1La seconde moitié du xxe siècle a vu l’émergence d’une littérature antillaise francophone sur la scène littéraire mondiale, où sont apparus des noms tels que Simone Schwarz-Bart et Maryse Condé. Mais cette génération d’autrices et d’auteurs de Guadeloupe ou de Martinique, par exemple, n’a pas surgi du jour au lendemain : elle a été précédée d’une production littéraire antérieure, dont l’un des noms les plus importants est celui de l’écrivaine Françoise Ega (1924-1977). Son premier livre publié, Le Temps des Madras, date de 1966. Ses deux autres romans, Lettres à une Noire et L’Alizé ne soufflait plus, ont été publiés à titre posthume, respectivement en 1978 et 2000.
2Dans Lettres à une Noire, roman épistolaire fonctionnant comme un journal intime, écrit au début des années 1960, la protagoniste adresse des lettres à l’autrice brésilienne Carolina Maria de Jesus (1914-1977). Cette dernière avait écrit le best-seller Quarto de despejo (1960) [Le Dépotoir, 1962], qui a également la structure d’un journal intime et qui décrit la vie quotidienne d’une ramasseuse de déchets résidente de la favela do Canindé, à São Paulo. Notre article souhaite répondre aux questions suivantes : quelle est la relation entre cette rencontre et la condition de subalternité des deux écrivaines ? Ce dialogue peut-il être compris comme une alternative à l’imaginaire eurocentrique ? Nous analysons d’abord la trajectoire de Françoise Ega et quelques particularités de son roman Lettres à une Noire, le contextualisant dans la tradition littéraire autour de la figure de la « bonne ». Ensuite, nous examinons l’aspect hybride du roman d’Ega, une caractéristique du discours de l’Amérique lato sensu. Pour ce faire, nous mobilisons des critiques latino-américains pour repenser l’œuvre d’Ega, ce qui sera mis en dialogue avec la bibliographie critique sur Lettres à une Noire. Enfin, nous nous interrogeons sur le dialogue établi entre Lettres à une Noire et Le Dépotoir. Pour ce faire, nous examinons certes les similitudes, mais aussi les différences, tant dans les contextes de production que de réception de ces deux récits. À partir de cette dernière étape, nous reprenons le débat sur l’hybridisme et la littérature hispano-luso-franco-américaine.
- 1 « Occidentalism […] as the overarching imaginary of the modern world system was, at the same time, (...)
3L’eurocentrisme, en tant que défense de la supériorité du savoir européen, est un aspect du processus colonialiste qui s’articule conjointement avec les relations entre centre et périphérie (auparavant métropole et colonie) et avec leurs hiérarchisations ethniques et raciales. Selon Walter Mignolo, « l’occidentalisme […] en tant qu’imaginaire dominant du système mondial moderne, a été à la fois une puissante machine à subalterniser le savoir [...] et à établir une norme épistémologique planétaire1 ». Dans ce mouvement d’imposition de l’ethnocentrisme européen comme une donnée universelle, le savoir subalterne a été nécessairement exclu ou ignoré, car compris comme inférieur, mineur, sous-développé.
- 2 Spivak, Gayatri Chakravorty. « Can the Subaltern Speak? », in Cary Nelson et Lawrence Grossberg (d (...)
- 3 « [E]ven when the subaltern makes an effort to the death to speak, she is not able to be heard, an (...)
4Pour combattre cette vision du monde, une réflexion telle que celle construite par Gayatri Spivak dans son texte classique « Can the Subaltern Speak? » a été fondamentale, parce qu’elle nous a permis de comprendre l’enjeu de la force des voix des groupes victimes face aux oppressions qui leur ont été infligées2. D’après Spivak, lorsque les subalternes s’expriment ou revendiquent une identité culturelle, le logocentrisme et la médiation inévitable du milieu intellectuel occidental les renvoient à leur position subordonnée. Et « même lorsque la subalterne fait un effort jusqu’à la mort pour parler, elle n’est pas en mesure d’être entendue, et parler et entendre complètent l’acte de parole3 ».
- 4 Cf. Flannigan, Arthur. « Reading Below the Belt: Sex and Sexuality in Françoise Ega and Maryse Con (...)
5Aux cours des dernières décennies, des projets critiques tels que celui de Spivak, mais aussi ceux d’Edward Said et d’Homi Bhabha, ont joué un rôle théorique et institutionnel déterminant pour promouvoir et diffuser une mise en question de la subalternisation, en suscitant une série de travaux sur les productions discursives subalternes. Dans ce contexte, l’œuvre de Françoise Ega est de plus en plus étudiée dans les mondes académiques francophones et anglophones, surtout depuis les années 19904, ce qui a abouti à la réédition en 2021 du livre Lettres à une Noire par la maison d’édition canadienne Lux.
6Ce roman s’insère dans une longue tradition littérature autour des figures ancillaires, lesquelles peuvent exercer les fonctions de femme de ménage, de cuisinière et de bonne d’enfants, entre autres tâches exigées par les patrons. Le roman Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau, paru en 1892, en est un grand exemple. Dans cet ouvrage, l’auteur donne la parole à l’employée de maison, Célestine, nous dévoilant l’enfer social dans lequel vivaient les femmes de chambre dans les maisons des familles bourgeoises françaises à la fin du xixe siècle. Dans cet univers figure aussi le roman hongrois Anna la douce de Dezső Kosztolányi, de 1926, dans lequel une domestique assassine ses patrons sans pouvoir justifier son acte ; la pièce Les Bonnes de Jean Genet, de 1947, inspirée d’un fait-divers de 1933, où les sœurs Claire et Solange complotent pour assassiner leur maitresse ; le récit autobiographique Journal de Bitita de Carolina Maria de Jesus, écrit en 1972 et publié en 1982, où en racontant sa vie jusqu’à ce qu’elle déménage à São Paulo, la narratrice relate ses expériences de femme de ménage ; ou encore le plus récent Chanson douce de Leïla Slimani, paru en 2016, qui raconte l’histoire de deux enfants assassinés par leur nounou.
