- 1 Ces romans sont susceptibles de revêtir diverses formes, allant de la narration au montage expérime (...)
1Dans la perspective de développer l’« imagination sociologique » en sociologie du travail, j’ai publié récemment une étude comparative internationale sur les apports potentiels des romans industriels néoréalistes à cette discipline (De Gier, 2023). Ces œuvres littéraires, écrites au xxe siècle dans divers pays industriels par des écrivains professionnels – ou pas –, étaient fondées sur des données empiriques et/ou sur l’observation participante des auteurs eux-mêmes1. C’est notamment pour cette raison que ces romans, en tant que source complémentaire pertinente, intéressent tout particulièrement la recherche universitaire. Ils peuvent également dissuader les sociologues du travail qui, à une trop grande distance physique ou psychologique de leur sujet d’étude, sont plus préoccupés par des formulations abstraites ou académiques que par la reprise fidèle de la voix des travailleurs (Beynon, [1973] 1984, 9). De façon générale, concernant la recherche en sociologie, le recours plus fréquent aux ouvrages de littérature fondés sur la réalité pour compléter les sources s’explique par des motifs évidents : les romans documentaires peuvent apporter des observations ou des données intéressantes souvent méconnues, proposer d’autres interprétations, et/ou explorer des alternatives à la réalité du moment ; de plus, et ce n’est pas le moindre des arguments, les romans industriels peuvent également aider les sociologues à développer une forme de « rétro-induction », consistant à se rapprocher de la démarche inductive (Penadés, 2019 ; Bradbury, 1969).
2Malheureusement, jusqu’à aujourd’hui, les sociologues du travail ont rarement considéré ces romans comme une source pertinente pour leurs recherches. Le célèbre couple de sociologues du travail français Georges Friedmann et Pierre Naville, au début des années 1960, constitue une remarquable exception historique. Dans leur Traité de sociologie du travail, les auteurs soulignent l’importance de la complémentarité des romans industriels publiés par des écrivains prolétariens (Friedmann & Naville, 1962). Quelques décennies plus tôt, en 1947, Friedmann encense ouvertement le roman industriel néoréaliste Travaux, de George Navel, qui relate les expériences personnelles et l’observation participante de son auteur. Il soutient alors que ce roman, au-delà de son aspect littéraire, peut être considéré comme l’un des témoignages majeurs sur la psychologie des travailleurs et les expériences professionnelles publiés en France depuis « une éternité » (Friedmann, 1947 ; Navel, [1945] 1995).
3À la fin des années 1950, le sociologue américain C. Wright Mills plaide explicitement l’urgence de recourir à ce qu’il appelle l’« imagination sociologique », soit « la qualité intellectuelle dont nous avons le plus besoin à “l’ère des faits” ». D’après Mills, non seulement les universitaires, mais aussi les journalistes, les artistes ainsi que d’autres groupes socioprofessionnels devraient contribuer à l’imagination sociologique (Mills, [1959] 1970, 11, 20). De mon point de vue, un sociologue du travail qui considérerait les romans industriels comme une source sérieuse pour ses recherches se rapprocherait ainsi de ses sujets d’étude et pourrait améliorer substantiellement son imagination sociologique selon les termes de Mills. Plus récemment, le remarquable travail interdisciplinaire et novateur du chercheur allemand Karl Schlögel illustre bien cette approche ; à la fois historien et sociologue, Schlögel examine dans ses activités de recherche de nombreuses sources complémentaires, telles que les romans, les photographies, les films, les peintures et même des informations sur des artefacts physiques (machines, bâtiments industriels, produits). Schlögel analyse ces données dans un cadre historique « limité », mais les confronte aussi à des contextes sociaux et culturels pertinents, ce qui génère à mon sens un travail unique et de très haut niveau sur le plan de l’imagination sociologique et anthropologique (Schlögel, [2017] 2020).
- 2 Le Japon s’avère un cas des plus intéressants, car pour la première fois dans l’histoire industriel (...)
4Dans cet article, je me concentrerai sur le Japon, qui est, à l’instar des autres pays industriels occidentaux, une nation industrielle importante du xxe siècle, mais qui se distingue cependant sensiblement de l’Occident sur le plan des traditions et de la culture2.
5Mon approche concernant le Japon est similaire à celle que j’ai utilisée dans ma précédente étude comparative internationale (De Gier, 2023, et aussi De Gier, 2020). Elle relie d’une façon « dialectique » deux disciplines connexes (recherches en sociologie et en littérature, soit ici les romans industriels), dans des contextes historiques et culturels pertinents (la lutte des classes et l’industrialisation du Japon au xxe siècle), avec l’intention de prouver la valeur ajoutée qu’apporte cette approche à la sociologie du travail.
6Si nous examinons les romans industriels modernes du xxe siècle au Japon, nous pouvons établir clairement trois périodes consécutives.
7La première, appelée la « décennie rouge », couvre les années 1924-1934, pendant lesquelles fut publié un nombre substantiel de romans dits « prolétariens » ; leurs auteurs adoptaient généralement un point de vue marxiste, suivant principalement les traces de la Révolution bolchevique russe de 1917. L’écrivain le plus remarquable et inspirateur de la décennie rouge fut sans conteste Kobayashi Takiji, qui rédigea en 1929 Kani-kosen [Le bateau-usine] ([1929] 2013) et influença d’autres auteurs marxistes appartenant à ce qu’on a dénommé le « mouvement prolétarien ».
8La deuxième période correspond aux décennies postérieures à la Seconde Guerre mondiale et qui se poursuivent pendant le boom économique du pays dans les années 1980 ; un autre auteur controversé, non prolétarien (néoréaliste), s’impose alors : l’écrivain, chercheur et journaliste Satoshi Kamata. Deux de ses romans critiques sont abordés ici, à savoir Toyota. L’usine du désespoir ([1976] 2008) et Japon : L’envers du miracle ([1980] 1982).
- 3 En 2008, au cœur d’une récession économique de plusieurs décennies au Japon, le roman Kani-kosen [L (...)
9Enfin, à la fin du xxe siècle, le néoréalisme de Kamata laisse la place à la vague des romans industriels postmodernes. Bien que ces romans soient en principe toujours définis comme industriels, leur portée diffère de ceux qui ont été écrits pendant la décennie rouge et la période d’après-guerre : les thèmes ne concernent plus seulement les changements structurels de société et le travail ou les conditions de travail, mais s’élargissent bien au-delà. À cet égard on peut citer l’autrice Natsuo Kirino, représentative de cette catégorie. Inspirée par Kani-kosen de Takiji et par le rôle qu’il joua dans l’émancipation des travailleurs japonais, elle publia un roman policier intitulé Out, qui fit l’objet de vifs débats ; dans cet ouvrage, elle s’intéresse à la traditionnelle question du genre dans la culture familiale japonaise et dans les relations de travail (Kirino, [1997] 2003). Kirino se place résolument dans la veine postmoderne japonaise des écrivaines de romans policiers à succès, et renouvelle la question du genre en ajoutant explicitement des données sociologiques et psychologiques à ses romans3.
