
12L’action de janvier 2022 fait suite à une longue série de grèves sévèrement réprimées par la police et la gendarmerie. La dernière avait eu lieu quelques semaines plus tôt, en décembre 2021. Organisée par la Fédération nationale des dockers, dans laquelle le Collectif national des dockers est souverain, la grève réitérait des revendications portées de longue date : l’augmentation des revenus, le reversement des indemnités de fin de carrière et, surtout, la gestion collégiale de la main-d’œuvre au sein d’un Bureau de la main-d’œuvre réinventé, où employeurs et dockers décideraient conjointement de la régulation du travail. Les revendications recouvrent, au fond, un ensemble de mesures prévues par un décret promulgué en 2019, mais jamais appliqué par l’État ivoirien10. À la suite d’une réunion de conciliation rassemblant les représentants syndicaux des dockers mobilisés, la direction du port, un représentant du ministre des Transports et l’inspection du travail, la grève de décembre a été suspendue après moins de 24 heures. Aussi, en investissant le Bureau de la main-d’œuvre et le dispensaire en janvier 2022, les syndicalistes du Collectif national des dockers cherchaient à faire pression sur les employeurs et l’État pour leur rappeler la mobilisation des dockers contre la non-application du décret de 2019. Dans une vidéo de la mobilisation, partagée sur le compte Telegram du Collectif, l’apostrophe d’un des syndicalistes révèle les raisons officieuses de ce report stratégique en recourant à la métaphore de la « politique du ventre » (Bayart, 1989). Évocatrice de la « voracité » des « autorités », cette métaphore dénonce l’enrichissement supposé des patrons et des dirigeants au détriment des travailleurs11.
[Le médecin] sort pas ! Est-ce que leurs familles sont mieux que nous ? Elles ont bien mangé ? Ils sont rassasiés hein ? Elles sont nées où ? Et nous-mêmes on est né où ? Eux, leurs enfants, ils ont quoi que nos enfants n’ont pas ? Cassez tout comme ça ! Leurs enfants, ils ont quoi que nos enfants n’ont pas ? Ou bien c’est pas le même Dieu qui nous a créé ? Il sort pas ! Il sort pas ! Voilà cassez tout ! Les maudits comme ça…
13Les militants du Collectif voulaient également se faire entendre auprès de leurs propres leaders, qui avaient mis un terme à la grève de décembre 2021. Comme l’a indiqué le premier secrétaire général adjoint du syndicat :
- 12 Extrait d’un entretien mené le 2 février 2022.
Sinon, pour la dernière [action], par rapport à l’hôpital là, les travailleurs, au niveau de la direction, voulaient tout casser ! Les travailleurs attendaient la réaction de leur syndicat12 !
- 13 Comme l’évoque Chalfin (2009) à propos du port de Tema au Ghana, sous-traiter les opérations portua (...)
14L’action de janvier 2022 se situe dans la continuité d’une série de mobilisations dont le port a été le théâtre. Elle illustre comment la régulation du travail prévue par les accords de concession a conféré un pouvoir perçu comme absolu13 à des sociétés privées appartenant, en majorité, au groupe Bolloré. Liguées à un État jugé complice, ces sociétés organiseraient à des fins d’enrichissement le report de l’application du décret de 2019, lequel prévoit, outre des augmentations de salaire, une gestion collégiale du travail et de la main-d’œuvre sur le port. L’action de janvier 2022 s’adresse aussi plus spécifiquement aux leaders du Collectif, en dessinant les contours de la représentation syndicale légitime. Elle tient à la capacité des leaders à s’engager dans des rapports de vendetta et à gérer la mort de militants, dont les décès sont tous attribués aux employeurs.
