Les huit R synthétisent la conception d’une décroissance soutenable, selon Serge Latouche.
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1Rien ne semble devoir rapprocher la muséologie de la décroissance. Bien au contraire. Le mantra de la décroissance – une croissance infinie est incompatible avec une planète finie – ne concerne pas a priori l’univers des musées. Pour les « objecteurs de croissance », la culture est ce qui devrait permettre d’échapper à l’impérialisme de l’économie qui ravage la société moderne. L’hypertrophie économique réduit la sphère culturelle à la portion congrue et dénature la culture en la marchandisant.
2Le supplément d’âme que l’on attribue traditionnellement à tout ce qui touche l’art devrait permettre justement, selon les « décroissants » de réenchanter le monde post-croissance, de donner du sens et de restituer la dimension spirituelle de la vie que le productivisme et le consumérisme ont détruite. L’art et la poésie devraient répondre aux aspirations supramatérielles dont toute société a besoin, à côté ou à la place de la religion dont les dérives intégristes sont toujours à craindre. De ce fait et pour cette raison, la décroissance s’est intéressée à la culture et a entrepris un débat sur l’esthétique, mais pas du tout dans l’objectif de la faire décroître, même dans l’accumulation muséale.
3En dépit de l’essai stimulant du propagandiste italien de la décroissance heureuse, Maurizio Pallante, il n’existe pas de doxa de la décroissance sur l’art et la beauté. Et cela, même si la dénonciation de l’auteur d’un certain snobisme à propos de l’art contemporain rejoint ma propre réaction lors de la visite du musée François Pinault à la dogana de Venise ou du Castello de Rivoli à Turin, ou encore du Guggenheim de Bilbao, du Moma de Rome, etc. tous lieux où, à mon avis, le contenant l’emporte sur le contenu…
4L’opinion et/ou les analyses de quelques précurseurs de la décroissance, comme William Morris ou Cornelius Castoriadis, en passant par Henry David Thoreau et Jean Baudrillard, sont intéressantes et permettent de proposer l’ébauche d’une esthétique de la décroissance, c’est-à-dire d’une esthétique libre de tout utilitarisme.
5On reprendrait volontiers la fameuse phrase que Dostoïevski, dans son roman L’idiot, met dans la bouche du prince Myskin : « la beauté sauvera le monde ». Il y a dans cette formule à la fois de la nostalgie et de l’espoir : nostalgie d’un monde perdu et espoir qu’on pourra malgré tout s’en sortir. Quand l’homme aux écus (le capitaliste, le bourgeois, par exemple François Pinault) entend dire que la beauté sauvera le monde, il se porte immédiatement acquéreur. Il pense ainsi sauver le monde de la destruction qu’il a lui-même provoquée ou du moins en donner l’illusion. Toutefois, comme la beauté vénale n’est plus la beauté, le simulacre de la beauté ne se maintient et ne se soutient que par ce que le sociologue Jean Baudrillard a dénoncé comme Le complot de l’art. Et par conséquent, le monde risque de n’être pas sauvé. Tout ce que touche l’homme aux écus, en effet, se trouve souillé. Achèterait-il la Joconde, que ce ne serait plus qu’une copie un peu kitsch de ses innombrables reproductions, dépouillée de la capacité d’émouvoir comme l’œuvre sortie des mains de Léonard de Vinci vue par François Ier.
6Alors, la beauté sauvera-t-elle le monde ? Peut-être, si nous réussissons à sauver la beauté, et cela constitue le grand défi contemporain. Ce défi fait partie justement du pari de la décroissance. La décroissance s’est d’ailleurs aussi intéressée à certains aspects plus concrets de l’art comme l’architecture et l’urbanisme dans le souci de penser la ville décroissante. Toutefois, il n’est pas venu à l’esprit des objecteurs de croissance de penser ni à la décroissance des musées, ni au musée décroissant.
Abandonner la collecte pour faire face au problème du stockage et de la conservation ? (image d'illustration).