10Les romans proposés ici ont été écrits dans le contexte socioéconomique et culturel japonais du xxe siècle, je présenterai donc d’abord brièvement les principales caractéristiques de cette période.
11À partir des années 1870, l’industrialisation du Japon prit son essor et les industries modernes s’implantèrent. Avec l’abolition du système féodal durant la Restauration de Meiji en 1868 après des siècles de fermeture au monde, la nation s’ouvrit à l’Ouest et « posa les fondations pour construire un état moderne sur le modèle occidental » (Morishima, 1982, cité dans Hashimoto, 1991, 154 ; voir aussi Okochi, 1966 ; Thomann, 2015), impliquant l’introduction progressive des techniques de production fordistes au sein des industries japonaises.
- 4 En 1938, tous les syndicats existants furent démantelés et organisés en Sampô, « une organisation p (...)
- 5 Selon Van Wolferen, « certains points caractéristiques du célèbre “emploi à vie” japonais furent in (...)
12Des syndicats avaient été créés avant la Seconde Guerre mondiale, mais, selon Hashimoto, « ils n’avaient ni importance ni pouvoir ». En 1936, la participation syndicale atteignit son apogée puis déclina régulièrement par la suite (Hashimoto, 1991, 148 ; voir aussi Okochi, 1966, 140-155)4. Après la défaite du Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale, à partir des années 1950 et jusqu’aux années 1980, un miracle économique unique en son genre se produisit, entraînant une forte croissance économique ainsi que de hauts niveaux de productivité. Dans ce contexte, à compter des années 1960, le Japon développa son système singulier de relations professionnelles fondées sur le consensus, et adapta puis perfectionna les techniques de production américaines telles que le taylorisme et le fordisme. Les caractéristiques les plus importantes de ce système sont les suivantes : la garantie d’un emploi à vie5, un salaire à l’ancienneté, un syndicalisme d’entreprise et un processus de décision fondé sur le consensus, un travail d’équipe, une production à flux tendu ou de type « kanban » pour une production optimisée, des cercles de qualité ou bien encore la méthode « kaizen » d’amélioration permanente du système productif. Sans oublier la pratique réunissant les responsables et les travailleurs de manière informelle après les heures de travail (Abegglen, 1958 ; Dore, 1973 ; Hashimoto, 1991 ; Womack & al., 1991 ; Durand & Durand-Sebag, 2016 ; Whittaker, 2020).
13En résumé, plusieurs aspects de ce système de relations professionnelles et de l’organisation de la production et du travail constituent ce qu’on appelle le « toyotisme » ou le « système Toyota » (Cusumano, 1989).
14Au cours de la dernière décennie du xxe siècle, le miracle économique japonais toucha à sa fin. La crise économique des années 1990 et suivantes imposa des pressions nouvelles sur le système japonais des relations professionnelles. Par exemple, le système d’emploi à vie perdit du terrain, la flexibilisation du travail augmenta, tout comme la pauvreté.
15Comme cela a été souligné, la littérature prolétarienne japonaise s’est fortement développée à partir de 1924. C’est une période au cours de laquelle le socialisme, le féminisme et l’antimilitarisme ont émergé dans la société japonaise sous la forme d’un mouvement prolétarien composé d’activistes syndicaux, d’écrivains et de poètes militants, basés à Tokyo, la capitale.
- 6 Donald Keene (1976). Avant la décennie rouge, pendant l’ère Taishō, les écrivains prolétariens s’in (...)
- 7 En 2016, les chercheuses en études japonaises Heather Bowen-Struyk et Norma Field ont publié, avec (...)
16Subissant des pressions et des répressions de l’État, le mouvement prolétarien s’éteignit à partir du milieu des années 19306. Il s’insérait dans un courant international plus large de militants et d’écrivains de gauche inspirés par le marxisme et la Révolution bolchevique de 1917, dans des pays tels que les États-Unis (« John Reed Clubs »), l’Allemagne (« Neue Sachlichkeit » [la nouvelle objectivité]) et l’Union soviétique (réalisme socialiste) (Denning, 1997 ; De Gier, 2023, 59-110). Les écrivains prolétariens japonais, organisés en ligue des auteurs (qui était fortement influencée par le parti communiste japonais, alors illégal), considéraient la littérature non seulement comme un art, mais également comme un outil pour transformer la société. La majorité d’entre eux étaient de jeunes intellectuels qui désiraient faire entendre la voix de la classe ouvrière exploitée et des paysans pauvres. Ils publièrent des romans, des nouvelles, ainsi que des poèmes (« haiku ») et des pièces de théâtre dans le milieu littéraire, mais aussi dans les revues prolétariennes les plus populaires, les journaux et les publications expérimentales. La revue Senki [Drapeau de lutte] joua un rôle prépondérant dans la diffusion de ces œuvres (Bowen-Struyk & Field, 2016, 3-10)7.
17J’analyserai dans cet article deux remarquables romans, représentatifs de la décennie rouge : Le quartier sans soleil de Sunao Tokunaga (Tokunaga, [1929] 1931) et Le bateau-usine de Kobayashi Takiji (Takiji, [1929] 2013).
- 8 Il existe des traductions de ce livre en allemand ou en russe ; j’ai utilisé ici la traduction alle (...)
- 9 La traduction française est empruntée à S. Ôno et F.-A. Orel : cf. Tokunaga, S. ([1929] 2011), Le q (...)
18Ce roman relate en premier lieu l’échec de la grève des 3 000 ouvriers d’une imprimerie de Tokyo (Daidô) dans les années 1920. Après la Première Guerre mondiale, les employeurs souhaitaient rationaliser les processus de production, et ils licencièrent 38 typographes : ce fut le principal déclencheur de cette grève : « Après la guerre, la désinvolture et le manque de transparence des finances dans les différentes petites et moyennes entreprises industrielles ou commerciales ont rendu inévitables les processus de rationalisation les plus stricts puis la disparition d’entreprises » (p. 22)9.
19Les travailleurs vivaient dans le quartier dit « sans soleil », une sorte de ville-entreprise sans attrait d’environ 30 000 à 40 000 habitants, composée de quatre rues situées dans une vallée le long d’un canal pollué, et dotée de quelques magasins, d’autres structures destinées aux salariés, et des usines incluant l’imprimerie.
20Dans ce roman interviennent beaucoup de personnages : les grévistes, hommes et femmes, les représentants du syndicat communiste, les leaders de la grève, les épouses des grévistes, le propriétaire de l’imprimerie, le responsable du personnel, les représentants des organisations patronales et de la municipalité locale, le chef du service de police et d’autres encore. Les protagonistes sont deux sœurs, Takae et Okayo, qui travaillent à l’imprimerie et jouent un rôle actif dans la grève, et un jeune homme nommé Hagimura, petit ami de Takae et président du groupe des représentants syndicaux et des travailleurs qui conduisent cette grève.
