Navigation – Plan du site

AccueilNuméros211Points de vuePour des lendemains de décroissan...

Points de vue

Pour des lendemains de décroissance qui chantent

Former les futurs professionnels
Serge Chaumier
p. 96-99

Texte intégral

1Propos recueillis par Isabelle Fougère

Vous avez porté et défendu, en tant qu’universitaire, un certain nombre de valeurs et d’engagements. Ont-ils été jusqu’à la militance et, surtout, les avez-vous intégrés dans votre fonction de direction du master ? Les transmettez-vous ?

Serge Chaumier : Nous essayons, autant que faire se peut, de sensibiliser les jeunes professionnels et professionnelles à certaines thématiques. L’année dernière, nous avons par exemple ajouté un E pour « écoresponsable » à l’intitulé du master. Et cela n’a rien d’un effet de mode, c’est une question à laquelle nous nous intéressons depuis longtemps (avec un premier colloque en 2008 et un livre publié en 2011 avec Aude Porcedda). À l’époque, on n’abordait pas du tout ce sujet dans les musées. Précisons que pour nous, les questions liées à l’écologie ne concernent pas seulement l’environnement au sens strict, elles mobilisent aussi des questions d’ordre social, plus globalement des choix de société.

Cela me paraît très important de relier les problématiques environnementales aux problématiques sociales, économiques et plus largement politiques. Nous formons donc les personnes en essayant de les sensibiliser, mais nous ne sommes ni des dictateurs ni des magiciens. Les étudiants font leur choix. Ils construisent leur propre parcours et se forgent leurs propres idées. Nous sommes là pour essayer d’aiguillonner les esprits et faire en sorte qu’ils se posent des questions, qu’ils et elles s’intéressent à des choses auxquelles ils et elles ne s’intéressent pas spontanément.

L’engagement, c’est aussi cette idée que l’on ne doit pas rester dans la reproduction de ce qui a toujours existé. Si ce qui existe ne nous satisfait pas, on essaie de faire changer les choses.

Nous essayons de travailler pour ce faire à plusieurs niveaux. Avec, entre autres, des éléments prospectifs pour faire réfléchir les étudiants et les étudiantes sur les musées de demain, les professions, mais aussi plus largement la société à venir et le rôle de la culture pour celle-ci. Et dans ce cadre-là, nous essayons de développer la créativité, pour que les jeunes professionnels et professionnelles essayent d’inventer de nouvelles façons de fonctionner. Je dirais que l’engagement, c’est aussi cette idée que l’on ne doit pas rester dans la reproduction de ce qui a toujours existé. Si ce qui existe ne nous satisfait pas, on essaie de faire changer les choses.

Nous n’hésitons donc pas, pendant le master, à proposer aux étudiants et étudiantes de s’engager. Nous avons mis en place des projets de fin d’études pour lesquels nous les incitons très fortement à se mettre au service d’une association, d’une cause, et à faire un projet qui serve une structure, en montant par exemple une exposition dont cette dernière puisse se saisir. Cet encouragement à s’engager passe par ces types d’initiatives. Elles peuvent paraître anodines, mais on ne les mène pas forcément dans d’autres formations.

Quel discours portez-vous au sein du master sur la question de la ligne de crête entre engagement et militance ?

S. C. : Dans le fond, je préfère un discours engagé ou militant qui énonce explicitement son positionnement, que bien des discours qui se présentent comme neutres ou objectifs et qui ne reflètent au final que la pensée dominante, pétrie d’idéologies sous-jacentes, parfois inconscientes d’elles-mêmes d’ailleurs. On peut se mettre au service de causes différentes. Nous validons un certain nombre de points, de manières d’aborder ou de traiter des sujets, mais nous n’avons jamais eu de problèmes en validant leurs engagements au service de nombreux projets. Je pense par exemple à une étudiante qui a travaillé cette année sur les assistantes de vie, un métier dévalorisé socialement. Il y a eu bien d’autres expositions, par exemple sur la pollution sous-marine, les méga-bassines, la valorisation de métiers manuels, la consommation de textiles ou de meubles éco- responsables, sur la consommation de viande, sur les algues vertes ou encore sur le droit à mourir dans la dignité… Une cinquantaine de sujets ont été traités au travers de petits dispositifs que nous présentons sur notre site Internet formation-exposition-musee.fr

Est-ce que les étudiants s’étonnent de cette liberté d’aller jusqu’à une certaine forme de militance ? Comment les formez-vous sur ces questions ? En leur montrant des limites ?

S. C. : Au contraire ! Nous les incitons à s’engager davantage ! Je trouve qu’ils ne le font pas assez, je les pousse à oser. Souvent, je trouve qu’ils et elles choisissent des sujets trop « gentillets ». Ils et elles sont souvent terrifiés à l’idée de ne pas paraître « objectif », ou de paraître engagé ; c’est vraiment un fléau qu’on leur a mis dans la tête, de devoir rester « neutre ». On retrouve ensuite ce positionnement dans le milieu professionnel. Il y a peut-être aussi un effet d’âge : ils et elles sont prudents parce qu’ils et elles viennent pour se former, pour avoir un métier, pour s’insérer. Et puis, contrairement à ce que l’on entend ici ou là, les jeunes sont comme le reste de la population : quelques-uns sont très militants et une majorité ne l’est pas du tout. Ils et elles n’ont guère plus de conscience écologique que la moyenne. Mais certains et certaines, si on les pousse, découvrent des sujets, se passionnent et arrivent à se dépasser.

