- 1 Voir par exemple https://www.gob.mx/conanp/articulos/naturaleza-y-pueblos-indigenas
- 2 Une intéressant discussion critique de l’historiographie du protectionnisme à partir de l’histoire (...)
1À quoi ressemble un vrai indigène ? On se pose cette question lorsqu’on définit toujours l’autre : il est ce que je ne suis pas. En étant autre, il appartient à une réalité différente de la mienne. N’est-ce pas l’indien qui, dans notre imaginaire, reste attaché à la nature ? Cette évidence paraît aller de soi, même pour l’État-nation moderne, qui protège tantôt l’indien comme il protège la nature1. Mais cette association entre l’indigène et la nature – et l’espace – porte une historicité que nous avons retracé jusqu’à l’époque coloniale, quand l’Espagne se constituait en tant qu’Empire. Les juristes du XVIe siècle durent recourir au protectionnisme, une doctrine paternaliste à l’égard des dominés, pour conserver la légitimité du régime espagnol2. Ce protectionnisme, selon nous, lia l’indien à la terre, à la communauté, en le faisant participer à la société coloniale tout en le maintenant en dehors d’elle.
2Or, la domination ne s’exerçait pas sur une figure abstraite, mais sur un sujet concret, doté d’une matérialité et d’une manière d’agir dans le monde politique. Dès que l’on s’éloigne des centres de pouvoir, des grandes conquêtes espagnoles, nous rencontrons des réalités autres que celles décrites par le récit macro-historique. Tel fut le cas de la vallée de Tenza, territoire encastré dans le plateau andin, au cœur de l’espace où fut fondé le Nouveau Royaume de Grenade, correspondant aujourd’hui, grossièrement, à la Colombie (voir Carte 1). Cette vallée articulait une série de mobilités entre la région andine et les plaines orientales.
- 3 Voici quelque historiographie de base pour comprendre les réformes bourboniennes en clé morale : MO (...)
3C’est dans ce cadre particulier que s’est construite la société de la Nouvelle-Grenade, à travers un tissu de rapports et de liens d’interdépendance entre les divers secteurs de la société coloniale, car celle-ci était constituée d’autres types de population. Mais les mécanismes de contrôle furent eux aussi variés et changeants. Le XVIIIᵉ siècle, marqué par des changements dynastiques en Espagne, exerça une influence profonde sur l’organisation de l’État et de la société. Les modalités particulières qu’ont prises les réformes bourboniennes dans la zone étudiée nous obligent à reformuler certaines questions sur l’explication de ces divergences3. C’est pourquoi, en étudiant cette période et ce territoire spécifique, nous devons réfléchir à la fois sur le plan pragmatique de la reconstitution historique et sur le plan théorique et méthodologique de l’écriture des rôles politiques de la société coloniale.
El partido de Tenza en 1777
4Méthodologie et problématique
- 4 L’agir en politique a été très bien étudié ; nous soulignons la synthèse pour la période coloniale (...)
- 5 Crozier, Michel y Friedberg, Erhard, L’acteur et le système : les contraintes de l’action collectiv (...)
5Quelle place pour l’action en politique ? Pour ceux que l’on définit en tant que « dominés », on leur attribue généralement deux rôles : celui de la victime ou celui du contestataire permanent. Mais avec cette opération nous les plaçons en dehors de la société, oubliant les contacts sociaux qui ont été monnaie courante pendant toute la période coloniale. Et c’est précisément en regardant ces moments de fracture, tels que la période du réformisme, que nous pouvons reconnaître les actions spécifiques en politique des divers groupes de cette société coloniale4. Nous avons identifié deux procédés : des procédures administratives visant à redéfinir les espaces, les individus, les pratiques – bref, la réalité sociale de cette société américaine et les réactions face à ces réorganisations. Ainsi, les populations de cette vallée de Tenza ne sont pas restées « indemnes » : ces changements ont été appropriés, redéfinis, réutilisés pour changer le jeu sans changer les règles5. C’est ce que l’on appelle « l’action collective », produisant des contingences, des résultats très différents de ceux attendus par le pouvoir qui avait tenté de construire le système.
- 6 Nous nous appuyons sur Imízcoz Beunza, José María, -qui développe une idée de François Xavier Guerr (...)
6Nous nous proposons ainsi de démontrer comment, dans un contexte de changement tel que la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle, les individus et les groupes sociaux incorporèrent dans leurs stratégies les outils fournis par le système lui-même, négociant ainsi leur propre pouvoir face à la perception de la rupture du pacte. Les changements provoqués par la matérialisation des deux grandes visites, celle de 1756 et celle de 1777, entraînèrent une série de transformations qui furent redéfinies par les acteurs de la société locale6.
7Visitas, réorganisation juridictionnelle et cadre d’action collective
8Les deux grandes visitas de 1756 et 1777 marquèrent des tournants dans la vie de la vallée de Tenza. La première visite, en cherchant à réorganiser les pueblos de indios et à renforcer leur encadrement, bouleversa les équilibres locaux et suscita des réactions qui allaient bien au-delà de ce que prévoyaient les administrateurs. La seconde, vingt ans plus tard, révéla à son tour les tensions persistantes autour de la terre, des statuts sociaux et des appartenances, mais aussi la capacité des habitants à manier les outils administratifs pour redéfinir leur place dans l’ordre colonial. Ainsi, les acteurs de cette société mobilisèrent ces dispositifs pour leurs propres stratégies, négociant les catégories et les attentes de la Couronne espagnole.
- 7 Sur l’idée de pouvoir et contrôle social, voir Durkheim, Emile [1930]. La division du travail socia (...)