21Au cours de celle-ci, qui a duré en tout cinquante-six jours, de graves accidents se produisent, compliquant d’autant plus le conflit, tels que des incendies criminels dans l’imprimerie et également dans l’usine proche Oji Paper, un incident au couteau, un combat avec la police et la mort inexpliquée de la petite-fille du propriétaire. Après de nombreuses tentatives de médiation infructueuses menées par les représentants patronaux des entreprises dépendantes de l’imprimerie, la grève finit par cesser et beaucoup d’ouvriers reprennent le travail. Puis, dans le but de briser définitivement celle-ci, le directeur de l’imprimerie licencie encore plus de salariés. Après un certain temps, le directeur, le responsable du personnel et les grévistes restants parviennent finalement à un compromis, prévoyant la réintégration d’une partie des travailleurs licenciés, accord toujours rejeté par la plupart des militants communistes en grève, mais accepté par les plus modérés.
22Le roman de Tokunaga fait clairement partie de la vague littéraire réaliste socialiste de cette époque, inspirée du modèle soviétique. La lutte des classes, la croyance en la possibilité de changer la société capitaliste en socialiste, ainsi que le rôle prépondérant du parti communiste et des syndicats constituent des éléments clés de ce roman. La distribution de tracts et de propositions à caractère révolutionnaire parmi les grévistes en illustre l’un des aspects structurants importants. En voici deux exemples :
À nos concitoyens du quartier de Koishikawa ! À tous les citoyens de Tôkyô ! Nous, ouvriers de l’imprimerie Daidô au nombre de 3 000, sommes en grève. Avec nos familles, ce sont 15 000 personnes qui, depuis 50 jours, luttent contre le capitaliste Okawa, lequel a licencié dans des conditions odieuses 38 linotypistes afin d’anéantir notre organisation et de pouvoir ensuite impunément affamer 15 000 personnes. […] C’est au nom de la justice que l’opinion publique expulsera cet immonde individu et fera triompher notre cause. Octobre 1926. (p. 3)
Résolution
Le doute n’est plus permis, les patrons veulent profiter de la grève de l’imprimerie Daidô pour anéantir les syndicats ouvriers, comme avait déjà voulu faire la Compagnie au printemps.
Notre rôle à nous, prolétaires, est de défendre les grévistes de l’imprimerie Daidô contre l’offensive patronale. Nous devons prendre conscience de l’importance de cette mission. […] Pour les luttes à venir, il nous faut remporter une victoire décisive. (p. 34)
- 10 Au-delà de l’œuvre de Tokunaga, Bowen-Struyk se réfère au poème d’Ineko Sata « Leafletting » [distr (...)
23Il est important de saisir que, dans ce contexte, la distribution des tracts dans la rue ou au sein des usines n’était pas un élément structurant uniquement l’œuvre de Tokunaga, mais bien un phénomène présent dans beaucoup d’autres romans du mouvement prolétarien au cours de la décennie rouge. Les écrivains militants considéraient ce mode de diffusion comme une composante essentielle de l’organisation dans les usines et comme une manière d’informer les travailleurs de « ce qui advenait sous leur nez pour les pousser à l’action » (Bowen-Struyk & Field, 2016, 231-232 ; Bowen-Struyk, 2011).10
- 11 J’utilise ici la traduction en anglais de Kani-kosen, par Željko Cipriš (2013).
- 12 Le roman de Takiji a été adapté deux fois au théâtre et une fois au cinéma en 2009. Le roman lui-mê (...)
- 13 Yasuko et Tōseikatsusha [Le travailleur du parti] ont également été traduits en anglais par Željko (...)
24Takiji est devenu célèbre grâce à son roman Le bateau-usine12. Mis à part cet ouvrage et quelques autres fictions, il publia des essais critiques13. Il fut emprisonné plusieurs fois en tant qu’activiste de gauche et durant sa dernière arrestation, en 1933, il fut torturé à mort par la police de Tokyo, devenant alors un martyr du mouvement prolétarien.
- 14 La traduction française est empruntée à Évelyne Lesigne-Audoly : cf Takiji, K. ([1929] 2019), Le ba (...)
25On peut interpréter l’œuvre de Takiji, Le bateau-usine, comme une métaphore de l’usine capitaliste : « Les bateaux-usines étaient des “usines” avant d’être des navires. La loi sur la navigation ne s’y appliquait donc pas. » (p. 34)14.
26Sur ce bateau, le Hakkō-maru, travaillent quelque 300 à 400 hommes : pêcheurs, manœuvres, apprentis, chauffeurs, etc. L’intrigue se déroule autour d’un conflit de plus en plus violent entre le responsable de la production et les travailleurs, qui acquièrent progressivement une conscience révolutionnaire. Au début du roman, Takiji esquisse la nature du capitalisme japonais :
Tous les bateaux-usines étaient délabrés. Pour un patron dans son bureau de Tokyo, qu’est-ce que la mort de quelques travailleurs en mer d’Okhotsk ? Quand le capitalisme ne peut plus se satisfaire des seuls revenus ordinaires, pour peu que les taux d’intérêt baissent et que les liquidités affluent, il se lance dans une folle course en avant. Alors, au sens propre, tous les moyens sont bons. (p. 35)
27Les conditions de travail sur le Hakkō-maru, qui transporte le crabe pêché dans la mer d’Okhotsk au nord du Japon, vers le Kamchatka, sont pires que tout.
Une fois le travail terminé, les matelots retournaient tous les uns après les autres dans le « merdier ». Leurs membres pendaient raides et gelés, pareils à de gros radis blancs. Chacun retournait vers sa couche comme un ver à soie à son casier, et se réfugiait dans le silence. (p. 30)
Lorsque la pêche était bonne, le travail redoublait. Et les brimades aussi. Des hommes crachaient du sang toute la nuit après avoir eu les dents de devant fracassées, d’autres s’évanouissaient subitement, d’autres pleuraient des larmes de sang, d’autres encore étaient sourds après s’être fait passer à tabac. À bout de force, ils étaient tous dans un état second, ivres de fatigue. Quand l’heure approchait, ils se sentaient viscéralement soulagés. (p. 61)
L’intendant, Asakawa, est un manager impitoyable, digne des romans de Dickens, qui menace et traque sans trêve les travailleurs afin qu’ils augmentent leur cadence et leur productivité.
