Alors l’ouvrier, qui, aux yeux du riche-né, n’est pas aujourd’hui un homme, mais une machine, un instrument créé à son service, deviendra son collaborateur, son égal ; les préjugés de castes, les orgueilleuses distinctions de races auront fait place au grand principe de fraternité proclamé par le Christ, si longtemps, si vainement rêvé par les philosophes et si infructueusement pratiqué par les différentes écoles socialistes qui ont voulu essayer l’application de leurs doctrines, sans avoir compris la règle du droit général au sol et du droit particulier à ses produits, basée sur le droit de vivre et sur la faculté personnelle de vivre à sa guise. (Joseph Charlier, 1848, 44)
- 1 L’état de la connaissance sur Joseph Charlier sera prochainement enrichi de manière significative p (...)
- 2 Ces quatre œuvres sont Solution du problème social ou constitution humanitaire, basée sur la loi na (...)
- 3 Le BIEN est un réseau international de recherche et de promotion du revenu de base qui a vu le jour (...)
- 4 Erreygers et Cunliffe (2006) révèlent l’existence en 1848 d’une autre proposition de revenu de base (...)
1Joseph Charlier est né en 1816 à Bruxelles et mort dans la même ville 80 ans plus tard1. On ne sait que très peu de choses sur sa vie si ce n’est qu’il occupa des fonctions variées dans les domaines militaire, juridique et commercial ; qu’il connut d’importants déboires judiciaires (dont une retentissante condamnation pour faux-monnayage) ; et qu’il publia divers ouvrages, mêlant romans engagés, études juridiques, poésies, et au moins quatre œuvres de théorie sociale (Cunliffe et Erreygers, 2001 ; Erreygers et Cunliffe, 2018)2. A priori relativement peu connu en son temps, ce n’est véritablement qu’à partir des travaux de redécouverte menés par John Cunliffe et Guido Erreygers que sa figure et son œuvre ont commencé à trouver leur place dans la recherche scientifique. En 2001, les deux chercheurs publient le premier article sur le personnage dans la revue History of Political Economy sous le titre « The Enigmatic Legacy of Charles Fourier: Joseph Charlier and Basic Income ». Depuis lors, Joseph Charlier est essentiellement évoqué en tant qu’auteur de la première proposition de revenu de base connue satisfaisant la définition actuelle de l’objet officialisée par le Basic Income Earth Network (BIEN), à savoir un revenu monétaire versé à échéance régulière, à tous les membres de la communauté politique identifiée, sans exigence de contrepartie3. Dès 1797, Thomas Spence avait formulé une proposition proche à plusieurs égards de celle de Charlier, mais restreinte à l’échelle municipale. Charlier est donc bien le premier auteur connu d’un revenu de base d’échelle nationale4. En dehors des Basic Income Studies, la figure de Charlier demeure largement méconnue, comme en témoigne la maigreur de son article Wikipédia, traduit en seulement cinq langues.
2L’objet de cet article est de contribuer à une meilleure connaissance de ce grand penseur réformateur en mettant en lumière l’originalité de son projet à travers le prisme de l’opposition entre socialisme et libéralisme, opposition qui structure l’économie politique depuis, précisément, l’époque où Charlier écrit.
- 5 Charlier est d’ailleurs brièvement mentionné dans plusieurs ouvrages sur l’histoire du socialisme, (...)
3L’œuvre d’économie politique de Charlier se donne pour ambition de résoudre la question sociale et, ce faisant, dialogue étroitement avec les grands courants socialistes de son temps. À ce titre, il peut sans conteste être qualifié de socialiste5. Cependant, ses écrits révèlent une singularité idéologique tout à fait remarquable. Dans cet article, après avoir présenté les grandes lignes de son projet (Section 1), nous montrerons en effet en quoi celui-ci se distingue nettement des principaux projets socialistes de l’époque (Section 2), tout en entretenant une affinité inattendue avec plusieurs principes fondamentaux du libéralisme (Section 3). Il apparaîtra alors que son œuvre dessine ce que l’on pourrait qualifier de « troisième voie » avant la lettre : une tentative originale d’articuler justice sociale, liberté individuelle et efficacité économique. Nous examinerons enfin pourquoi sa proposition – qu’il pensait pourtant capable de rassembler par-delà les tendances idéologiques (Charlier, 1848, 63) – n’avait à l’évidence aucune chance de s’imposer (Section 4), avant de conclure par une synthèse des apports et des limites de son œuvre pour l’époque actuelle (Section 5).
4Le problème social qui émerge au milieu du XIXe siècle se distingue nettement de ceux des siècles précédents. Alors que les politiques sociales préindustrielles s’étaient principalement concentrées sur la pauvreté marginale et les famines, l’ère industrielle met en lumière un contraste saisissant : celui entre une prospérité économique croissante et une misère persistante voire accrue, en particulier parmi celles et ceux qui contribuent pourtant directement à cette richesse. L’ordre social libéral tel qu’il se donne à voir au milieu du XIXe siècle doit être amendé. Tel est le constat inaugural qui fonde la critique socialiste, auquel adhère pleinement Joseph Charlier.
5Parmi les multiples manières d’approcher la question sociale, celle de Charlier se situe à la jonction entre le politique et l’économique. Loin de remettre en cause les principes de la révolution libérale et bourgeoise de 1789, Charlier leur reproche simplement leur ineffectivité due, selon lui, à leur incomplétude. Le point de départ de son œuvre tient justement à sa déception que la solution française de 1848 (telle que formulée dans la constitution de la IIe République) ait reproduit la même erreur qu’en 1789, à savoir : passer sous silence la question de l’ « émancipation matérielle » (Charlier, 1848, 7), « [c]omme s’il suffisait de donner des droits politiques au peuple pour lui donner du pain ! » (ibid., 6). Les corporations de métiers médiévales tout comme le système féodo-vassalique constituaient certes des restrictions terribles à la liberté, mais ils avaient au moins l’avantage d’assurer une relative sécurité matérielle que la révolution eut tort de ne pas pallier (ibid., 7). Contrairement à certains libéraux qui ne considéraient l’égalité et la liberté politiques que sur un plan formel, Charlier, comme d’autres socialistes (cf. par exemple Marx, [1843] 2006 ; Blanc, 1871), considère que « ce n’est que lorsque le peuple sera arrivé à son affranchissement physique qu’il sera apte à exercer ses droits de souveraineté » (Charlier, 1848, 8).
6En outre, comme nous le verrons tout au long de cet article, l’œuvre de Charlier anticipe plusieurs déplacements intellectuels qui deviendront centraux dans la sociologie de la fin du XIXᵉ siècle. Sans disposer du vocabulaire durkheimien des « faits sociaux », sa réflexion distingue déjà nettement les intentions individuelles des causes sociales impersonnelles (cf. infra, 2.4 et 4.). Il rompt ainsi avec la conception strictement atomiste de l’individu héritée du libéralisme classique, en insistant sur le fait que celui-ci est façonné par des conditions matérielles, institutionnelles et historiques qu’il ne choisit pas. Dans cette perspective, Charlier s’écarte de l’économie morale classique, qui expliquait la misère par l’imprévoyance, la paresse ou l’immoralité, pour en rechercher au contraire les causes structurelles.
7Ce déplacement analytique s’accompagne d’une conception résolument rationaliste de la réforme. Dans la lignée du positivisme d’Auguste Comte, la solution proposée par Charlier se présente comme déduite d’une compréhension globale et rationnelle des lois objectives régissant la vie collective, plutôt que comme le produit d’un choix politique contingent (cf. Charlier, 1848, 39). S’inscrivant pleinement dans la tradition des premiers penseurs sociaux, sa proposition ne se limite donc pas à une mesure technique isolée, mais vise, dans une approche systémique, l’élaboration d’une organisation sociale complète fondée sur une « formule rationnelle acceptable » (ibid., 10). Et c’est précisément parce qu’il estime que les autres courants socialistes ne sont pas parvenus à formuler une telle solution (cf. infra, 2.), qu’il élabore sa propre « solution mathématique » (ibid., 21) au problème social.
8Concernant la solution apportée par Charlier au problème posé ci-dessus, commençons par remarquer que celle-ci force une certaine admiration par sa limpidité : si les hommes ne peuvent être libres lorsqu’ils sont en proie à l’ignorance, à la misère et à la précarité, alors remédions-y en les éduquant et les dotant d’une sécurité matérielle. D’où les deux premiers piliers de sa proposition : la mise en place d’internats nationaux et un système de « protection sociale » renforcé. Le troisième pilier de la proposition, assurant le maintien de l’ensemble, est le transfert à l’État de toute la propriété foncière, constructions incluses.
- 6 Le versement est trimestriel dans la version de 1848, puis mensuel à partir de Charlier (1871, 38) (...)
- 7 À partir de 1893, Charlier envisage la possibilité de financer un montant annuel supérieur à 245 fr (...)
9Le pilier « sécurité sociale » est le plus important. Sa pièce maîtresse est cette fameuse proposition de revenu de base consistant à « garantir à chaque membre de la société, sans distinction d’âge ni de sexes, un minimum pour la substantation de ses besoins absolus » (Charlier, 1848, 94). Ce « minimum garanti », aussi appelé « dividende territorial » ou « dividende alimentaire », constitue un droit personnel, inaliénable et insaisissable, versé mensuellement, en espèce, de la naissance à la mort6. En 1848, Charlier estime son montant cible autour de 200 francs par an, considérant que 55 centimes devraient suffire à « donne[r] à chacun une parfaite sécurité … du moins en ce qui concerne les besoins absolus » (Charlier, 1848, 43)7. À côté de ce « droit au minimum », Charlier prévoit la mise en place d’établissements publics destinés à la prise en charge des infirmes, des impotents et des orphelins. Très critique à l’égard des hospices et asiles existants du point de vue de leur discipline excessive, de leur caractère humiliant – notamment à travers les « costumes de charité » (Charlier, 1848, 84-85) – et de leur manque de confort (cf. infra, n. 43), « où de pauvres diables sont jetés dans une promiscuité qui dépouille l’homme de toute indépendance morale, de tout respect humain, et qui ravale sa dignité personnelle par la casaque de charité » (Charlier, 1893, 112), Charlier insiste sur la nécessité de concevoir ces nouveaux établissements comme un devoir de la société et non comme un acte de charité condescendante.