9C’est à partir de ces deux visites que s’organise ce travail. La première partie, en deux chapitres, propose une lecture historiographique : il s’agit de comprendre comment l’histoire sociale s’inscrit au cœur de l’histoire politique, en particulier dans le cadre des débats du XVIIIᵉ siècle sur le réformisme bourbonien. La deuxième partie, également en deux chapitres, s’attache à l’espace et aux mobilités, en montrant comment les déplacements – forcés ou volontaires – doivent être lus comme des pratiques politiques qui redéfinissaient les équilibres locaux7. Enfin, la troisième partie, en trois chapitres, porte sur les acteurs et la réorganisation administrative : elle analyse comment les nouvelles structures de gouvernement produisirent des formes inédites de représentation et d’action politique.
10Notre démarche s’appuie sur quelques principes méthodologiques : l’attention aux spécificités locales, l’articulation des différentes échelles d’observation et le croisement entre histoire sociale et histoire politique. Ces choix permettent de comprendre comment les discours coloniaux prétendaient encadrer la société, mais surtout de montrer comment ils transformaient la réalité et, inversement, comment les actions concrètes des acteurs dits locaux forçaient à réviser ces discours. D’autre part, ce travail propose une réflexion sur la « race » et ses usages, afin de la comprendre comme une catégorie fluide, instrumentalisée et négociée selon les contextes. C’est dans cette instabilité des appartenances que se dévoile une partie du fonctionnement de la société coloniale de la vallée de Tenza.
- 8 Ce travail a été rendu possible grâce au soutien matériel du laboratoire CECILLE (Université de Lil (...)
11Nos recherches reposent sur un corpus large d’archives judiciaires, administratives, ecclésiastiques et paroissiales, consultées à l’Archivo General de la Nación (Bogotá)8. Nous y avons consulté des sources de diverses natures pour construire une image plus critique et nuancée de la société coloniale : cette documentation a été complémentée par d’autres sources, soit imprimées (des tratadistas et proyectistas, notamment, ceux qu’on appelle génériquement « reformistes »), ainsi que d’autres fonds issus archives diverses, comme celles de l’administration espagnole (Archivo General de Indias), ou des archives régionales (Archivo Histórico Regional de Boyacá).
- 9 Lynch, John, The Spanish American Revolutions 1808-1826, Londres/Nueva York, Norton & Co., 1973 ; B (...)
12L’histoire du XVIIIᵉ siècle hispano-américain a longtemps été lue sous le signe des « réformes bourboniennes ». Cette expression, aujourd’hui presque incontournable, désigne l’ensemble des mesures administratives, économiques, fiscales, militaires et ecclésiastiques mises en œuvre par la monarchie espagnole entre 1713 et 1808 afin de réorganiser la gestion de ses possessions américaines9. Pourtant, cette catégorie, en apparence évidente, relève elle-même d’une construction historiographique progressive. Plus qu’un simple cadre chronologique, elle a imposé une manière particulière de penser le changement colonial : depuis Madrid, depuis les ministres, depuis les projets de rationalisation.
13La présente thèse s’inscrit dans ce débat, mais en déplaçant volontairement le regard. Il ne s’agit pas de considérer les réformes uniquement comme un programme conçu au centre, ni de mesurer leur réussite institutionnelle, mais de comprendre ce qu’elles ont produit dans les espaces où elles furent appliquées, négociées ou contournées. Le problème du changement se pose ainsi moins en termes de décret qu’en termes d’expérience sociale.
- 10 En un interesante texto, Fernando Jumar traza la utilización de ese término en la historiografía “n (...)
- 11 Garcia Navarro, Luís Intendencias en Indias, Sevilla, Escuela de Estudios Hispanoamericanos de Sevi (...)
- 12 Lynch, John, The Spanish American Revolutions 1808-1826, Londres/Nueva York, Norton & Co., 1973, p. (...)
14Comme l’a montré Fernando Jumar, la notion de « réformes bourboniennes » s’est imposée tardivement dans les historiographies nationales, notamment pour expliquer le passage de la colonie à l’indépendance10. Le terme même de réforme supposait une lecture téléologique : celle d’un empire espagnol en crise qui aurait tenté, sous les Bourbons, une modernisation partielle. Cette perspective, consolidée par des travaux classiques comme ceux de Luis García Navarro11, fixa durablement une chronologie centrée sur le règne de Charles III, le renforcement administratif et l’implantation de nouveaux dispositifs de contrôle12.
- 13 L’un des ouvrages adoptant ce schéma d’analyse pour la Nouvelle Grenade étant celui d’Ortiz, Sergio (...)
15Dans cette lecture, l’accent portait avant tout sur la centralisation, la rationalisation fiscale et la consolidation de l’autorité monarchique, c’est-à-dire, une vision « par le haut »13. L’analyse s’attachait donc à identifier les intentions de la Couronne, à mesurer le degré de succès ou d’échec des mesures entreprises et à évaluer leur rôle dans la genèse des indépendances. Une telle perspective produisait toutefois un effet d’homogénéisation : elle réduisait le XVIIIᵉ siècle à une succession de décisions venues d’en haut et laissait dans l’ombre les multiples modalités de réception locale.
- 14 Guerra, François-Xavier [1985]. México: del Antiguo Régimen a la Revolución. Tomo I. México, FCE, 1 (...)
- 15 Pitschmann, Horst. “Protoliberalismo, reformas borbónicas y revolución: la Nueva España en el últim (...)
- 16 Castejón, Philippe. Reformer l'empire espagnol au XVIIIe siècle. Le système de gouvernement de José (...)
16À partir des années 1980, plusieurs auteurs ont contribué à nuancer cette lecture. François-Xavier Guerra14 a insisté sur la transformation de la culture politique de l’Ancien Régime hispanique ; Horst Pietschmann a rappelé que la centralisation ne supprimait pas les jeux de pouvoir entre Couronne, élites locales et communautés15 ; Philippe Castejón a enfin proposé de penser les réformes non depuis leur résultat, mais depuis leurs conditions concrètes d’élaboration et de mise en œuvre16. Ce déplacement est essentiel : il invite à ne plus voir le réformisme comme un bloc uniforme, mais comme un ensemble de processus retraduits différemment selon les lieux.
