La Fête de la science a été créée en 1991 par Hubert Curien alors ministre de la Recherche. Cette nouvelle fête institutionnelle suivait l’exemple de la Fête de la musique créée par Jack Lang (alors ministre de la Culture) en 1982. C’est Maurice Fleuret directeur de la musique au ministère de la Culture qui en a eu l’idée. Pour Fleuret, il s’agissait « de mettre en œuvre de façon spectaculaire ses réflexions sur la pratique musicale et son évolution en posant les fondements d’une nouvelle conception ».
Voici comment il résumait son projet : « La musique sera partout et le concert nulle part ». On sait aussi que son projet était une « révolution » dans le domaine de la musique, qui tend à faire se rencontrer toutes les musiques – sans hiérarchie de genre ni d’origine – dans une commune recherche de ce qu’il appelle « une libération sonore, une ivresse, un vertige qui sont plus authentiques, plus intimes, plus éloquents que l’art ».
Le site du ministère de la Culture précise : « La préparation se déroule dans la précipitation. On prévient les principaux acteurs de la vie sociale, politique et musicale en France. Quelques affiches sont imprimées et placardées. On ne sait absolument pas, au ministère de la Culture, si cet appel sera entendu. Le résultat dépasse toutes les espérances. Des milliers d’initiatives ont lieu dans toute la France. Les musiciens s’installent partout dans les rues, les squares, les kiosques, les cours, les jardins, les gares, les places, etc., et des milliers de personnes déambulent dans la rue jusque tard dans la nuit, dans une atmosphère bon enfant ». Tous ceux, acteurs ou spectateurs de ces premières Fêtes de la musique en parlent aujourd’hui avec envie et regrets1.
Certes la Fête de la musique a beaucoup changé et l’élan des premières années est bien retombé. Mais les responsables politiques avaient bel et bien inventé avec cette fête une nouvelle forme d’action publique très singulière et originale. Mais pourquoi une fête ?
Nous appelons fête de multiples manifestations publiques (fête de la vigne ou de l’olivier) et privées (fête de mariage), religieuses (fête de l’Aïd) et profanes (fête de la bière). Qu’ont en commun ces différents rassemblements ? Tentons d’en dégager les lignes de faîte, les propriétés formelles qui les traversent toutes à des degrés divers, dans le temps comme dans l’espace. On peut en proposer cinq.
Les fêtes sont d’abord des concentrations humaines en un lieu et un temps donnés. Un cadre spatio-temporel déclaré comme : « ceci est une fête ». Un certain nombre de règles sociales du monde de tous les jours sont provisoirement suspendues, tandis que nombre de règles spécifiques, formelles et informelles, entrent en vigueur.
© A. Saraiva Carniato/Pexels
Apparaît ainsi une propriété très particulière des fêtes : la réversibilité d’un grand nombre des comportements qui s’y déploient. En termes simples, « ça ne compte pas ». Ce qui est sinon interdit dans la vie quotidienne ou en tout cas mal vu est toléré. Les comportements dans le cadre de la fête n’auront pas de conséquences dans le monde extérieur. On peut les mettre de côté, les faire oublier à la sortie. Les fêtes sont bien de l’ordre de l’extra-ordinaire, de l’u-topie et de l’u-chronie. Ce qui ne signifie pas que tout comportement est permis, comme l’ont découvert les agresseurs du carnaval de Cologne en 2016. Mais le tutoiement lors d’une fête au bureau ne donnera pas lieu à des sanctions s’il est repris par mégarde après la fête. Un léger « recadrage » suffira.
C’est ainsi que des hommes, des femmes, des enfants, des jeunes, des vieux (selon les attentes, les invitations, les règles internes de la fête) se retrouvent ou se découvrent, se tiennent debout ou assis, en groupes souvent plus compacts que dans l’espace ordinaire. Les corps peuvent bouger, se toucher par moments ; des paroles peuvent être échangées ou lancées, souvent avec plus de force et de vitesse que dans la vie quotidienne.