10Le second pilier concerne l’éducation gratuite. À ce sujet, Charlier prévoit un système d’internats nationaux pour l’instruction élémentaire obligatoire et d’externats gratuits pour l’instruction scientifique et les études supérieures (Charlier, 1848, 61-73). Les internats accueilleraient gratuitement les enfants, sans distinction de rang ni de sexe, et leur prodigueraient une instruction à la fois scolaire et professionnelle pour assurer le développement simultané de leur corps et de leur esprit (ibid., 65) ; le tout dans un esprit de fraternité et le respect de leurs vocations (ibid., 95). Si la promotion d’une éducation publique obligatoire ne constitue pas, au milieu du XIXᵉ siècle, une proposition particulièrement originale (cf. infra, 3.2), celle de Charlier se distingue néanmoins par la place primordiale qu’elle occupe dans son projet, par les moyens qu’elle se donne et par les intentions qui la sous-tendent. Il ne s’agit pas seulement d’assurer une éducation morale et l’acquisition de quelques compétences rudimentaires ; il s’agit plus fondamentalement de combattre l’ignorance, la crédulité et la superstition afin de former des citoyens autonomes. Cette exigence constitue une condition non seulement de la prospérité économique, mais aussi de la concorde sociale dans la mesure où « [l]e niveau intellectuel peut seul amener la fusion entre les hommes » (Charlier, 1893, 101).
- 8 Nous mettons entre guillemets car Charlier n’emploie quasiment pas l’expression « nationaliser » – (...)
- 9 D’où le soulagement de Charlier : « Heureux que l’air et le soleil ont été mis hors de la portée de (...)
- 10 Thomas Paine est souvent présenté comme ayant apporté les premières justifications à un revenu de b (...)
11Le troisième pilier est la « nationalisation » de la propriété immobilière8. Dans la continuité des aspirations collectivistes des siècles précédents, et à l’instar de la quasi-totalité des courants socialistes qui se développent en ce milieu de XIXe siècle (cf. infra, 2.1), Charlier prend en effet comme point de départ de son argumentation le constat que l’appropriation par certains de la terre et de ses fruits, pourtant « patrimoine commun des hommes », se traduit par un bafouement du droit sacré de vivre, pourtant « inhérent à chaque être » (Charlier, 1848, 20). De cette usurpation, « abus de la force couvert et consacré par les coutumes » (ibid., 21), que serait la propriété du sol, découle la situation absurde « où la plupart des hommes en naissant ne trouvent plus un pouce de terre sur le globe créé pour tous » (ibid., 25)9. Mais face à ce constat, Charlier se fait plus radical que Paine (1797) et les socialistes modérés de son temps en appelant expressément, à l’instar de Spence (1797) et de la plupart des communistes, à une suppression du droit de propriété privée du sol10. La propriété foncière serait alors transférée à une institution publique chargée de percevoir les loyers des occupants, de gérer l’affectation du sol et de veiller aux conditions d’hygiène, de sécurité et d’agrément des biens. En contrepartie, une grande partie de la fiscalité existante serait supprimée (taxe sur les produits alimentaires, droits d’octrois, impôts portant sur les logements, etc.). Selon Charlier, ce transfert de propriété aurait pour avantage, en plus de faciliter pour tous l’accès à un logement salubre, d’améliorer la santé publique (et donc de réduire les dépenses de santé), d’optimiser l’utilisation du parc immobilier, de réduire les procès civils liés à la mutabilité des propriétés immobilières (et donc les dépenses de justice), de mettre fin à la spéculation immobilière, de rediriger les capitaux vers l’activité économique productive, ou encore, de réduire les frais associés à la complexité de la fiscalité foncière existante.
12Ces trois piliers participeraient de la réalisation d’un « égal droit de vivre » et d’un « égal droit pour chacun au développement de ses facultés » (Charlier, 1848, 64). En plus de « l’Élévation de la dignité de l’homme relevé de son esclavage, vis-à-vis de ses besoins absolus » et du « rapprochement des hommes par l’égalité de leurs droits au dividende territorial » (Charlier, 1893, 244), Charlier conçoit de nombreux bénéfices sociétaux à cette égalisation. La sécurité économique conférée par le dividende territorial permettrait, d’abord, d’éliminer les principales manifestations de la misère : mendicité, criminalité de survie, infanticides, sans-abrisme, troubles à l’ordre public, mariages interlopes, etc. (Charlier, 1893, 244-247). Elle entrainerait, ensuite, la disparition des grèves qui occasionnent des pertes « énormes » pour la richesse collective ainsi que pour les familles de grévistes » (Charlier, 1893, 161). Indirectement, tout cela permettrait la fermeture des « foyers de dégradation morale » (Charlier, 1893, 245) que représentent les hospices et asiles existants, ainsi qu’une grande réduction des dépenses publiques en matière de santé, de police, de justice, d’administration fiscale, etc. Grâce à son minimum, l’ouvrier n’étant « plus soumis à l’aléa terrible de son salaire pour vivre » (ibid., 223), « le capital cessera de lui faire la loi ; plus de sujétion de l’un envers l’autre, tous deux devront marcher d’accord ; c’est une fraternité qui s’établira forcément et naturellement au profit commun » (ibid., 220).
13Pour finir, notons qu’à côté de ces trois piliers, Charlier aborde de nombreuses autres pistes de réforme telles que l’abolition de la peine de mort, l’arrêt des financements publics aux institutions religieuses, l’effacement des frontières nationales, l’avènement d’une langue universelle, la suppression des armées permanentes, etc., qui participent à confirmer son statut de visionnaire radical, non seulement pour assurer la concorde sociale à l’intérieure des nations, mais aussi pour voir dans « la fusion et la solidarité des peuples … le but et la dernière étappe [sic] de l’humanité » (Charlier, 1848, 75).
14Au-delà de ses puissantes justifications en matière de droits humains et de concorde sociale, Charlier vante sa « constitution humanitaire » pour sa grande faisabilité, sa « précision mathématique » (Charlier, 1848, 47) et ses bénéfices économiques escomptés.
15Pour le premier aspect, Charlier inscrit son projet dans une perspective gradualiste destinée à en favoriser l’acceptabilité (cf. infra, 2.2). Soucieux de ménager les intérêts privés, et en particulier de respecter les « droits acquis légalement », il rejette toute « expropriation brutale » (Charlier, 1848, 41-42). La nationalisation du foncier doit dès lors s’opérer en douceur, sans expulsion, et s’accompagner d’une compensation partielle des pertes de revenus fonciers, sous la forme de rentes viagères dites « de rachat », versées par l’État « au profit des possesseurs actuels et de leurs descendants jusqu’à la quatrième génération, par amortissement successif d’un quart par génération » (ibid., 105). De la sorte, « il sera libre aux anciens propriétaires de continuer à occuper, leur vie durant, celles de leurs propriétés qu’ils affectionnent, mais à titre de locataires (puisqu’ils touchent leur rente de rachat) » (Charlier, 1894b, 18). Cependant, conscient que ces « rentes de rachat » pèseront pendant plusieurs décennies sur le budget allouable au dividende territorial et, par conséquent, sur son montant, Charlier envisage dès 1887 la mise en place d’un système de retraite ouvrière comme étape transitoire du volet « sécurité sociale » de son projet (cf. Charlier, 1893, 156-170).
- 11 En 1893, Charlier actualise ses estimations. En modifiant les modalités de calcul des loyers territ (...)
16Concernant le second aspect, Charlier en plus d’avoir pensé chaque étape pour une mise en œuvre graduelle et sans heurts, a en effet pris le soin de les chiffrer. Cette budgétisation est détaillée dans l’ouvrage de 1848. Elle contient des estimations précises de la valeur des propriétés immobilières du royaume, des recettes annuelles projetées – incluant les revenus territoriaux et divers produits indirects (accises, postes, chemins de fer, etc.) –, des charges de l’État (rentes de rachat, gestion des internats, des hospices, dépenses générales, etc.), et du montant du dividende territorial. Pour la première année du projet par exemple, l’excédent étant estimé à 193 120 000 francs et la population à 4 millions d’habitants (déduction faite de ceux admis dans les internats et hospices), le montant du dividende s’élèverait à 50 francs par tête (Charlier, 1848, 50). En prenant compte de l’extinction progressive des rentes de rachat et des rentes des décès sans postérité directe, Charlier estime que ce montant devrait plus que doubler en l’espace de 10 ans (ibid.)11.
17Enfin, considérant, à l’instar de ses contemporains, qu’il ne peut y avoir de solution au problème social qu’au sein d’un système économique performant, Charlier assoie aussi sa proposition sur un ensemble de bienfaits économiques. Premièrement, comme chez Spence (1797), le revenu de base, en renforçant le pouvoir d’achat de l’ensemble de la population, est présenté comme solution aux crises des débouchés. Deuxièmement, Charlier prévoit que sa Solution décuplera l’ardeur laborieuse de toute la population. D’un côté, parce que « l’amour de la possession se développant par la possession même » (Charlier, 1848, 37), les plus pauvres, prenant goût aux plaisirs de la consommation, amplifieront leurs efforts pour accroître leurs revenus. De l’autre, les classes possédantes, ne pouvant plus se reposer sur leur patrimoine immobilier, devront abandonner leurs occupations frivoles pour s’adonner, comme les autres, à l’effort productif (ibid., 43-44). Enfin, l’impossibilité d’immobiliser les capitaux par hypothèque entraînera selon lui une augmentation de l’investissement productif, or « plus il y a des capitaux roulants mieux fonctionnent les manufactures » (ibid., 50). Avec ces trois éléments, Charlier démontre que sa solution stimulera grandement la production.
18Des nombreux avantages sociétaux et économiques que Charlier confère à sa proposition, ressort un cercle vertueux. À mesure que le bien-être et l’harmonie sociale s’accroitraient, les dépenses stériles de l’État (réparation, santé, police, justice, etc.) s’amenuiraient – Charlier estime ces économies à 68 millions (Charlier, 1848, 55) ; les grèves, « ce fléau moderne, qui ... stérilise la production et entrave même parfois les services publics », disparaitraient (Charlier, 1893, 244-247) ; et l’ardeur laborieuse serait décuplée : « la grande abondance de capitaux, autre conséquence de ce système, offrira au travail les conditions les plus avantageuses, et le génie industriel, stimulé et fécondé par son principal agent, atteindra des proportions telles qu’il serait téméraire de vouloir en donner une idée même approximative » (Charlier, 1893, 106).
19Depuis au moins Adam Smith, les malheurs des travailleurs ont été reconnus par de nombreux penseurs de l’économie politique. Mais à l’approche du milieu du XIXe siècle, les espoirs placés dans les promesses du libéralisme économique s’estompent. Même du côté des libéraux, « [e]n 1848, [l’]enthousiasme [pour l’utopie libérale] a disparu ou, en tout cas, la défense du libre marché du travail dégage une certaine odeur de mauvaise foi … on continue à chanter les louanges de la société de marché, mais dans une optique beaucoup plus pragmatique et gradualiste » (Tanghe, 1989, 104).
- 12 Charlier ne fait aucune référence explicite à Marx dans ses œuvres connues. Comme nous le verrons p (...)
- 13 Pour une présentation approfondie du contexte historique et intellectuel de la Belgique en 1848, et (...)