17Observer le changement depuis le local : expériences sociales du réformisme
- 17 Adelman, Jeremy. Sovereignity and Revolution in the Iberian Atlantic. New Jersey, Pinceton Universi (...)
- 18 Herrera Angel, Marta “En un rincón de ese imperio en que no se ocultaba el sol: colonialismo, oro y (...)
18L’apport de l’histoire globale a été décisif pour replacer le XVIIIᵉ siècle hispano-américain dans le cadre d’un empire traversé par les rivalités atlantiques, les circulations de savoirs, les mouvements d’hommes et l’intensification des échanges commerciaux17. Cette ouverture d’échelle reste fondamentale. Elle ne suffit pourtant pas à saisir la matérialité du changement. Comme l’a signalé Marta Herrera, un phénomène ne devient pas pertinent uniquement parce qu’il s’inscrit dans de vastes connexions dites « globales »18 ; il importe surtout de voir comment ces dynamiques prennent corps dans des réalités particulières.
19C’est dans cette perspective que s’inscrit l’étude de la vallée de Tenza. Dans cet espace périphérique du Nouveau Royaume de Grenade, le réformisme bourbonien ne prit pas la forme spectaculaire de grandes institutions nouvelles. Il se manifesta par des pressions accrues sur la fiscalité, par la réorganisation des paroisses, par l’expulsion des jésuites, par la redéfinition des charges locales et surtout par l’intervention répétée sur les terres des communautés indiennes. Autrement dit, le changement n’y fut pas absent : il fut diffus, inégal, parfois peu visible dans les synthèses générales, mais pleinement perceptible dans la vie quotidienne des habitants.
- 19 Lynch, John, The Spanish American Revolutions 1808-1826, Londres/Nueva York, Norton & Co., 1973 ; B (...)
- 20 Plata, William Elvis, “’Dios está muy alto y el rey muy lejos’, o de cómo los dominicos neogranadin (...)
20Toutes les couches de la société en firent l’expérience. Les élites créoles virent se renforcer la surveillance royale et se réduire certaines marges d’autonomie19 ; les curés et administrateurs ecclésiastiques furent touchés dans leurs revenus et leurs juridictions20 ; les petits propriétaires et métis profitèrent parfois de nouvelles possibilités d’accès à la terre ; les communautés indiennes subirent directement les effets de la réorganisation territoriale, fiscale et démographique. Le réformisme apparaît ainsi moins comme une simple réforme administrative que comme une intensification des contraintes pesant sur les rapports sociaux.
- 21 Walker, Charles F. “Civilize or Control?” The Lingering Impact of the Bourbon Urban Reforms”, en Al (...)
21L’enjeu n’est donc pas de savoir si les réformes furent un succès ou un échec. Cette alternative suppose un point de vue exclusivement institutionnel. Vue depuis les espaces locaux, la question devient celle des formes concrètes du changement : nouveaux impôts, déplacements de population, suppression de villages, redistribution foncière, redéfinition des statuts collectifs, multiplication des procédures de contrôle21. C’est à cette échelle que les projets royaux acquièrent leur véritable densité historique.
- 22 Saether, Steinar A., “Counting Indians: Census categories in late colonial and early Republican Spa (...)
22Les visites de 1756 et de 1777 donnent une forme concrète à cette évolution. Ces opérations permirent de revoir les limites des resguardos, de juger quels villages méritaient d’être conservés, de décider quelles terres pouvaient être vendues, et de déplacer des populations vers des sites jugés plus utiles22.
23En 1756, sous Andrés Verdugo y Oquendo, plusieurs pueblos de indios furent transformés en paroisses de vecinos et des terres communales passèrent aux enchères. La protection ancienne attachée au resguardo céda du terrain devant une autre logique : celle d’une terre qui devait rapporter davantage, accueillir davantage d’habitants et contribuer plus sûrement au fisc.
- 23 Colmenares, Germán, Relaciones e informes de los gobernantes de la Nueva Granada. T. I Bogotá, Bibl (...)
24La visite de 1777 poursuivit cette orientation avec plus de fermeté. Le recensement servit à mesurer la « faiblesse » numérique de certaines communautés et à justifier leur suppression. Des habitants de Teguas, de Guateque ou de Tibirita furent envoyés vers Sutatenza ; des resguardos furent diminués ; des terres furent préparées pour la vente. Désormais, compter les Indiens revenait à décider s’ils étaient assez nombreux pour continuer à exister comme communauté distincte. Ces communautés indiennes subirent directement la suppression de leurs villages ou la vente de leurs terres « excédentaires », et furent souvent présentées comme responsables du retard économique de l’Amérique espagnole23.
25Ces décisions ne furent pas exécutées sans heurts. Plusieurs habitants refusèrent de quitter les anciens sites, d’autres y revinrent après le transfert, certains corregidores retardèrent les procédures, des voisins cherchèrent à profiter des ventes tandis que d’autres s’allièrent ponctuellement aux Indiens pour empêcher l’arrivée d’acheteurs extérieurs. Le réformisme ne descend donc pas ici comme une mécanique bien réglée : il apparaît comme une suite d’ordres qui déplacent l’équilibre local, ouvrent des conflits et obligent chacun à se repositionner.
- 24 « Introduction », Exbalin, Arnaud et Ragon, Pierre, [coords.] Le roi de justice au Nouveau Monde. L (...)