Une troisième ligne de faîte des fêtes est l’effervescence, qui ne va pas nécessairement jusqu’au dérèglement de tous les sens. Des moments de basse intensité peuvent succéder à des moments de haute intensité. Certaines fêtes étalées sur plusieurs jours ou semaines peuvent ainsi onduler afin de préserver la santé physique et psychique de leurs participants (carnavals, férias espagnoles, fêtes des morts).
Une quatrième propriété est moins observable aujourd’hui : il s’agit de l’inversion des rôles. Un exemple souvent cité est celui des fêtes du Moyen Âge au cours desquelles les maîtres prenaient la place des serviteurs, les clercs revêtaient un âne des habits sacerdotaux et le faisaient entrer dans l’église, etc. Le carnaval est une des rares survivances de cette tradition. Un exemple contemporain serait celui du Rosenmontag à Eupen (Belgique), la journée du carnaval au cours de laquelle les femmes coupent avec des ciseaux toutes les cravates à leur portée. Mais ce sont là des phénomènes de plus en plus rares, qui ne correspondent plus à la réalité des fêtes d’aujourd’hui.
Une évolution récente des fêtes, qui peut être considérée comme leur cinquième dimension, est leur spectacularisation, ou plutôt leur « spectatorisation », c’est-à-dire leur division entre un public qui observe et ne bouge plus guère (il peut même être assis dans de confortables fauteuils), et un tout petit groupe d’animateurs, souvent professionnels, qui parlent, chantent, dansent sur une scène physiquement distincte et très équipée techniquement. Les fêtes deviennent ainsi des concerts, des spectacles de danse et de théâtre, des feux d’artifices. Même les carnavals n’échappent pas à cette transformation : des spectateurs rangés le long des trottoirs regardent passer des scènes mobiles appelées chars.
En contrepoint, on voit apparaître aujourd’hui une volonté de casser ces fêtes trop codifiées et trop sécurisées : des rave parties, organisées en quelques jours ou quelques heures grâce aux réseaux sociaux, fleurissent partout, à la ville comme au champ. Ce qui conduit à un brouillage des frontières : il n’est plus une manifestation politique qui n’ait aujourd’hui une dimension festive, ludique, sinon carnavalesque. Sans doute, la stratégie de captation de l’attention médiatique, parfois gérée par des conseillers professionnels, est-elle devenue une dimension importante de ces nouvelles formes de protestation. Mais il ne faut pas exclure une volonté beaucoup plus spontanée de « faire la fête », sans trop de préparation ni de contrainte.
Ainsi pourrait-on opposer les fêtes « officielles » qui se formalisent de plus en plus, au point de ressembler à des rituels séculiers, aux fêtes qui se dérégularisent délibérément, au point de donner l’impression de retourner aux origines un peu mythiques de la célébration païenne ou religieuse autour d’un feu et d’un tambour.
Et si la Fête de la science osait ainsi remonter aux origines ? Ou du moins osait faire glisser le curseur de la manifestation réglée au cordeau Excel à la célébration un rien foutraque du plaisir de chercher ensemble ? Il n’y aurait plus de Fête de la science unique venue de Paris, mais des Fêtes locales de la Paillasse, des Fêtes du Tableau Noir, des Fêtes du Travail de Terrain. La Science telle que les chercheurs aimeraient la vivre plus souvent : tendre, primesautière – amoureuse.
Bakhtine M. L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge. Paris : Gallimard, 1970.
Lallement E. (dir.). Éclats de fête, Socio-Anthropologie, no 38, 2018.
Mesnil M. Trois essais sur la fête. Du folklore à l’ethno-sémiotique. Bruxelles : Éditions de l’ULB, 1974.
Piette A. Les Jeux de la fête. Paris : Publications de la Sorbonne, 1988.
Schechner R. Performance. Expérimentation et théorie du théâtre aux USA. Paris : Éditions Théâtrales, [1985] 2008.


![« C’est ainsi que des hommes, des femmes, des enfants, des jeunes, des vieux [...] se tiennent debout ou assis, en groupes souvent plus compacts que dans l’espace ordinaire » (illustration, fête à João Pessoa, Brésil, 2019).](docannexe/image/4570/img-2-small480.jpg)