- 5 Cette partie sur la biographie de Françoise Ega contient des extraits de la postface à la traducti (...)
- 6 Pour un portrait plus approfondi d’Ega, voir notamment Desquesnes, Naïke, « Celle qui dit non à l’ (...)
7Françoise Ega, née le 27 novembre 1920 à Case-Pilote et décédée le 8 mars 1976 à Marseille, a grandi dans un milieu modeste, auprès d’une mère couturière et d’un père forestier5. Les circonstances de la Seconde Guerre mondiale lui font quitter la Martinique, non sans accomplir ses études secondaires et une formation en dactylographie. En France métropolitaine, elle épouse en 1946 un militaire d’origine antillaise, Frantz Julien Ega, qu’elle accompagne dans ses déplacements au service de l’armée en Côte d’Ivoire, au Sénégal et à Madagascar. En 1955, le couple, qui a déjà deux enfants, s’installe définitivement à Marseille. Sur les bords de la Méditerranée, Françoise Ega occupe diverses fonctions dans le secteur associatif (membre du Club des poètes, membre fondatrice des associations antillo-guyanaises de Marseille, professeure de catéchisme). Tout en s’insérant dans le milieu intellectuel local, l’autrice a aussi contribué à l’intégration de familles antillaises immigrées6.
8Dans son récit Lettres à une Noire, la protagoniste et narratrice se nomme Maméga, version oralisée et contractée de « madame Ega », ce qui souligne et atteste l’homologie entre narratrice et autrice. C’est une femme martiniquaise, mariée et mère de cinq enfants vivant en banlieue de Marseille, qui s’intéresse aux histoires difficiles de ses sœurs antillaises employées comme bonnes en France. Pour mieux comprendre la pauvreté et les mauvaises conditions de travail dans ce secteur, elle décide de s’y plonger, malgré l’opposition de son mari. Dans son texte, la narratrice évoque, entre autres, la puanteur des pièces fermées, dans une région où le mistral souffle fort et sans arrêt, l’insupportable mécontentement et l’avarice des maitresses, capables de retarder une horloge pour faire travailler davantage une employée, mais incapables de l’appeler par son nom. Elle décrit aussi l’élitisme d’un groupe de femmes et d’hommes des Antilles aux meilleures conditions de vie, la course à la recherche d’un éditeur de Marseille à Paris, pour la publication de son roman, et les affrontements avec les patrons pour que ses sœurs obtiennent de meilleures conditions de travail.
- 7 L’histoire de la publication de ce livre est singulière. Son manuscrit a été remis par Carolina Ma (...)
9La structure de Lettres à une noire entremêle les genres autobiographique et épistolaire, en y ajoutant la tradition du roman d’employée de maison. Mais si on parle spécifiquement de récits dans lesquels le lecteur voit le monde à travers le point de vue de protagonistes femmes et subalternes, on ne peut pas oublier des romans tels que l’anglophone Beloved (1984) de Toni Morrison, ou les lusophones Defeito de cor (2006) d’Ana Maria Machado, Ponciá Vicênio (2003) [L’histoire de Poncia, 2015] de Conceição Evaristo, et surtout les déjà cités Diário de Bitita (1986) [Journal de Bitita, 19827] et Quarto de despejo (1960) [Le Dépotoir, 1962] de Carolina Maria de Jesus.
10Selon Walter Mignolo, la production discursive des individus subordonnés des Amériques engendre « la différence coloniale » en tant que « gnose frontalière », puisqu’elle est « conçue à partir des frontières extérieures du système mondial moderne/colonial », c’est-à-dire :
- 8 « Border gnosis as knowledge from a subaltern perspective is knowledge conceived from the exterior (...)
un discours sur la connaissance coloniale […] conçu à l’intersection de la connaissance produite du point de vue des colonialismes modernes (rhétorique, philosophie, science) et de la connaissance produite du point de vue des modernités coloniales en Asie, en Afrique et dans les Amériques/Caraïbes8.
11Cette différence coloniale crée de ce fait les conditions permettant l’émergence des savoirs subalternisés. De telles considérations sur la colonialité et le colonialisme ont évidemment orienté l’étude des questions esthétiques et épistémologiques dans les productions artistiques, littéraires, critiques et théoriques périphériques.
- 9 Santiago, Silviano, « L’entre-lieu du discours latino-américain », traduit du brésilien par Ilana (...)
- 10 Santiago, « L’entre-lieu du discours latino-américain », op. cit.
12Cette pensée sur le discours subalterne avait toutefois été anticipée par l’essai paru en 1971 du critique brésilien Silviano Santiago, « L’entre-lieu du discours latino-américain9 ». Tout en soulignant la conception d’un espace latino-américain particulier car intermédiaire, où la déglutition de l’occident se produit par la différance. À la manière derridienne, Santiago propose de subvertir la logique de la hiérarchie entre colonisateur et colonisé, selon laquelle le premier est toujours à l’origine du discours inédit, tandis que le second est condamné à sa reproduction. D’après Santiago, « [e]ntre le sacrifice et le jeu, entre la prison et la transgression, entre la soumission au code et l’agression, entre l’obéissance et la rébellion, entre l’assimilation et l’expression », c’est précisément là où des concepts d’unité et de pureté n’entrent pas, où l’on peut trouver l’accomplissement du « rituel anthropophage de la littérature latino-américaine10 ».