20L’année 1848, marquée par une série de soulèvements à travers l’Europe, apparaît ainsi comme une date charnière dans l’histoire de la pensée sociale et économique. À Bruxelles, Charlier publie sa Solution du problème social, tandis que Karl Marx y finalise, au début de l’année, la rédaction du Manifeste du parti communiste12. À cette époque, le socialisme s’incarne encore principalement dans les courants inspirés par Claude-Henri de Saint-Simon (1760-1825), Charles Fourier (1772-1837), Robert Owen (1771-1858) ou encore Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)13.
- 14 Le qualificatif est employé par Marx et Engels (1848, sect. III.3) qui, par opposition à leur « soc (...)
21Dans la continuité des communautés collectivistes médiévales, des utopies proto-communistes de l’époque moderne, ou encore de la Conjuration de Babeuf, la plupart de ces « premiers socialistes » dénoncent les inégalités structurelles ancrées dans la propriété privée de la terre et des moyens de production. Leur critique dépasse la simple dénonciation de la misère matérielle : elle vise l’injustice. Nourris par l’élan de rupture insufflé par la Révolution française, ces auteurs – qualifiés par la suite de « socialistes utopiques » – débrident leur imagination pour dessiner les contours d’un monde plus juste14.
- 15 Dans ce deuxième cas, les « socialistes utopistes » inventent bien plus que de simples modèles d’or (...)
22Le saint-simonisme mise sur la science et la rationalité pour faire émerger une société industrielle harmonieuse, administrée par une élite technocratique éclairée. Dans ce modèle, où « tous les hommes travailleront » (Saint-Simon, 1802 dans Saint-Simon et Hubbard, 1857, 143), l’organisation rationnelle du travail vise à concilier productivité et justice sociale. Les autres socialistes utopiques oscillent quant à eux entre l’humanisation de l’entreprise (comme dans les familistères de Godin ou les premières initiatives d’Owen) et la conception de cités idéales (phalanstères de Fourier, New Harmony d’Owen, Icarie d’Étienne Cabet) visant à réorganiser le travail de façon à en limiter autant que possible la pénibilité15. Le proudhonisme, enfin, prolonge cette veine critique tout en s’en démarquant par son rejet simultané de la centralisation et de la propriété capitaliste. Ancré dans une philosophie du mutualisme et de l’autogestion, Proudhon plaide pour une société fondée sur l’échange équitable, la coopération entre travailleurs indépendants et la suppression de toute rente parasitaire.
- 16 Nous préférons cette expression à celle, plus courante, de « valeur travail », laquelle tend, dans (...)
23En même temps qu’elle constitue le seuil d’une période de grande diffusion des idées socialistes, l’année 1848 est un moment charnière en matière de rigidification de leur cadrage idéologique. Outre l’affirmation du socialisme marxien qui devient en quelques décennies l’idéologie dominante du mouvement ouvrier – ancrant ainsi un pôle de radicalité autour de la lutte des classes et de la propriété collective des moyens de production –, ce qu’on observe aussi à partir de cette époque est la généralisation au sein des mouvements socialistes de la primauté de la revendication d’un « droit au travail ». L’avènement de cette revendication est indissociable du renforcement de l’« idéologie du travail » – expression que nous employons pour désigner l’idée selon laquelle il n’y aurait pas de vie moralement bonne sans travail – dont les fondements moraux, sécuritaires, religieux et mercantilistes se sont progressivement affirmés à partir du XIIe siècle (voir, par exemple, Le Goff, [1999] 2014 ; Piron, 2018)16. Alors que dans les récits utopistes médiévaux, comme dans le mythe de Cocagne, le travail était proscrit grâce à la luxuriance de la nature qui permettait aux hommes de s’adonner à un mode de vie purement hédoniste, les utopies collectivistes de la Renaissance avaient quant à elles déjà intégré l’obligation de travailler. Sur l’île d’Utopie (More, [1516] 1842), l’obligation de travailler six heures par jour éradique les « frelons oisifs », de même que dans le projet de Babeuf, l’oisiveté constitue un crime capital, car l’ « [u]n des principaux fondements de l’association étant la rigoureuse obligation de coopérer pour avoir droit à recueillir, aucun oisif volontaire ne pourra exister dans son sein … Plus d’exploitants, plus d’exploités … » (Babeuf, cité par Roux, 1951, 278). Dans cette continuité, l’idéologie du travail a progressivement acquis une quasi-hégémonie transpartisane au XIXe siècle. En complément des motifs qui façonnent depuis Moyen Âge le rejet de l’oisiveté – et l’impossibilité corollaire à concevoir l’introduction d’un revenu inconditionnel – plusieurs éléments du contexte industriel peuvent être avancés pour expliquer la façon dont l’idéologie travailliste a trouvé un terreau particulièrement fertile au sein du prolétariat.
- 17 Paul Lafargue, auteur du fameux essai Le droit à la paresse : réfutation du droit au travail de 184 (...)
24Premièrement, avec la révolution industrielle, le travail affirme son rôle central dans l’essor économique, désormais valorisé non plus au service de « l’enrichissement du Prince », mais comme condition de l’amélioration des conditions de vie de tous. Cette alliance entre mouvement ouvrier et croissance économique est vigoureusement critiquée par Paul Lafargue, qui fustige alors les « chants nauséabonds en l’honneur du dieu Progrès, le fils aîné du Travail » (Lafargue, [1880] 2010, 26)17. Deuxièmement, le travail s’impose aussi comme vecteur de dignité pour les classes laborieuses. Au cœur du processus de formation d’une identité collective commune aux travailleurs, le travail productif tient une place déterminante non seulement dans la démarcation entre bourgeois et prolétaires, mais aussi et surtout, dans la démonstration de la supériorité morale de ces derniers par rapport à la classe capitaliste, pointée comme parasitique. Troisièmement, ce processus de contre-identification dignifiante par le travail s’est appuyé sur une relecture marxiste de Hegel, pour qui le travail constitue l’essence de l’Homme et le chemin de son émancipation. En transformant la nature par son travail, l’individu se libère aussi de ses déterminismes. Cette vision ontologique donne au travail une fonction rédemptrice : il n’est plus vu comme peine ou nécessité, mais comme honneur, liberté et accomplissement de soi. Dans un discours de 1848, le journaliste communard Félix Aimé Pyat déclare par exemple que « le travail est un don que Dieu a fait à l’homme … pour le perfectionner …, le travail, c’est la liberté » (Pyat dans Garnier, 1848, 407). Ainsi, comme le résume Tanghe (1989, 70) : « Tout se passe comme si de 1789 à 1848, le rapport se renversait : dans le premier cas, on raisonnait à partir du principe qu’‘on doit travailler pour vivre’ … ; maintenant on part de l’évidence qu’‘on vit pour travailler’ ». D’où l’abandon de toute perspective de délivrance du travail au profit de la libération dans le travail à travers l’amélioration de ses conditions (Geffroy, 2002, 117-118).
- 18 Comme on l’observera dans les écrits fouriéristes (cf. infra, n. 22).
25Enfin, rejet de l’assistance publique et valorisation du travail se renforçant réciproquement, il est important de souligner deux autres facteurs ayant participé à l’hostilité vis-à-vis d’un droit à l’assistance. Rappelons, premièrement, que l’assistance publique de l’époque se limite essentiellement à des dispositifs tels les dépôts de mendicité, incarnant une logique de charité coercitive, de « grand renfermement » (Foucault, 1961), à la fois moralisatrice, dégradante et stigmatisante pour les personnes prises en charge. Assimilée à ces mécanismes peu honorables, l’assistance publique ne peut d’aucun point de vue figurer comme une voie de remédiation au problème social. Deuxièmement, il convient de considérer l’influence de l’expérience des Poor Laws anglaises et du bilan biaisé et sévère qu’en dressa le Rapport de la Commission royale de 1834 – à l’origine de la New Poor Law. Comme le déplorent Block et Somers (2003, 289-290), même Marx et Engels, bien qu’en faisant une interprétation nuancée, ont repris les conclusions du rapport, contribuant ainsi à forger une image durable de l’assistance publique comme « nothing more than a feudal remnant ». Ainsi, les socialistes eux-mêmes, influencés par ces critiques, écartent durablement l’idée d’un droit au revenu, lui préférant le droit au travail – perçu comme la seule option progressiste évitant l’accusation de subventionner la paresse, l’indignité ou le déclin18.
26Dans la suite de cette section, nous soulignons la singularité de la proposition de Charlier vis-à-vis des courants socialistes de son temps à travers trois caractéristiques de sa pensée : son opposition catégorique aux options révolutionnaires et collectivistes (2.2), son refus tout aussi net de l’organisation du travail (2.3) et son rejet des options anarchistes et assistancielles (2.4).
27Comme énoncé plus haut, Charlier fonde son projet sur l’illégitimité de la propriété du sol, cette dernière étant l’usurpation d’un droit collectif. Malgré ce fondement commun avec les tendances communistes et anarchistes, deux considérations éloignent Charlier de ces dernières.
- 19 Ainsi déclare-t-il : « Est-ce à dire que pour reconstituer la société sur ses véritables principes, (...)
- 20 À cet égard, les lignes qu’il consacre à « répudier » la maxime « brutale » et « monstrueuse » de P (...)
28Premièrement, comparativement aux solutions de ses contemporains qui – mises à part les fouriéristes – plongeraient selon lui « la société dans une grande perturbation », Charlier se vante qu’avec sa solution « tout rentrait dans l’ordre le plus parfait, le plus harmonique, sans qu’il dût en coûter une seule violation d’un droit légitime, une seule goute [sic] de sang. » (Charlier, 1848, 86). À l’instar des fouriéristes donc, sa solution opte pour la voie pacifique vers l’harmonie sociale, fondée sur l’ « émancipation matérielle », plutôt que pour la révolution politique et sociale fondée sur la lutte des classes19. De cette volonté de ne pas troubler l’ordre social s’ensuit son opposition à toute forme de refonte radicale de la propriété immobilière (distribution égalitaire, collectivisation, etc.), aussi inégalitaire soit cette dernière dans l’état actuel des choses, et sa stratégie d’expropriation en douceur (cf. supra, 1.3)20.
29Le deuxième point essentiel qui distingue la proposition de Charlier de bon nombre de positions socialistes est sa défense de l’ensemble cohérent que constitue selon lui le triptyque propriété privée, responsabilité individuelle et bonheur collectif. Car tout en dénonçant l’illégitimité de la propriété du sol, Charlier se fait un grand défenseur de la propriété privée légitime, à savoir, de celle que chacun acquiert par ses efforts personnels :
Celui donc qui par son industrie, son activité et son intelligence parvient à acquérir de la richesse, doit pouvoir jouir de cette richesse, comme de la récompense légitime de ses œuvres. Porter atteinte à ce droit … comme le veut le communisme absolu, ce serait la tyrannie collective organisée contre l’individu … La fortune acquise légitimement doit donc être Sacrée pour tous. (ibid., 26)
30Remarquons en outre que Charlier se fait, dans une certaine mesure, encore plus ardent défenseur du principe de propriété privée que ne l’était déjà Paine – dont la proposition est financée par ponction sur l’héritage –, lorsqu’il poursuit en défendant le respect des fortunes mobilières par-delà leur transmission testamentaire, en vertu de « la liberté absolue de disposer de ses biens en faveur des êtres qu’[on] affectionne » (ibid., 27).