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7Et pourtant, le hasard (mais est-ce vraiment un hasard ?) a voulu qu’au moment où la crise écologique faisait naître le projet de la décroissance, mettant en question la démesure d’une société basée sur une production, une consommation et une pollution infinies, de nombreux muséologues s’interrogeaient sur l’accumulation des réserves et l’impossibilité de gérer des collections illimitées. Deux sociologues britanniques, Jennie Morgan et Sharon Macdonald, ayant mené une enquête dans le monde des musées des arts et traditions populaires, signalent cette convocation de la décroissance :
8« Nos recherches montrent que des idées similaires à celles de la littérature sur la décroissance circulent déjà dans les musées. Bien qu'elles ne fassent généralement pas partie d'une construction philosophique étayée, ces idées sont considérées par les conservateurs comme offrant des ouvertures fécondes pour faire face à de grandes collections et développer des pratiques de collecte plus durables ».
9Les auteures retiennent en particulier la mise en cause d’une « accumulation infinie ou sans limite ». Le muséologue François Mairesse, signalent-elles, aborde la question du trop de choses en se demandant s’il faut « envisager des musées de décroissance ». Elles recensent de nombreux indices de cet intérêt. Le très médiatisé Verbier Art Summit 2017 s’est ainsi demandé si la décroissance pouvait être la réponse à la prolifération des bâtiments muséaux du XXIe siècle. L'attrait possible de la décroissance pour la collecte peut résider dans l'accent mis sur l'abandon du principe de l'accumulation sans fin, de la « collecte illimitée ». Les auteures développent alors les raisons pour lesquelles les musées et/ou les conservateurs pourraient être ouverts à l’idée d’accepter la perte planifiée d’une partie des collections.
10Le résultat de l’accumulation illimitée aboutit, en effet, à posséder de trop nombreux objets dans certains domaines et d’avoir un manque ou des « lacunes », comme certains les appellent, dans d’autres. En d'autres termes, l'argumentaire de la décroissance donnerait aux musées la permission de ne pas continuer à se développer indéfiniment, mais d'envisager d'arrêter ou d'inverser la croissance en se « libérant » des objets. La collecte sans aucune aliénation d'accompagnement conduit les musées à devenir « insoutenables » et à représenter un « fardeau de gestion pour les générations futures ».
11Face au problème du stockage et de la conservation, beaucoup auraient donc déjà complètement abandonné la collecte. Bref, il serait temps de s’ouvrir à l'aliénation du trop plein des collections. Cependant, selon Merriman, abondamment cité par nos auteures, cela ne devrait pas être considéré comme un abandon du devoir des institutions muséales, mais comme une ré-orientation déjà largement acceptée et destinée à ce que les musées remplissent leur mission publique de continuer à collectionner.
12L’aliénation pourrait, en effet, créer de nouvelles « opportunités pour la création de relations » (Merriman, 2008, 19) :
13« Il existe déjà des pratiques en cours qui pourraient être considérées comme compatibles avec l’idée de décroissance. Et il y a déjà des tentatives de la part de praticiens érudits des musées de se tourner vers l’histoire des musées et d’autres développements théoriques pour plaider en faveur d’une plus grande acceptation de l’impermanence, de la contingence et du relativisme, permettant ainsi potentiellement de faire décroître les collections ».
14Citons encore un peu longuement cet étonnant article :
15« Le caractère insoutenable de l'accumulation illimitée – qui, dans les musées, les conduit parfois à s’arrêter complètement de collectionner – est lui-même, comme dans la sphère économique au sens large, une motivation pour la recherche de modèles alternatifs. Les théories de la décroissance, qui ont été développées afin de remettre en question le postulat fondamental et indiscutable de la théorie capitaliste de l’économie – et son corollaire, l’idée d’une accumulation et d’une croissance continues – préparent à accepter d’autres modèles, comme nous avons cherché à le montrer. En s'inspirant de ces idées, nous pouvons également mettre en évidence que ce qui pourrait sembler être une question propre à un musée (l’aliénation des collections) peut être considéré comme faisant partie de développements culturels et économiques plus larges. La remise en cause par les musées de leurs pratiques d’accumulation sans fin peut être considérée comme faisant partie d’une interrogation culturelle plus large sur l’idée d’une croissance inévitablement positive, du moins lorsqu'elle est comprise comme une acquisition purement quantitative. Comme la collection muséale moderne est intimement liée au développement des relations avec les objets du monde capitaliste, comme le note brièvement Merriman (2008), il est logique d'explorer les idées économiques émergentes pour essayer de saisir certains des changements qui sont actuellement en cours dans les musées – et qui pourraient devenir des alternatives d’avenir ».