- 11 Santiago, Silviano, « Apesar de dependente, universal », in Vale quanto pesa: ensaios sobre questõ (...)
13Lorsqu’il évoque la métaphore anthropophagique à la fin de sa réflexion sur l’entre-lieu du discours latino-américain, Santiago la relie à la proposition d’interprétation de la culture brésilienne évoquée dans le « Manifeste anthropophagique », du poète du modernisme brésilien Oswald de Andrade, publié en 1928. D’après Oswald de Andrade, la logique antihiérarchique de l’anthropophagie est la solution face au « décalage » du Brésil par rapport au monde européen, conçu en tant que « civilisé ». Si l’on se penche sur l’art moderne, l’acte anthropophagique permet d’assimiler les innovations des avant-gardes européennes pour les réutiliser ensuite dans le contexte brésilien, en se fondant sur les références culturelles, sociales et historiques brésiliennes. Le principe anthropophagique constitue ainsi une manière décomplexée de proposer l’insertion de la production artistique brésilienne dans le reste du monde. Pour Santiago, l’anthropophagie représente l’un des contrepoisons des cultures colonisées dans leur « processus d’expansion où des réponses non ethnocentriques sont données aux valeurs de la métropole11 ». Chez Santiago, la question du « national » devient « transnationale » (car elle touche toute l’Amérique Latine), et l’attention portée à la production culturelle non colonisée s’étend également à une réflexion sur la production intellectuelle, ce qui problématise de façon plus explicite le processus de colonisation lui-même. Ainsi, ce que Santiago entreprend dans sa pensée sur l’entre-lieu du discours latino-américain n’est pas seulement de poursuivre la pensée d’Oswald de Andrade, mais de l’élargir et de la complexifier en l’articulant avec la déconstruction derridienne.
14En intégrant le discours franco-américain à ces réflexions de Mignolo et de Santiago, on peut penser l’œuvre d’Ega Lettres à une Noire comme une alternative à l’imaginaire totalisant eurocentrique, parce que sa narratrice met en évidence des histoires oubliées, érigées à partir du point de vue de la colonialité, c’est-à-dire, du bas vers le haut. Maméga, dont le travail n’était pas destiné à subvenir aux besoins du foyer, mais tout au plus à augmenter les revenus familiaux, décide de faire de son temps d’employée domestique un moment d’observation et de description. Cela lui permet de retranscrire son expérience de salariée, notamment de femme de ménage (mais aussi de marchande dans une foire, de couturière ou d’employée dans une boucherie), afin de raconter l’histoire des femmes immigrées qui vivent la même réalité. On peut même affirmer que, en pleine guerre froide, Maméga est une sorte d’espionne infiltrée au sein de la famille bourgeoise française.
- 12 Cf. note 4.
- 13 Rea, op. cit. ; Johnson et Makward, op. cit. ; Ruscito, op. cit. ; Marshall, op. cit.
15Si l’on s’intéresse à la critique produite sur l’œuvre d’Ega12, il y a d’abord une tradition d’études qui place ses textes à côté des productions de ses paires francophones d’Amérique. L’ouvrage exemplaire de cette tradition est Elles écrivent des Antilles (Haïti, Guadeloupe, Martinique), dirigé par Suzanne Rinne et Joëlle Vitiello, où l’on trouve « Les femmes au travail dans Lettres à une Noire » d’Annabelle Rea, et « La longue marche des franco-antillaises : fictions autobiographiques de Mayotte et Françoise Ega » d’Illona Johnson et Christiane Makward. Ce type d’analyse comparatiste centrée sur la caraïbe est présent aussi dans les thèses de doctorat « Tracées de la résistance et traversée de la parole dans le roman caribéen » de Donatella Ruscito et « On Being West Indian in Post-war Metropolitan France: Perspectives from French West Indian Literature » de Rosalie Dempsy Marshall13.
- 14 Flannigan, « Reading Below the Belt », op. cit. ; « Reading and Writing the Body », op. cit. ; Ros (...)
16D’autres travaux construisent une analyse à partir d’un apport féministe, voire intersectionnel, tel que « Reading Below the Belt: Sex and Sexuality in Françoise Ega and Maryse Conde » et « Reading and Writing the Body of the Négresse in Françoise Ega’s Lettres à une Noire » de Arthur Flannigan, et Infiltrating Culture: Power and Identity in Contemporary Women’s Writing de Mireille Rosello14.
- 15 Jaccard, op. cit. ; Machado, Maria Clara, « Meu pranto, seu canto: correspondências possíveis entr (...)
17Ces deux traditions sont caractérisées par une forte proportion d’études comparatistes. On peut citer par exemple : « Exclusion raciale et communication littéraire » d’Annie-Claire Jaccard, qui développe une réflexion sur le racisme et l’écriture chez Françoise Ega et l’écrivain sénégalais Ken Bugul ; la thèse de doctorat de Maria Clara Machado « Meu pranto, seu canto: correspondências possíveis entre as obras de Carolina Maria de Jesus e Françoise Ega », qui propose une comparaison richement documentée entre l’œuvre d’Ega et celle de de Jesus. À partir de leurs archives, la chercheuse analyse la position des deux écrivaines dans le champ littéraire, leur contexte socio-historique, leur tradition littéraire et leur production de récits autobiographiques15.
18Certaines de ces comparaisons, comme Infiltrating culture, proposent une mise en regard avec d’autres textes d’expression francophone. En plus d’Ega, ce texte de Rosello évoque notamment les Françaises Colette et Claire Bretécher, la Martiniquaise Michele Maillet et l’Anglaise de langue française Renée Vivien. Ce qui est remarquable à la lecture de ces ouvrages, c’est qu’au fil des années, les études sur Françoise Ega se sont multipliées et sa puissance littéraire a dépassé le monde caribéen, ouvrant ainsi la réflexion sur les œuvres de l’Afrique francophone, de la France métropolitaine et de l’Amérique latine lusophone.