31Enfin, son attachement au principe de propriété personnelle s’appuie aussi sur un argument économique. Conformément à son adhésion aux approches privilégiant les incitations positives dans l’effort de travail (cf. supra, 1.3), la raison pour laquelle Charlier insiste autant sur l’assurance qui doit être donnée à chacun de pouvoir disposer librement des fruits de son travail participe de la nécessité d’assurer la compatibilité entre la croissance économique et l’existence d’un dividende territorial supprimant l’aiguillon de la faim. Seule la protection de la propriété mobilière garantit selon lui « l’unique loi de toute activité industrielle », à savoir « cette loi providentielle qui a placé dans le cœur de chaque homme un désir insatiable de bien être, comme un aiguillon permanent qui le pousse sans cesse vers le luxe » (ibid., 28). C’est bien pour cette raison qu’il accuse « le communisme absolue [sic] de Babeuf, Cabet et consorts » de conduire à la « ruine de toute activité industrielle », et qu’il se montre aussi dubitatif, comme nous allons le voir immédiatement, quant à la soutenabilité du « communisme relatif de Fourier » (ibid., 11) essentiellement fondé sur l’optimisation des passions individuelles.
- 21 Si Charlier est occasionnellement qualifié de « fouriériste » (cf. par exemple Jäger et Zamora Varg (...)
32Le fouriérisme ressort comme le courant avec lequel Charlier partage le plus d’affinités21. De fait, en plus de leur quête d’une harmonie sociale échappant à toute lutte des classes, un point commun central entre Charlier et les fouriéristes est leur défense de l’idée originale d’un minimum social. Même si l’idée d’un « minimum garanti » est présente dans les principaux écrits de Fourier, celle-ci trouve en réalité dans son œuvre des contours et des significations très variés (Cunliffe et Erreygers, 2001, 461-463). Tenons-nous-en donc à la défense plus aboutie de ce minimum social qu’en fait Victor Considérant, l’un des plus éminents représentant du fouriérisme :
Arrière toutes les niaiseries dites et écrites sur la liberté ! La première condition pour qu’un être soit libre, c’est qu’il tienne, dans ses mains à lui, les conditions de son existence ! la première condition pour qu’un être soit indépendant, c’est que les conditions formelles de sa vie ne dépendent pas de la volonté d’autrui, ne soient pas à la merci de tels ou tels ! Faites des révolutions, des décrets, des constitutions, … vous n’aurez rien fait, absolument rien fait pour la liberté sérieuse, vraie, réelle, des masses … tant que chaque homme ne sera pas assuré … du vêtement, du logement, de la nourriture et de toutes les choses nécessaires à l’entretien de sa vie et à l’indépendance sociale de sa personnalité. (Considérant, 1845, 90-91, nous soulignons ; majuscules dans l’original)
- 22 Cet argument que l’on trouve chez Considérant abondait déjà dans l’œuvre de Fourier – pour des réfé (...)
- 23 Parmi les stratégies fouriéristes pour rendre le travail attrayant on trouve bien sûr le fait d’ass (...)
33Ce passage vaut d’être cité dans son entier tant il saisit dans toute son exaltation ce lien précieux que fait aussi Charlier entre sa proposition de dividende territorial et son souci pour les conditions matérielles de la liberté. Deux différences distinguent toutefois profondément ces deux propositions. La première concerne la forme même du minimum : en nature chez Considérant, en argent chez Charlier. Si ce dernier ne commente pas explicitement cette divergence, sa préférence pour une allocation monétaire s’explique certainement à la lumière de son refus de tout paternalisme, mais aussi à l’aune de la seconde différence. Celle-ci, plus fondamentale – et qui fait d’ailleurs toute la hardiesse de la proposition de Charlier –, tient aux conditions institutionnelles dans lesquelles ce minimum devrait être mis en œuvre. Pour les fouriéristes, en effet, si « l’avance du minimum » constitue bel et bien « la base de la liberté et la garantie de l’émancipation du prolétaire » (Considérant, 1845, 49), celle-ci est en réalité inconcevable « sans attraction industrielle », c’est-à-dire en dehors d’une nouvelle organisation sociale au sein de laquelle le travail aura été rendu « attrayant ». Pourquoi cela ? Parce que selon eux, le peuple, s’il se voyait avancé le minimum dans un monde où le travail demeure répugnant, sombrerait aussitôt dans la fainéantise et l’oisiveté22. L’idée d’un minimum inconditionnel arrive donc chez les fouriéristes en seconde position par rapport à ce qui constitue pour eux le « nœud capital du problème social », à savoir : la nécessité suprême de faire en sorte que le travail devienne pour chacun intrinsèquement désirable23. Dans ces conditions, où chacun se retrouve finalement « entraîn[é] au travail par la puissance de l’attrait » plutôt que par « la force ou le besoin » (Considérant, 1845, 91, majuscules dans l’original), s’opère un effacement de la distinction entre travail et loisir ; condition sine qua non selon les fouriéristes pour qu’un minimum social puisse être instauré sans conduire au chaos. D’où la célèbre formule de Considérant : « Pas de liberté sans minimum ; pas de minimum sans attraction industrielle. Toute la politique d’émancipation des masses est là » (ibid., 49, italique dans l’original).
34À l’inverse, pour Charlier, l’avance du minimum prime sur tout projet de réorganisation sociale. Selon lui, le projet fouriériste, malgré tout le génie qu’il lui reconnaît, est non seulement d’une trop grande complexité pour advenir mais aussi en proie à une trop grande incertitude quant à sa soutenabilité – comme en attestent d’ailleurs les échecs essuyés par ses premières tentatives de mise en œuvre ; soient deux inconvénients qui suffisent à le lui faire rejeter comme une « illusion », « une brillante féérie » inopérante (Charlier, 1848, 40). En outre, pourquoi s’embarrasser de tant de complexité en amont quand l’avance d’un minimum (combinée à l’abolition de la propriété immobilière et à la mise en place des internats nationaux) pourrait en elle-même être génératrice de transformations sociales considérables ? De fait, garantir le minimum apparaît chez Charlier tout autant comme une finalité, que comme un vecteur d’amélioration du réel. Deux divergences fondamentales expliquent cet écart avec les fouriéristes.
- 24 L’opposition entre motivation extrinsèque et intrinsèque est approfondie de nos jours, en psycholog (...)
35La première tient à l’importance (déjà signalée supra, 1.3 et 2.2) qu’accorde Charlier aux incitations certes positives, mais s’inscrivant dans le cadre de la motivation extrinsèque24. Pourquoi s’encombrer de stratégies extrêmement complexes pour rendre le travail intrinsèquement attrayant lorsque les incitations extrinsèques pourraient suffire à motiver l’effort de travail ? Ainsi, à la question – encore de nos jours incontournable – de savoir qui acceptera encore de se livrer aux travaux les plus « répugnants » après l’instauration d’un revenu de base, Charlier répond en « n’invoqu[ant] point la grande loi attractionnelle de Fourier, à l’aide de laquelle il [Fourier] sait, théoriquement, trouver des agents pour toutes les fonctions quelque ingrates qu’elles soient » (Charlier, 1848, 37), mais par l’appât du gain. Car quoique reconnaissant l’existence « de beaux exemples d’abnégation et de désintéressement », la loi de l’intérêt personnel est selon Charlier « tellement incarnée dans le cœur humain » qu’il devrait exister pour tout travail une rémunération suffisante pour en compenser les inconvénients et ainsi attirer la main-d’œuvre requise (ibid., 38).
36La deuxième divergence fondamentale tient à un certain attachement de Charlier aux principes du libéralisme, notamment économique (cf. infra, 3.1). En effet, un point commun entre Fourier, ses disciples et de nombreux autres associationnistes, tient à ce que face à l’inégalité originelle dans la propriété de la terre, l’essentiel de leur proposition repose sur une nouvelle organisation du travail permettant de réaliser une forme de « droit au travail » (cf. par exemple Considérant, 1840, dans Cunliffe et Erreygers, 2001, 469). Or, comme nous allons le développer maintenant, l’opposition de Charlier à cette perspective ne se limite pas à dire que le revenu minimum doit accompagner ou même précéder l’organisation du travail. Il s’oppose en réalité absolument à cette dernière, rejoignant en cela – voire dépassant – de nombreuses positions du camp libéral.
37Souvent compris – surtout par ses détracteurs – comme un droit opposable traduisant l’obligation faite à l’État de fournir du travail à tous, le droit au travail est traduit d’une manière plus nuancée par certains socialistes modérés, présageant le compromis social-démocrate du XXe siècle. Dans un contexte où la misère de « milliers d’hommes honnêtes, valides, laborieux » est la preuve d’une société « mal ordonnée » – propos du républicain modéré Armand Marrast en 1848 cité par Diatkine (2016, 63) –, le droit au travail doit selon eux être promulgué en tant que reconnaissance d’un « devoir incombant à la société » de faire en sorte que chacun trouve sa place dans l’effort productif. Devoir qui incomberait selon Charlier à l’État étant donné qu’il « n’y a que lui qui puisse être tenu à remplir une obligation collective » (Charlier, 1848, 14). Ainsi, en vertu du droit au travail, l’État serait appelé à assumer sa part de responsabilité dans l’ordre social, et partant, à intervenir dans le jeu économique pour favoriser l’accès de tous à l’emploi et prévenir les abus des propriétaires du capital (cf. Blanc, 1850, 161-162).
- 25 Une autre crainte des libéraux vis-à-vis du droit au travail, non évoquée par Charlier, est qu’il s (...)
38Mais toute intervention publique de ce type suscite une vive opposition de la part des libéraux (cf. Bastiat, 1850), opposition qui demeure bien connue jusqu’à nos jours (cf. Hayek, [1944] 2007) : l’action de l’État conduirait inexorablement, suivant une logique d’engrenage, à une forme de dirigisme oppressif et spoliateur. Ainsi, en ce milieu de XIXe siècle déjà, l’opposition au droit au travail pouvait se réduire à l’argument suivant : « le droit au travail est la voie vers la suppression de la propriété, la disparition de la liberté individuelle, une planification autoritaire » (Tanghe, 1989, 122). Cet argument est largement partagé par Charlier25. Selon lui, le droit au travail impose à l’État de mettre en place une « régie industrielle gouvernementale » s’il veut vraiment que ce droit soit effectif et ne se limite pas à de simples déclarations d’intention (Charlier, 1848, 14). Comme le formulera Tocqueville dans son discours à l’Assemblée constituante en 1848 (cité par Diatkine, 2016, 62), pour viser le plein emploi, l’État ne pourrait faire autrement que de devenir « producteur », ou à minima, « organisateur » du travail, en réglementant les salaires, le temps de travail, etc. Dans les deux cas, les intrusions étatiques dans les affaires économiques sont indésirables aux yeux de Charlier. En raison du caractère potentiellement arbitraire et déstabilisateur qu’elle ferait peser sur les rétributions que les agents économiques peuvent légitimement attendre de leurs efforts (libre disposition de leurs biens, initiative individuelle, etc.), l’intervention publique tendrait à affaiblir les incitations à certaines activités et à entraîner une allocation inefficiente de la main-d’œuvre (Charlier, 1848, 12). Les réglementations relatives aux salaires et au temps de travail conduiraient par exemple à une augmentation du prix des marchandises, elle-même aggravée par le ralentissement de la production, d’où in fine une baisse du niveau de vie réel (ibid.). Face à la chute de la compétitivité nationale et la fuite des capitaux, l’État succomberait à la tentation de prendre ce que nous appellerions aujourd’hui des mesures protectionnistes, qui, en plus d’être philosophiquement indésirables du point de vue de Charlier (cf. infra, 3.1), déboucheraient sur une « misère colossale » (ibid., 14).
