Isabelle Chambost, Olivier Cléach, Simon Le Roulley, Frédéric Moatty, Guillaume Tiffon (dir.), L’autogestion à l’épreuve du travail, quelle émancipation ?, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2020, 322 p.
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1Cet ouvrage collectif, organisé en trois parties, est composé de quatorze contributions. Le concept « d’autogestion » est appréhendé comme une construction sociale évolutive et adaptative, c’est-à-dire comme le produit de rapports sociaux renouvelés. L’autogestion semble ainsi ouvrir des pistes pour reconstruire le travail et la vie de demain. Si tel est le cas, l’autonomie et la démocratie au travail devraient être replacées au cœur de toute politique d’émancipation. De ce point de vue, le modèle organisationnel autogestionnaire est sans doute l’un des plus appropriés pour répondre aux objectifs d’égalité des droits et des devoirs dans le travail.
2Les auteurs distinguent à plusieurs reprises dans l’ouvrage l’organisation autogestionnaire qui a été voulue sur un « mode projet » et celle qui se présente comme « subie » en vue d’assurer la pérennité de la structure voire sa survie. Ils montrent que, le plus souvent, au-delà des difficultés de mise en place de l’autogestion au sein de l’organisation (égalité des droits et des pouvoirs, absence de hiérarchie, gouvernance collégiale, etc.), les défaillances du modèle tiennent aux tensions qui jaillissent entre les unités de production et la violence du marché capitaliste et de ses institutions (États, banques, sociétés de capitaux, etc.).
3Dans sa présentation générale de l’ouvrage, Olivier Cléach reprend les définitions plurielles et contradictoires du concept d’autogestion (Jean Baechler, Yvon Bourdet, Henri Lefebvre, etc.) et indique comment les discours sur l’autogestion tentent de s’inscrire dans un mouvement d’émancipation qui prend en compte le « facteur humain », bien au-delà d’une simple mise au travail sous contrainte managériale.
4Afin de faciliter la lecture du livre, les différents co-auteurs de l’ouvrage, Isabelle Chambost, Olivier Cléach, Simon Le Roulley, Frédéric Moatty et Guillaume Tiffon annoncent de manière précise et synthétique le contenu de chacune des trois parties.
L’autogestion en débat : autogestion et capitalisme, quels rapports ?
5La première partie de l’ouvrage consiste à mettre en rapport les deux configurations que sont l’autogestion et le capitalisme, et à retracer les grands courants politiques et philosophiques qui ont essayé de promouvoir de nouvelles formes démocratiques et de les faire vivre. Dans un premier texte synthétique, Marie-Geneviève Dezes rappelle que le mot « autogestion » a désigné un nouveau système social et économique global mis en place en Yougoslavie au cours des années 1950. À partir des années 1960 en France, l’autogestion est à la fois conçue de manière centralisatrice autour d’un État fort mais démocratique (Parti communiste), un État socialiste qui instillerait de la démocratie participative comme le proposait le Centre d'études, de recherches et d'éducation socialiste (CERES) ou bien sur un mode décentralisé et impulsé par les initiatives de base (courant rocardien). En complément de cette réflexion, Brice Nocenti montre que la matrice idéologique de l’idée autogestionnaire, au cours des années 1960 et 1970, se retrouve dans trois courants très différents : moderniste socialiste, social-dirigiste et conseilliste. C’est le pôle moderniste de la « deuxième gauche » rocardienne qui a le plus facilement ouvert la voie à l’entreprise néo-libérale et à ses modes de management à la fin des années 1970. Loin de la vision conseilliste qui remettait en cause la division organisation/exécution, « l’autonomie dans le travail » n’a été qu’un prétexte pour mieux instrumentaliser la mobilisation des salariés jusqu’au tournant de la rigueur en 1983. De son côté, si Guillaume Gourgues présente le cas de Lip comme le combat des ouvriers de Palente pour l’émancipation et « l’imagination au pouvoir », il considère que la solution autogestionnaire ne doit pas s’enfermer dans un cas militant exemplaire qui reste par définition isolé. Elle doit au contraire se concevoir au sein d’une lutte d’ensemble qui a pour objectif de rééquilibrer les rapports de force en faveur du travail.
6Jean-François Draperi répond à l’objection du risque d’enfermement du pouvoir des travailleurs dans l’entreprise sur un mode corporatiste. À cet égard, les coopératives de consommation n’avaient-elles pas pour but, dès l’origine, de dépasser le niveau localisé de l’entreprise et d’envisager l’autogestion comme projet de société ? Un certain nombre de Scop ou de Sociétés coopératives d’intérêt collectif (Scic) visent l’émancipation de leurs membres par le travail, mais la coopérative de consommation avait conçu d’aller plus loin et envisageait, à terme, de remplacer l’économie capitaliste. Cela aurait supposé, cependant, de transformer les relations de concurrence entre les entreprises et de fonder cette économie alternative sur l’inter-coopération et le « multisociétariat », qui associe, autour d'un projet économique commun, des acteurs multiples ayant un lien différent avec la Scic : des salariés, des bénéficiaires et toute personne physique ou morale liée à ce projet.