19Dans Infiltrating Culture, Rosello étudie plus particulièrement idée d’infiltrée dans Lettres à une Noire, soulignant que l’enquête de terrain de l’ethnographe du xixe siècle, méthodologie fondatrice de la construction du racisme contemporain, est ici remplacée par l’enquête de terrain de la femme de ménage. Cette interprétation ne fait aucun doute lorsque Maméga parle de sa vie d’employée domestique : elle raconte ses expériences personnelles, son quotidien, mais sa condition d’employée est celle d’une personne qui a choisi ce rôle parce qu’elle voulait écrire dessus, parce qu’elle voulait décrire et analyser ce monde, envisagé comme son terrain.
- 16 Santiago, « L’entre-lieu », op. cit., p. 181.
- 17 Ibid.
20Ainsi, dès que Maméga observe et prend en note l’oppression infligée par la classe dominante (personnifiée par la figure des maitresses de maison du Sud de la France), elle détourne la logique de l’anthropologie européenne de la période coloniale, marquée par une lecture équivoque de la théorie de l’évolution et par sa division du monde entre les peuples dits civilisés (donc supérieurs) et non-civilisés (donc inférieurs). Pour reprendre les mots de Santiago, le regard de la narratrice « s’organise à partir d’une méditation » à propos de la vision de l’ethnologue européenne, ce qui lui permet de « l[a] désarticule[r] et l[a] réarticule[r] en fonction de ses intentions, de sa propre orientation idéologique, de sa vision du thème présenté au départ16 ». C’est comme si, à travers la littérature, l’anthropologue européen, produit d’une élite intellectuelle bourgeoise et blanche, devenait l’objet d’étude, ce qui remet en question la base scientifique qui a justifié la conquête des colonies et l’exploitation de ses populations pendant des siècles. C’est ainsi que le roman d’Ega surprend « le modèle original dans ses faiblesses, dans ses lacunes », pour reprendre les mots de Santiago17. Dans ce sens, il est compréhensible que l’œuvre d’Ega ait récemment commencé à être mise en comparaison avec d’autres traditions littéraires. Tout comme d’autres écrivaines et écrivains d’Amérique et d’Afrique, elle détourne les signes et les structures de la colonisation. Sa particularité est de le faire en adoptant une perspective anthropologique, c’est-à-dire l’instrument scientifique de justification du motif colonisateur.
- 18 Ibid, p. 177.
- 19 « In the diaspora situation, identities become multiple », Hall, Stuart, « Thinking the Diaspora: (...)
- 20 « Everywhere, hybridity, différance », Hall, op. cit., p. 212.
- 21 Ici, il ne faut pas surtout confondre la conception d’ « hybridité » et de « métissage » des pense (...)
21Cette association entre l’œuvre de Françoise Ega et les théories sur le discours latino-américain est concevable car, selon Santiago, la notion d’unité du Vieux Monde (une seule nation, une seul religion et une seule langue), élément idéologique fondamental du processus de colonisation, a été bouleversée dans les Amériques – pas seulement hispanique ou lusophone. En d’autres termes, les sociétés du Nouveau Monde sont le résultat d’ « un mélange subtil et complexe de l’élément européen et de l’élément autochtone » où « [l]’élément hybride est roi18 ». Grâce au fait que, « [d]ans la diaspora, les identités deviennent multiples19 » et que, dans les mondes colonisés, il y a « [p]artout, hybridité, différence20 », l’hybridisme des discours issus de la colonisation est l’élément capable de la renverser de l’intérieur, de la déranger, de la déstabiliser21. Cela est réalisable parce que le texte hybride porte toujours sur ce qui a été imposé par la colonisation : la notion d’appartenance à une nation ou à une religion et l’idée qu’il faut s’exprimer dans une langue, à travers des formes rhétoriques consolidées et sur certaines thématiques. Mais, dans le même temps, ce texte hybride contient la possibilité d’une déviance, ce qui va faire de l’énonciateur et de son discours un autre perpétuel, hors normes, déplacé.
22La subalternité de la narratrice de Lettres à une Noire est donc le fondement de sa capacité discursive américaine (au sens de toute l’Amérique colonisée, et non pas seulement de ce qui provient des États-Unis) à transformer cette condition en subvertissant le procédé du récit des sciences sociales européennes. Mais outre le rapport entre cette capacité d’inversion et les bases hybrides du discours de Maméga, une autre partie importante du roman ne saurait être laissée de côté : le dialogue avec l’écrivaine Carolina Maria de Jesus.
- 22 L’édition de 1965 met en exergue un portrait en noir et rouge. Cf. de Jesus, Carolina Maria, Le Dé (...)
- 23 Dorlin, Elsa, « Préface – Lettres à Françoise Ega », in Françoise Ega, Lettres à une Noire, Montré (...)