15D’autres traces laissées par le Collectif font entrevoir le rôle de ses leaders dans la gestion de la mort des militants et, plus largement, de la conception de la représentation syndicale. Ce sont des banderoles et des affiches qui rendent hommage à des collègues dont le décès est attribué, directement ou non, aux employeurs. Accrochées sur les grilles et les murs des halls d’embauche bordant l’enceinte du port, elles sont visibles par les passants qui déambulent dans les rues adjacentes, mais surtout par les dockers qui se rendent chaque matin et chaque soir à l’embauche et par les employeurs dont les bureaux font face aux halls.
- 14 L’usage du terme « camarade » peut tenir au lien que le CNDD entretient avec la CGT en France. Ce l (...)
16La banderole dédiée à Bruno Kouassi Konan, un leader du Collectif tué, et accrochée au niveau des quais Ouest illustre comment les leaders syndicaux érigent les employeurs en « assassins ». On peut en effet y lire « Repose en Paix Camarade14. Tu resteras à jamais gravé dans nos mémoires car tu étais un éminent syndicaliste. Les Dockers de Côte d’Ivoire te disent infiniment merci pour le service rendu et surtout pour le décret. Adieu Général KONAN Kouassi Bruno ! » (image 1).
Image 1. Banderoles accrochées au hall d’embauche des quais Ouest du Grand port
© Delphine Manetta, 2022
- 15 Le nom « Général » désigne les secrétaires généraux et leurs adjoints dans les syndicats en Côte d’ (...)
- 16 Le terme maquis est le nom local donné aux bars-restaurants.
- 17 Par exemple, l’actuel premier secrétaire général adjoint aurait été empoisonné en 2009 dans un maqu (...)
17Longue de deux mètres environ, la taille de la banderole est proportionnelle à la place que ce docker occupait au sein du Collectif. Appelé « Général15 », Bruno Kouassi Konan en était le secrétaire général adjoint. Il était également le président des délégués du personnel sur le port d’Abidjan. Il a été abattu à la sortie d’un maquis16 en 2020, la nuit, en pleine rue, par ceux que les dockers appellent en français les « loubards ». Ce sont des repris de justice qui, recrutés par les employeurs sur les grands carrefours de la ville ou dans les gares routières, seraient payés pour enlever et passer à tabac, voire tuer, les syndicalistes par trop contestataires. Selon les amis du « Général », son assassinat serait le résultat de son militantisme. Il avait fait de l’application du décret de 2019 la raison d’être de son engagement. Or les complicités de son meurtre ne se limiteraient pas seulement aux employeurs, mais s’étendraient à la direction portuaire et à l’État. Les syndicalistes du Collectif accusent en effet la direction du port d’avoir couvert les commanditaires du meurtre et le ministre des Transports de recevoir des pots-de-vin des sociétés du groupe Bolloré qui, comme évoqué précédemment, a la main sur le port et dirige, de fait, le Bureau de la main-d’œuvre. La mort de ce « Général » rappelle ainsi, plus largement, les agressions dont les leaders syndicaux font l’objet au cours de leur carrière militante. Les leaders du Collectif que j’ai rencontrés expliquent tous avoir subi un enlèvement, une agression ou une suspension professionnelle en raison de leur militantisme, et voient cette répression comme une vengeance de la part des employeurs17.
18Les affiches nécrologiques qui, moins imposantes, sont accrochées aux murs des halls d’embauche lorsqu’un docker décède révèlent un autre aspect de l’activité syndicale : la prise en charge solidaire et collective de la mort. De la taille de feuilles A4, ces affiches présentent les portraits des défunts et le programme de leurs funérailles, en étant certifiées par le tampon du syndicat dont le défunt était membre. Par exemple, fin janvier 2022, une affiche accrochée au hall d’embauche du Grand port annonçait les funérailles d’un docker membre du Collectif, décédé après avoir été écrasé entre deux transpalettes électriques. L’affiche indiquait :
L’ensemble de la grande famille Tano, les amis et les proches ont l’immense peine de vous faire part du décès de leur fils, frère, conjoint, père, grand père [sic], survenu dans la nuit du 11 janvier 2022.