39Mais si la liberté du commerce et de l’industrie est bonne pour la production, elle l’est aussi – et peut-être surtout pour Charlier – d’un point de vue moral, en tant que synonyme de liberté individuelle. Ainsi écrit-il qu’il ne s’agit pas de savoir « si cette régie industrielle gouvernementale est praticable … » mais de dire « … seulement qu’elle est incompatible avec les principes de liberté individuelle par l’action disciplinaire absolue que l’État devrait établir dans ses ateliers, s’il ne veut déposer son bilan au bout de l’année » (ibid., 14). À l’unisson avec Thiers lorsque celui-ci demandait à l’Assemblée en 1848 : « Quel genre de travail donnera l’État ? Offrira-t-il du terrassement à des ouvriers bijoutiers ou tisseurs de soie, ou bien se fera-t-il lui-même marchand de bijouterie ou de soierie ? » (cité par Tanghe, 1989, 111), Charlier réprouve le droit au travail en tant qu’obstacle à l’autoréalisation de l’individu, dans la mesure où « le monopole [public] enlève à l’ouvrier la liberté d’option et le réduit à l’état d’instrument perpétuel, sans que jamais l’activité, l’intelligence et le talent ne puissent l’élever à la hauteur de l’indépendance à laquelle il a droit de prétendre » (Charlier, 1848, 14).
40Le seul courant « socialiste », au-delà des fouriéristes, dans lequel une forme de droit à un minimum continue à être reconnu en dépit de la prépondérance de l’idéologie du travail, est l’anarchisme, et plus précisément le communisme libertaire de Piort Kropotkine. Selon ce dernier, la solution à la question sociale consiste à « [r]econnaître, et hautement proclamer que chacun, quelle que fût son étiquette dans le passé, quelles que soient sa force ou sa faiblesse, ses aptitudes ou son incapacité, possède, avant tout, le droit de vivre ; et que la société se doit de partager entre tous sans exception les moyens d’existence dont elle dispose » (Kropotkine, 1892, 26).
- 26 Pour Kropotkine, c’est la rupture forcée des « liens qui unissaient jadis les communautés agraires (...)
- 27 Nous verrons dans la section 3.1 que l’étatisme de Charlier peut être fortement nuancé.
41À la différence des autres solutions socialistes, et à l’instar de Charlier, Kropotkine place donc le droit de vivre au-dessus de l’organisation du travail26. Et comme chez Charlier, son projet passe par une forme d’expropriation. Aux importantes différences près que dans le projet de Charlier l’expropriation ne concerne que l’immobilier, doit se faire sans perte pour personne et en direction d’une propriété étatique. Ainsi une première différence substantielle entre leurs deux projets tient à leur position vis-à-vis de l’État, et plus généralement du décideur en dernier recours. Alors qu’à la question « qui gère ? », les socialistes associationistes ou anarchistes répondront « [les gens] eux-mêmes », Charlier assume quant à lui à la fois la coordination marchande et le fait de confier à l’État, en plus des fonctions régaliennes, deux très lourds mandats en tant que propriétaire foncier, garant des conditions de la liberté par la distribution du minimum et organisateur des internats nationaux27.
42Une seconde différence importante concerne le caractère inconditionnel du minimum, beaucoup plus explicitement assumé chez Charlier que chez son contemporain russe. Face à ce que l’on désignerait aujourd’hui comme le « risque de free-riding », Kropotkine (1892) répond en effet tantôt par l’instauration d’une obligation formelle de travail, tantôt par l’effectivité de formes de pression sociale informelle (Van Parijs et Vanderborght, 2019, 511). Aucune référence à pareils mécanismes n’apparaît dans l’œuvre de Charlier, qui, comme on le verra en section 4, s’avère particulièrement jusqu’au-boutiste quant à la portée de l’inconditionnalité.
43Ceci étant dit, ce « droit de vivre » administré par l’État peut-il être assimilé à un droit à l’assistance publique tel qu’appréhendé avant 1789 ? Comme nous l’avons vu, la défense d’un tel droit est tombée en désuétude en 1848, sa réprobation s’étant propagée par-delà le camp libéral, sur tout l’échiquier politique. Il n’en demeure pas moins qu’au cas où celle-ci resurgirait, Charlier ne manque pas de présenter la supériorité de son projet. Ses arguments anticipent les critiques qui ne cesseront d’être adressées jusqu’à nos jours aux prestations sociales non universelles et conditionnelles. Concernant l’universalité, on retrouve l’argument déjà avancé par Spence (1797), selon lequel seul un système universel peut être réellement préventif et non seulement palliatif (Charlier, 1848, 6). C’est notamment parce qu’il reconnaît que les « inconstances de fortunes » ne sont pas seulement le fait de fautes personnelles, mais « sont très souvent aussi le résultat de malheurs involontaires et immérités », que Charlier soutient l’universalité, étant donné que « [l]a fortune personnelle n’implique donc point une garantie absolue pour l’avenir de celui qui la possède » (ibid., 43). La critique adressée par Charlier à la conditionnalité est quant à elle facile à concevoir à partir des formes répressives prises par l’assistance conditionnelle jusqu’alors (cf. supra, 2.1) :
Est-ce assister l’homme pauvre que de lui ravir sa liberté personnelle pour enchaîner son corps à un travail obligatoire, et par cela même toujours répugnant, et abrutir son âme par une discipline humanicide qui le prive de toutes relations sociales, affectueuses et de famille pour en faire une sorte d’automate ? (Charlier, 1848, 6-7)
44Enfin, prise dans son ensemble, il est clair que la défense par Charlier de son dividende territorial en fait en réalité bien plus qu’un mécanisme d’assistance visant à éradiquer la pauvreté, et même bien plus qu’un mécanisme de justice visant à compenser la perte de droits naturels. Elle en fait, comme nous allons le voir maintenant, un outil d’émancipation matérielle individuelle et collective, nécessaire au fonctionnement harmonieux de la démocratie et de l’économie de marché libérales.
45Comme en témoigne l’analyse comparative qui précède, le projet socialiste de Charlier ne ressemble à aucun autre. La singularité de son positionnement tient au fait que, tout en intégrant des mesures à certains égards très « socialistes », voire « communisantes » – telles que la nationalisation de l’immobilier et la mise en place d’une distribution monétaire excédant 1,3 milliard de francs –, son argumentaire manifeste une forte adhésion aux principes fondamentaux de la philosophie économique et politique libérale. Afin d’en rendre compte, nous mettrons d’abord en évidence les indices de cette adhésion (3.1), avant de montrer comment le fort interventionnisme social de sa proposition, loin d’en contredire les fondements libéraux, peut être interprété comme portant les germes d’un « nouveau libéralisme » inédit (3.2).
- 28 « … mot dont on a le plus abusé dans notre civilisation moderne, celui qui a le mieux servi à masqu (...)
46Comme annoncé plus haut, loin de remettre en question les principes de la révolution libérale de 1789, Charlier cherche au contraire à leur donner une effectivité par l’attribution à tous des conditions matérielles sans lesquelles les droits civiques et politiques demeurent vains. Aussi, contrairement à ses contemporains socialistes qui dénoncent la concurrence comme un système d’aggravation des inégalités économiques et politiques, et qui se méfient en conséquence au plus haut point du mot « liberté »28, Charlier persiste à faire de la liberté – y compris de la liberté économique – le fondement indépassable de l’ordre social qu’il appelle de ses vœux. Pour lui, « [ce n’est] pas dans la concurrence qu’il faut chercher l’explication de la décadence industrielle » (Charlier, 1848, 33), mais dans la pauvreté elle-même : celle-ci n’est pas tant la conséquence d’un système économique structurellement inadéquat (à l’exception de la question foncière) que la cause première qui en entrave le bon fonctionnement.
- 29 Ainsi Fourier (1803, s.p.) écrit-il : « La pauvreté est la principale cause des désordres sociaux. (...)
- 30 Dans le même temps, en tant qu’il s’attache à garantir la satisfaction des « besoins absolus », le (...)
47Conformément à sa défense du « droit de propriété aux choses mobilières » ainsi que du principe de mérite individuel, le problème qu’adresse Charlier – à l’image encore des fouriéristes – n’est pas celui des inégalités matérielles, mais bien celui de la pauvreté, des conditions matérielles de la liberté, de ce qu’il appelle « l’égalité des facultés », et qui rejoint ce que nous appellerions aujourd’hui « l’égalité des chances » en opposition à l’égalité des résultats29. Son refus de fonder le droit sur des états subjectifs liés aux « besoins relatifs » – manifeste dans sa critique de la formule « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins » (Charlier, 1848, 14-15) – entre rétrospectivement en résonance avec certaines critiques libérales des conceptions « positives » de la liberté30. D’une part, c’est parce que « les besoins pris dans leurs affinités sociales sont extrêmement variables » qu’ils ne sauraient servir de base au droit « sans provoquer une confusion anarchique » (Charlier, 1848, 14-15). D’autre part, c’est parce que Charlier considère, à l’instar de Mill ([1859] 1990), la diversité humaine comme une fin en soi qu’il ne faudrait en aucun cas « place[r] le droit de l’humanité au-dessus de l’intérêt individuel » (Charlier, 1894b, 24) :
[la] diversité intellectuelle de tempérament et de caractère crée nécessairement des inégalités sui generis qui se manifestent et se produiront toujours dans toute société humaine, au grand avantage de tous, chacun pouvant donner carrière à sa vocation et rendre à la société les services que comportent ses préférences … ces distinctions entre les individus de même race est une loi d’harmonie sociale qu’il faut respecter et encourager. (Charlier, 1893, 233)
- 31 À ce titre, Jäger et Zamora Vargas (2023, 24) considèrent que la proposition de Charlier marque une (...)