23Dans Lettres à une Noire, la correspondance est adressée à cette autrice brésilienne, ce qui n’est pas anodin : les deux écrivaines utilisent l’écriture intime (respectivement, le journal intime et le genre épistolaire) pour toucher à des questions similaires au cours de la même période. Pourtant, bien que de Jesus soit la destinataire de ce journal intime épistolaire publié en 1978, les études critiques portant sur cette œuvre posthume ont tendance à ignorer ce dialogue. Que ce soit dans les mondes francophone ou anglophone, la littérature existante parle très peu de l’autrice du Dépotoir, de ce qu’elle a écrit, de son style, de sa trajectoire dans le champ littéraire, ou encore de sa place et de son rôle dans l’histoire littéraire brésilienne. Ce silence incombe en grande partie à l’édition française, publiée en 1962, deux ans après la première parution de Quarto de despejo au Brésil, et rééditée en 1965. Le livre a été reçu en France dans la continuité de sa réception au Brésil, si bien qu’il a été considéré comme le « témoignage » d’une favelada, un livre à valeur documentaire, et non une œuvre littéraire. En France, l’idée qu’il s’agisse du témoignage d’une femme sans moyens est renforcée par la vision stéréotypée européenne de la pauvreté en Amérique Latine. Cette interprétation devient plus évidente lorsqu’on examine l’édition française chez Stock, où l’inclusion de photographies de la favela semble corroborer l’authenticité du récit. La couverture de l’édition de 1962 met en exergue un portrait en noir et blanc de l’autrice à l’intérieur de sa baraque, dans la favela22. Les autres photographies, présentes dans la préface du livre, illustrent le texte du journaliste Audálio Dantas, responsable de l’édition et de la présentation de l’œuvre en portugais. Ainsi, en France, le manque de prestige littéraire de l’œuvre et l’absence de rééditions après 1965 peuvent expliquer pourquoi Le Dépotoir n’a pas fait l’objet d’études comparant ce roman avec Lettres à une Noire. En effet, les analyses ou même les simples références à l’œuvre d’Ega sont rares et superficielles. En général, les études de son roman posthume se contentent d’ajouter un commentaire périphérique ou une note de bas de page sur Carolina Maria de Jesus, sans jamais aller plus loin que ce qui est dit par la narratrice, Maméga. La belle introduction écrite par la sociologue Elsa Dorlin, présente dans la nouvelle édition de Lettres à une Noire, parue en 2021, est le premier texte en français à évoquer un peu plus sur ce dialogue entre les deux autrices23.
- 24 Ega, Françoise, Lettres à une Noire, Paris, L’Harmattan, 1978, p. 10.
- 25 Collin, Robert, « Elle a écrit un best-seller sur du papier ramassé dans les poubelles », Paris Ma (...)
24La comparaison entre les œuvres de de Jesus et d’Ega est justifiée non seulement parce que Lettres à une Noire s’adresse à l’autrice brésilienne (comme l’a exposé Dorlin), ou parce que leur vie et leurs textes présentent des similitudes (comme l’a démontré Machado), mais aussi parce que de Jesus est à l’origine du discours de Maméga. C’est après avoir pris connaissance de l’existence, au Brésil, d’une femme, noire, pauvre, mère et autrice littéraire, que Maméga décide d’écrire, même si, dit-elle, « je n’aurai jamais le temps de lire les livres [de Carolina]24 ». Cette identification est possible dès lors que Maméga identifie le récit de de Jesus comme une production discursive capable de renverser la logique dominant-dominé, ce qu’elle souhaite faire avec son propre projet d’écriture. Pour comprendre ce dialogue qui n’a jamais eu lieu dans la vrai vie (Ega n’ayant jamais rencontré la Brésilienne), il est indispensable de tenir compte de la question du modèle, de l’exemple : en d’autres termes, c’est de la périphérie brésilienne – la favela du Canindé, à São Paulo – qu’émerge une écriture capable d’encourager la poétique d’Ega et son ambition d’être publiée. Un reportage de Paris Match sur Carolina Maria de Jesus, qu’elle atteste avoir lu, avait été publié dans le numéro 682 du 5 mai 1962, dont la couverture affichait une photo de l’actrice italienne Sophia Loren, couverte de bijoux luxueux. Le titre du reportage annonçait : « elle a écrit un best-seller sur du papier ramassé dans les poubelles25 ».
- 26 Pour une analyse plus approfondie de l’iconographie choisie par Paris Match, voir notamment Machad (...)
- 27 Collin, op. cit., p. 32.
25L’article de sept pages présentait l’écrivaine brésilienne et transcrivait des extraits du Dépotoir. Ces passages étaient accompagnés de photos de de Jesus (à São Paulo et Rio de Janeiro, dans la favela, à la plage, lors d’une séance d’autographe et en famille), contribuant à constituer le portrait d’une écrivaine exotique26. À titre d’illustration, en voici quelques extraits parlants : « Quand je me suis levée, j’avais envie de mourir. Puisque les pauvres sont si mal lotis, à quoi bon vivre ? Les pauvres des autres pays souffrent-ils comme les pauvres du Brésil ? » ; « Dans les poubelles j’ai trouvé un igname, une patate douce et des pommes de terre. Je suis arrivée dans la favela, mes enfants étaient en train de ronger du pain dur. J’ai pensé : pour manger ce pain il faudrait qu’ils aient des dents électriques » ; « Aujourd’hui, je suis contente. J’ai gagné de l’argent, 300 cruzeiros. Je vais acheter de la viande27 ». Limitée à des images de pauvreté, de souffrance, de déchets, de famine et de quartier en déshérence, l’écrivaine qui émerge de la description de Paris Match est à l’opposé de l’univers suggéré par la photographie de Sophia Loren, arborant diadème, bague et collier de pierres précieuses. De plus, ce portrait est l’antithèse de ce qui était alors considéré comme une autrice dans le monde européen de l’Ouest.
- 28 Sur la production de l’édition et la réception de Quarto de despejo, cf. Perpétua, Elzira Divina « (...)
- 29 Pour appréhender ce lectorat, il est utile de considérer les publicités imprimées au fil du report (...)