Pour ceux qui souhaitent lui rendre un dernier hommage, les condoléances sont reçues au domicile de son frère […], dans la commune d’Abobo sur la route d’Alepé […] de 08 h à 17 h.
Vendre [sic] 21 janvier : 20 h à 22 h veillée funéraire
samedi 22 janvier : 08 h départ du cortège funéraire depuis la morgue […]
11 h inhumation au cimetière municipale [sic] d’Abobo
La famille vous remercie d’avance pour vos messages de sympathie, votre sollicitude et vos prières.
- 18 D’autres morts leur sont attribuées indirectement, en étant interprétées comme le résultat d’un épu (...)
19Cette forme d’activité syndicale invite à plusieurs interprétations. En affichant les morts sur le port, les leaders construisent une mémoire syndicale dans laquelle les employeurs sont rappelés à leur identité « meurtrière ». Que le défunt ait été un syndicaliste prestigieux assassiné ou un militant « ordinaire » victime d’un accident de travail, la mort des dockers est toujours attribuée aux employeurs18. Cet affichage tend donc à être comparable à l’usage de cercueils dans les manifestations au Gabon (Etoughé-Efé, 2021). Les syndicalistes signifient ainsi que des dockers donnent parfois leur vie du fait de leur engagement militant ou des conditions de travail. Ces affiches suggèrent également que les leaders s’investissent en pratique dans la gestion de la mort. Comme l’explique l’actuel premier secrétaire adjoint du Collectif national des dockers à la suite du décès évoqué plus haut :
- 19 Extrait d’un entretien effectué le 2 février 2022.
Et aussi, quand il y a des cas d’accident comme ça, si les syndicats que nous sommes ne mettent pas la pression sur l’entreprise, ils sont laissés-pour-compte hein ! Oui, ils sont laissés-pour-compte. Il n’y a pas d’assistance ici, ça n’existe pas. Et ça, vraiment, c’est un problème. […] Quand il y a des choses comme ça, on essaie de les caser pour qu’ils puissent avoir quelque chose. Mais tous ne font pas ça19.
- 20 Au-delà de ce motif commun de l’entraide, syndicats et associations d’originaires peuvent entreteni (...)
20Quand un militant décède, les leaders participent à l’organisation des funérailles, en créant des caisses de solidarité et en négociant des compensations financières auprès des employeurs au bénéfice des familles endeuillées. À ce titre, les syndicats constituent des organisations d’entraide, à l’instar des associations d’originaires qui, créées par des dockers provenant d’une même région, modèlent également les relations entre les travailleurs20.
21La capacité de représentation des leaders du Collectif recouvre des liens pluriels. Ils nouent avec les militants un « lien professionnel » qui, fondé sur la contestation de la logique de concession et de la non-application du décret de 2019, les inscrit au cœur de rapports violents de vendetta. Les leaders entretiennent aussi avec les militants un « lien personnel » (Moro, 2020), sensible dans la gestion des défunts et des funérailles, en excédant alors l’enceinte du port et la sphère du travail (Copans, 1987, 1991 ; Cabanes & al., 1995). Dans la vendetta comme dans la mort, les leaders s’efforcent ainsi de construire les dockers comme un groupe homogène de « victimes » du patronat et de l’État. Or comme nous allons le voir, le lexique inventé par les travailleurs journaliers et occasionnels montre que des tensions agitent les relations aux leaders. Ce lexique fait du port un espace non plus seulement façonné par des actions violentes de contestation et de répression, mais aussi un lieu de confrontation entre des travailleurs aux statuts professionnels variés.
- 21 À titre d’exemple, citons Castillo Hidalgo (2021), Cooper (1987), Davies et al. (2000), Hemson (200 (...)
- 22 Il est difficile de recenser les dockers journaliers et occasionnels, puisque de nombreuses cartes (...)
- 23 De manière générale, ce lexique rappelle l’importance des mots pour étudier le travail (Borzeix & F (...)
- 24 Les leaders syndicaux emploient également ce vocabulaire.