48Cette fibre libérale de Charlier peut être mise en évidence par la comparaison de son projet avec celui de Spence (1797) qui, pour sa part, envisageait une autogestion des affaires économiques à l’échelle municipale. Cette différence est en effet révélatrice de deux différences fondamentales entre les deux auteurs. Premièrement, comme nous l’avons vu en section 2.3, Charlier s’oppose fermement au principe de gestion économique centralisée à quelque échelle que ce soit31. Deuxièmement, alors que Spence était loin d’être attaché aux principes du libéralisme économique, Charlier est quant à lui entré avec son temps dans l’ère de l’économie de marché libérale et mondialisée. Dès lors, une gestion centralisée, qui plus est locale, de la chose économique, ne lui semble ni envisageable ni souhaitable. Sa défense du libre-échange, tout comme l’était celle de la liberté individuelle, relève autant de considérations d’efficacité économique que de principes éthiques et philosophiques. À ses yeux, « la séquestration nationale » est une « négation de tout progrès, de toute perfection », et « s’isoler commercialement c’est déclarer la guerre aux tendances humaines et se condamner d’avance à épuiser ses forces dans une lutte stérile » (Charlier, 1848, 13).
49Au-delà du risque de dérives protectionnistes, il convient enfin d’examiner plus précisément le risque d’arbitraire que Charlier associe à l’action publique, ainsi que son souci corrélatif d’en circonscrire au maximum le champ d’intervention. À cet égard, Charlier rejoint une nouvelle fois les postulats des libéraux et de certains anarchistes qui, en raison de leur sacralisation de la liberté individuelle et de leur croyance en l’irréductible diversité des intérêts, manifestent une méfiance marquée vis-à-vis de toute autorité collective. Selon lui, il ne peut y avoir d’expression unanime et univoque de la société, cette dernière n’étant qu’un ensemble d’intérêts et de visions du monde hétéroclites parfois inconciliables (Charlier, 1848, 56).
- 32 Sur ce point encore, Charlier se montre très optimiste en considérant en plus que « dans le système (...)
50Par conséquent, étant donné qu’il ne sera pas possible de tomber d’accord sur les dépenses de l’État, il faut les « neutraliser », c’est-à-dire chercher à réduire leur portée à des fonctions de bases, universellement reconnues et non discriminantes. C’est pour cette raison, en plus des motifs de préservation du libre jeu de la concurrence, que Charlier s’attache à circonscrire strictement non seulement les domaines dans lesquels l’État peut intervenir, mais aussi les finalités qu’il doit y poursuivre (cf. infra, 3.2). Aussi se réjouit-il que son projet permettrait à la fois de réduire drastiquement les impôts directs et indirects (ibid., 52), mais aussi de rendre superflues de nombreuses fonctions étatiques. Premièrement, grâce à la « simplification dans les rouages de la machine sociale », moins de fonctionnaires – et moins de tous ceux que Charlier qualifie de « masse de sinécuristes et de budjetcivores » (ibid., 63) – seront nécessaires à son administration. Deuxièmement, grâce à l’apaisement généralisé qui résulterait des réformes qu’il envisage, de nombreuses fonctions régaliennes se verraient-elles aussi amenuisées (cf. supra, 1.2). La sécurité matérielle, l’absence d’arbitraire étatique, et le sentiment de sérénité et de justice qui règneraient alors, conduiraient forcément, d’après lui, à une réduction considérable de la criminalité, des conflits, et des révoltes32. D’où sa conclusion que sa Solution, parce qu’elle est « suppressiv[e] des corps inutiles et improductifs [et par conséquent] réalise la plus grande somme d’économie », « a droit de fixer l’attention des hommes de tous les partis, de toutes les opinions, de toutes les écoles » (ibid., 63).
- 33 Cette mission d’universalisation de l’éducation est tellement primordiale pour l’intérêt général – (...)
51Compte tenu de cette forte sensibilité « libérale », comment Charlier légitime-t-il les énormes missions qu’il confie à l’État dans sa Constitution humanitaire ? Un premier élément de réponse à cette question procède du principe de justice déjà signalé à la section 1 : « l’État doit à chacun de ses membres la garantie de ses besoins absolus auxquels Dieu a pris soin de pourvoir, même sans le secours de l’homme » (Charlier, 1848, 25). Toutefois, cet argument primordial se double chez Charlier d’un argument libéral : que l’État subvienne aux besoins absolus permet de limiter ses prérogatives. La citation précédente se poursuit d’ailleurs immédiatement comme suit : « Là doit s’arrêter son intervention, les abandonnant à leurs propres forces pour tout ce qui touche à leurs besoins relatifs ». L’éducation et le dividende territorial sont donc censés directement participer à cette visée en accroissant l’autonomie et la responsabilité des individus (ibid.). D’un côté, sans instruction, les gens « sont illettrés et par suite grossiers dans leurs rapports civils et inhabiles dans l’administration de leurs affaires personnelles » (ibid., 66) ; raison d’ailleurs pour laquelle une grande partie des libéraux de l’époque – qu’on pense à Humboldt, Paine, Say, Rossi, Garnier ou encore Mill – reconnaissent aussi la légitimité d’une instruction publique33. D’un autre, sans dividende alimentaire suffisant et régulier, les individus ne peuvent être tenus responsables de leur sort :
Supposez un individu qui, après avoir reçu son minimum le dissipe et se retrouve quelques jours après en présence de ses besoins absolus sans moyen de pouvoir y satisfaire, seul, il supportera la peine de son inconduite, car il ne trouvera plus dans la crédulité publique le secours de la charité, chacun sachant que la misère cette fois est le fait de celui qui la subit et ce sera avec raison qu’on y attachera alors une sorte de réprobation publique, tandis qu’aujourd’hui cette réprobation est cruelle en ce qu’elle atteint l’innocent. Frappé d’un abandon mérité, celui qui aura dissipé son minimum sera moins tenté, à l’échéance du trimestre suivant de subir les mêmes privations et les mêmes disgrâces, et si contre toute attente il ne se corrigeait pas, à chaque faute, à chaque dissipation périodique il retrouvera logiquement la même punition, sans que la société dût intervenir ou s’en occuper le moins du monde … (ibid., 51-52)
- 34 Prenant l’exemple de la prostitution et du mariage, il écrit : « Mais nous qui voulons la vérité et (...)
52En parallèle à cet appel cinglant à la responsabilisation, l’individualisme de Charlier intègre des considérations morales fortes quant au respect de l’indépendance et de la subjectivité individuelle – lesquelles vont de pair avec sa vive confiance dans les facultés de décision individuelles, comme nous le verrons à la section suivante. D’où sa dénonciation de toute forme de paternalisme, tel qu’il l’observe notamment dans l’administration des hospices pour vieillards (ibid., 85-86). D’où, également, l’importance qu’il attache – dans une veine libérale romantique telle qu’on peut la trouver chez Humboldt ([1791] 2004) – à la libération des manifestations de la subjectivité sous ses formes les plus sentimentales et sincères, sa Solution participant précisément selon lui à « affranchi[r] les sentiments de cœur de la tyrannie de l’intérêt personnel » (ibid., 32)34.
53Si le minimum et les internats nationaux ressortent donc non seulement comme compatibles avec une certaine conception du libéralisme, mais aussi comme clairement indispensables à la réalisation des versants les plus libéraux du projet émancipateur de Charlier, la réponse s’annonce moins évidente pour ce qui est du troisième pilier de son programme : le transfert à l’État de toute la propriété immobilière. En effet, le principe de propriété privée, immobilière incluse, est communément considéré comme un fondement sacré du libéralisme. À partir de la conception lockéenne de la propriété individuelle comme d’un droit naturel, la propriété s’est vue consacrée comme droit imprescriptible, inviolable et sacré de la personne (cf. art. 2 et 17 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789). Réaffirmé par la suite sur une base utilitariste par les économistes libéraux – en tant que condition non seulement au bon fonctionnement du mécanisme des prix mais aussi à une gestion rationnelle des ressources (cf. par exemple Mises, [1922] 2014) –, le droit à la propriété privée n’a fait que s’affirmer comme principe central du libéralisme économique. Cependant, plusieurs raisons nous poussent à considérer que la nationalisation du foncier envisagée par Charlier ne contrarie pas le caractère très libéral de sa pensée.
54Pour commencer, il convient de rappeler que, même si Charlier pose une opposition principielle à l’appropriation privée des « quatre éléments » vitaux que sont le soleil, l’air, l’eau et la terre, son argument en faveur de la suppression de la propriété foncière privée est sans commune mesure avec ceux socialistes où celle-ci est indissociable d’un projet collectiviste, mutuelliste ou de dissémination des moyens de production. Chez Charlier, non seulement les riches locataires continueront à avoir un accès nettement supérieur aux biens immobiliers mais ils pourront aussi sous-louer ces derniers (Charlier, 1848, 55) ; et pour ce qui est du capital, rappelons-nous que chez Charlier, la nationalisation de la propriété immobilière (qui comprend les bâtiments, champs, mines, et carrières) va de pair avec une sacralisation de la propriété mobilière (dont sont les autres moyens de production), légitimement personnelle et lucrative, et encouragée comme moteur de la prospérité sociale.
- 35 Pour des exposés critiques de ces plaidoyers allant des real-libertarians (Van Parijs, Seiner) aux (...)
- 36 Dans le cas de ces constructions nouvelles, l’État louerait, par bail viager, le terrain à bâtir, e (...)
55En fait, ce qui pose plus fondamentalement problème dans la propriété immobilière pour Charlier est le risque que celle-ci « devînt la chose de quelques familles qui auraient ainsi le droit exorbitant de rendre l’humanité entière tributaire de leurs volontés par le monopole … » (Charlier, 1848, 21). Autrement dit, si la propriété privée est souvent défendue comme condition de la liberté individuelle, elle devient paradoxalement, appliquée au sol, une source potentielle de servitude. Cette limite fait directement écho à la « clause lockéenne » mise en avant par Nozick (1974) – selon laquelle l’appropriation privée n’est justifiée que si elle laisse « autant et d’aussi bonne qualité » pour les autres – et sur laquelle se sont justement appuyés divers courants libertariens au XXe siècle pour justifier l’allocation d’un revenu de base35. Dans ces plaidoyers, l’allocation se présente comme une solution permettant précisément, comme chez Paine, de compenser – au moins partiellement – cette situation sans avoir à recourir à un plan de désappropriation de type loi agraire (cf. Jäger et Zamora Vargas, 2023, 16-18). De ce point de vue, on peut suggérer que le choix de Charlier de prélever l’immobilier correspondrait davantage à l’option de financement la plus cohérente avec les fondements philosophiques de sa proposition qu’à une négation typiquement anti-libérale de la propriété foncière. Mais admettant cela, reste à élucider pourquoi Charlier ne se contente pas d’une taxe foncière couplée à un revenu de base et va jusqu’à prévoir le « retour de la propriété à l’État ». Ce choix peut s’expliquer de trois façons. Les deux premières procèdent de sa volonté de confier la gestion du foncier à l’État. La nationalisation permettrait en effet, premièrement, une gestion immobilière directement orientée vers la garantie pour chacun d’un logement « salubre, commode et attrayant » (Charlier, 1893, 119) – garantie consubstantielle au droit de vivre dans la dignité, et que l’allocation du dividende territorial ne saurait suffire à réaliser. Deuxièmement, celle-ci permet aussi de circonscrire l’action de l’État dans le domaine économique. Car même si Charlier affirme que l’État a « pour devoir d’encourager tout ce qui peut contribuer à développer la richesse publique », son action en la matière devra se limiter à la construction d’infrastructures et de biens immobiliers « présentant un caractère d’utilité publique » (Charlier, 1893, 121). Ainsi, celui-ci « ser[vira] les intérêts généraux, sans sortir de son rôle de gérant et administrateur du sol » (ibid., 122). En outre, précisons bien, comme le fait lui-même Charlier, que, conformément à sa fibre libérale, cette gestion centralisée ne devrait en aucun cas s’opposer aux initiatives immobilières privées aussi fantaisistes soient-elles : « pourvu qu’il se conforme aux conditions essentielles du code architectural [et en particulier aux « conditions d’hygiène et de solidité » ( ibid., 184)], rien ne s’oppose à laisser au génie, voire le caprice individuel de se produire » ( ibid., 120)36.