26Cette stratégie médiatique d’associer l’écriture du Dépotoir à la pauvreté de son autrice est similaire à celle réalisée au Brésil par le journaliste Audálio Dantas pour promouvoir la jeune écrivaine. Dantas avait rencontré de Jesus par hasard, dans la favela de Canindé, pendant la seconde moitié des années 1950. Il l’avait encouragée à reprendre l’écriture de son journal intime parce que, selon lui, ce dernier susciterait davantage l’intérêt du public que ses poèmes, ses contes, ses romans et ses proverbes. Peu de temps après, le 9 mai 1958, il a écrit dans le périodique Folha da Noite un reportage sur de Jesus intitulé « O drama da favela escrito por uma favelada: Carolina Maria de Jesus faz um retrato sem retoque do mundo sórdido em que vive » (Le drame de la favela écrit par une favelada : Carolina Maria de Jesus dresse un portrait sans retouche du monde sordide dans lequel elle vit). L’année suivante, en tant qu’éditeur du magazine O Cruzeiro (un équivalent brésilien de Paris Match), Dantas a publié d’autres extraits de Quarto de despejo. Ainsi, lorsque la Brésilienne publie son livre en 1960, elle était déjà célèbre28. En France, les passages choisis par Paris Match font également de Carolina Maria de Jesus un sujet singulier pour le lectorat du magazine : des Françaises de la classe moyenne, à en croire le marché visé par ses annonceurs29. Ce faisant, Robert Collin, l’auteur du reportage, ne s’attendait probablement pas à rendre l’autrice brésilienne familière pour Françoise Ega. Or cette proximité est exposée dès le début du roman d’Ega :
Mais oui, Carolina, les misères des pauvres du monde entier se ressemblent comme des sœurs ; on te lit par curiosité, moi je ne te lirai jamais ; tout ce que tu as écrit, je le sais, et c’est si vrai que les gens les plus indifférents, font un boum de tes mots. Il y a huit jours que j’ai commencé ces lignes, mes petits bougent tellement que je n’ai guère le temps de coucher sur le papier le tourbillon de mes pensées30.
- 31 Perpétua, Elzira Divina, « Aquém do Quarto de despejo: a palavra de Carolina Maria de Jesus nos ma (...)
- 32 La production des personnes issues des quartiers précaires n’est devenue une réalité littéraire au (...)
- 33 Meihy, José Carlos Sebe Bom, « Carolina Maria de Jesus: emblema do silêncio », Revista USP, 1998, (...)
27La rencontre effective entre les deux écrivaines était, en effet, pour le moins improbable. Le fait que Carolina Maria de Jesus ait réussi à être publiée au Brésil est déjà un phénomène extraordinaire sur la scène littéraire brésilienne. Cela a été rendu possible grâce à l’intervention d’Audálio Dantas, qui a largement outrepassé son rôle de journaliste pour participer activement à l’élaboration de Quarto de despejo. Comme l’a souligné à plusieurs reprises Elzira Divina Perpétua31, Dantas a non seulement effectué des coupures dans les écrits de de Jesus, mais il a également apporté des modifications à la ponctuation, à l’orthographe, à la syntaxe et au vocabulaire32. Quoi qu’il en soit, la stratégie de Dantas a été efficace. Environ cent mille exemplaires de Quarto de despejo ont été vendus pendant la seule première année, mais ce succès fulgurant ne s’est pas prolongé au-delà des années 1960. Parmi les causes du déclin de l’écrivaine, il convient de mentionner la dictature civile-militaire, à partir de 1964. Selon l’historien José Carlos Sebe Bom Meihy, après l’arrivée des militaires au pouvoir, il n’était plus opportun de promouvoir une figure potentiellement subversive comme celle de l’autrice33. De plus, l’intelligentsia de la gauche brésilienne considérait de Jesus comme trop conservatrice, ce qui explique également un clair manque d’intérêt pour son œuvre à ce moment-là. C’est seulement après les années 1990 que de Jesus est relue par la critique, devenant l’une des autrices les plus étudiées et célébrées au Brésil.
28De l’autre côté de l’Atlantique, durant les années 1960, Ega se démenait pour être publiée en France, mais le fait d’y parvenir n’a pas été synonyme de reconnaissance en tant qu’écrivaine, ou de changement de classe sociale. De son vivant, Ega n’a pas réussi à attirer l’attention du public lecteur. Par exemple, Lettres à une noire n’a commencé à captiver l’intérêt de la critique qu’à partir des années 1990, environ 15 ans après la publication du roman. Pendant ce laps de temps, l’ouvrage n’a été réimprimé qu’une fois par l’Harmattan, en 1985. Cela témoigne de la réception mitigée de l’œuvre d’Ega en France et aide à comprendre sa carrière périphérique en tant que femme de lettres et sa non-mobilité sociale, tout au long de sa vie.
29Cette condition périphérique a donc fait obstacle à l’éventualité d’une rencontre entre Ega et de Jesus. D’après le témoignage des héritiers de Françoise Ega, celle-ci n’a jamais réussi à accéder à l’œuvre de de Jesus. La narratrice d’Ega fictionnalise cette recherche. Selon Lettres à une Noire, Frantz, son mari, cherche en vain le journaliste de l’article de Paris Match, pour en savoir plus sur de Jesus. Même si la rencontre entre les deux écrivaines était utopique en raison de leur situation économique délicate, elle aurait été concevable grâce au reportage de Paris Match.
- 34 « una pléyade de religiosos, administradores, educadores, profesionales, escritores y múltiples se (...)
- 35 « diseñadores de modelos culturales », Rama, op. cit., p. 62.