22Les historiens du travail sur les ports d’Afrique21 ont montré qu’à l’époque coloniale puis postcoloniale, la distinction de statuts entre dockers permanents, journaliers et occasionnels a permis de réduire les coûts du travail, réguler la masse des travailleurs suivant le trafic de marchandises et favoriser, à terme, la compétitivité des ports. Sur le port d’Abidjan, cette distinction répond aux mêmes impératifs, bien que les effectifs des uns et des autres y soient sans commune mesure. On ne compte que 151 permanents sur les ports d’Abidjan et de San Pedro, contre 7 000 à 8 000 journaliers et occasionnels constituant la « masse flottante » des travailleurs22. Ces statuts répondent d’un lexique particulier inventé par les dockers journaliers et occasionnels, tous situés en bas des hiérarchies professionnelles23 : les permanents, comprenant les leaders syndicaux, sont dits « assis » et « devant »24, tandis que les journaliers et les occasionnels se disent eux-mêmes « en cherchement ». Par-là, les dockers spatialisent des inégalités entre travailleurs, en associant diversement des statuts à des lieux et des mouvements. Ils mettent plus spécifiquement en cause les leaders du Collectif national des dockers qui, plus que tous les autres, sont accusés d’user de leur proximité sociale et spatiale avec les employeurs et les dirigeants du port pour obtenir argent et faveurs au lieu de porter les revendications des travailleurs.
23Pour les dockers journaliers et occasionnels, dire des permanents qu’ils sont « devant » et « assis » et s’identifier, par contraste, à des travailleurs « en cherchement », revient à s’approprier des catégories façonnées par l’État, l’administration et le patronat en se construisant en sujets politiques. Ces dockers définissent ainsi une « citoyenneté industrielle » (Allal & Yon, 2020), dans laquelle des rivalités internes séparent les travailleurs « du bas » des permanents. Aussi, en recourant à ce vocabulaire, journaliers et occasionnels font deux constats. D’une part, les permanents sont « devant », parce qu’en tant que leaders syndicaux, ils doivent mener les luttes professionnelles et construire les lignes politiques des syndicats. D’autre part, ils sont « assis » parce qu’ils font partie des rares dockers du port qui, occupant les postes les plus élevés des hiérarchies professionnelles, ont un CDI avec une société privée de manutention qui leur verse un salaire mensuel. Les permanents sont des responsables d’embauche pour la société qui les emploie, des inspecteurs et chefs de quai contrôlant le travail et supervisant les travailleurs sur les quais, des désignateurs choisissant les dockers recrutés sur les chantiers ou encore des chefs d’équipe coordonnant les dockers au cours des activités de manutention.
24Être « devant » et « assis » renvoie au statut de représentant syndical et, conjointement, à celui de salarié dans une société. Les deux expressions signalent donc la réussite socioéconomique des leaders-permanents, qu’eux-mêmes affichent en conduisant de belles voitures pour se rendre au travail. En effet, les taux horaires de rémunération varient de 371 FCFA (0,56 €) à 1 012 FCFA (1,54 €) entre un docker de catégorie 2, travailleur journalier, et un docker de catégorie 8C, commissaire de quai qui, en tant que permanent, exerce une fonction d’encadrement. Contrairement à ces leaders-permanents pourvus de salaires stables, certains journaliers affirment ne pas gagner plus de 25 000 FCFA (38 €) par mois, parce qu’ils ne parviennent pas à faire toutes leurs heures de travail.
25Comme l’explique un docker rencontré au hall d’embauche du Grand port, le statut de permanent pourrait être « acheté » auprès des employeurs, qui les céderaient contre rétribution :
- 25 L’acconage désigne une activité de manutention sur le port gérée par un acconier, soit une entrepri (...)
- 26 Cet extrait est tiré d’une conversation spontanée en février 2022, avec ce docker et trois autres d (...)