26Ainsi compris, le changement du XVIIIᵉ siècle ne relève plus seulement de l’histoire politique au sens institutionnel. Il se lit dans la transformation des rapports quotidiens à la terre, à l’impôt, à la juridiction et à la communauté. C’est à ce point que l’histoire sociale permet de mesurer ce que l’histoire des réformes, prise seule, laisse échapper24.
27L’une des premières questions à poser lorsqu’on entreprend une étude sur l’espace colonial est la suivante : quel espace prend-on pour objet ? Dans le cas de la vallée de Tenza, l’unité d’analyse retenue fut le partido. Cette entité n’était pas une donnée « naturelle », mais une construction administrative imposée par la Couronne. Le partido regroupait plusieurs pueblos de indios sous l’autorité d’un fonctionnaire appelé corregidor, nommé directement par le roi. Sa fonction était double : incarner la justice royale et assurer la perception du tributo, l’impôt spécifique payé par les indigènes.
- 25 Musset, Alain. Villes nomades du Nouveau Monde. Paris, EHESS, 2002, p. 16-17.
28Le partido ne reflétait pas une organisation préexistante dans les Andes, mais traduisait une greffe institutionnelle issue de la tradition ibérique. Comme l’a montré Alain Musset25, la juridiction dans l’Amérique espagnole fonctionnait comme un espace projeté : elle répondait moins aux logiques des habitants qu’aux besoins de la Couronne, notamment en matière de fiscalité et de contrôle politique. Une carte quelconque se dessinait depuis Madrid ou Santa Fe de Bogotá, mais devait s’appliquer à des sociétés dont les pratiques spatiales ne correspondaient pas aux schémas ibériques.
- 26 Langebaek, Carl Henrik [et. Al]. Por los caminos del Piedemonte. Una historia de las comunicaciones (...)
- 27 Herrera Ángel, Martha, “Transición entre el ordenamiento territorial prehispánico y el colonial en (...)
29Ainsi, en choisissant le partido comme cadre d’analyse, nous mettons en évidence la tension permanente entre l’ordre juridique imposé et les usages sociaux de l’espace. Comme le rappelle Langebaek, les communautés indigènes possédaient des formes d’organisation antérieures, avec des logiques territoriales flexibles, liées aux mobilités saisonnières, aux alliances et aux échanges26. L’imposition d’un territoire figé, borné, juridiquement délimité, représentait donc une rupture27.
- 28 Herrera, Marta. Ordenar para Controlar. Ordenamiento espacial y control político en las Llanuras de (...)
30La juridiction coloniale constituait un instrument d’unification et de centralisation. Elle visait à rendre lisible un territoire hétérogène, en fixant des points de contrôle : le chef-lieu du partido, la résidence du corregidor, les registres des tributaires. Cette logique d’encadrement n’était pas neutre. Comme l’a analysé Herrera, elle faisait partie d’une stratégie plus large : fixer les populations pour mieux les gouverner et faciliter leur « apprentissage » de la vie en policía cristiana. La vie « à l’espagnole » (en communauté villageoise, sous l’autorité d’un curé et d’un corregidor) constituait l’horizon de cette politique28. De même, la juridiction établissait deux figures d’autorité auprès les indiens : le corregidor et le curé doctrinero.
31Or, cette tentative d’ordonner l’espace sur un modèle ibérique entrait en contradiction avec les mobilités préhispaniques. Avant la conquête, les sociétés de la région connaissaient une pluralité de déplacements : migrations agricoles, échanges intercommunautaires, pèlerinages religieux. L’arrivée des Espagnols introduisit une nouvelle mobilité, celle des colons eux-mêmes, venus exploiter la terre, circuler entre les mines et les haciendas, administrer leurs encomiendas, revendiquer des droits de propriété. Ces mouvements rendaient instable la volonté royale de fixer les populations.
32Ainsi, dès ses origines, la juridiction coloniale se construisit dans une tension permanente entre immobilisation et circulation, entre cadre légal et pratiques sociales.
33Les mobilités comme problème et comme ressource
34Nous avons articulé notre thèse entre la tension produite par les prétentions de contrôle de la Couronne et les actions spécifiques vécues in-situ. Ainsi, si la juridictionnalisation solutionnait le problème du regroupement humain, elle relevait une série de défis qui mettaient en question les mécanismes de contrôle. Ce fut le cas des diverses mobilités dans cet espace colonial, mobilités pratiquées par les divers groupes constituant cette société coloniale. Les indigènes ont été d’une certaine manière « territorialisés » en lui accordant un morceau de terre en principe inaliénable, mais qui les dépourvoyait, en théorie, d’action politique.
- 29 Le terme, hérité de la tradition castillane, désignait avant tout un statut juridique : être reconn (...)
- 30 Giudicelli, Christophe, “Acculturation et subversion. Siège et destruction de Santiago Papasquiaro (...)
35Du côté des vecinos29, ceux-ci se trouvaient dans une situation particulaire, en étant domiciliés dans un territoire, en principe, indigène sans « agglomérations » dédiées à la population « blanche ». En conséquence, ces vecinos gravitaient dans un monde entre rural et urbain, éloigné des institutions espagnoles, côtoyant les indiens des pueblos de indios. Ces contacts entre groupes de la société, et le relatif isolement de la zone produisaient une série des déplacements à travers le commerce ou le calendrier liturgique, par exemple. Or, le pouvoir colonial comptait sur le regroupement des indiens et vecinos dans leurs respectifs espaces et leur séparation afin de faciliter le contrôle social ou la collecte du tribut, pour le cas des indiens. Ainsi, une action comme l’évasion des indiens de leurs villages pourrait se lire sous le prisme du politique. Ces mobilités inquiétaient la Couronne, car elles menaçaient la base même de son système fiscal et spirituel30. Rappelons-nous que l’impôt colonial dépendait d’un enregistrement stable des tributaires : si les individus bougeaient, les registres devenaient caducs, et la légitimité de la domination s’effritait.
