Pascal Boniface et Medine, Don’t panik, n’ayez pas peur, Paris, Desclée de Brouwer, 2012, 220 p.
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1L’idée de réaliser un long entretien entre un géo-politologue reconnu (Pascal Boniface) et un rappeur non moins célèbre (Médine) que tout paraitrait séparer –mis à part la reconnaissance sociale et le succès médiatique dont ils jouissent et se réjouissent– semble excellente. Tout d’abord, parce que les univers sociaux auxquels appartiennent ces deux individus se recoupent rarement. Ensuite, parce que la confrontation de visions et divisions du monde social, différentes, devrait permettre a priori de mesurer la relativité des points de vue de chacun et d’éviter de prendre un point de vue particulier pour le point de vue universel. Enfin, parce qu’à l’heure de la racialisation de la société française, il est urgent d’enrayer la machine idéologique différentialiste et de promouvoir une lecture plus sociologique, historique et politique des problèmes et enjeux contemporains. On ne pouvait dès lors que saluer l’entreprise qui consistait à faire dialoguer deux hommes appartenant à des champs sociaux producteurs de représentations spécifiques sur le monde social.
- 1 Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’Agir, p. 15.
2La question restant toutefois de savoir si ce dialogue allait permettre à chacun des protagonistes d’en savoir non pas un peu plus sur l’autre mais surtout sur lui-même (grâce au questionnement de l’autre), sur son inconscient social ou encore sur la position qu’il occupe au sein de l’espace social total et du champ spécifique dans lequel il évolue. En résumé, ce que l’on pouvait espérer d’un tel dialogue était une espèce de socioanalyse qui aurait conduit chacun des auteurs à opérer un retour réflexif sur lui-même, sur ses prises de position, sur sa trajectoire sociale, sur ses points aveugles, bref sur l’imposture sociale légitime ou la fiction réelle qui le fait être ce qu’il est. Or pour cela, il semble qu’il faille bien plus que des « convictions » (p. 218) et plus et autre chose que de vouloir « tirer les vers du nez de l’autre sans compromis ni angélisme », comme l’écrit Esther Benbassa dans sa préface dithyrambique et misérabiliste (p. 8). Pour qu’un telle entreprise présente un quelconque intérêt sociologique, critique et politique, il convient de prendre au sérieux l’exercice de réflexivité qui consiste à comprendre le champ social qui nous comprend, tant il est vrai, comme l’écrivait Bourdieu, que « comprendre, c’est d’abord comprendre le champ avec lequel et contre lequel on s’est fait »1.
3Or ce texte présente à cet égard deux problèmes. Tout d’abord, il contient bien plus d’éléments biographiques relatifs au rappeur qu’au géo-politologue. Il s’agit en fait d’en savoir un petit peu plus sur ce qui se passe « de l’autre côté du périphérique » puisque nous sommes censés connaître l’univers social du chercheur, représentant par défaut du monde savant, blanc et bourgeois ! Ensuite, il nous fournit peu d’informations sur les univers sociaux des deux dialogueurs et surtout sur la relation entre leurs prises de position et les positions qu’ils occupent dans leurs champs respectifs. Bref, il ne s’agit pas d’un ouvrage réflexif qui aurait peut-être permis à Médine de savoir ce qui le conduit à dire que Dieudonné a « contribué à développer un certain sens critique chez pas mal de jeunes » (p. 192). Il ne s’agit pas, comme l’affirme E. Benbassa, d’une « confrontation exigeante » (p. 8) dans la mesure où les deux auteurs se congratulent mutuellement, s’imaginant déjà en initiateurs d’un mouvement social « Don’t Panik » (p. 109).
4Le lecteur ne saura pas grand-chose de l’univers du rap tout comme il n’apprendra rien sur les liens entre sciences sociales et engagement politique ou sur les grands débats qui agitent la communauté des chercheurs quant à la nature du processus d’ethnification de la société française ou de la supposée « lutte des races » promue par les thuriféraires du Parti des Indigènes de la République. Nous ne saurons rien sur le fait que l’antisionisme soit devenu une composante centrale de l’identité de certains sujets postcoloniaux. Aucune réflexion ne nous est proposée sur la nature de l’antisémitisme contemporain alors que le « problème juif » traverse pourtant le livre de part en part, et pas uniquement dans les chapitres consacrés au conflit israélo-palestinien ou à Dieudonné. Cette conversation ne nous permet pas non plus de saisir la particularité ou la spécificité de l’identité musulmane du rappeur et par conséquent de rendre compte des autres identités postcoloniales qui s’élaborent à l’extérieur ou à l’encontre du religieux.
5Ce qui fait alors paniquer, ce n’est pas le fait, somme toute psycho-sociologiquement banal, que Médine ait « commencé à porter la barbe sous couvert de dimension religieuse » alors qu’elle était en réalité une façon pour lui de « s’affirmer identitairement » (p. 72), mais que ce rappeur français musulman, que Boniface définit comme un individu qui contribue au « vouloir vivre ensemble » et à « l’unité nationale » (p. 91) affirme sans sourciller que Dieudonné « a été un remède au racisme » (p. 193). Ce qui fait frémir, ce n’est pas que Médine dise que « tous ceux qui évoquent le conflit israélo-palestinien prennent des pincettes » afin de ne pas « être taxés d’antisémitisme » (p. 164) mais le fait que Pascal Boniface, ami de celui qu’il appelle « Dieudo » (p. 190), se demande « qui est responsable du fait que Dieudonné soit devenu antisémite » (p. 191) ou certifie, en expert, que la peur de la communauté juive est démesurée par rapport au nombre d’agressions antisémites (p. 188 et pp. 217-218). Enfin, ce qui laisse songeur, c’est qu’un spécialiste en sciences sociales qui ne dévoile rien de son propre parcours politique et scientifique, et qui par conséquent ne joue pas le jeu du dialogue et ne se livre pas à un exercice de réflexivité, ne saisisse pas les multiples occasions qui lui étaient offertes de poser les bonnes questions face aux propos francs et honnêtes de son interlocuteur.
6En fait, il ne s’agit pas d’un dialogue, mais bien d’une longue interview de Pascal Boniface à Médine. A cet égard, on aurait été en droit d’attendre de l’intervieweur (qui parle depuis son statut d’intellectuel et de directeur de l’IRIS et non comme simple citoyen) qu’il tente d’utiliser les outils des sciences sociales afin de mettre à jour les déterminismes sociaux qui ont contribué et contribuent toujours à produire l’agent social connu du grand public sous le nom de Médine. Or il n’en est rien. Nous ne saurons quasiment rien des autres groupes de Rap et de l’industrie musicale, des raisons qui poussent Médine à voir en Tariq Ramadan la personne « qui représente le mieux la communauté musulmane européenne » (p. 202), des influences intellectuelles de Médine, des milieux qu’il fréquente. Certes très utile à la dénonciation de l’islamophobie en France (cf. chapitre 4), ce livre, Médine aurait pu l’écrire tout seul. Il nous en aurait peut-être dit plus, au travers du retour réflexif sur sa propre production, sur les articulations entre parole et action, sur le fait que la parole, parfois, se fait action, et qu’il y a des mots qui tuent.
Pour citer cet article
Référence électronique
Guillaume Boccara, « Pascal Boniface et Medine, Don’t panik, n’ayez pas peur, Paris, Desclée de Brouwer, 2012, 220 p. », Nuevo Mundo Mundos Nuevos [En ligne], Comptes rendus et essais historiographiques, mis en ligne le 12 février 2013, consulté le 09 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/nuevomundo/64912 ; DOI : https://doi.org/10.4000/nuevomundo.64912
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