Aujourd’hui, l’embauche là, à Abidjan et San Pedro, on sait comment l’embauche s’acquiert ! Il y a des permanents, certes, mais est-ce que ce sont tous les dockers qui sont permanents ? La permanence, ça s’attribue à un groupuscule de dockers. Ce n’est pas du ressort de la structure qui nous emploie… Ça dépend des différentes entreprises, des différents acconages25. Ils ne sont pas obligés de mettre tout le monde dans la permanence. Ceux qui peuvent payer, ce sont eux qu’ils mettent dans la permanence… Alors que la masse, qui est sur le terrain, qui souffre, elle n’a rien26…
26Pour ce docker comme pour les travailleurs de l’entreprise sénégalaise de réparation navale Dakar-Marine (Diouf, 1995), le syndicalisme est perçu comme un moyen d’enrichissement et de promotion socioprofessionnelle. Être un leader syndical permettrait de négocier auprès des employeurs sa contractualisation en CDI, en s’assurant d’un revenu confortable et d’un emploi stable. Selon les journaliers et occasionnels, la richesse des leaders ne viendrait toutefois pas seulement de leur salaire, mais aussi de chantages exercés auprès des patrons et de la direction portuaire : ils en soutireraient des contreparties monétaires en faisant peser sur eux la menace des grèves. Ici, les leaders du Collectif sont, plus que tous les autres, accusés de ces malversations. Ils entretiendraient une proximité forte avec les employeurs et les dirigeants du port parce qu’ils occupent 36 des 38 postes de délégués du personnel et bloquent la tenue de nouvelles élections des délégués depuis 2009, sous prétexte que le décret de 2019 n’est pas appliqué.
- 27 Les années 2000 ont constitué un tournant dans la construction des hiérarchies professionnelles et (...)
27L’exemple d’un chef de quai, haut placé dans le Collectif, montre comment cette proximité servirait aux leaders-permanents à s’enrichir, mais aussi la façon dont ces derniers feraient jouer la concurrence entre des travailleurs aux identités variées. On dit de ce chef qu’il est de « la même famille » que le ministre de l’Emploi et de la Protection sociale. Presque analphabète, il a pourtant un poste de permanent grâce auquel, selon la rumeur, il aurait acquis villa et voiture avec l’entregent d’un ancien directeur du Bureau de la main-d’œuvre. Ce dernier payait le silence des syndicalistes sur le port, en salariant les leaders trop tentés par les grèves, les destructions et les séquestrations et en détournant à leur bénéfice une part des salaires et des cotisations sociales des dockers. Ce chef de quai toucherait aussi des « commissions » officieuses de sociétés de manutention pour employer des bana-bana. Travailleurs informels non enregistrés sur le registre des dockers, à la différence des journaliers et des occasionnels dotés de cartes et de matricules les identifiant individuellement, les bana-bana sont assimilés à des « gens du dehors » recrutés à la hâte dans les rues avoisinant le port ou à des étrangers (maliens, burkinabés et guinéens) en quête d’argent27. Les bana-bana échappent au système officiel d’immatriculation et acceptent des revenus bien moins élevés, par ailleurs non déclarés, que ceux des journaliers et les occasionnels. La coexistence sur le port entre dockers « officiels » et bana-bana exemplifie l’imbrication du travail formel et informel (Stasik & Cissokho, 2018 ; Bourel & Vadot 2022) dans la société ivoirienne et, plus largement, en Afrique, en révélant un double processus de « prolétarisation » et d’« informalisation » (Eckert, 2021). Comme pour les différenciations de statut entre les dockers de France étudiés par Pigenet (2003), la coexistence entre dockers et bana-bana montre ici comment les organisations syndicales contribuent à réguler, en pratique, les effectifs des travailleurs, tout en générant entre ces derniers une forte compétition. Aussi, selon le secrétaire général d’un des syndicats membres de la Fédération nationale des dockers, le recours stratégique aux bana-bana par certains leaders expliquerait que 1 500 à 2 000 travailleurs, sur les 7 000 à 8 000 dockers journaliers et occasionnels « officiels » du port, soient régulièrement sans emploi.