36Protectionnisme, contention et dépolitisation
37En échange de la soumission de l’Indien et du paiement du tribut, la monarchie lui accordait un ensemble de dispositifs censés le préserver des empiètements des autres groupes de la société. Le roi garantissait ainsi la possession collective de terres cultivables, les resguardos. Ces droits et prérogatives, concédés aux Indiens et consacrés par leur statut de sujets placés sous la tutelle royale, demeuraient subordonnés à deux conditions essentielles : le versement régulier du tribut et le maintien dans l’habitat communautaire (chapitres 6 et 7).
38Cette tutelle et ces concessions foncières eurent pour effet d’identifier étroitement l’Indien à la communauté et à la terre, en réduisant sa capacité d’action en dehors de ce cadre. La Couronne créa pour lui des espaces exclusifs – pueblos de indios et resguardos – ainsi que des instances particulières de protection et de justice. Quitter cet espace revenait toutefois à s’exposer à la perte de cette protection et, avec elle, à l’affaiblissement des droits qui y étaient attachés. La terre et la législation indienne fonctionnaient donc à la fois comme garantie et comme enfermement.
39C’est à ce niveau que notre recherche a cherché à repérer d’autres formes d’action politique de ces acteurs, précisément dans les moments où ils tentaient de négocier, contourner, renforcer ou déplacer les limites de ce cadre protecteur. La protection devenait ainsi un instrument de domination : la contrainte se trouvait dissimulée sous l’apparence du privilège. D’autant plus que cette protection n’avait rien de fixe, comme le montrent les réductions successives des resguardos et les transferts forcés imposés aux populations indigènes depuis le XVIᵉ siècle.
- 31 Colmenares, Germán. La provincia de Tunja en el Nuevo Reino de Granada Ensayos de historia social, (...)
40Dans la même optique, nous avons analysé d’autres mécanismes ayant pour vocation la protection de l’indien, tels que les visitas à la tierra, des inspections directement ordonnés par le roi ayant la vocation de mettre un terme aux abus des encomenderos et administrateurs, mais qui ont renforcé le contrôle sur les populations indigènes en facilitant, par exemple, la délimitation des espace indiens ou en fixant le tribut31.
41Au cœur de la politique coloniale se trouvait une logique fondamentale : contenir. Le pouvoir espagnol chercha à fixer les populations dans un espace défini, afin de rendre possible leur gouvernance. Comme l’a noté Herrera, immobiliser les indigènes permettait de garantir leur accès à la doctrine chrétienne, de faciliter la collecte du tribut et d’introduire progressivement une « vie en policía cristiana », c’est-à-dire conforme aux normes sociales et religieuses de la Couronne.
42Cette logique se traduisit par la création des pueblos de indios, par les déplacements forcés, par l’insistance sur l’attachement à la terre. L’Indien était pensé comme inséparable de son territoire : il devenait Indien parce qu’il habitait une communauté reconnue, cultivait des terres assignées, payait le tribut à partir de cette assise foncière.
43Le protectionnisme invoqué par la Couronne, inspiré en partie par l’héritage de Bartolomé de las Casas, a contribué ainsi à « naturaliser » ce lien. L’Indien, séparé des excès des colons espagnols, était « protégé » par la Couronne, mais au prix d’une réduction de son autonomie. La protection se transformait en contention : assigner un espace, fixer une identité, limiter les circulations.
44Pourtant, la société de la vallée de Tenza ne cessa de mettre à l’épreuve cette logique. Les mobilités restèrent omniprésentes, héritées du monde préhispanique et renouvelées par la colonisation.
45Les indigènes utilisèrent les déplacements pour échapper aux exigences fiscales, pour préserver des pratiques culturelles ou pour négocier de meilleures conditions. Les vecinos multiplièrent les appartenances territoriales, brouillant les frontières juridiques du partido. Les vagabonds et la population flottante défièrent les registres administratifs en circulant sans attache fixe. Même les administrateurs, contraints de se déplacer pour gouverner, démontraient que le pouvoir colonial lui-même ne pouvait s’exercer qu’en mouvement.
- 32 Espinosa Moreno, Nubia Fernanda, “La cultura política de los indígenas del norte de la provincia de (...)
46Dans ce contexte, la mobilité devint un acte politique. Vivre dans un pueblo de indios signifiait reconnaître le pouvoir et accepter ses règles. Quitter ce cadre, circuler, se déclarer double vecino, ou même se laisser classer comme vagabond, pouvait constituer une manière de contester ou de négocier la domination. Comme l’a observé Espinosa Moreno pour d’autres régions de la province de Tunja, les pratiques quotidiennes des populations indigènes pouvaient activer une véritable culture politique, fondée non sur des grands discours, mais sur des gestes de résistance, d’adaptation et de négociation32.
47Entre discours et réalité : la production d’un espace colonial
48L’étude de la juridiction du partido montre clairement l’écart entre le projet colonial et sa réalisation concrète. Le discours royal présentait l’espace comme un cadre figé, où chaque population avait une place définie. Mais la réalité quotidienne était celle d’un espace mouvant, produit par les circulations, les contestations et les ajustements.
49Le pouvoir colonial n’était donc pas seulement une imposition venue d’en haut. Il se construisait dans l’interaction : les autorités adaptaient leurs mesures en fonction des résistances locales ; les communautés s’appropriaient les dispositifs pour défendre leurs intérêts. Les visitas, prévues pour contrôler, devenaient des tribunes politiques. Les suppressions de villages, censés stables, engendraient de nouvelles circulations. Les registres fiscaux, conçus pour fixer les identités, étaient détournés par les doubles vecinos. L’espace colonial fut ainsi une construction partagée, marquée par la tension permanente entre contention et mobilité.
