Rendre visible un patrimoine complexe
Résumé
Depuis quelques décennies, la Ville de Nantes aborde son histoire de manière frontale, sans timidité, en particulier pour témoigner de l’histoire de la traite négrière, notamment avec le Mémorial de l’abolition de l’esclavage qui a vu le jour en 2012. Cette conscience collective du passé a nourri la refondation de grands projets muséaux appelant à la décolonisation et la curiosité, à être présent au monde d’aujourd’hui et inventer positivement demain.
Propos recueillis par David Fernandes
Entrées d’index
Mots-clés :
Patrimoine, Nantes, mémorial, abolition esclavage, dynamisme culturel, politique muséaleTexte intégral
Mémorial de l’abolition de l’esclavage, Nantes. Esplanade en bord de Loire, entre le pont Anne de Bretagne et la passerelle Victor Schœlcher.
© Franck Thomps / LVAN
La relation de Nantes à son patrimoine, notamment son passé lié à la traite négrière et au commerce colonial, a profondément marqué l’espace public et les lieux culturels de la Métropole. Comment les musées de la ville ont-ils contribué à mettre en lumière cette histoire, parfois difficile, et quels ont été les moments clés de cet engagement ?
Je crois qu’il est important de situer les musées dans un parcours plus global d’évolution des politiques culturelles et patrimoniales à Nantes. Celles-ci se sont inscrites en intimité avec la trajectoire de la ville. D’abord tout au long du XXe siècle dans son identité portuaire, d’ouverture sur le monde et de ville de sciences et de techniques. Mais plus particulièrement dans les années 1980 et 1990, il y a eu un mouvement. Une crise d’abord, avec la fermeture des chantiers navals et la disparition de certains sites industriels du centre-ville, générant de grandes zones de friches. Avec l’élection du maire Jean-Marc Ayrault, la politique culturelle trouve un nouveau souffle : de grandes initiatives populaires avec le festival des Allumées ou autour de la compagnie Royal de Luxe, une émulation artistique, en particulier sur le champ musical, des festivals à vocation internationale… Tout cela offrit à la ville de se réinventer par-delà les classes sociales et les générations.
Deux des 2 000 plaques de verre réparties tout le long de l’esplanade du Mémorial de l’abolition de l’esclavage. 1 710 noms rappellent les expéditions négrières parties de Nantes et 290 autres donnent les noms de comptoirs négriers.
CC-BY-ND 2.0 Dominique Linel
Mais pour aspirer à devenir une métropole et savoir où elle allait, la ville devait aussi savoir d’où elle venait. À partir d’une grande exposition organisée en 1993, Les anneaux de la Mémoire, au château des ducs de Bretagne, s’est révélé un passé occulté : la brisure que représentait la place de Nantes, premier port dans le commerce triangulaire et l’histoire de l’esclavage. Dès lors, c’est un réel devoir de mémoire, une responsabilité universelle à assumer cette histoire, qui s’est imposé et qui s’est constitué en actions aussi bien sur le plan politique que sur celui de la société civile. Cela a naturellement animé la politique du patrimoine de manière globale en aboutissant au Mémorial de l’abolition de l’esclavage, monument politique et artistique inséré comme un sanctuaire sur les quais. Cela a aussi fondé progressivement le projet du musée d’histoire de Nantes dans le château des ducs de Bretagne.
Parcours méditatif du Mémorial de l’abolition de l’esclavage, présentant une sélection de textes qui portent le message même du Mémorial : « Des voix, partout et en tous temps, se sont élevées et s’élèvent encore contre l’esclavage. »
© Franck Thomps / LVAN
Autant sur cette question du passé esclavagiste que plus globalement sur une vision de la ville sur elle-même et de son identité ouvrière, de son interculturalité, la politique muséale et patrimoniale a assumé le chemin de l’histoire-monde en rupture avec le roman national ou le discours européo-centré. Cela implique de questionner les schémas établis, d’assumer les parts de domination, de colonisation qui traversent l’espace public comme les musées : le muséum ne peut parler de l’histoire et de la fragilité du vivant sans questionner la responsabilité de chacun de nous ; le musée d’arts a renouvelé toute sa muséographie en s’émancipant de la chronologie classique de l’histoire de l’art pour questionner la relation de l’art à la société et la révélation de l’un à l’autre. Cette approche relevant de l’histoire connectée autant que des droits culturels se joue dans les musées avec l’action culturelle, les textes des cartels ou les thématiques des expositions temporaires mais aussi dans les politiques publiques par les dénominations de rue, la diversité des mémoires prises en compte, la reconnaissance du matrimoine, l’appel à la contribution citoyenne à l’écriture de l’histoire (telle que l’encyclopédie virtuelle dynamique Nantes Patrimonia).