Ils tombèrent nez à nez avec l’intendant. Après leur avoir jeté un coup d’œil, il lança : « Et qui a dit qu’on pouvait quitter son poste ? » « Qui a dit qu… comment ?! » L’un de ceux qui avaient accouru se mit en colère, prêt à en découdre. « Quoi comment ?… Imbécile, répète un peu pour voir ! » L’intendant sortit un pistolet de sa veste… (p. 60)
28La révolte organisée des travailleurs débute après la mort d’un ouvrier, suivie de tentatives pour freiner le rythme du travail. Finalement, les hommes à bord réussissent à s’organiser collectivement. Ensuite, deux grèves successives s’organisent : la première est réprimée par les soldats d’un navire impérial qui accompagne le bateau-usine à la demande de l’intendant, tandis que la seconde est sur le point d’aboutir. C’est pour Takiji le prélude à une possible victoire des travailleurs sur le capitalisme.
Une fois la campagne de pêche finie, quand ils retournèrent à Hakodate, ils apprirent que le Hakkō-maru n’était pas le seul navire où les pêcheurs avaient fait des débrayages et des grèves. Des documents de propagande communiste furent découverts à bord de plusieurs autres navires.
[…], l’entreprise décida de licencier sans pitié ses chiens fidèles, l’intendant et le contremaître. (p. 96)
29Takiji conclut alors son roman plutôt abruptement, avec ces mots dramatiques : « Que ceci soit lu comme une page de “l’histoire de l’invasion coloniale par le capitalisme”. » (p. 96)
30Après la Seconde Guerre mondiale, le mouvement prolétarien s’est, dans une certaine mesure, ranimé momentanément, sans atteindre néanmoins la popularité qu’il avait acquise au cours de la décennie rouge. Dans les années qui suivirent la guerre, le Japon connut un boom économique qui dura plusieurs décennies, jusqu’aux années 1980. Durant cette période, le système de production muta complètement, et les techniques inspirées du fordisme et du taylorisme américains furent optimisées. De même, le système japonais des relations professionnelles opéra un changement révolutionnaire ; le groupe de travailleurs les plus privilégiés obtint des garanties d’emploi à vie. En conséquence, la nature des romans industriels se transforma aussi de manière radicale.
31Le principal auteur de cette période que nous évoquons ici est Satoshi Kamata (1938), un journaliste d’investigation et écrivain critique, qui publia un grand nombre d’articles et d’ouvrages. Kamata entama sa carrière professionnelle à l’âge de 18 ans, en tant qu’ouvrier dans une imprimerie. Plus tard, en 1964, il sera diplômé en littérature japonaise à l’université Waseda de Tokyo.
- 15 Il a également été publié en anglais sous le titre Japan in the Passing Lane (1983). Dans l’édition (...)
32Cet écrivain publia deux romans industriels sous la forme de reportage social néoréaliste. Le premier roman, édité au Japon et traduit en français en 1976, était alors intitulé Là-bas, c’est l’Usine automobile du désespoir ; il fut réédité en 2008 sous le titre Toyota. L’usine du désespoir (Kamata, [1976] 2008)15. Ce livre est écrit à partir de l’expérience personnelle de l’auteur comme ouvrier temporaire sur la chaîne de montage de l’usine automobile Toyota de Nagoya en 1972 et 1973.
33Son second roman industriel, L’envers du miracle, parut au Japon en 1980 et fut traduit en français en 1982 (Kamata, [1980] 1982). Kamata, dans ce livre, critique les conséquences sociales du capitalisme japonais d’après-guerre, qui s’est ajusté après la crise pétrolière mondiale de 1973 et la fin consécutive du boom économique, en rationalisant les processus de production. Kamata écrit L’envers du miracle à partir d’enquêtes indépendantes qu’il a menées dans l’industrie japonaise (chantiers navals ou petites et moyennes entreprises du secteur de la métallurgie et de l’électronique), ainsi que dans la sylviculture.
- 16 Toyota, l’une des plus grandes entreprises au monde, employait au début des années 1970 environ 41 (...)
- 17 Trente et un ans plus tard, Kamata retourna à l’usine pour voir quelques amis qui travaillaient pou (...)
34Toyota. L’usine du désespoir est écrit sous la forme d’un journal intime couvrant la période pendant laquelle Kamata, à l’âge de 34 ans, travaille comme ouvrier temporaire sur la chaîne de montage de l’usine de Nagoya, du 12 septembre 1972 au 15 février 197316. Après avoir quitté Toyota, Kamata est resté trois mois à Toyota City (une sorte de ville-entreprise) à environ 50 minutes en train de Nagoya, dans le but d’interviewer d’anciens collègues et quelques représentants syndicaux de l’entreprise. Ces interviews sont résumées dans le dernier chapitre de son livre, toujours rédigé à la manière d’un journal17. Cet ouvrage fait clairement penser à celui que Simone Weil a écrit dans les années 1930, dans lequel elle relate son expérience d’ouvrière sur la chaîne de montage d’une usine Renault (Weil, 2002). Dans une certaine mesure, le vécu de Kamata en tant qu’ouvrier fait écho quarante ans plus tard à celui de Weil des années 1930. Le travail sur une chaîne de montage est répétitif, monotone et aliénant ; les salaires sont moyens, les conditions de travail mauvaises et des accidents se produisent régulièrement, entraînant fréquemment des séquelles physiques graves ; les machines sont en partie obsolètes et de ce fait très sensibles aux perturbations mécaniques. Le groupe de travailleurs temporaires de Toyota, plutôt nombreux, vit dans un bâtiment adjacent à l’usine. Le camarade de chambre de Kamata, un jeune travailleur ambitieux, s’appelle Kudō.
Parmi eux (les travailleurs], de petite taille, se tenait mon copain Kudō. Il portait la même veste grise à carreaux blancs que le jour où je l’avais vu, lors de l’entretien pour l’embauche ; il regardait autour de lui d’un air anxieux. (p. 16)
35À Toyota, le plus gros problème que rencontre Kamata est la fatigue constante causée par l’augmentation permanente de la cadence de travail visant à atteindre les objectifs de productivité. Le temps dont il dispose pour accomplir sa tâche d’assemblage de boîtes de vitesse, d’en moyenne 60 secondes ou moins, se trouve plusieurs fois réduit : au début de son contrat, Kamata et une quinzaine de ses collègues doivent assembler sur la chaîne 720 boîtes de vitesse par jour, et à la fin de sa période de cinq mois, ils doivent en produire 900.
Posées sur un tapis roulant, les boîtes de vitesses arrivaient les unes après les autres. Le travail qui m’était attribué était le suivant : fixer dans la boîte différents engrenages et les boulonner. (p. 32)
De 6 h du matin, heure de la mise en marche [de la ligne], jusqu’à 11 h : cinq heures de travail sans aucun arrêt. Toutes les une minute vingt secondes exactement, ou plutôt, inexorablement, une nouvelle boîte arrive qu’il faut assembler. (p. 38)
- 18 Dans son ouvrage sur le Japon, Van Wolferen souligne à cet égard la loyauté manifeste que les emplo (...)
- 19 Sur le phénomène du « karōshi » voir également Durand & Durand-Sebag (1996, 57-64).