50Ainsi, la vallée de Tenza avec son caractère périphérique se positionnait dans le centre d’une série des pratiques et déplacements pouvant même questionner le supposé ordre social. Contester les catégories d’implantation spatiale relevait aussi un questionnement des outils d’implémentation du pouvoir : dans ce sens, bouger devenait politique.
51Nous verrons comment ces mobilités participèrent à la redéfinition du politique. Elles constituèrent une réponse directe aux tentatives de contention, mais aussi un moteur de transformation des relations sociales et des représentations de l’espace colonial.
52Vagabonds, joueurs et population flottante
- 33 On parle ici des tahures, des individus qu’on trouve de village en village dédiés aux jeux de hasar (...)
53En marge de ces catégories reconnues, la vallée de Tenza abritait aussi une population flottante. Les archives judiciaires et administratives mentionnent régulièrement des vagabonds, des joueurs33, des individus sans attache précise. Leur présence inquiétait les autorités, car ils échappaient aux registres fiscaux et menaçaient l’ordre public.
54Ces vagabonds constituaient une catégorie ambiguë. Certains étaient d’anciens tributaires qui avaient quitté leur village ; d’autres, des métis ou des Blancs pauvres cherchant à survivre en circulant d’une localité à l’autre. Leur mobilité les rendait difficiles à contrôler. Ils apparaissent souvent dans les dossiers de justice comme accusés de petits délits, mais aussi comme témoins ou complices dans les conflits locaux.
55Pour l’administration, cette population flottante représentait un défi. Elle brouillait les frontières sociales et territoriales. Comment percevoir le tribut ou appliquer la justice sur des individus sans résidence fixe ? Comment intégrer ces mobilités imprévisibles dans une logique de juridiction figée ?
56Les vagabonds incarnaient une réalité quotidienne de la société coloniale. Leur circulation mettait en évidence la porosité des frontières du partido et la difficulté à imposer une immobilisation générale des populations. D’autant plus, lorsque l’enquête judiciaire avançait, on s’apercevait du fait que ces vagabonds sans attaches étaient en connexion avec le vecindario, et souvent en faisait partie.
57La justice itinérante : gouverner en se déplaçant
58Le mouvement ne concernait pas seulement les habitants. L’administration elle-même était mobile. Le corregidor, représentant du roi dans le partido, devait se déplacer régulièrement pour exercer ses fonctions. Il parcourait les villages, tenait audience, percevait les tributs, réglait les conflits. De même faisaient les alcaldes ordinarios, des envoyés de la municipalité de Tunja pour résoudre les conflits mineurs dans les zones éloignées du chef-lieu de province.
59Cette justice itinérante répondait à une logique pragmatique : dans un territoire accidenté, sans routes fixes ni centres urbains denses, le pouvoir ne pouvait s’exercer qu’en mouvement. Mais cette mobilité de l’administration révélait aussi les limites de la juridiction coloniale. Le pouvoir du corregidor dépendait de sa présence physique. Loin de lui, les communautés retrouvaient une autonomie relative, qu’elles pouvaient utiliser pour contourner ses ordres ou retarder leurs paiements.
60Cette mobilité administrative faisait partie intégrante de la construction de l’espace colonial. Gouverner signifiait se déplacer, aller à la rencontre des sujets, enregistrer leurs obligations. Mais elle impliquait aussi une fragilité : l’autorité n’était jamais totalement stable, toujours exposée aux absences, aux retards, aux résistances locales.
61Cette partie se propose d’analyser la transformation des élites locales du partido de Tenza au XVIIIe siècle, en particulier à la lumière des réformes bourboniennes. L’enjeu est d’inscrire ces dynamiques dans une perspective de longue durée, en remontant aux origines du groupe élitaire local – forgé par la conquête et par les premières distributions de terres et d’encomiendas – pour comprendre la façon dont il a été recomposé, remodelé et consolidé au fil des siècles. Ces élites se sont sans cesse adaptées à un environnement marqué par le déclin démographique indigène, le métissage, la pression fiscale, la réorganisation paroissiale et l’intervention croissante de l’État réformateur.
62Nous distinguerons trois moments essentiels :
- la formation initiale des élites et leur lien avec la conquête et la terre ;
- la recomposition produite par les réformes bourboniennes au XVIIIe siècle ;
- l’exercice concret du pouvoir par les élites, dans leurs stratégies d’adaptation, de conflit et de consolidation.
- 34 Zavala, Silvio [1931]. La Encomienda indiana. México, Porrúa, 1993.
63La première élite locale du partido de Tenza s’est constituée à partir du lien entre participation à la conquête et rétribution par la Couronne. Les grâces royales, matérialisées par des dons de terres et l’octroi d’encomiendas, ont permis à un petit groupe de notables de se distinguer du reste de la société. L’encomienda, institution coloniale par laquelle les indigènes étaient confiés à un encomendero chargé de les protéger, de les catéchiser et d’exiger leur tribut, fut le socle initial de ce pouvoir local¹34. Ces premières grâces ont aidé a consolider un groupe qui se pouvait se considérer élitaire, gracié par le roi, dont ces grâces se transmettaient de génération en génération en construisant une sorte de mémoire de ce groupe.
64Ce groupe originel, issu de la conquête, bénéficia d’un double avantage : d’une part, une base économique solide grâce au contrôle de la terre et de la main-d’œuvre indigène ; d’autre part, une mémoire collective qui permit aux descendants de se revendiquer héritiers légitimes d’un rôle éminent dans la société locale. La possession d’encomiendas et le lien direct avec les indigènes constituaient autant un instrument économique qu’un capital symbolique qui donnait sens à leur position dominante.