28Dans cette configuration du travail, les leaders du Collectif se situeraient de tout point de vue dans une position avantageuse : elle leur permettrait d’être salariés dans une entreprise de manutention et d’obtenir des revenus supplémentaires par le chantage, tout en jouant sur la division entre travailleurs formels et informels. Selon leurs opposants syndicaux, ils paralyseraient les élections des délégués du personnel depuis 2009 et pratiqueraient intimidations, agressions et enlèvements contre leurs détracteurs pour conserver leurs privilèges. La carrière du représentant de l’Union nationale des dockers pour le renouveau en Côte d’Ivoire (UNADOR-CI) en est une illustration éloquente. Ancien militant du Collectif ayant acquis le statut de permanent en 2012, il a fondé en 2016 un premier syndicat (UNADO-CI), affilié à la Fédération nationale des dockers, à la suite d’un conflit personnel avec un leader du Collectif. Ses tourments ont débuté en 2017, quand il a dénoncé l’absence d’élections des délégués du personnel et désolidarisé son syndicat de la Fédération nationale des dockers. Il a alors vu son matricule suspendu et a été relevé de ses fonctions. Deux ans plus tard, en 2019, il a été enlevé, dénudé et molesté sur le port jusqu’à l’arrivée des gendarmes. Arrêté et déféré au parquet suite à une plainte déposée contre lui par la direction du port pour trouble à l’ordre public, il a ensuite été suspendu. Réintégré en 2021, il est redevenu docker journalier, non sans être évincé de la tête de son syndicat, que son successeur a finalement réaffilié à la Fédération nationale des dockers, et il a créé un second syndicat, l’UNADOR-CI. Selon lui, le Collectif lui a fait perdre son poste et est à l’origine des violences qu’il a subies.
- 28 Gary-Tounkara (2009) mentionne l’usage de cette expression en bambara pour désigner les travailleur (...)
29La définition des leaders-permanents comme ceux qui sont « devant » et « assis » s’articule à des inégalités économiques, professionnelles et syndicales, en mettant spécifiquement en cause la représentativité des leaders du Collectif. Ils sont accusés d’avidité, de chantage et de violence. Être « devant » et « assis » devient donc, ici, une métaphore d’une richesse acquise de manière illégitime au détriment des travailleurs et une critique de la légitimité des leaders. Or cette définition se traduit également par une position et un lieu dans l’espace du port. Car les permanents sont également « devant » et « assis » au sens propre comparativement aux dockers journaliers et occasionnels. En effet, au moment des embauches du matin et du soir, journaliers et occasionnels s’amassent par centaines derrière les grilles des halls du port, en espérant que des permanents, chefs d’équipe ou désignateurs, les recrutent en prenant leur carte de docker qu’ils tendent par la main à travers les grilles. Les permanents sont alors effectivement devant eux, assis derrière des bureaux, près de ceux des employeurs et de la direction. Par contraste, journaliers et occasionnels s’identifient comme des « chercheurs de travail28 » : ils opposent ainsi à l’ancrage lucratif et immoral des leaders-permanents « assis » leur propre mobilité de travail qui ferait la richesse des autres et jamais la leur.
- 29 Le shift, ou travail en shift, désigne un travail sans interruption de 8 heures d’affilée sur le po (...)
- 30 Dubresson (1987) a montré le rôle des mobilités urbaines dans son étude sur les salariés de l’indus (...)
- 31 Le nouchi est une langue créole qui, née dans les rues d’Abidjan, mêle des mots issus de langues iv (...)
- 32 Le tonnage désigne la quantité de marchandises transportée par les dockers.