Globalement, cela invite les musées à rejoindre aussi un mouvement qui les place en connexion et en démonstration de l’état d’esprit du territoire et de son projet mais aussi en coopération étroite avec la vie culturelle et artistique.
Mémorial de l’abolition de l’esclavage, Nantes. Esplanade en bord de Loire, entre le pont Anne de Bretagne et la passerelle Victor Schœlcher.
© Franck Thomps / LVAN
Nantes Métropole s’est engagée dans une politique muséale qui semble assumer une prise de position forte vis-à-vis de son histoire et de ses responsabilités. Quels choix stratégiques et convictions fondamentales ont orienté cette politique publique ? Comment ce positionnement participe-t-il à un engagement plus large des musées dans la société ?
Comme je le disais, le positionnement muséal a accompagné un mouvement plus global tant vis-à-vis de l’histoire que vis-à-vis de la dynamique culturelle et artistique du territoire. Il est certain que les grandes transformations dans les musées nécessitaient un temps long ce que la stabilité politique de la Ville a permis car le musée d’histoire et le musée d’arts ont nécessité des programmations de travaux et de financement sur au moins deux mandats. Le transfert des établissements muséaux de la responsabilité de la Ville à la Métropole grâce aux dispositions de la loi NOTRe a aussi constitué une réelle opportunité pour qu’ils trouvent les moyens d’une réelle ambition.
Cette ambition va en effet au-delà de la seule responsabilité historique. Elle est d’abord relativement simple : le service public de la culture est incontournable pour « faire Cité », plus globalement pour « faire République ». Cette conviction, qui n’a jamais été aussi remise en cause que ces derniers mois, en particulier dans notre région, signifie que par la place que l’on donne à la connaissance et aux arts, par les stratégies de transmission à ceux qui en sont les plus éloignés, une société d’esprit critique et de capacitation se construit. C’est l’héritage des Lumières aux grandes trajectoires de l’histoire républicaine qui fait que les institutions culturelles, et en particulier les musées, ne sont pas tant à considérer comme des lieux de conservation que de transmission et d’interpellation, de confrontation au monde d’aujourd’hui, à ce dont il procède, pour mieux contribuer à celui de demain. Ainsi, spécifiquement, les musées sont des lieux qui, sous l’apparence de l’immuable, peuvent au contraire remettre en cause un ordre établi.
Il s’agit de contribuer
à la confiance qui
doit être accordée
à la création, d’inviter autant que possible
les artistes à contribuer
au travail mené
sur l’histoire, sur
la science,
sur la société.
Il s’agit aussi de contribuer à la confiance et la liberté qui doit être accordée à la création, d’inviter autant que possible les artistes à contribuer au travail mené sur l’histoire, sur la science, sur la société… L’un des enjeux de ces dernières années était de mettre les musées en prise avec des artistes internationaux autant que ceux exerçant sur le territoire ; cela va aussi de soi en termes de réseaux : considérer les corps sociaux de la proximité tout en contribuant à des réseaux et des échanges internationaux. Cette interaction entre les échelles est essentielle pour que ces institutions soient pleinement actives de leur ouverture aux mondes d’ici et de là-bas.
Nous croyons que les musées peuvent être aussi bien des lieux de plaisir et de découverte – c’est essentiel – que de repositionnement, d’engagement et d’ouverture.
Avec deux grands projets en cours – le nouveau muséum d’histoire naturelle et la Cité des imaginaires autour du Musée Jules Verne – Nantes Métropole investit dans des espaces qui semblent vouloir allier mémoire, créativité et responsabilité. Quels défis ces projets doivent-ils relever pour répondre aux attentes d’un public en quête de transparence, d’engagement écologique et de justice sociale ? Quels messages au service des grands enjeux de la société souhaitez-vous porter à travers ces réalisations ?
Tout d’abord, il faut que je vous décrive l’esprit de ces deux grands projets qui constituent en effet des investissements très importants pour la collectivité (plus de 90 millions d’euros) et qui trouvent une complémentarité et une acuité dans le contexte qui est le nôtre.
L’entrée du futur muséum, côté rue Voltaire. Vieux de près de deux siècles, le bâtiment va connaître une nouvelle jeunesse.
© Moatti & Rivière
- 1 Une étude de 2018 menée par l’Ifop pour l’institut Jean Jaurès et l’observatoire Conspiracy Watch r (...)