65Pourtant, dès le XVIIe siècle, les transformations sociales fragilisèrent cette élite. Le métissage, qui est commencé tôt dans la zone, toucha aussi certains de ses membres. L’éloignement du partido de Tenza des centres de pouvoir accentua leur isolement. Les échanges fonciers (permutas), ventes et conflits de succession affaiblirent encore leur assise patrimoniale. À tel point que, vers le début du XVIIIe siècle, cette première génération d’élites paraissait appauvrie et ne se distinguait plus nettement du reste de la société locale.
66Le déclin démographique indigène entraîna la disparition progressive des villages et la mise en location des terres communales. Cette location devint une ressource essentielle pour les communautés indiennes afin de payer le tribut, tout en constituant un espace de négociation avec colons, métis et familles blanches. L’encomienda entra alors en crise, perdant son rôle politique et économique, et disparut presque totalement dans la vallée de Tenza au tournant du XVIIIe siècle.
67Réformes bourboniennes et recomposition des élites
- 35 AGN (Bogotá), Colonia, Poblaciones Boyacá, T. 1BIS: f. 306 r.
68Le XVIIIe siècle fut marqué par les grandes réformes bourboniennes, qui cherchèrent à rationaliser l’administration coloniale. Dans la vallée de Tenza, elles eurent un effet direct sur la recomposition du pouvoir local. Les visites de Andrés Verdugo y Oquendo (1756) et de José María Campuzano y Lanz (1777) proposèrent des mesures radicales : supprimer les villages indiens les moins peuplés, déplacer leurs habitants vers des noyaux voisins et encourager l’installation de populations blanches dans des zones stratégiques pour l’élevage35. Cette politique visait explicitement à « blanchir » le territoire et à réduire le poids des structures indigènes en construisant des « paroisses » (parroquias) pour installer les populations de vecinos Blancs.
- 36 Voir Rodríguez Nupán, Elver Armando. “Derriben las casas para que no les quede esperanza de restitu (...)
- 37 Silva Prada, Natalia. “Cultura Política tradicional y opinión crítica: los rumores y pasquines iber (...)
69La paroquialisation transforma profondément l’équilibre local. La création de nouvelles paroisses permit d’intégrer le voisinage blanc et métis dans des fonctions jusqu’alors réservées au cabildo de Tunja. Les mairies de village (alcaldías pedáneas) furent attribuées à des résidents locaux ayant acquis un certain prestige social36. Dans ce contexte, le rôle du corregidor prit une importance nouvelle. Au contraire de ce que certains projets réformistes avaient prévu, il devint un acteur central de l’articulation entre ordres venus du centre et réalités locales. À Tenza, le corregidor n’était pas seulement l’agent d’exécution des réformes : il reconfigurait les alliances, consolidait ou défaisait des pactes entre voisins, et contribuait ainsi à structurer la vie politique locale37.
70Nous avons également analysé la manière dont le réformisme bourbonien a produit à la fois une représentation paternaliste et une invisibilisation concrète des populations indigènes dans la vallée de Tenza entre 1756 et 1810. Tout en affirmant vouloir protéger et intégrer les Indiens dans un cadre administratif rationnel, la Couronne a continué de les envisager comme des sujets mineurs, rustiques et dépendants, incapables de se gouverner par eux-mêmes. Cette image figée masque les profondes transformations sociales déjà à l’œuvre dans les communautés et entretient un écart constant entre le discours officiel et la réalité locale.
71Dans ce contexte, les réformes bourboniennes accélèrent un processus plus ancien de décomposition des structures indigènes. Les suppressions de pueblos, les déplacements de population, les redistributions foncières et les changements de juridiction participent à la désarticulation des anciennes appartenances communautaires. La protection invoquée par la monarchie fonctionne alors comme un mécanisme de réorganisation : elle insère les Indiens dans un dispositif fiscal et territorial nouveau, fondé sur des terres légitimées par concession royale plutôt que sur les anciens usages.
- 38 Celestino, Olinda y Meyers, Albert, Las cofradías en el Perú: región central. Frankfurt, Verlag Kla (...)
72Cependant, cette restructuration ne produit pas une passivité totale. Les communautés indigènes développent diverses formes d’adaptation, de négociation et de résistance. Les archives révèlent des Indiens présents dans les litiges, dans la gestion de leurs biens, dans la vie confraternelle et dans la défense de leurs droits locaux38. Les confréries, les pratiques religieuses et les recours à l’écrit deviennent autant d’espaces de continuité sociale dans un monde en recomposition. Ainsi, les Indiens se manifestent comme des acteurs capables de répondre aux transformations imposées par l’ordre colonial.
73L’étude des archives paroissiales permet de restituer plus finement les conditions de vie matérielles, religieuses et relationnelles des populations indigènes de la vallée de Tenza. Les registres de décès, de comptes et de confréries montrent des communautés pleinement insérées dans la vie sacramentelle et paroissiale, tout en conservant des formes internes d’organisation par parcialidades, de collecte du tribut et de représentation locale. Cette documentation fait apparaître un monde indigène loin de l’image d’inertie souvent véhiculée par les administrateurs.
74Les confréries occupent dans ce cadre une place centrale. Elles constituent des espaces de solidarité, de dévotion et de gestion économique, mais aussi des lieux d’intégration sociale où se rencontrent Indiens, métis et blancs selon des configurations variables d’un village à l’autre. Par la circulation des biens, la prise en charge des fêtes, l’entretien des cultes et la participation féminine, elles assurent une continuité des liens communautaires dans un contexte de recomposition territoriale et administrative.