36Avec l’accélération des cadences de travail vient le surmenage. Les contremaîtres obligent les ouvriers à compenser sans paiement supplémentaire la perte des résultats générée par les arrêts mécaniques imprévus de la chaîne de montage en les faisant travailler pendant la pause déjeuner ou après les heures de travail réglementaires, et même le week-end si nécessaire18. Ce phénomène contribue à son tour au stress professionnel et à l’épuisement physique des travailleurs. Certains d’entre eux finissent par se suicider ou mourir de surmenage (phénomène appelé « karōshi » en japonais19).
Pour produire davantage, il suffit d’augmenter la vitesse ou bien les heures du travail. Voilà ce qui se passe pour nous actuellement. (p. 63)
Mais si la chaîne s’arrête, les heures de travail vont s’allonger et il y aura des heures supplémentaires. (p. 72)
Ce n’est pas l’homme qui utilise la chaîne, c’est la chaîne qui utilise l’homme comme une machine. On est sûr de perdre dans cette lutte avec elle. (p. 75)
La rationalisation du travail qui en est, en fait, le morcellement, morcelle aussi l’homme lui-même et finalement c’est sa personnalité elle-même qui est remodelée suivant le bon vouloir de l’entreprise. (p. 121)
Peu importent un ou deux morts, pourvu que la production augmente ! (p. 176)
37Dans son livre, Kamata relate sa propre expérience ainsi que celle de ses collègues directs.
Takeda, à qui je demandais à quoi il pensait pendant son travail, a tout d’abord été surpris puis a répondu aussitôt : « Je pense à l’heure. » Moi aussi, c’est pareil, je ne pense qu’à ça. Ça fait déjà une heure de passée, encore deux heures ? Encore quatre heures ? Encore trois heures et demie ? (p. 78)
38Kamata fait également plusieurs fois référence dans ce contexte aux documents officiels de réglementation du travail de Toyota, qui contrastent avec son expérience, donnant une image bien plus positive de l’activité dans cette entreprise.
39En résumé, Kamata raconte dans son roman une histoire plutôt sombre des conditions de travail sur la chaîne de montage de Toyota, qui ne cadre pas avec l’idée générale que l’on se faisait à cette époque de cette entreprise, à savoir qu’elle avait créé un modèle d’organisation du travail à la chaîne innovant et prometteur. De plus, le syndicat interne de l’entreprise soutient les réglementations officielles relatives aux travailleurs de Toyota, qui ne sont donc pas enclins à revendiquer de manière collective ou à mener des actions syndicales. Les expressions de protestation contre les mauvaises conditions de travail sont par essence plus de nature individuelle (absentéisme, renouvellement du personnel élevé).
- 20 Les sociologues japonais ont conclu que ce sont notamment les cellules de production et non les fam (...)
- 21 Dans la préface du second livre de Kamata mentionné ici, Francis Ginsbourger rappelle l’hymne emblé (...)
- 22 Il fournit différents exemples d’hymnes d’entreprise, tels que celui de Toyota : « Une abondance de (...)
40Kamata critique encore plus le modèle japonais dans son ouvrage suivant. Écrit à la fin des années 1970, au moment où l’industrie japonaise doit s’adapter aux conséquences économiques et sociales de la crise économique des années précédentes, L’envers du miracle est principalement axé sur la faillite du modèle japonais des relations industrielles d’après-guerre. Comme il l’affirme, ce système, après la Seconde Guerre mondiale, était fondé intrinsèquement sur le consensus, la collaboration entre le capital et le travail, et renvoyait l’image d’une entreprise de type familial20. C’est ce qu’expriment le mieux les hymnes d’entreprise entonnés de concert au début de chaque journée de travail par les responsables et les ouvriers21. De plus, Van Wolferen confirme que ce rituel était destiné à renforcer la culture d’entreprise dans un esprit de partage (« shafu »)22.
41Kamata le montre clairement dans L’envers du miracle : la nature soumise des travailleurs japonais a commencé à s’éroder à la fin du boom économique d’après-guerre en 1979. Comme lors de la décennie rouge de 1924-1934, le système japonais des relations professionnelles a de nouveau montré à partir de 1979 quelques caractéristiques évidentes du syndicalisme et de la protestation ouvrière durant la période d’ajustement économique qui a suivi. Kamata lui-même considère son livre L’envers du miracle comme « significatif de la façon de faire du patronat en période de crise, et de la façon dont les travailleurs réagissent » (Kamata, [1980] 1982, 18). La nature de cet ouvrage diffère du livre de l’auteur sur Toyota : bien qu’il l’ait également écrit sous la forme d’un reportage, Kamata ne décrit pas ici son expérience personnelle d’ouvrier à l’usine, mais relate les développements socioéconomiques de trois secteurs de l’économie japonaise à la suite du boom d’après-guerre, ainsi que les réactions « stratégiques » face à ceux-ci, de la part d’un côté des partenaires capitalistes traditionnels (le patronat, les banques et l’État), et de l’autre côté des travailleurs (syndicats et travailleurs individuels). Au cours de cette période, pour tous les secteurs examinés dans le livre, des « processus d’ajustement », soit une rationalisation de grande ampleur, ont été mis en œuvre et ont entraîné des licenciements massifs. Le reportage de Kamata est réalisé à partir de données statistiques existantes, de documents de réglementation et d’interviews avec des travailleurs et des représentants syndicaux.
42Kamata alla d’abord voir de plus près le secteur de la construction navale, qui occupait une place très importante au Japon au début de l’industrialisation du pays. Après la crise du pétrole en 1973, ce secteur souffrait beaucoup en raison de la chute conséquente de la demande en nouveaux navires. De nombreuses entreprises décidèrent alors de « réorganiser » et de « rationaliser » les processus de production ou bien firent faillite par manque de commandes.