16Et encore :
17« Néanmoins, certaines idées de décroissance sont compatibles avec les ambitions des conservateurs de continuer à collectionner – mais de le faire sans présupposer l'expansion indéfinie des collections. Les approches de décroissance impliquent des pertes planifiées afin de permettre une nouvelle collecte dans des limites durables » 1.
18Les huit R synthétisant la conception d’une décroissance soutenable sont alors repris et examinés avec le plus grand sérieux, en s’interrogeant sur la transposition possible dans la pratique muséale 2. Ainsi pour Redistribuer, il s’agirait de transférer certains objets à d’autres collections à créer le cas échéant. Pour Réutiliser, cela pourrait concerner les objets techniques artisanaux, par exemple, qui retrouveraient une deuxième vie. Ainsi, les outils éliminés de certaines collections ont été offerts à des organismes de bienfaisance internationaux et à des universités pour qu’elles les utilisent pour l'éducation des étudiants. Pour Recycler, il pourrait s’agir de transformer certains objets en œuvre d’art. Relocaliser est interprété surtout comme un recours à la participation des publics locaux, en particulier pour les décisions d’aliénation. Il s’agit toujours dans ces propositions, d’adapter la philosophie de la décroissance de « faire mieux avec moins ».
19Tout cela ne peut manquer d’interpeller les théoriciens de la décroissance. Ainsi, pour les auteures, les musées obéiraient traditionnellement, d’une certaine façon, à l’idéologie de la croissance économique capitaliste, chose qui leur avait jusqu’ici largement échappée. Pour les objecteurs de croissance, en effet, la culture devant retrouver une place que l’économie a bafouée, les collections des musées n’étaient pas destinées, en principe, à décroître, mais au contraire à s’enrichir, voire à se multiplier. Aussi ce fut une surprise totale de découvrir que des muséologues, de plus britanniques, se soient emparés de certaines thèses de la décroissance et les aient appliquées au problème de l’illimitation des collections qui faisait déjà débat dans le milieu.
20Les conservateurs de musées confrontés à une « prolifération des collections matérielles » se plaignent de façon récurrente du manque d’espace de stockage de réserves surabondantes, comprenant souvent des pièces en plusieurs exemplaires ainsi que du coût d’entretien de ces poids morts et de la paralysie qui en résulte pour continuer à enrichir qualitativement les collections. Cette réflexion des muséologues britanniques sur la remise en question de l’inaliénabilité des collections n’est certes pas propre à nos voisins d’outre Manche, comme en témoigne par exemple le rapport de Maurice Levy et Jean-Pierre Jouyet de novembre 2006 au gouvernement français sur « L’économie de l’immatériel, la croissance de demain », visant à autoriser les musées à louer ou même vendre certaines œuvres pour pouvoir continuer à assurer leur mission d’acquérir de nouvelles œuvres.
21Toutefois, à notre connaissance, le lien avec la théorie de la décroissance est peu abordé dans les réflexions des muséologues français. Bien sûr, pour les muséologues, la remise en cause du principe de l’inaliénabilité des collections n’est pas sans risque, et l’on comprend leur réticence à ouvrir la boîte de Pandore d’un abandon de cette barrière. Si, d’un côté, l’accumulation illimitée obéit à une discutable pulsion capitaliste, l’aliénation des collections peut à son tour obéir à une logique de gestion mercantile, voire ouvrir la porte à la corruption. On peut imaginer que des conservateurs indélicats bradent certaines pièces importantes sur les marchés pour se procurer des ressources, sacrifient des objets importants pour en acquérir d’autres plus discutables, en obéissant à des effets de mode. Imaginons, par exemple, le scandale du Musée du Louvre vendant la Vénus de Milo pour acquérir le plug anal géant de Paul McCarthy… Dans le cadre actuel d’une société capitaliste de marché, le danger d’une dérive de la possibilité d’aliénation des collections muséales n’est pas négligeable.
