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211 | 2025
mars 2025

Engagement et militance : la ligne de crête

Notes de la rédaction

Dans le tumulte du monde, cultiver la pensée et le dialogue

« La science est sur la brèche. Elle hésite, elle titube. Elle implore d’être pensée et non plus seulement utilisée. »

Aurélien Barrau dans L’Hypothèse K : La science face à la catastrophe écologique (2023).

Quarante ans déjà !

L’heure des anniversaires est celle du souvenir et de l’espérance, où le regard se porte à la fois vers l’ombre du passé et l’aube de l’avenir. On se retourne, on songe, on mesure le chemin parcouru. L’Ocim fête son anniversaire, et avec lui c’est toute la nouvelle muséologie qui se rappelle à nous, ce mouvement né d’un besoin simple et puissant : faire sortir les musées de leur silence, les ouvrir aux humains, aux villes, aux vies pour en faire des maisons ouvertes, bruissantes d’histoires et de voix.

Pour cet anniversaire, La lettre de l’Ocim vous parvient sous un nouveau jour. Il nous a semblé nécessaire de prendre un peu de recul, de hauteur de vue. Désormais, chaque numéro suivra un fil, une réflexion, un thème qui permettra d’explorer en profondeur les questions qui traversent nos métiers. Quant aux autres articles, ils continueront leur course, accessibles en ligne.

Il nous fallait un sujet à la hauteur du chemin parcouru, un regard sur notre place et notre rôle. En choisissant Engagement et militance : la ligne de crête, nous ne pensions pas nous retrouver à ce point au cœur de l’actualité. Et pourtant, voici que la culture encaisse les coupes, que l’on rabote, que l’on restreint, que l’on exige toujours plus avec toujours moins. Jamais on n’a autant parlé d’engagement. Peut-être parce qu’il devient, chaque jour, plus nécessaire.

Depuis quelques années, les crises se succèdent, brutales et voraces. D’abord la pandémie de Covid-19, tapie dans l’ombre, qui a figé les foules et vidé les rues. Puis l’énergie, cette force invisible, soudain devenue trop rare, trop chère. Suivies par l’inflation, insidieuse, qui ronge le quotidien et appauvrit, et pour finir une année 2024 plombée par une crise de régime sans précédent sous la Ve République. Comme l’écrit Jean-Luc Nancy dans La peau fragile du monde (2020) : « Si nous sommes aujourd’hui inquiets, égarés et perturbés comme nous le sommes, c’est parce que nous étions habitués à ce que l’ici-maintenant se perpétue en évacuant tout ailleurs. Notre futur était là, déjà fait, tout de maîtrise et de prospérité. Et voici que tout fout le camp, le climat, les espèces, la finance, l’énergie, la confiance et même la possibilité de calculer dont nous étions si assurés et qui semble devoir s’excéder elle-même. »

Dans ce tumulte, la culture et, avec elle, la culture scientifique vacillent. Leur place s’efface lentement, sans douleur apparente, comme la flamme d’une bougie qui s’éteint faute d’oxygène. Pourtant, leur disparition progressive n’est pas anodine. Sans elles, que risquons-nous ? Une pensée figée, modelée par des récits uniformes, des esprits qui se ferment, refusant le doute et la nuance, rejetant l’altérité comme on craint l’inconnu. La culture n’est pas un simple agrément, c’est un bien commun. Elle élève, elle unit. Elle est ce fil ténu qui lie l’individu au monde et l’empêche de s’y perdre, qui empêche les sociétés de se morceler en tribus méfiantes.

La vulgarisation scientifique n’est pas un luxe, elle est une nécessité. Elle n’est pas un simple exercice de transmission, mais un véritable pont entre savoirs et société, une boussole dans le flot d’informations contradictoires. Elle permet à chacun de s’approprier ces avancées, d’en saisir les implications et d’exercer son esprit critique. Sans ce dialogue entre sciences et société, dans l’ombre, prospèrent les fausses nouvelles, les rumeurs absurdes, les chimères séduisantes. On rejette ce qui dérange, on craint ce qui questionne.

Les échanges entre les sciences et la société ne se contentent pas d’expliquer, ils ouvrent les esprits, apprivoisent l’inconnu, éclairent les choix collectifs, nourrissent le débat démocratique et renforcent le lien social.

L’instabilité domine, les secousses économiques, climatiques, politiques frappent le monde et ébranlent les sociétés. On s’inquiète, on se recroqueville, on regarde l’autre avec méfiance. Et l’anxiété ronge, la colère monte. Le numérique profile, classe, assigne à chacun une place déterminée. On croit choisir, mais on est guidé vers ce que l’on aime déjà, enfermé dans une bulle de goûts, de pensées, de certitudes.

Comment rassembler sans ressembler ? Comment créer des lieux, des instants où l’on dialogue encore, où l’on apprend à s’écouter, à se comprendre sans s’effacer ? La réponse, peut-être, est dans cet équilibre fragile : cultiver la singularité sans la replier sur elle-même, encourager la liberté sans qu’elle devienne solitude.

Le rôle des acteurs de la culture est immense. Il leur revient de montrer que toute rencontre est une traduction, que rien n’est jamais tout à fait identique ni totalement étranger. Avec tact et intransigeance,
il faut user avec détermination de l’interdisciplinarité, qui embrasse à la fois la mémoire des siècles, le patrimoine de toutes les cultures et les grandes interrogations de l’avenir. C’est montrer que, loin d’être isolés les uns des autres, tous ces éléments se répondent
et s’interpénètrent.

Et l’on se demande, avec un brin de curiosité anxieuse, ce que seront les quarante prochaines années. On s’interroge, avec cette inquiétude sourde qui précède les grandes tempêtes.

Dans ce tumulte, une seule digue tient encore : la pensée. Elle seule empêche l’oubli, elle seule combat l’indifférence. La culture, comme l’éducation, est l’âme de la démocratie, la flamme qui garde vivante la promesse d’une société juste et éclairée. 

Isabel Nottaris, directrice de l’Ocim

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