43En 1978, Kamata visita un chantier naval situé dans la ville industrielle portuaire de Saeki faisant partie du plus grand conglomérat existant au Japon (I.H.I., Ishikawajima Harima Industries). Les propriétaires du quai de Saeki et l’un des actionnaires de l’entreprise décidèrent d’interrompre la réparation des bateaux et de stopper la production des nouveaux navires. Le responsable de la section externe du syndicat, Zensozen, essaya de contrer cette décision en organisant une grève. En conséquence, I.H.I. tenta de neutraliser l’action syndicale, instaurant d’abord un « second » syndicat au sein de l’entreprise avec pour objectif de créer un nouveau groupe de travailleurs favorable à l’entreprise. La direction de celle-ci décida alors de fermer le chantier naval de Saeki en licenciant 150 ouvriers :
Pour liquider le syndicat, I.H.I. avait décidé d’abandonner la recherche de la rentabilité et de déclencher une offensive radicale et de courte durée. La liquidation du syndicat apparaissait comme l’axe principal de la « rationalisation ». (p. 38)
La faillite et la demande de réorganisation ne sont pas dues à la crise structurelle, mais apparaissent bien comme une guerre de défense et de lutte entre les ouvriers et le patronat, dont un des enjeux est la défense ou la destruction de l’organisation syndicale. (p. 39)
44Selon l’un des ouvriers qui refusèrent de travailler pendant la nuit et d’exécuter des tâches supplémentaires qui pouvaient représenter parfois jusqu’à 162 heures par mois en plus :
« On nous faisait bosser comme des esclaves » : c’est devenu une expression courante dans cette période. (p. 41)
45Kamata décrit un comportement similaire de la direction et des ouvriers sur d’autres chantiers navals (Hakodate Dock et Imabari). Dans le cas de Hakodate Dock, les mesures de rationalisation prenant la forme de licenciements étaient précédées par d’énormes investissements financiers et finalement inutiles dans un nouveau chantier naval qui cessait après coup son activité :
[…] Akodate Dock a échoué dans la compétition et s’est retiré de la construction de bateaux de grande dimension. Le dock Mammouth a été racheté 170 milliards de yens, ce qui ne l’empêche pas d’être inutile et embarrassant… (p. 50)
46Concernant le chantier naval d’Imabari, la direction ordonna plusieurs vagues de licenciements massifs et finalement la fermeture du quai.
- 23 Notons que jusqu’au début des années 1990 le travail intérimaire n’existait pas au Japon : d’où le (...)
47Outre la lutte contre les actions des travailleurs syndicalistes, une autre notable stratégie de rationalisation des chantiers navals et d’autres plus grandes entreprises consistait à remplacer, sur une échelle plus large, les travailleurs embauchés en CDI par des ouvriers en sous-traitance23, ce qui permettait aux sociétés mères de réduire au minimum le nombre de salariés permanents. Par ailleurs, la baisse des salaires se pratiquait couramment. Les travailleurs externes s’occupaient en général des tâches les plus dangereuses (échafaudage, soudage) et étaient en même temps moins attentifs aux règles de sécurité. Ce qui amène un certain M. Y… (ouvrier) à la conclusion suivante :
Celui qui n’est pas intelligent ne peut pas faire des bateaux. Celui qui fait des bateaux, c’est l’idiot qui expose son corps. […] Une fierté gagnée aux prix de la mort de nombreux camarades. (p. 82)
48Kamata, après s’être intéressé aux sites de construction navale, dirigea son attention vers la baie d’Osaka, où il visita de petites et moyennes entreprises. Dans l’une d’entre elles, Tanaka Kikai, une usine de grues et de machines, avait lieu à cette époque une grève des travailleurs contre la « rationalisation » en marche. La direction de l’usine essaya de démanteler la section militante syndicale qui avait déclenché la grève, en créant un « conseil contre le syndicat indépendant Zenkin ». Finalement, la direction déclara la faillite de l’entreprise en septembre 1978, suivie par le licenciement de tous les employés. Néanmoins, les ouvriers occupèrent l’usine et, avec le soutien des travailleurs frappés par les faillites d’entreprises de la région, commencèrent à fabriquer d’autres produits de manière autonome.
Les camarades des entreprises en faillite s’accommodent tant bien que mal du travail qui leur est confié, mais c’est un pas en avant pour le mouvement ouvrier de la région car il ouvre une voie nouvelle vers la collectivisation de la production. (p. 98)
- 24 Selon une enquête menée par un syndicat indépendant, 27 % des travailleurs interviewés ont expérime (...)
49La lutte pour une production autonome des travailleurs en autogestion s’avéra une stratégie de sécurité du travail alternative souvent mise en œuvre par les ouvriers et les syndicats pour contrer les plans de licenciements massifs et les faillites, particulièrement dans les petites et moyennes entreprises, à la fin des années 197024.
50Dans certains cas, les actions syndicalistes n’aboutissaient pas, notamment lorsque les syndicats acceptaient les conditions de licenciement souvent désavantageuses que proposait l’entreprise. La réorganisation de l’une des sociétés leaders à l’époque sur le marché de l’informatique, Okidenki, qui avait noué des liens étroits avec la compagnie de téléphone nationale Denden Kosha, illustre bien le phénomène. Malgré une grève, et finalement avec le soutien du syndicat d’entreprise, la direction d’Okidenki licencia successivement 1 500 travailleurs de son usine de Hachioji, sans rencontrer de grande résistance, gela les salaires et ne paya aucune des primes qui étaient généralement versées en été.
51Pour la dernière partie de son reportage social, Kamata se dirigea vers le nord de l’île Hokkaido afin de rencontrer de nombreuses personnes, tant des travailleurs du secteur forestier, public et privé, que des syndicalistes. En effet, là-bas, une nouvelle maladie professionnelle se développait rapidement parmi la population des ouvriers de la sylviculture ; nommée « hakurobyo », cette maladie est causée par les vibrations de la tronçonneuse lors de l’abattage des arbres. La tronçonneuse fut introduite pour la première fois dans les années 1950 et remplaça par la suite le travail manuel forestier.
52Kamata découvrit là-bas que la mécanisation du travail forestier n’avait pas seulement contribué à une énorme augmentation de la productivité, mais avait aussi porté atteinte à la santé des travailleurs, dégradé notablement l’environnement et baissé le niveau des salaires, généralement aux pièces.
Rien que pour l’abattage, une tronçonneuse faisait en cinq minutes ce qui demandait une demi-journée avec une scie manuelle. (p. 137)
Les repas sont bien maigres pour ce travail pénible et long. Les longues heures de travail sont rémunérées suivant un système de salaire aux pièces. (p. 133). Pendant ce temps, le salaire aux pièces se trouvait rabaissé, en proportion inverse de l’augmentation de la production entraînée par l’introduction de la tronçonneuse. […] Le monde est à l’heure de la forte croissance, et la conséquence en est l’apparition en masse de la maladie des vibrations : un cadeau du diable. (p. 138)
53L’utilisation de bulldozers et de tronçonneuses sur les chantiers forestiers (au lieu des scies manuelles et des chevaux auparavant), qui permettait d’atteindre une grande productivité, a également concouru à la dégradation de l’environnement à Hokkaido. En discutant avec des ouvriers du bois et des représentants syndicaux militants, Kamata perçoit un sentiment croissant de solidarité qui génère l’organisation de la lutte dans les chantiers forestiers, tant publics que privés. Ces actions contribuèrent de manière positive à la limitation des heures de travail quotidiennes et au versement de prestations dans les cas de « hakurobyo », comme dans la « lutte contre la rationalisation » (Kamata, [1980] 1982, 159).
- 25 Ce roman comporte plusieurs éléments relatifs à la criminalité : Yayoi étrangle à mort son mari vio (...)