22Même dans une société en transition vers l’abondance frugale, on ne peut exclure des choix malheureux. Cela fait partie de la vie et de plus il n’y a pas de critère absolu, ni de décision sans risque d’erreur.
Des œuvres en mouvement permanent ? (image d'illustration - Réserves du musée des Beaux-arts de Dijon, 2018).
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23Les réflexions décroissantes inattendues des muséologues obligent de leur côté les objecteurs de croissance à prendre conscience que la colonisation de l’imaginaire touche l’univers culturel beaucoup plus profondément qu’ils ne le pensaient. Il ne s’agit pas seulement, en effet, d’une économicisation de la culture au sens étroit (marchandisation de l’art, privatisation des institutions culturelles, corruption de l’esthétique par le marché), mais d’une transformation en profondeur par l’idéologie sous-jacente de la modernité : primat de l’avoir sur l’être, phantasme de l’éternité et de l’immuabilité des valeurs. Nos auteures britanniques notent fort justement :
24« La conception intangible de collections conçues comme statiques et durables n'est apparue que dans le musée moderne occidental du XIXe siècle. Les collections pré-modernes, en revanche, étaient plus éphémères. Il était courant que les collections voyagent, soient dispersées, éclatées ou même dissoutes. Une “obsession moderne de la permanence” s'est développée parallèlement à un changement social généralisé ».
25Il convient donc de relativiser nos conceptions de la culture et des musées. L’épanouissement culturel auquel les objecteurs de croissance donnent mission de réenchanter le monde implique une transformation radicale de la culture qui reste largement à inventer. Chaque société entretient un rapport particulier avec son passé. Il est même à certains égards beaucoup plus fort dans les sociétés traditionnelles qui valorisent la transmission plutôt que l’innovation. Toutefois, cette transmission ne passe pas nécessairement par la conservation de témoins matériels et surtout sur le mode muséal.
26Si en Occident, on peut noter une certaine constance dans l’intérêt porté aux œuvres que nous appelons d’Art, depuis au moins l’engouement de l’empereur Hadrien jusqu’à nos jours, en passant par le collectionnisme de la Renaissance, il n’en va pas de même dans beaucoup d’autres cultures et civilisations, ne serait-ce que parce que, pour des raisons climatiques, la conservation des œuvres du passé en matériaux périssables est difficile. Il en est ainsi en particulier de l’Afrique dont le patrimoine esthétique incarné dans des masques et des statues de bois ou d’ivoire ne doit sa survivance pour l’essentiel qu’au pillage colonial dont il a fait l’objet. Un ministre de la Culture du Bénin déclarait naguère que la conservation/restauration des palais royaux en adobe d’Abomey ou de Porto Novo, ne l’intéressait pas.
27Si les français voulaient le faire avec leur argent, il n’y voyait pas d’inconvénient, mais il préférait consacrer les maigres crédits dont il disposait pour la musique et la danse qui correspondaient mieux à la conception africaine de la culture. Cela pose la question de l’arbitrage entre la culture vivante et la culture morte. Il apparaît raisonnable comme le suggèrent nos auteures, d’accepter la détérioration due au temps et de renoncer au « présent éternel » en raisonnant sur la durée de vie des objets.
28Quelle place pour les musées et pour quels musées dans une société décroissante ? Une société post-croissance serait sans doute portée à tempérer l’obsession accumulatrice et conservatrice paradoxale de nos sociétés. Cette pulsion, en effet, est à la fois conforme en un certain sens à l’ethos capitaliste, mais dans une sphère que la logique marchande s’efforce de détruire, et stimulée en réaction contre le présentisme de la société de marché qui s’efforce d’abolir tout rapport au passé.