Le muséum, après 150 ans d’existence, connaît un besoin de rénovation. Les élus ont souhaité saisir cette opportunité pour donner suite à la proposition de son directeur, Philippe Guillet, d’en faire un lieu entièrement tourné sur l’habitabilité de la terre, c’est-à-dire un projet engagé dans un monde frappé par l’effondrement de la biodiversité et par l’urgence climatique, un projet engagé dans une société où les vérités scientifiques sont de plus en plus remises en cause, où les idées fausses et les infox de tout genre gagnent du terrain 1. Le nouveau muséum disposera d’un programme muséographique ambitieux car il propose, sur une surface d’accueil doublée (2 000 m²), une histoire de la Terre depuis son origine jusqu’à l’Anthropocène avec des parti-pris et des ambitions affirmés quant à la transition socio-écologique. Cette notion du temps long qui s’oppose au temps court de la situation actuelle amènera le visiteur à dresser implicitement le constat d’une grande urgence dans la résolution de ces crises. La finalité des nouvelles présentations permanentes est donc d’amener le visiteur à bien comprendre les enjeux environnementaux et de le placer en citoyen actif et investi. Le lieu proposera une programmation intense de rencontres et de débats avec des scientifiques, des associations ou des ONG mais aussi des ateliers pour les plus jeunes, des projections de films et de documentaires pour continuer de vibrer devant la beauté du vivant.
Concomitamment, il a été décidé de mener un grand projet de réhabilitation des anciens Moulins de Loire, patrimoine industriel de la fin du XIXe siècle en bord de Loire pour y mener le projet de la Cité des Imaginaires qui accueillera un nouveau Musée Jules Verne. Il s’agit d’avoir pour socle cette œuvre littéraire extrêmement populaire qui invite autant à découvrir le monde, à s’instruire et à le décrypter, tout en interpellant sur le progrès, sur l’altérité, sur de nouveaux imaginaires. Elle constituera l’esprit d’un lieu culturel inédit et pluridisciplinaire, un lieu d’expériences vivant et populaire, une porte vers des mondes inconnus. Sa directrice Alexandra Müller signale souvent combien les imaginaires sont à la fois un refuge face au présent et un refus des déterminismes, la parade de ceux qui résistent par la réimagination. Le défi du lieu sera de proposer des projets où science-fiction, pop culture, art et science se rencontrent naturellement, conciliant le besoin de rêve, d’évasion et d’utopie avec une exploration lucide du monde actuel – ses normes et dogmes répressifs, ses ambitions, ses fractures sociales et ses périls environnementaux. Il s’agit de nourrir le « Et si… », de partir d’une œuvre littéraire et de son immense réception critique, pour inviter chacun, par tous les arts, par l’écriture et le dessin en particulier, par le jeu, à se réapproprier le pouvoir émancipateur du récit, de l’image et des sciences. Exorciser le fatalisme apocalyptique pour au contraire stimuler le rêve et la projection chez les jeunes en particulier, s’ouvrir à des possibles favorables à l’Humanité, redonner place à l’utopie, prendre le risque d’en finir avec le chant du cygne. Constitué d’expositions temporaires, d’une médiathèque-ludothèque, d’espaces de création et de diffusion, la Cité des Imaginaires alliera l’esprit d’un tiers-lieu à celui d’un musée.
Projet de la Cité des imaginaires – Musée Jules Verne, dont l’ouverture est annoncée pour 2028.
© Neutelings Riedjik Architects
Ces deux projets, soucieux de nourrir de nouveaux récits, sont à vocation universaliste avec une forte attention en direction des publics jeunes et familiaux ; des lieux résolument engagés pour proposer, par la découverte, l’émerveillement, des grilles de lecture des mutations en cours et ainsi ne plus se résoudre à la passivité ou la fatalité et mieux devenir acteur et présent au monde. Ils sont les démonstrateurs d’une ville qui se veut être une cité du lien et de la relation.
Dans un monde submergé par une surcharge informationnelle et l’accélération constante des dynamiques numériques, l’attention s’impose comme une ressource précieuse et fragile. Comment les musées nantais peuvent-ils s’inscrire dans cette « écologie de l’attention » ? Comment envisagez-vous le rôle des musées nantais dans cette dynamique durable et transformative ?