Que peut apporter aux futurs professionnels de la culture et aux musées cette capacité à s’engager que vous souhaitez encourager dans le master ?

S. C. : Il me semble que s’engager dans les métiers de la culture, c’est aussi s’engager pour une certaine vision de la société, pour le partage, la solidarité, la fraternité, l’échange, le dialogue, l’interculturalité… Cela pour favoriser l’émancipation des individus. Donc cela suppose forcément une vision politique, qui dépasse le fait de proposer des produits de loisirs ou de divertissement pour le souci de distinction de la classe moyenne. Transmettre une histoire, des savoirs ou des patrimoines n’est pas une fin en soi, cela a peu d’intérêt si ce n’est pas au service d’un devenir. C’est à cela que nous essayons de sensibiliser, travailler dans la culture n’est pas un métier comme un autre. Cela veut dire vivre des passions pour soi, mais aussi le désir de les faire naître chez les autres. Or, pour donner envie et créer du désir chez les autres, il faut en avoir soi-même, avoir envie de partager. Peut-on se contenter du monde dans lequel nous sommes ? Il s’agit par conséquent de savoir comment on peut le faire changer. Il nous faut réinsuffler du sens dans la mise en culture, pour favoriser l’émancipation des personnes, c’est-à-dire pour transformer leur vision d’eux-mêmes et des autres. Pour envisager de nouveaux horizons. L’engagement dans la culture, c’est d’abord cela.

Transmettre des savoirs ou des patrimoines n’est pas une fin en soi, cela a peu d’intérêt si ce n’est pas au service d’un devenir. Il nous faut réinsuffler du sens dans la mise en culture, pour favoriser l’émancipation des personnes, c’est-à-dire pour transformer leur vision d’eux-mêmes et des autres.

En termes d’engagement et de militance, comment la situation a-t-elle évolué pour les professionnels des musées, quels sont les nouveaux enjeux ?

S. C. : Actuellement, la question qui préoccupe particulièrement les jeunes en études, ce sont les problématiques féministes et les questions de genre. Un grand nombre de jeunes y sont sensibilisés. Ils et elles sont passionnés et peuvent être militants sur ces sujets. La sensibilité à l’environnement vient souvent en second. Au début des années 1990, les gens découvraient le marketing et n’avaient alors que les mots « cibles de clientèle », ou « produits culturels » à la bouche ; nous sortions des années Lang qui ont fait beaucoup de mal. Aujourd’hui, se juxtaposent des approches très commerciales et par ailleurs une volonté de revenir à des formats d’action culturelle. Toutefois, si l’on regarde plus en amont et ce qui se passait dans les années 1970, les gens avaient une conscience des enjeux, de l’action culturelle et du caractère politique de la culture que nous sommes loin d’avoir aujourd’hui. On a perdu le sens du pourquoi de la culture, nombre d’auteurs et d’autrices ont écrit sur cette question.

Aujourd’hui il s’agit de retrouver pourquoi développer la culture. Nos sociétés sont dans des crises profondes, sociales, environnementales, économiques et donc politiques. Si nous voulons trouver des issues il nous faut réinventer des récits, une vision d’un autre monde, et la culture prend alors une part essentielle pour forger de nouveaux imaginaires. Si on veut sortir d’une société matérialiste et consumériste, la culture peut proposer des formes d’épanouissement où l’immatériel devient prédominant. Bref, la culture pour remplacer le supermarché, voilà qui promet des lendemains de décroissance qui chantent…

Il nous faut réinventer des récits, une vision d’un autre monde, et la culture prend alors une part essentielle pour forger de nouveaux imaginaires. Si on veut sortir d’une société matérialiste et consumériste, la culture peut proposer des formes d’épanouissement où l’immatériel devient prédominant.

Transmettez-vous aux étudiants les règles que vous vous imposez en tant que directeur de master, ou bien leur transmettez-vous des règles différentes ?

S. C. : J’ai surtout l’impression d’avoir du mal à transmettre la conscience que j’ai de la gravité des situations présentes. Nous nous trouvons en effet dans des sujets tellement interconnectés et croisés, complexes, qu’on ne les aborde que de façon parcellaire. Il est difficile de transmettre une vision globale. Encore une fois, il s’agit de déclencher une prise de conscience des enjeux sociétaux, démocratiques des sociétés dans lesquelles nous vivons et de leur gravité, ceci au risque de paraître catastrophiste, tant le déni est généralisé.