30L’hybridité des œuvres littéraires d’Ega et de de Jesus, dont les productions sont marquées par une remise en question de l’héritage de la logique coloniale encore en vigueur au xxe siècle, pourrait être comprise comme une autre manière de penser les tensions entre les mondes lettrés et illettrés, caractéristiques des sociétés inégalitaires et dont la manifestation latino-américaine a été diagnostiquée par Ángel Rama dans La ciudad letrada [La ville lettrée]. Dans cet essai initialement publié en 1984, le critique uruguayen analyse la formation des villes latino-américaines, dont la planification reproduit la rationalité de l’ordre social européen sans prendre en considération les contingences socioéconomiques locales. Dans ces centres urbains du Nouveau Monde, les agents lettrés ont le pouvoir : il s’agit d’un ensemble « de responsables religieux, d’administrateurs, d’éducateurs, de professionnels, d’écrivains et d’une multitude de serviteurs intellectuels », qui représentent le système de la métropole. Ce pouvoir se justifie par « les exigences de la vaste administration coloniale, […] les exigences de l’évangélisation » et la nécessité de former l’élite dirigeante, mais aussi par le nombre restreint de lettrés de la région, qui fait de l’écriture « une sorte de religion secondaire34 ». Dans ce contexte, ces agents deviennent de plus en plus autonomes, ce qui crée les conditions pour que leur rôle évolue vers celui de « producteurs de modèles culturels35 », tout en diffusant les valeurs métropolitaines. Cette situation entraine une séparation progressive entre la norme linguistique des discours officiels et le registre populaire, qui continue à être l’un des socles de l’inégalité au sein du continent américain.
31À partir de 1870, le recrutement local d’une grande partie du personnel des services publics français offrait aux Antillais de nouvelles opportunités professionnelles, rapidement saisies par la bourgeoisie noire locale. L’expansion du secteur public à la fin du xixe siècle et tout au long du xxe siècle n’aurait pu avoir lieu sans le développement du système éducatif, qui fournissait à ce secteur les candidats qualifiés dont il avait besoin. Cependant, malgré la promesse de la Troisième République de garantir un service d’éducation libre, obligatoire et laïque, dans les Antilles, les principaux bénéficiaires provenaient de la bourgeoisie noire, dont l’éducation était souvent dispensée par l’Église catholique. Dans le cas de la Martinique, ceux qui voulaient obtenir une éducation secondaire devaient être capables de vivre ou de se déplacer à la capitale, Fort-de-France. Les transports en commun vers ces écoles dans les zones rurales étaient inadéquats et le coût de l’hébergement trop élevé pour les familles paysannes. Par conséquent, les enfants de travailleurs agricoles et manuels, qui constituaient la majorité de la population, étaient désavantagés. Ainsi, l’exclusion éducative et culturelle se reproduisait souvent d’une génération à la suivante. Même lorsque le système éducatif a pu apporter des progrès aux jeunes de milieux défavorisés, c’était en les remodelant délibérément, selon un modèle qui les éloignerait de leur propre environnement et de leur héritage africain et créole. L’obsession franco-antillaise pour la langue française est un exemple frappant de l’aliénation produite par l’école laïque et de son rôle de propagatrice des valeurs républicaines de l’élite, qui a par exemple conduit, dès les années 1880, à diaboliser la langue créole, désormais associée aux champs de canne à sucre et à l’inculture. Selon Richard Burton :
- 36 Cité par Marshall, op. cit., p. 14. Pour plus d’informations sur le rapport entre éducation, exclu (...)
l’école est donc une institution extrêmement ambivalente. Pour les fils de famille bourgeoise, elle confère le pouvoir linguistique dont ils se serviront à la fois pour rivaliser avec l’ethnoclasse béké, pour poursuivre le projet assimilationniste et, surtout à partir de la tribune politique, pour en imposer aux Noirs créolophones. À une petite minorité d’enfants noirs, les forts en thème, les gangreks assortis de l’avenir, elle promet une ascension vertigineuse hors du monde du commandeur, du géreur et des petites bandes, mais aux prix d’une coupure radicale avec l’univers de la mère et avec sa langue à elle, le créole : Marianne ne supporte pas des figures maternelles concurrentes36.
32Dans les centres urbains martiniquais aux xixe et xxe siècles, tout comme en Amérique latine selon Rama, les intellectuels étaient liés à la fonction publique, leur formation était imprégnée des valeurs du catholicisme et représentait le système métropolitain. Ainsi, une division graduelle s’est formée entre la norme linguistique des discours officiels et le langage courant, ce qui est l’un des fondements de l’inégalité au sein de la société antillaise. Cette opposition entre les univers lettré et illettré est remise en cause par la production discursive de la narratrice de Lettres à une Noire. Tout d’abord, Maméga se situe au centre de ce débat car elle revendique le lieu de la production écrite intellectualisée, auparavant réservée à l’élite de la métropole. Ainsi, Maméga n’a pas réussi à obtenir un poste de dactylographe, bien qu’elle ait suivi la formation pour. De plus, en tant que femme de ménage martiniquaise, elle se situe à l’échelle la plus basse de la division du travail capitaliste, qui est caractérisée par un registre de langue plus populaire et éloigné du pouvoir. Enfin, son ambition d’être écrivaine, sa critique de la bourgeoisie dans un discours marqué par l’oralité et par beaucoup d’expressions idiomatiques et imagées, mais aussi de métaphores liées aux Antilles, peuvent parfaitement être interprétées comme un rejet de la langue des élites – et, par extension, des élites elles-mêmes. On peut y voir un lien avec les changements linguistiques proposés par celles et ceux qui, pendant la période coloniale, ont lutté pour l’indépendance culturelle et politique en Amérique, comme le souligne Rama. Dans le cas d’Ega – mais aussi dans celui de de Jesus – une construction langagière propre était nécessaire pour devenir autonome.
- 37 Ega, op. cit., p. 151.