- 37 Un autre avantage de la taxe foncière recevable dans une perspective libérale, qu’on retrouve chez (...)
56Enfin, le choix de Charlier en faveur de la nationalisation de l’immobilier peut s’expliquer par un troisième argument, lié à un idéal cher à de nombreux penseurs libéraux : la suppression de l’impôt. Dans cette perspective, la taxe foncière est fréquemment présentée comme la « least bad tax » (Friedman, 1978, s.p.), en raison de sa stabilité, de la difficulté à l’éluder, de son caractère relativement peu distorsif ainsi que de l’incitation qu’elle crée à un usage plus efficient du sol. Cette intuition se retrouve dans le projet d’« impôt unique foncier » de Henry George, qui y voyait à la fois l’application du principe de la propriété commune de la terre et un moyen de soustraire le travail et l’investissement productif de toute charge fiscale (George, [1879] 1935, 408-410)37. Encore plus proche de la proposition de Charlier, Léon Walras (1896), concevant la terre comme un patrimoine commun des générations présentes et futures, voyait dans sa nationalisation le moyen non seulement d’assurer cette gestion intergénérationnelle mais aussi de supprimer à terme tous les impôts sur les revenus et sur le capital, qu’il percevait comme à la fois anormaux et injustes (Potier, 2011).
- 38 Voici les détails de cet argument : « … il faut bien se pénétrer que l’impôt se paye généralement c (...)
- 39 Plus précisément, Charlier propose la suppression complète et immédiate des impôts et octrois frapp (...)
57Bien que Charlier ne fonde pas explicitement sa critique de l’impôt sur les arguments classiques du libéralisme économique – tels que les distorsions des prix, les effets désincitatifs ou l’arbitraire fiscal –, il affirme néanmoins que le remplacement de la fiscalité par la perception des loyers fonciers permettrait à la fois d’éluder la question du consentement à l’impôt et d’alléger la charge bureaucratique38. Dès lors, même s’il ne vise pas expressément l’abolition complète de l’impôt, sa proposition de nationalisation du foncier peut être comprise comme allant dans cette direction, ce qui tend à en confirmer la compatibilité avec les orientations libérales de sa pensée39.
58En somme, la nationalisation du foncier telle que la propose Charlier, apparaît comme l’option de financement la plus cohérente au regard du « premier devoir qui découle du pacte social » (Charlier, 1893, 181) – à savoir, « d’assurer à chacun de ses membres sa part aliquote dans les revenus territoriaux » (ibid.) –, tout en étant la plus avantageuse sur le plan pratique. Elle permet de concilier, d’une part, l’exigence de garantir les conditions matérielles du droit de vivre dans la dignité et, d’autre part, la préservation d’un cadre institutionnel assurant une liberté maximale. Ainsi, à la lumière de l’ensemble des éléments qui précèdent, on comprend mieux comment Charlier peut soutenir avoir résolu la question sociale « à l’exclusion de toute intervention de la politique » (Charlier, 1848, 86).
- 40 C’est précisément ce que suggère Charlier lorsqu’il conseille aux propriétaires de mettre leur « va (...)
59Malgré la richesse de la proposition de Charlier, celle-ci n’eût, de ce que l’on sait, aucun retentissement en son temps. Au-delà d’éventuelles circonstances pratiques ou personnelles qui seraient restées dans les oubliettes de l’histoire, cette absence de succès peut certainement s’expliquer par la radicalité des mesures envisagées, au premier rang desquelles figurerait sa proposition de nationalisation de l’immobilier. Même si on ne peut nier l’importance de la résistance que peut rencontrer cette proposition de la part des propriétaires – et donc des personnes les plus influentes sur l’ordre social –, nous pensons que l’ « irrecevabilité » de la voie charliériste se situe ailleurs : du côté de sa proposition de revenu de base. D’une part, il est candidement possible de postuler que la puissance des justifications que Charlier apporte à son projet de nationalisation ainsi que les garanties qu’il lui attache pour faire en sorte de ne léser personne dans le processus, ni sur le plan matériel ni sur le plan des « sentiments naturels » (Charlier, 1848, 46), auraient été à même de venir à bout de cette opposition40. D’autre part, c’est en prenant la mesure du fossé qui oppose le puissant consensus qui se forme autour de l’idéologie du travail en ce milieu de XIXe siècle (cf. supra, 2.1) et le caractère inconditionnel, universel et suffisant du « minimum social », qu’il est possible de situer dans ce dernier la principale pierre d’achoppement du projet charliériste.
60Pourtant, Charlier ne fait pas exception à ce consensus. Tout au long de son œuvre, ressortent clairement sa volonté de réduire le nombre de bras inactifs (Charlier, 1848, 51) et sa ferme condamnation du « sybaritisme dans le parasitisme » (ibid., 28). Ainsi, loin de défendre sa proposition dans le but que chacun puisse mener une vie d’oisiveté, Charlier la pense au contraire comme un moyen de favoriser l’effort productif et « l’amour du travail » (ibid., 35). D’où une grande compatibilité selon lui entre sa proposition et le maintien de l’ardeur laborieuse.
61Mais cette compatibilité est loin d’être aussi évidente pour tout le monde. Et pour cause : le fait de subvenir inconditionnellement aux besoins fondamentaux de tous ouvre incontestablement la possibilité pour chacun de vivre sans autres sources de revenu, et donc sans travailler. Pleinement conscient qu’on ne manquera pas de lui rétorquer que « la garantie d’un minimum obligatoire pour chacun tout en laissant le travail facultatif, renferme en soi une prime d’encouragement à la paresse » (ibid., 35), Charlier lui accorde donc un traitement notable.
62La principale réponse qu’il apporte consiste – comme il est possible de le deviner des points précédents – à tabler sur les motivations externes pécuniaires. Parce que les hommes, contrairement à ce qu’en pensent ses contradicteurs, préfèreront toujours le développement de leurs besoins relatifs au farniente (ibid., 35), il suffira ultimement aux employeurs d’augmenter les salaires pour trouver main-d’œuvre. Notons toutefois que cet argument n’est pas sans présenter quelques contradictions avec le reste de son plaidoyer : l’augmentation des salaires nécessaire à maintenir les activités les plus déplaisantes pourrait en effet prendre des proportions extrêmement déstabilisatrices auxquelles s’appliqueraient parfaitement toutes les critiques que Charlier adresse lui-même à l’augmentation légale des salaires (baisse de la compétitivité, inflation, etc.).
63Mais heureusement, la réponse de Charlier intègre deux autres éléments que nous considérons plus fidèles à l’esprit de sa pensée. Le premier consiste à démentir l’idée selon laquelle les hommes du peuple seraient forcément irresponsables et paresseux : « ce langage hypocrite reçoit tous les jours un démenti par l’admirable conduite et la sublime résignation des travailleurs » (Charlier, 1848, 51). Les éventuels usages abusifs du dividende territorial ne constitueraient dès lors que des exceptions, or « jamais l’exception ne peut infirmer la règle » (ibid.).
- 41 Notons que dans ce cadre, Charlier apporte un argument devenu un incontournable du débat actuel sur (...)
64Le second élément renforce le premier en expliquant que ces exceptions à la règle ne sauraient jamais être que le fruit de circonstances malheureuses, tel le défaut d’instruction qui conduit à l’« ignorance intellectuelle », ou tel l’état de précarité qui engendre chez les hommes « une sorte de découragement » (ibid., 52)41. Aussi, ne faut-il pas s’étonner selon lui que l’ouvrier « cherche parfois dans l’abus d’alcools des illusions qui lui dérobent la conscience de sa misérable condition, et des accès de révolte qui s’emparent de lui … » (Charlier, 1893, 160).
65Plus généralement, en complément de ces deux éléments, on peut suggérer que la confiance de Charlier dans sa proposition repose sur ses convictions individualistes, typiquement libérales, consacrant la liberté individuelle. De fait, certains passages de son œuvre peuvent être perçus comme des exaltations de la confiance que toute société devrait placer dans la capacité de l’individu – a fortiori lorsque celui-ci a bénéficié d’une éducation adaptée – à assumer le rôle d’instance décisionnelle ultime sur sa propre vie. L’objectif ultime étant, rappelons-le, « le droit de vivre [basé sur] la faculté personnelle de vivre à sa guise » (Charlier, 1848, 44). Il en est de ce passage où Charlier tranche une bonne fois la question qui nous occupe en posant que, in fine, si un individu considère qu’un travail ne lui convient pas et qu’il préfère par conséquent « s’en tenir à son minimum que de remplir un rôle de dupe … il aura parfaitement raison » (ibid., 37, nos italiques).
66Mais cet optimisme et cette considération pour la décision individuelle qui soutiennent la proposition de Charlier semblent bien insuffisants pour pouvoir convaincre à une époque où, d’une part, l’idéologie travailliste tient déjà fermement sur ses trois jambes : disciplinaire, morale et productiviste ; d’autre part, où toute perspective de « droit à la vie » est désormais synonyme d’un « droit à l’assistance » globalement vilipendé de tous. Comme le résume Tanghe (1989, 43), « [l]a fuite en avant dans l’ascèse productive doubl[ée] d’une contre-identification orgueilleuse du prolétaire avec les conséquences de sa chute » ont fait se rallier l’ensemble de la jeune mouvance socialiste à la vieille pensée aristocratique libérale dans son incapacité à concevoir un droit inconditionnel à la subsistance. À la différence toutefois que l’assistance est dès lors rejetée moins pour ses prétendus effets déresponsabilisants qu’en tant que prolongement d’une charité dédaignante niant le droit de l’individu de s’épanouir et d’atteindre la dignité par son travail. « Admettre le droit à l’assistance et non le droit au travail, c’est reconnaître à l’homme le droit de vivre improductivement, quand on ne lui reconnaît pas le droit de vivre productivement ; c’est consacrer son existence comme charge » (Blanc, 1848, 78-79). D’où la centralité de la retentissante revendication d’un « droit au travail » à partir de 1848 qui, au-delà des interprétations multiples dont elle faisait l’objet, ne doit plus être comprise comme en 1789 au sens d’un « droit à l’assistance par le travail », mais bel est bien comme un droit sui generis, comme « premier droit social de l’homme » (Considérant, 1845, 93), constitutif d’un droit à pouvoir mener une existence pleine et entière, en étant reconnu comme membre digne et légitime de la communauté.