30Payés au shift29 et à la tâche, les dockers « chercheurs de travail » sont contraints de se rendre à l’embauche tous les jours et tous les soirs, depuis les périphéries urbaines où ils résident, comme Abobo, Yopougon ou Port-Bouët30. Ils s’y rendent à vélo ou en transports collectifs (gbaka) dans l’espoir de trouver un travail pour la journée ou pour la nuit. L’accès au travail et, de fait, à l’enceinte du port dépend donc des permanents qui, physiquement « devant » eux et « assis » derrière leurs bureaux, les répartissent sur les chantiers du jour. S’ils sont employés, journaliers et occasionnels s’affairent alors dans les cales, sur les quais ou dans les magasins de stockage pour charger et décharger des marchandises des navires amarrés. En se disant « chercheurs de travail », et non « travailleurs », ils s’identifient aux figures citadines de la « débrouille » et aux « grouilleurs » (Kadi, 2017, 108) qui, selon la langue nouchi31, « s’en vont dans leur cherchement ». Comme les « grouilleurs », ils parcourent la ville en quête d’un emploi ou d’autres occasions de gagner de l’argent sur le port. En effet, en plus du travail déclaré obtenu à l’embauche, ces dockers ont développé des stratégies pour optimiser leurs revenus. Ils peuvent « faire deux bras », soit doubler leur tonnage32, afin de gagner 5 000 ou 6 000 FCFA supplémentaires qui leur seront remis de main en main par les chefs d’équipe. D’autres dockers effectuent des doubles shifts qui, semblables au « doblar » sur le port espagnol d’Algeciras (Leivestad, 2021, 526), permettent de doubler le temps de travail et, par-là, les revenus. Enfin, comme les dockers sud-africains pratiquant le chapardage (Callebert, 2012), certains se livrent à des détournements, appelés ken ou business.
- 33 Castillo Hidalgo et Wélé (2018) signalent l’usage de cette appellation dans la presse sénégalaise p (...)
31Par opposition aux permanents, allant de leur logement pour « s’asseoir » derrière leur bureau, les « chercheurs de travail » sont particulièrement mobiles : ils se déplacent sur le port, de jour et de nuit, pour obtenir un travail et compléter leurs revenus. Ils se distinguent toutefois d’une autre figure de la mobilité qui, antonyme à celle du travailleur ou du salarié, est désignée sous le nom de « rats du port33 ». Comme l’explique le porte-parole d’un syndicat secondaire de dockers, les « rats du port » sont des ressortissants de pays ouest-africains (Nigéria, Libéria, Guinée ou Ghana) qui circulent sur et dans les environs du port :
- 34 Extrait d’un entretien effectué le 2 février 2022.
Quand il y a les camions de cacao, par exemple, ils ont des trucs pour piocher, pour faire tomber les sacs et prennent pour aller vendre. Bon, il y a ceux-là aussi qui sont là. Ceux-là, c’est les véritables rats ! Parce qu’ils n’ont pas de statut de travailleurs, mais ils sont ici, ils dorment dans les pénombres, ils se cachent là. Et quand les camions de marchandises passent, ils sortent de l’ombre, ils piochent dedans [dans les chargements de marchandises], ils prennent, ils courent. Si on ne les a pas attrapés, ils s’en vont et ils vendent34.
- 35 L’appellation « France au revoir » désigne, dans les pays francophones d’Afrique de l’Ouest, des ma (...)
32Décrits comme des « voyous » armés de machettes et des « bandits » solitaires sans famille ni maison, les « rats » habitaient autrefois le port, avant que les autorités portuaires n’installent des systèmes de surveillance. Ils sautaient au-dessus des murs d’enceinte ou s’introduisaient par leurs interstices, pour dépecer les voitures « France au revoir35 » du parc automobile et voler des marchandises dans les camions ou les magasins de stockage. Voleurs aux mouvements volatils, ils sont la figure antithétique des « chercheurs de travail ». Les « rats » se meuvent quand une opportunité de vol se présente, leurs gains visant leur propre satisfaction. À l’inverse, les « chercheurs de travail » ont des mouvements intenses, bien que réglés, pour satisfaire aux besoins de leur foyer.