Nous essayons de réfléchir aussi plus concrètement à un certain nombre de problématiques récurrentes dans les musées, auxquelles les professionnels se réfèrent très régulièrement. Il y a, par exemple, la question de l’objectivité : on entend bien souvent les professionnels des musées dire qu’il faut « être objectif ». Nous travaillons à comprendre ce que cela signifie du point de vue épistémologique et à comprendre comment l’objectivité peut juste vouloir dire relayer la pensée dominante, la doxa. Il est important de faire réfléchir les étudiants et étudiantes sur ce que c’est que d’affirmer des subjectivités, de les reconnaître, d’affirmer une position d’auteur. Comment partager avec le public cette idée qu’il n’y a pas « une vérité scientifique » mais que l’on est toujours dans des interprétations, des lectures croisées, des choses qui peuvent être construites d’une manière, déconstruites ou reconstruites autrement ? Il s’agit de sortir de cette vision scolaire d’une vérité scientifique établie par LA science, comme si c’était une religion, car ce n’est alors qu’une idéologie. Essayer de réfléchir à cela permet aussi de faire prendre du recul aux jeunes par rapport à ce qui ce qui leur a été transmis dans les représentations véhiculées par l’école et que les musées continuent de colporter très largement. Bien loin d’une logique de déconstruction qui dévoilerait, par exemple, qu’il y a à prendre et à laisser dans ce que proposent les sciences et les techniques. On attend encore avec impatience le musée de sciences qui fera une exposition critique sur les « bienfaits » des sciences et techniques… C’est la même chose du reste dans l’art contemporain, avec des visions très positives et grandiloquentes, qui parle de l’art contemporain au singulier. Ce qui se joue c’est de développer l’esprit critique, une forme de capacité à faire le tri. Nous sommes souvent iconoclastes, pour faire réagir et interroger, provoquer, afin de briser les automatismes de pensée. Beaucoup trop de professionnels et d’universitaires continuent à faire ce que leurs prédécesseurs ont fait, chacun répétant ce qu’il a appris, de façon scolaire.

Cette capacité à interroger, remettre en cause, est-ce l’indispensable à transmettre aux futures générations de professionnels de la culture que vous formez ?

S. C. : Oui, d’abord développer l’esprit critique, mais aussi la créativité. Développer le fait d’oser être imaginatif et d’oser sortir des sentiers battus. Nous faisons rencontrer en priorité aux étudiants et étudiantes des personnes originales ou atypiques. Cela leur permet de prendre un peu de distance avec l’orthodoxie. Nous travaillons à leur faire comprendre que la culture est d’abord une action politique au sens fort et noble du terme, pour l’émancipation des individus. Les connaissances techniques et les savoir-faire professionnels, ce sont des recettes de cuisine que l’on acquiert aisément, ce n’est pas là l’essentiel.

L’incitation à oser la militance fait partie de l’enseignement qui vise à faire émerger cette conscience ?

S. C. : Apprendre à ne pas se laisser manipuler ou à ne pas devenir simplement des agents de reproduction d’un système inégalitaire est important. Le milieu de la culture est tout de même assez amorphe et atone à ce sujet. On ne l’a pas beaucoup entendu, ni au moment des gilets jaunes pour manifester sa solidarité avec les moins favorisés, ni au moment de la pandémie de Covid-19 pour protester contre les discriminations qu’on mettait en place vis-à-vis des publics et pour protester contre les atteintes aux libertés. Tout le monde se trouve un peu dans une situation d’obéissance aux injonctions et de reproduction des habitudes. On essaie de bousculer nos jeunes professionnels et professionnelles pour qu’ils et elles soient un peu différents. Je pense à un projet sur les résistances contemporaines, par exemple, pour le Musée de la Résistance de Bruxelles. Les étudiantes se sont alors posé les questions : « Qu’est-ce que résister ? Qu’est-ce qu’être résistant aujourd’hui ? Comment cela peut-il s’exprimer ? »

Au fil des projets, nous voyons cheminer, mûrir et s’affirmer des personnalités au cours des deux années de master. C’est toujours un enrichissement mutuel, un plaisir que nous partageons avec la promotion et l’ensemble des intervenants de la formation. Hélas, même si nous enseignons dans la ville natale de Robespierre, nous ne formons pas que des révolutionnaires ! 

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Serge Chaumier, « Pour des lendemains de décroissance qui chantent »La Lettre de l’OCIM, 211 | 2025, 96-99.

Référence électronique

Serge Chaumier, « Pour des lendemains de décroissance qui chantent »La Lettre de l’OCIM [En ligne], 211 | 2025, mis en ligne le 01 mars 2026, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/ocim/8820 ; DOI : https://doi.org/10.4000/168xp

Haut de page

Auteur

Serge Chaumier

Co-dirige le master Expographie Muséographie écoresponsable (MEMe) de l’université d’Artois, qu’il a fondé en 2011. Il revient pour La lettre de l’Ocim sur la manière dont la question de l’engagement est abordée dans la formation. Celle-ci s’appuie à la fois sur la réalisation de projets réels à partir de commandes institutionnelles et sur l’intervention de professionnels et de professionnelles en exercice.

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search