54Au cœur du célèbre roman policier sociologique de Natsuo Kirino Out se trouve la question du genre (Kirino, [1997] 2003). Ce livre raconte l’histoire d’un groupe de quatre femmes – Masako, Yayoi, Yoshié et Kuniko – qui effectuent en équipe de nuit un travail monotone à temps partiel sur une chaîne de montage, au sein d’une entreprise spécialisée dans la fabrication de paniers-repas (« bento ») dans une zone périphérique industrielle de Tokyo. Même si Out est avant tout un roman noir, il peut se lire comme un roman moderne voire postmoderne du capitalisme tardif, car son intrigue se noue dans le cadre du travail à la chaîne d’une usine capitaliste dans le Tokyo d’aujourd’hui25.
55Pour critiquer la société japonaise moderne, plutôt que d’utiliser la fiction narrative, Kirino préfère recourir au genre policier, un moyen socialement acceptable et touchant un large lectorat. Elle dénonce en particulier le fait que les femmes sont toujours soumises et subissent des inégalités de genre, dans le milieu professionnel comme personnel. Ses critiques incluent le travail monotone des cols-bleus non-cadres à temps partiel, les mauvaises conditions de travail, les bas salaires et les violences sexuelles.
- 26 Jones Nakanishi fait référence au fait qu’au Japon « 23,3 % des travailleurs de toutes les entrepri (...)
56De plus, dans une récente interview datant de 2014, Kirino a affirmé : « Les hommes et les femmes ne sont pas en bons termes dans la société japonaise. Ils ne s’entendent pas. Il y a une trop grande répartition des rôles en fonction du genre. Les hommes sont quasiment des esclaves dans le monde de l’entreprise et les femmes sont confinées à la maison. C’est l’une des sources de cette colère en ébullition » (cité dans Jones Nakanishi, 2018, 12726).
57La principale protagoniste est M asako, une femme au début de la quarantaine, qui, avant de travailler à la chaîne pour cette entreprise de fabrication de « bento » occupait un poste administratif dans une caisse de crédit sans aucune perspective de promotion. Ses trois collègues sur cette « chaîne d’assemblage » sont Yoshié (dont le pseudonyme, « la patronne », dérive de son poste en tête de chaîne, qui décide du rythme de celle-ci), Yayoi (la ménagère qui a tué son mari), et Kuniko.
- 27 La traduction française est empruntée à Ryoji Nakamura et René de Ceccatty : cf. Kirino N. ([1997] (...)
58Dans le cadre de cet article, en étudiant ce livre à travers le prisme du roman industriel et non du roman policier, je me suis intéressé essentiellement à la nature du travail effectué par ces femmes dans l’usine de préparation de « bento », en me fondant sur l’hypothèse que ce type de tâches représente de manière plus générale le travail féminin des cols-bleus au Japon à la fin du xxe siècle. Plus particulièrement, on observe l’équipe des quatre femmes sur la chaîne de l’usine, à côté des autres équipes, l’inspecteur de la santé, et un jeune contremaître, appelé Nakayama « si pointilleux sur les normes de production que c’était la bête noire des employées à mi-temps27. » (p. 8) et enfin un groupe de travailleurs temporaires brésiliens composé d’hommes et de femmes (environ un tiers des effectifs) qui vivent dans un dortoir rudimentaire proche de l’usine. La majorité des salariés sont à temps partiel, des femmes au foyer dans les quarante et cinquante ans. Le travail sur la chaîne est décrit ainsi :
D’abord, le plat de curry, dit-elle. Il en faut 2 200 portions. C’est moi qui vais mettre le riz et toi comme toujours tu me passeras le récipient. D’accord ? Le dosage du riz était la tâche essentielle en début de chaîne : il commandait toute la suite des opérations. Yoshié, qui avait de l’expérience, en était toujours chargée, et décidait de la vitesse du tapis. (p. 9)
Avec des gestes bien rodés, Masako se mit à passer à Yoshié les récipients l’un après l’autre. Les cubes de riz sortaient par une ouverture. Yoshié les plaçait chacun dans un récipient puis, après avoir pesé ce dernier, le reposait sur le tapis roulant d’une main experte.
Il y avait une personne pour égaliser le riz, une deuxième pour verser de la sauce au curry, une troisième pour découper le poulet frit, une quatrième pour le poser par-dessus le curry, une cinquième pour doser une petite portion de radis mariné, une sixième pour rabattre le couvercle en plastique, une septième pour fixer la cuillère avec du ruban adhésif et une huitième pour coller l’étiquette : ces menues opérations se succédaient en aval de la chaîne et le panier-repas était prêt. (p. 10)
Il convenait de se ménager et d’aider ses collègues pour rendre le travail moins pénible. Tel était le secret qui permettait de tenir le plus longtemps possible sans se détruire la santé. (p. 11)
Elle consistait à confectionner 2000 paniers-repas de la catégorie luxe. Ceux-ci comportant de très nombreux mets, la chaîne n’en devenait que plus longue. Des employés brésiliens, coiffés de calots bleus, rejoignirent l’équipe. (p. 11)
59Un cadre de l’usine conclut en parlant de Masako :
Elle travaille ici depuis deux ans. Elle se conduit de façon irréprochable, même du point de vue de la productivité. Comme on a su qu’elle avait travaillé auparavant dans la comptabilité, nous pensions la titulariser. C’est une personne à qui on peut confier une responsabilité, sa place n’est pas sur la chaîne. (p. 414)
60Et Masako se rappelle :
Le travail à la fabrique avait quelque chose de carcéral. Bavardages et conversations étaient interdits et les besoins naturels chronométrés : les employés n’étaient là que pour accomplir en silence la norme qui leur était imposée. (p. 463)
Elle regarda l’usine désaffectée qui étendait son ombre devant elle. Ce bâtiment abandonné semblait symboliser ses propres ténèbres : était-ce là son déséquilibre intérieur ? Avait-elle vécu quarante-trois ans pour cette épreuve ? (p. 488)
- 28 Kirino s’inspire également beaucoup de l’œuvre de Seichō Matsumoto (1900-1992), un auteur de romans (...)
61Kirino elle-même, nous l’avons vu, considère Le bateau-usine de Takiji ([1929] 2013) comme l’une des plus importantes sources d’inspiration pour l’écriture de son roman Out28. Elle dépeint celui-ci comme un « bateau-usine » de travailleurs à temps partiel, « utilisant la fabrique de “bento” pour justifier la rencontre des protagonistes et incluant de nombreuses descriptions de la dureté de leur travail » (Seaman, 2006, 199). Les critiques sont même allées plus loin, estimant que ce roman est le « bateau-usine » de ce nouveau siècle et constitue donc un exemple de la « nouvelle littérature prolétarienne » (Seaman, 2006, 213). Mais, Amanda Seaman l’a bien fait remarquer, comparé au roman prolétarien de Takiji, Out met en exergue l’expression « personnelle » plutôt que « sociale » de la rédemption du personnage féminin (Seaman, 2006, 214).