33Dans Lettres à une Noire, le point le plus explicite de cette remise en question est la réflexion formulée par Maméga elle-même : « Ainsi je fais l’expérience qu’il y a vraiment de sots métiers, puisque, selon que tu es femme de ménage ou femme de lettres, tu passes de la condition de bête de somme à celle de créature humaine37 ». Ici, la narratrice devient une véritable artisane du langage et fait un jeu de mots pour opposer le prestige de l’univers lettré au monde du travail manuel, intersection improbable, mais pas impossible, dont Maméga s’empare à juste titre. La narratrice est à la fois une femme de ménage et une femme de lettres, et c’est cette condition, rare mais pas sui generis (comme de Jesus nous le démontre au moment de son insertion dans le champ littéraire brésilien), qui est au cœur de tout son récit. Elle travaille comme subalterne pour pouvoir témoigner du quotidien douloureux de ses sœurs immigrées. L’opération du texte est double : il s'agit d’accomplir une action, son travail de femme de ménage, tout en provoquant une réaction, son œuvre littéraire, face à la réalité dégradante.
- 38 Ibid., p. 24
- 39 Buber, Martin, Je et Tu, traduit de l’allemand par Geneviève Blanquis, Paris, Aubier, 1969, p. 30.
34Cette relation entre le pouvoir subversif de l’écriture et la classe sociale de Maméga est renforcée par le rôle que joue Carolina Maria de Jesus dans le roman d’Ega. L’écrivaine brésilienne y est interpellée au total 143 fois, en dépit de l’impossibilité de communication réelle. Lorsque le fils de Maméga lui fait remarquer qu’il est ridicule de s’adresser à quelqu’un qui ne la lira jamais et qui ne parle pas sa langue, la narratrice rétorque : « Nous n’avons pas le même langage parlé, c’est vrai, mais celui de notre cœur est le même et il fait bon se retrouver quelque part, là où nos âmes se rejoignent38 ». Touchée par le parcours, surtout par la capacité d’écriture de l’autrice brésilienne, la narratrice décide de raconter l’histoire d’autres femmes émigrées qui ont souffert de leur condition de classe, de race et de genre, et de partager sa propre histoire. Dans le prolongement de Martin Buber, qui affirme : « [Je] m’accomplis au contact du “Tu”, je deviens “Je” en disant “Tu”39 », on peut affirmer que le dialogue imaginaire avec de Jesus est un espace de complicité, de reconnaissance, de partage, mais aussi de production discursive à partir de l’autre. Cela explique qu’il y ait tellement d’appels à « Carolina » à travers le livre. Lettres à une Noire est une œuvre qui parle de la diaspora noire, du travail des immigrées de Martinique, de l’exploitation de classe et de race, de création artistique, mais tout cela à partir de l’idée d’appui, de communion.
35Ces différents sujets présents dans le livre d’Ega expliquent pourquoi la Brésilienne est la destinataire de ces récits. Le lien entre les deux autrices comporte donc une part de tragique, parce qu’il résulte d’une expérience du manque a priori insurmontable, que la Brésilienne et la Martiniquaise ont en partage. La figure même de de Jesus incarne à la fois la seule correspondante capable de comprendre Maméga et la destinataire la plus inaccessible. En s’adressant à quelqu’un qui ne la lira jamais et, de ce fait, en produisant des lettres qui existent pour ne pas être lues par leur destinataire, le roman Lettres à une Noire joue avec les conventions du genre épistolaire. Cette subversion renforce le sujet des subalternes et de la subalternité, car Le Dépotoir est associé à la description de la vie de Maméga et de ses sœurs antillaises. Bien que cette œuvre brésilienne ne soit que suggérée, il incombe alors au lecteur de rechercher l’intertexte, de connecter les deux récits et de complexifier sa conception des discours des subalternes. Ainsi, adresser des lettres à Carolina Maria de Jesus renforce l’aspect hybride du roman, c’est-à-dire sa capacité à s’approprier la rhétorique anthropologique du colonisateur pour la remettre en question, à travers la création d’un discours traditionnellement découragé par la logique du système colonial.
36Dans Lettres à une Noire, la narratrice, inspirée par le texte de l’autrice brésilienne Carolina Maria de Jesus, aspire à rencontrer sa jumelle lusophone, tout en sachant que cette rencontre ne sera possible qu’à travers la littérature. Cette approche est viable car les narratrices des deux écrivaines sont marquées par l’hybridisme de leur formation : toutes deux sont des femmes pauvres des Amériques qui utilisent la rhétorique de la métropole pour la contredire. En d’autres termes, c’est par l’entre-lieu de la production discursive que ces subalternes inversent de l’intérieur la logique coloniale. De plus, il s’agit d’une triple démarche : celle d’étudier de l’intérieur le monde des « patronnes », comme le dit Maméga ; celle de véhiculer en cela une critique implicite du colonialisme, du racisme et de l’exploitation de classe que subit la diaspora noire, comme l’a remarqué Rosello ; celle d’observer et de décrire avec, d’observer et de décrire ensemble.
37En cela, Lettres à une Noire permet non seulement une analyse de l’oppresseur français bourgeois de la seconde moitié du xxe siècle, mais invite aussi à la rencontre d’une autre subalterne, transatlantique, hybride. Pour souligner ce discours, la recherche de Maria Clara Machado a été un premier pas, parce qu’elle contextualise les conditions de production des deux écrivaines. Un second a été accompli par la maison d’édition brésilienne Todavia, qui a publié la traduction du roman d’Ega en portugais en 2021, suivie par les éditions montréalaises Lux et leur réédition soignée en français de Lettres à une Noire en 2022. Notre but a été de contribuer à cet effort en prolongeant les réflexions de Mireille Rosello et sa lecture de la figure de l’infiltrée, pour proposer ici une lecture qui insère l’œuvre d’Ega dans un cadre hispano-luso-franco-américain. Il s’agit d’une étape intermédiaire annonçant d’autres contributions, comme, par exemple, les retraductions de l’œuvre de Carolina Maria de Jesus en français.