7L’article de Michel Capron se recentre sur l’entreprise d’aujourd’hui et tente d’évaluer la portée et les limites de la loi PACTE (Plan d’action pour la croissance et la transformation de l’entreprise) du 22 mai 2019, dont l’objectif était de faire évoluer la notion « d’objet social ». De fait, cette loi n’a entamé ni le partage des pouvoirs, ni les finalités de l’entreprise qui restent toujours orientées par la recherche du profit. C’est pourquoi Michel Capron plaide, soit pour une plus grande démocratisation de la vie économique qui associerait les travailleurs à la gestion directe des entreprises, soit pour la mise en place de réels contre-pouvoirs face à l’arbitraire managérial et actionnarial dans les sociétés du secteur capitaliste.
Les chemins de l’autogestion
8La seconde partie est consacrée à deux cas « d’autogestion survie ». Andrès Ruggeri relate l’expérience des entreprises récupérées par les travailleurs en Argentine. Il s’agit de défendre les moyens de subsistance des travailleurs et de maintenir l’outil de production, dès lors que le capital fait défaut et que l’accès au crédit est très limité. Les travailleurs, tout en s’appuyant sur la forme coopérative classique, ont souhaité montrer qu’il était possible de s’organiser sans direction patronale et de « gérer » eux-mêmes directement les entreprises. Leur objectif n’était pas simplement de se maintenir à l’intérieur de l’appareil productif en adoptant un statut juridique issu de l’économie sociale et solidaire, mais de piloter de manière réellement démocratique les entreprises.
9Face aux échecs d’un certain nombre d’employeurs qui ont été conduits à la faillite après avoir laissé se dégrader aussi bien les conditions de production (manque d’investissements et erreurs dans les stratégies) que les conditions de travail, les salariés ont commencé à occuper ces entreprises et à les « récupérer ». Ils ont relancé la production, souvent grâce à la solidarité de quelques clients et à des réseaux informels qui se sont constitués au cours même du processus de récupération.
10Le cas de l’imprimerie française Hélio-Corbeil, reprise par ses 80 salariés est probablement moins emblématique car moins généralisable qu’une entreprise récupérée en Argentine. Malgré l’apport de chaque salarié pour constituer le capital de la SCOP, une élite militante s’est dégagée et a contribué à perpétuer le pouvoir des syndicalistes, même si, par ailleurs, la composition ouvrière du conseil d’administration a constitué un garde-fou économique et social. Maxime Quijoux prolonge ainsi les travaux de Jean Lojkine, lorsqu’il montre que la « gestion comptable » n’est pas une technique neutre, mais qu’elle constitue une arme de résistance salariale, hier comme aujourd’hui.
11De son côté, le texte de Jean Cartellier a le mérite d’apporter des réponses à la fois précises et plus générales aux questions du statut juridique, de la propriété, de la taille de l’entreprise, de la gouvernance et du partage des résultats dans la SCOP ou dans l’entreprise autogérée. L’auteur rappelle qu’au-delà même du cadre juridique choisi et des conditions économiques dans lesquelles se déploie l’activité productive, le collectif autogestionnaire peut se donner des moyens plus ou moins démocratiques afin d’opérer des arbitrages en interne (organisation du travail, rémunérations, modes d’implication, etc.) ou bien encore de participer pleinement aux choix stratégiques sur les marchés.
Pratiques autogestionnaires ?
12L’objet de la troisième partie est d’analyser les formes que revêtent les processus autogestionnaires et de montrer en quoi ces processus transforment concrètement le travail. Parmi ces expérimentations contemporaines de l’autogestion, l’usine de tôlerie analysée par Stéphane Jaumier constitue un cas exemplaire. Les ouvriers qui ont repris l’usine au début des années 1980 ont la volonté de canaliser le pouvoir de façon à éviter sa captation permanente par des chefs et de maintenir ainsi une cohésion forte du groupe. Tout comme chez les Guayaki et les Guarani étudiés par Pierre Clastres, il s’agit de dépouiller les chefs de toute autorité significative sur autrui, en leur rappelant la dette infinie et insolvable qui est la leur à l’égard du collectif.