62Somme toute, le roman en tant que tel n’explore pas comme dans Le bateau-usine de Takiji la lutte des classes entre le capital et le travail, mais la persistance de l’inégalité entre les hommes et les femmes dans la société japonaise et en milieu professionnel. Ce qui pousse essentiellement les cols-bleus à travailler de nuit et à temps partiel dans une fabrique de « bento », c’est le besoin d’argent supplémentaire pour pouvoir sortir de la pauvreté ou celui d’accroître les possibilités de consommer des produits de luxe. La solidarité entre les travailleuses de l’équipe n’existe pratiquement pas, ni la volonté d’organiser des actions collectives afin d’améliorer les conditions de travail et le niveau des salaires (les quatre femmes finissent par quitter leur poste et Masako s’offre un nouveau départ au Brésil). En ce sens, Out n’est pas tant un exemple de littérature prolétarienne ou un bateau-usine moderne, mais l’expression d’un roman industriel postmoderne dans lequel les raisons personnelles prévalent sur les potentielles motivations sociales des travailleurs.
63Jusqu’à quel point, dans le cas du Japon, les romans industriels mentionnés dans le présent article sont-ils susceptibles d’apporter une valeur ajoutée à la sociologie du travail ?
64Dans les trois périodes successives du xxe siècle que j’ai distinguées, les romans analysés tiennent compte d’aspects sociologiques variés, tels que les conditions de travail, la nature du travail, les relations industrielles. Par exemple, au cours de la décennie rouge, on accordait beaucoup d’attention aux grèves et aux protestations des ouvriers, à l’instauration de syndicats, aux accidents du travail, au travail temporaire, aux heures supplémentaires, à l’exploitation des travailleurs, aux bas salaires, aux risques sur la santé mentale, à la lutte des classes, etc. Durant les beaux jours du Toyotisme d’après-guerre, les romans abordaient plutôt des thèmes tels que le travail répétitif et monotone, l’aliénation des travailleurs, les cadences croissantes du travail, la fatigue des ouvriers, la santé mentale et le suicide des travailleurs, les défaillances mécaniques, le syndicalisme d’entreprise, le remplacement des CDI par des contrats temporaires et à temps partiel en sous-traitance. Tandis que dans la dernière période avant le tournant du siècle, le rôle et le statut de soumission des femmes dans le cadre de travail en cols blancs et bleus devinrent prédominants dans les romans, tout comme la perte de la solidarité traditionnelle entre les travailleurs.
65La décennie rouge des années 1920-1930 se révéla une période de graves bouleversements pour le Japon. La lutte des classes entre le travail et le capital prédominait, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des entreprises. Les auteurs de romans industriels donnaient une tribune aux travailleurs et essayaient de les pousser à l’action. Certains écrivains militants, appartenant au courant de la littérature dite prolétarienne, tentaient sciemment de contribuer à transformer la société, dont ils souhaitaient ardemment qu’elle passe d’un modèle capitaliste à un modèle socialiste (Takiji, [1929] 2013 ; Tokunaga, [1929] 1931).
66Par contraste, la période suivant la Seconde Guerre mondiale et jusqu’aux années 1980 se caractérise généralement par l’absence manifeste de la lutte des classes dans les relations professionnelles. Les travailleurs ont développé une remarquable nature de soumission sur le long terme. Ce phénomène s’est bien exprimé dans l’esprit d’entreprise et le toyotisme (Kamata, [1980] 1982 ; Nothomb, 1999 ; Murata, [2016] 2019). Comme l’ont affirmé Vance et d’autres auteurs, la tradition et le conformisme étaient primordiaux à cette époque. Le groupe était tout et l’individu rien (Vance 2010 ; Lau 2018). Cet esprit fort et harmonieux était renforcé par l’hymne d’entreprise entonné quotidiennement par les travailleurs et les cadres, ainsi que par la formation sur le tas des ouvriers (Murata, [2016] 2019). Les conséquences sur ceux-ci, décrites de manière détaillée par Kamata (Kamata, 1976 ; [1980] 1982), ont souvent été extrêmes : surmenage, fatigue, épuisement physique, stress professionnel jusqu’au suicide (« karōshi »). On peut remarquer également au Japon, de la part des cols blancs, une extraordinaire culture de soumission et de loyauté à l’entreprise : la culture dite du « salaryman » que Nothomb dépeint avec soin (Nothomb, 1999 ; voir aussi Van Wolferen, 1989).
67La soumission des travailleurs et la collaboration entre la direction et les ouvriers en usine a conduit à un perfectionnement des techniques de production américaines et à un « virage japonais » plus spécifique de ces techniques (lean production).
68Comme il a été dit, la concrétisation de l’utopie socialiste des travailleurs après la Seconde Guerre mondiale concernant les relations professionnelles s’évanouit jusqu’à disparaître. L’objectif prolétarien collectif d’avant-guerre fut remplacé par des perspectives plus individualistes (personnalistes). Néanmoins, durant une brève période, après la fin du miracle économique que le pays connut dans les années 1980, la perspective de « lutte des classes » prolétarienne reparut momentanément, comme le décrit Kamata (Kamata, [1980] 1982). Au cours de cette période, les employeurs décidèrent de rationaliser plus encore les processus de production, en remplaçant les contrats de travail à durée indéterminée par des contrats temporaires et à temps partiel, en planifiant des licenciements (massifs), et en organisant leurs propres syndicats internes. En revanche, pendant un certain temps, les travailleurs établirent à nouveau des syndicats d’opposition, déclenchèrent des grèves et créèrent des formes d’autogestion (collectivisation de la production).
69À la fin du siècle, ce développement fut remplacé par une prise de conscience renouvelée plutôt radicale de la question du genre dans les ateliers. Cette problématique est abordée finement dans les romans industriels écrits à partir des années 1970 (Kirino, [1997] 2003 ; Nothomb, 1999 ; Murata, [2016] 2019 ; voir aussi note en bas de page 3). Les femmes sont traditionnellement confinées à la maison pour éduquer les enfants. Les travailleuses occupent généralement des emplois à temps partiel et sous-payés et les postes plus élevés dans la hiérarchie semblent réservés exclusivement aux hommes.
70Somme toute, l’échantillon des romans industriels japonais du xxe siècle présentés dans cet article montre clairement les dynamiques saillantes et l’évolution des relations de travail à des niveaux d’interdépendance variés (des ateliers, des usines et du secteur d’activité) dans ce pays sur une période couvrant un siècle entier. De plus, ces romans livrent des histoires proches de la réalité des travailleurs et de leurs familles. Pour ces raisons, il est clair que ces ouvrages revêtent une importance significative au niveau sociologique. Ils peuvent non seulement constituer une source d’information précieuse pour la recherche en sciences sociales, mais également proposer des interprétations alternatives. En fin de compte, ils contribuent de manière substantielle à une sociologie du travail plus riche et intéressante (Schlögel, [2017] 2020).