33Au travers d’un vocabulaire en apparence inoffensif, les journaliers et occasionnels dénoncent l’imposture des leaders-permanents du Collectif national des dockers. Alors que les premiers s’agitent dans la ville et sur le port, les seconds restent « assis » dans des bureaux en bloquant les élections des délégués du personnel et en prétendant défendre les droits des dockers. Les mots des dockers suggèrent donc que les leaders-permanents seraient au fond les seuls véritables « travailleurs », parce qu’eux seuls ont cessé d’être mobiles pour gagner de l’argent.
34Le port d’Abidjan est bien plus qu’un simple décor inanimé ou l’arrière-scène passive de conflits professionnels et syndicaux. L’espace portuaire imprime, au contraire, un ensemble de tensions entre des catégories d’acteurs aux intérêts divergents : des employeurs regroupés dans le Bureau de la main-d’œuvre contrôlé par le groupe Bolloré, la direction du port émanant de l’État ivoirien, des leaders syndicaux ayant accédé au statut de permanents salariés, des dockers journaliers et occasionnels « chercheurs de travail », des bana-bana recrutés dans le voisinage du port, et des « rats du port ».
35Théâtre d’actions ciblées et lieu d’affichage des défunts, le port apparaît d’abord comme un espace à investir, à marquer, voire à détruire, dans lequel les leaders du Collectif national des dockers construisent leur représentativité entre « lien professionnel » et « lien personnel ». Celle-ci tient à leur capacité à s’engager dans des relations de vendetta avec des employeurs appuyés par l’État, que les syndicalistes accusent de profiter injustement des accords de concession portuaire et de repousser l’application du décret de 2019. Leur représentativité tient également à leur implication dans la gestion de la mort de dockers érigés en « victimes » de patrons et de dirigeants cherchant à s’enrichir. Le syndicalisme docker apparaît ainsi sous un double aspect. Instrument majeur de la contestation sociale et politique, il repose sur des répertoires d’action où la violence serait le contrepoint de celle déployée par les patrons et l’État ivoirien. Conjointement, il s’apparente à une institution solidaire de défense des intérêts et d’entraide entre dockers, en recoupant les activités d’autres structures telles que les associations d’originaires.
- 36 Les syndicats de dockers en France ont toujours refusé la salarisation, l’intermittence constituant (...)
36Si l’espace du port est bien façonné par des actions syndicales variées, il se découvre également dans un vocabulaire révélateur d’accusations adressées aux leaders-permanents du Collectif par les dockers journaliers et occasionnels. En associant les premiers à des hommes « devant » et « assis » et les seconds à des « chercheurs de travail », ce vocabulaire spatialise des inégalités professionnelles, syndicales et économiques entre travailleurs. Les mots du travail établissent en effet une corrélation entre position socioprofessionnelle et position spatiale. Là où le bureau matérialise la réussite et l’autorité controversées des leaders-permanents du Collectif, les mobilités dans la ville et le port des journaliers et des occasionnels exemplifient leur sentiment d’exclusion, de paupérisation et d’injustice. En questionnant ainsi la légitimité des leaders du Collectif à représenter les intérêts réels des travailleurs, les « chercheurs de travail » révèlent en creux les identités professionnelles et citadines multiples des acteurs du port : outre les dockers permanents, journaliers et occasionnels, les patrons et les autorités portuaires, ils côtoient des bana-bana, que les leaders-permanents mettent en compétition avec les dockers, et des « rats », prêts à attaquer les dockers pour voler les marchandises. L’appellation « chercheurs de travail » signifie également qu’à la différence des dockers en France, historiquement attachés à un statut leur garantissant leur indépendance à l’égard des employeurs (Pigenet, 2004 ; Levert, 2018)36, la salarisation et le CDI, incarnés par l’idéal du « bureau », restent un horizon désiré du travail (Bazin & Gnabéli, 1997) et un ferment des revendications et des mobilisations collectives des travailleurs en Côte d’Ivoire (Fonteneau & al., 2004).