13Camille Boullier, Thierry Rousseau et Clément Ruffier ont fait le choix de comparer deux structures très différentes. D’un côté, une scierie autogérée dont les principes fondateurs sont l’égalité des salaires, la polyvalence, l’absence de hiérarchie, la liberté du temps de travail, la gouvernance collégiale ainsi que la désignation du PDG de la Société anonyme à participation ouvrière (SAPO) par tirage au sort. De l’autre, une centrale d’achat d’une centaine de salariés dans laquelle le fondateur et l’unique actionnaire a décidé de mettre en place les principes de « l’entreprise libérée ». Il est facile de constater que la démarche autogestionnaire portée collectivement par la SAPO n’a pas beaucoup de points communs avec la forme dévoyée que constitue l’organisation de la centrale d’achat, dans laquelle les règles du jeu ne sont pas régulièrement redéfinies de manière collective. Dans l’entreprise libérée, le dirigeant conserve le droit de propriété et l’asymétrie demeure entre capital et travail.
14Enfin, Lara Alouan analyse, dans le dernier texte du chapitre 3, la portée et les limites de quatre hackerspaces (laboratoires communautaires ouverts). Elle entend le discours des fondateurs qui présente ces expérimentations do-ocratiques comme des alternatives à l’organisation capitaliste du travail. Mais une forme d'organisation dans laquelle les individus ont du pouvoir à la mesure de ce qu'ils accomplissent, des tâches qu'ils choisissent et exécutent de manière autonome n’est pas a priori inclusive. Car si elle rend possible des formes d’autonomie dans différentes sphères d’activité (le micro-espace, la maîtrise des supports techniques, les relations entre pairs, les formes de régulation, etc.), le risque est grand que les acteurs les plus investis de ces structures contrôlent progressivement l’orientation du travail des autres. Une « élite » peut ainsi se constituer qui définit de manière unilatérale le cadre d’action dans lequel la majorité des travailleurs exercent leur activité, sans que ceux-ci ne puissent plus discuter ni modifier le cadre.
Terrains et théories
15Le grand intérêt de l’ouvrage est d’avoir su combiner des recherches fines de terrain avec une réflexion théorique de haut niveau, qui permet de clarifier le cadre d’analyse de chaque auteur. Ainsi Jean-Luc Metzger distingue-t-il dans sa postface deux options très différentes. Certains acteurs ou observateurs veulent changer le monde ici et maintenant à une échelle locale par le partage du pouvoir et des savoirs, par souci de l’égalité maintenue et de la préservation de l’environnement hors des relations marchandes. D’autres sont plus circonspects et ont mesuré la capacité des institutions du capitalisme à récupérer les alternatives locales, tout en donnant l’impression d’opérer de véritables ruptures.
16Dans sa conclusion, Simon le Roulley rappelle que l’entreprise autogestionnaire, même sous sa forme coopérative, est toujours engagée dans la production de valeur d’échange sur un marché capitaliste. Elle ne pourra donc se réaliser pleinement que si la société elle-même dans son ensemble est autogérée. À défaut, l’autogestion restera un îlot alternatif et solidaire dans un océan de rapports marchands et de libéralisme.
17Jean-Pierre Durand indique cependant, dans sa préface, que même si le capitalisme est durable, rien ne s’oppose à la diffusion des théories utopiques et des foyers autogérés. Si des organisations autogestionnaires se développent, s’élargissent puis se coordonnent, elles seront alors peut-être en mesure de remettre en question « l’individualisme libéral ». Le système socio-productif en sera sans doute lui-même affecté à la fois dans ses dimensions économiques et idéologiques.
18Les différents auteurs de cet ouvrage ouvrent ainsi de véritables perspectives pour la réflexion et pour l’action. En effet, les rapports de coopération et de plus grande égalité – dans les formes autogestionnaires et coopératives par exemple –, loin de se cantonner à des « résistances », peuvent parfois porter des dynamiques de transformation des rapports sociaux. Si des coopératives ou des expériences autogestionnaires ne se développaient pas localement, il n’y aurait dans le réel de la vie économique que des entreprises classiques et des multinationales qui fonctionnent sur la recherche de la seule rentabilité, au bénéfice des détenteurs de capitaux et des cadres dirigeants.
19Mais pour refonder un cadre général plus coopératif et égalitaire, ces rapports sociaux locaux devraient converger avec des remises en cause plus larges, « à l’étage supérieur des structures » : refondation des droits de propriété, socialisation des marchés et du crédit, etc. Ces convergences seraient alors susceptibles de produire un changement de système économique, politique et social et pas simplement un changement « dans le système ». Le grand intérêt de l’ouvrage est d’avoir indiqué précisément quelles étaient les conditions de possibilité d’un tel changement de notre modèle de société.
Pour citer cet article
Référence électronique
Daniel Bachet, « Isabelle Chambost, Olivier Cléach, Simon Le Roulley, Frédéric Moatty, Guillaume Tiffon (dir.), L’autogestion à l’épreuve du travail, quelle émancipation ?, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2020, 322 p. », La nouvelle revue du travail [En ligne], 18 | 2021, mis en ligne le 01 mai 2021, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/nrt/8013 ; DOI : https://doi.org/10.4000/nrt.8013
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