Il faudrait en effet considérer que les musées puissent être des lieux de déconnexion-reconnexion. Comme le propose Yves Citton dans Pour une écologie de l’attention (2014), l’enjeu n’est pas d’optimiser l’attention pour être encore plus performatif, il n’est pas non plus de retrouver nécessairement une concentration puisqu’il critique une crise de la sur-concentration (et non de l’attention en tant que telle) ; il s’agit de retrouver de la distraction, c’est-à-dire de la flexibilité, une capacité à être curieux. En ce sens, les musées pourraient être appelés des « laboratoires de curiosité » et même de sérendipité, c’est-à-dire des lieux hospitaliers pour produire de l’envie et de la capacité à sortir de ce qui est attendu.
Il faudrait considérer
que les musées
puissent être
des lieux de
déconnexion-
reconnexion, des « laboratoires
de curiosité ».
Et en cela, l’attention pourrait se rediriger vers des enjeux positifs et communs, que cela concerne l’autre ou l’avenir de la planète… Et inscrire l’expérience muséale dans une ville qui relie. Appeler chacun à prendre le temps de regarder différemment par la vision d’un artiste ou d’un scientifique, c’est aussi inviter à être acteur. C’est pour cela que je faisais le lien entre les musées et ce qui se joue artistiquement dans l’espace public avec de grandes manifestations comme Le Voyage à Nantes. Tout se tient dans l’invitation à contribuer à la cité.
En cela, il y aurait peut-être aussi un intérêt à considérer les musées un peu comme des jardins publics. Des lieux où l’on respire ensemble, où le droit à la respiration, énoncé pendant la pandémie de Covid-19 par Achille Mbembe, s’exerce et où la conscience de la respiration s’active.
C’est bien un service public en mouvement qu’il s’agir de promouvoir. Face à un illibéralisme morbide qui considère que le capitalisme n’est plus compatible avec la démocratie et l’initiative citoyenne – qui émerge en France ; notre actualité récente en Pays de la Loire en atteste –, il y a urgence à porter haut tout le potentiel des musées comme un patrimoine vivant qui nous invite à revisiter l’ordre du monde, un haut lieu de l’expérience individuelle et de la construction collective.
Notes
1 Une étude de 2018 menée par l’Ifop pour l’institut Jean Jaurès et l’observatoire Conspiracy Watch révèle que 79 % des Français adhèrent à au moins une des grandes théories du complot. Parmi celles-ci, l’étude montre que 9 % des français croient « possible que la Terre soit plate et non pas ronde comme on nous le dit depuis l’école ». En avril 2023, l’Ifop à nouveau publie une nouvelle étude soulignant que 35 % des Français déclarent croire aux théories du complot et près d’un Français sur dix (9 %) affirme même y croire fermement. Si ce chiffre a de quoi paraître élevé, il est inférieur à la tendance perçue aux États-Unis, où les théories du complot touchent plus de la moitié des Américains interrogés (55 %).
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| Légende | Mémorial de l’abolition de l’esclavage, Nantes. Esplanade en bord de Loire, entre le pont Anne de Bretagne et la passerelle Victor Schœlcher. |
| Crédits | © Franck Thomps / LVAN |
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| Légende | Deux des 2 000 plaques de verre réparties tout le long de l’esplanade du Mémorial de l’abolition de l’esclavage. 1 710 noms rappellent les expéditions négrières parties de Nantes et 290 autres donnent les noms de comptoirs négriers. |
| Crédits | CC-BY-ND 2.0 Dominique Linel |
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| Légende | Parcours méditatif du Mémorial de l’abolition de l’esclavage, présentant une sélection de textes qui portent le message même du Mémorial : « Des voix, partout et en tous temps, se sont élevées et s’élèvent encore contre l’esclavage. » |
| Crédits | © Franck Thomps / LVAN |
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| Légende | Mémorial de l’abolition de l’esclavage, Nantes. Esplanade en bord de Loire, entre le pont Anne de Bretagne et la passerelle Victor Schœlcher. |
| Crédits | © Franck Thomps / LVAN |
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| Légende | L’entrée du futur muséum, côté rue Voltaire. Vieux de près de deux siècles, le bâtiment va connaître une nouvelle jeunesse. |
| Crédits | © Moatti & Rivière |
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| Légende | Projet de la Cité des imaginaires – Musée Jules Verne, dont l’ouverture est annoncée pour 2028. |
| Crédits | © Neutelings Riedjik Architects |
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Pour citer cet article
Référence papier
Nicolas Cardou , « Rendre visible un patrimoine complexe », La Lettre de l’OCIM, 211 | 2025, 14-21.
Référence électronique
Nicolas Cardou , « Rendre visible un patrimoine complexe », La Lettre de l’OCIM [En ligne], 211 | 2025, mis en ligne le 01 mars 2026, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/ocim/8515 ; DOI : https://doi.org/10.4000/168xf
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