75Les visites bourboniennes de 1777 révèlent combien l’administration impériale lit la pauvreté indigène, le métissage et la dispersion résidentielle comme des signes de dysfonctionnement qu’il convient de corriger par la réorganisation des terres et des populations. Toutefois, les communautés mobilisent ces mêmes catégories à leur avantage. À Guateque comme ailleurs, la définition de l’identité indienne devient une ressource : elle peut être revendiquée pour conserver l’accès au resguardo et à la protection juridique, ou atténuée pour échapper à certaines charges. La mémoire des titres, l’usage des archives locales et la maîtrise des ambiguïtés raciales permettent ainsi aux habitants de négocier leur place dans un système qui cherche simultanément à les intégrer, les classer et les réduire.
76Les transferts de population imposés par les visites de 1756 et 1777 eurent des effets immédiats sur l’organisation quotidienne des communautés indigènes de la vallée de Tenza. Présentés par les autorités comme des mesures de rationalisation territoriale et fiscale, ils impliquèrent en réalité l’abandon de terres anciennement occupées, l’installation dans des resguardos rétrécis ou déjà peuplés, ainsi qu’une réorganisation des circuits de production, du tribut et de la sociabilité locale. Le déplacement des habitants de Guateque, Teguas ou Tibirita vers Sutatenza illustre cette volonté administrative de recomposer l’espace indien selon des critères de rentabilité et de concentration.
77Face à ces injonctions, les communautés ne répondirent pas par une simple soumission. L’une des tactiques les plus visibles fut l’absence : refus de se présenter lors des recensements, éloignements temporaires, maintien sur les anciennes terres ou déplacements vers des centres voisins tout en conservant un lien avec le resguardo. Cette mobilité permettait de retarder l’exécution des ordres, de compliquer les dénombrements et de maintenir une présence effective sur des espaces théoriquement abandonnés. L’absence devient ainsi une manière de négocier avec le pouvoir.
78Parallèlement, les Indiens mobilisèrent avec habileté les outils de légitimité fournis par l’ordre colonial lui-même. Titres de propriété, copies de visites antérieures, témoignages collectifs, mémoire des bornes et des anciens usages de la terre furent invoqués pour contester les réassignations foncières et défendre la continuité de leurs droits. Les communautés montrèrent ainsi une maîtrise croissante de l’écrit, de la preuve et du langage procédural.
79Ces résistances se déployèrent également dans un tissu relationnel plus large. Les rapports avec les vecinos oscillèrent entre conflit et alliance selon les conjonctures. Certains cherchaient à profiter de la « redistribution » des terres ; d’autres, affectés eux aussi par l’arrivée d’acheteurs extérieurs ou soucieux de préserver des équilibres économiques locaux, soutinrent ponctuellement les revendications indigènes. Les communautés apparaissent ainsi insérées dans un réseau d’interdépendances où la défense de la terre pouvait susciter des convergences provisoires.
80Les réformes mirent donc au jour un paradoxe central : en voulant rationaliser et fixer l’espace indien, l’administration bourbonienne accéléra des mobilités, des négociations et des reconfigurations sociales qu’elle ne maîtrisa qu’imparfaitement. Les déplacements forcés fragilisèrent les structures communautaires, mais ils produisirent en même temps de nouvelles formes d’action politique fondées sur la circulation, l’usage des archives et l’activation de solidarités locales. Les Indiens apparaissent alors comme des acteurs capables d’adapter leurs stratégies à un ordre territorial continuellement redéfini.
81L’étude que nous avons proposée vise à la fois à reconstruire le monde social comme ressource du politique et à ouvrir une réflexion d’ordre historiographique. Ce qui nous intéresse n’est pas tant de déterminer qui est ou n’est pas Indien, que de comprendre ce qu’impliquaient concrètement les catégories de classification pour les populations auxquelles elles étaient appliquées. Être compté comme Indien, être reconnu comme tributaire, habiter un resguardo ou relever d’un pueblo de indios – ou non – pouvait déterminer l’accès à la terre, le niveau d’imposition, les formes de justice disponibles, les obligations collectives et les marges d’action possibles.
82En confrontant ce qui devait s’appliquer – pensé depuis Madrid dans le langage des ordonnances, des réformes et de la protection – avec ce qui se mettait effectivement en place dans les districts locaux, il devient possible d’entrer dans le fonctionnement concret du pouvoir colonial, entendu comme une pratique d’ajustement continu, faite de négociations, de lenteurs, de résistances, de détournements et de réinterprétations.
83Dès lors que l’on rapproche l’échelle d’observation, les catégories du pouvoir cessent de paraître stables. La race, le domicile, la qualité de tributaire, l’application même de la loi ou de la protection royale sont sans cesse redéfinis au gré des circonstances locales, des intérêts des officiers, des conflits fonciers et des stratégies des habitants. Les instruments de gouvernement se révèlent ainsi moins rigides qu’on ne le suppose lorsqu’on les observe seulement depuis la législation.
84C’est pourquoi les catégories d’analyse de la société coloniale doivent être constamment réévaluées à partir de leurs usages situés. Ni l’Indien ni le vecino ne sont des données immuables de l’ordre impérial : ils relèvent d’une construction administrative, fiscale, territoriale et sociale dont le contenu change selon les moments et selon les besoins du pouvoir, et les réajustements de la population. L’Indien des premières décennies de la conquête n’est déjà plus celui des visites bourboniennes ; celui qui produit les archives du XVIIIᵉ siècle est lui-même traversé par le métissage, la mobilité, la négociation et les conflits de juridiction.
85En ce sens, notre recherche ne conduit pas seulement à nuancer l’histoire des réformes bourboniennes et celle des communautés indigènes. Elle invite plus largement à interroger notre propre manière d’employer ces catégories héritées. Car prendre l’Indien comme une évidence descriptive reviendrait à reproduire, sans distance critique, l’une des classifications les plus opérantes du pouvoir colonial lui-même. L’enjeu est donc moins de retrouver un Indien supposé authentique que de comprendre comment, pourquoi et dans quelles circonstances cette figure fut sans cesse redéfinie pour ordonner la société.