67Pour finir, notons qu’au-delà de son incongruité, la solution de Charlier avait évidemment d’autant moins de chances de convaincre que se présentaient déjà autour d’elle tout un éventail de solutions a priori bien moins transgressives et risquées pour remédier à la question sociale (cf. supra, 2.1). La preuve en étant, a posteriori, la permanence jusqu’à nos jours d’une solution de compromis, inspirée de ces autres réponses, et qui se passe volontiers de revenu universel.
68Jaurès ([1910] 2016, 102) disait de Proudhon qu’il était « un grand libéral en même temps qu’un grand socialiste ». À la lumière de la démonstration qui précède, on peut certainement en dire de même de Charlier. Grand socialiste, Charlier se saisit à bras-le-corps de la question sociale et affirme la responsabilité de la collectivité à l’égard du sort de ses membres, ainsi que le devoir de l’État d’assurer les conditions matérielles et intellectuelles de leur indépendance et de leur dignité personnelles. Cependant, grand libéral, Charlier redoute toute « tyrannie collective organisée contre l’individu » et insiste sur la limitation de l’intervention de l’État, celle-ci devant se borner à garantir les conditions matérielles du droit de vivre, l’instruction et la gestion de l’immobilier. Aussi défend-t-il non seulement la liberté pour l’individu d’accumuler sans limite la richesse acquise par son travail et son intelligence, mais aussi, celle de décider de vivre de son revenu de base.
69L’originalité de sa solution par rapport aux options socialistes de son temps, de même que par rapport aux options social-libérales qui émergeront plus tard – du solidarisme de Bourgeois à l’ordolibéralisme de Rüstow en passant par la grande famille du libéralisme social incarnée par Mill, Green, Renouvier, Hobhouse ou encore Rawls (Audard, 2009) –, réside dans son gradualisme pacifique et dans la double radicalité que représentent, dans son projet, la nationalisation du foncier et l’allocation d’un revenu inconditionnel. Sur la base de cette double radicalité, contraignant le capital « à compter avec le travail sur un pied d’égalité » (Charlier, 1893, 106), la liberté du commerce et de l’industrie s’épanouirait, au profit de la prospérité collective. Sans vouloir dans le cadre de cet article catégoriser définitivement le projet charliériste, contentons-nous de remarquer que, si Charlier était indiscutablement un socialiste à son époque, on pourrait aussi bien le considérer aujourd’hui comme ayant esquissé les contours d’un libéralisme social inédit, à la croisée du libéralisme walrassien et du libertarianisme suffisantiste (cf. supra, n. 30 et 35).
70Sans surprise eut égard à la panacée qu’il voyait en elle et dont il avait, qui plus est, démontré la faisabilité financière, Charlier resta fidèle à sa proposition durant près d’un demi-siècle, ne faisant que l’affiner et la réaffirmer jusqu’à ses dernières publications parues deux ans à peine avant sa mort (Cunliffe et Erreygers, 2001). Dès lors, en guise de conclusion, on peut s’interroger sur l’intérêt que pourrait présenter aujourd’hui cette autre « troisième voie ». Celle-ci peut-elle enfin, en ce XXIe siècle, connaître le rayonnement qu’elle méritait aux yeux de son auteur ?
71De nos jours, les grandes idéologies qui se sont affirmées depuis l’époque de Charlier apparaissent parfois comme des obstacles à la discussion politique. Ayant constitué de puissantes grilles d’analyse tout au long du XXe siècle, à même de structurer le débat public, d’orienter les choix politiques et de canaliser les engagements citoyens, on peut aujourd’hui légitimement douter de leur capacité à générer un consensus mobilisateur, dans un contexte aussi différent de celui du XIXe siècle industriel, et confronté à des enjeux aussi colossaux que la crise écologique, l’automatisation, les inégalités systémiques, etc.
- 42 C’est notamment le cas au sein des associations dont la mission se limite à la promotion de son ins (...)
72S’il est un sujet autour duquel ce désœuvrement idéologique se fait particulièrement sentir, c’est celui du revenu de base – proposition réputée pour être « défendu[e] par des personnalités politiques situées sur tout le spectre politique » (Jakse dans Van Parijs et Jakse, 2016, 48). Le revenu de base est revenu avec force dans le débat public dans les années 2010, sous des formes diverses et variées poursuivant des finalités variables voire aléatoires selon la personne qui le promeut. Si quelques propositions ont réussi à s’inscrire dans des projets politiques bien identifiés, de nombreuses autres demeurent globalement orphelines42. S’il est de toute évidence possible de promouvoir l’instauration d’un revenu de base dans l’état actuel des choses, ses défenseurs ressentent fréquemment le besoin de l’ancrer dans un projet de société plus clairement défini sur le plan normatif. Ce besoin, combiné au constat plus large d’une « crise des grands récits », nous invite à prêter une attention particulière à l’originalité de la proposition formulée par Charlier, qui offre selon nous une voie inspirante pour penser au-delà des clivages traditionnels.
73Sa proposition s’inscrit dans une philosophie sociale et économique à la fois singulière et remarquablement cohérente, dans laquelle de nombreuses propositions actuelles en faveur du revenu de base pourraient se retrouver. De cette philosophie, nous retenons tout particulièrement son profond attachement à la liberté individuelle – y compris économique – ainsi qu’à la possibilité pour chacun de s’épanouir pleinement dans un esprit d’égalité et de fraternité – impliquant nécessairement la « suppression de la domination du capital sur le travail » (Charlier, 1893, 244-247). Elle valorise la pluralité des conceptions du bien et affirme la nécessité d’une action publique visant à renforcer les penchants « naturels » à la bonté et à la solidarité. Charlier défend avec conviction l’idée que le « perfectionnement humain » passe par une éducation capable d’élever l’individu, quelle que soit son origine sociale, au-dessus de ses instincts, de façon à ce qu’il puisse « soumettre ses passions à l’autorité de la raison » (Charlier, 1893, 69), et ainsi devenir un acteur libre, lucide et responsable de l’ordre social. Son projet repose également sur un mode de financement en parfaite adéquation avec ses justifications : l’accès universel aux ressources providentielles et une gestion publique de l’immobilier destinée à assurer, par-delà les générations, les conditions effectives de la liberté.
74Au-delà de ces éléments directement utiles pour penser un modèle de société cohérent intégrant un revenu de base, d’autres dimensions de la pensée de Charlier – notamment son cosmopolitisme et son pacifisme – conservent jusqu’à nos jours une certaine fraîcheur. En imaginant un monde où les peuples « vide[raie]nt leurs différends par la voie de la raison plutôt que par la voie des armes » (Charlier, 1848, 59), et où, sans renier leurs particularités culturelles, ils seraient unis par une monnaie commune, un système de mesures partagé et une langue universelle, Charlier esquissait les contours d’une humanité réconciliée par l’éradication des deux principales causes aux divisions et aux conflits, à savoir : l’insécurité matérielle et l’ignorance.
75En dépit du caractère résolument avant-gardiste de la pensée de Charlier, quelques aspects de celle-ci empêchent d’en envisager une transposition directe dans le contexte contemporain. Les éléments devenus véritablement obsolètes restent toutefois rares, les plus manifestes étant certainement la place marginale qu’il accorde aux femmes dans la vie publique (Charlier, 1893, 86-88) ainsi que les excès de son individualisme – qui, négligeant la complexité des déterminants de l’autonomie humaine, le pousse à contempler, au sein de son système, la plausibilité d’une méritocratie parfaite et d’une hyper-responsabilisation des individus (cf. supra, 3.1).
76En outre, dans la mesure où une part importante de l’attrait suscité par le revenu de base ces dernières années s’inscrit dans des perspectives post-croissantistes et/ou liées à la fin du plein-emploi, le plaidoyer de Charlier mériterait d’être révisé afin de pouvoir être pleinement endossé par ces approches. La révision la plus décisive porterait sur la manière dont Charlier, empreint du productivisme de son temps, ne traite que très indirectement de la nécessité de valoriser des dimensions non économiques de l’existence et les activités non marchandisées. Il en découle deux points particulièrement problématiques de sa proposition : la faiblesse du montant de son minimum et la prépondérance qu’il confère aux motivations extrinsèques dans l’action humaine.
- 43 La notion de besoins absolus mobilisée par Charlier demeure toutefois assez flexible. En témoigne s (...)
- 44 De nombreuses organisations faisant la promotion du revenu de base à travers le monde, telles BIEN- (...)
77Pour le premier, si le minimum de Charlier se veut « suffisant », il est entendu « suffisant pour garantir les besoins absolus indispensable à l’entretien de la vie animale », et en aucun cas « suffisant pour garantir les besoins relatifs ou acquis », d’où sa formule : « du pain à tous, des truffes à aucun » (Charlier, 1848, 43)43. Cette insuffisance du montant du minimum apparaîtra problématique aux partisans contemporains de la mesure pour qui le revenu de base ne doit pas seulement garantir à chacun les moyens matériels de sa survie, mais aussi soutenir un changement paradigmatique ouvrant des possibilités réelles, pour toutes et tous, de s’épanouir dans un monde moins centré sur la production de valeur économique44.
- 45 Il va jusqu’à écrire : « comme nos facultés nous poussent aux jouissances somptuaires, l’homme obéi (...)
78Il en va de même pour le second point, à savoir le fait que Charlier fasse reposer la viabilité économique de son système sur l’appât du gain, la chrématistique voire l’émulation45. Ce faisant, notre auteur reconduit les ressorts incitatifs du capitalisme libéral. Or, pour de nombreux défenseurs contemporains du revenu de base, l’un de ses intérêts fondamentaux réside précisément dans sa capacité à desserrer l’emprise de ces logiques, à encourager des formes d’engagement désintéressées, et à permettre l’émergence d’une économie faisant plus de place à la coopération, à l’authenticité des fins et à la sollicitude.
79En définitive, si l’œuvre de Charlier appelle certaines révisions pour répondre aux aspirations et aux défis du XXIe siècle, sa capacité à proposer une utopie émancipatrice échappant aux carcans de certaines oppositions artificielles entre libéralisme et socialisme, ainsi que sa remarquable cohérence interne, justifient à nos yeux de le reconnaître comme une figure intellectuelle majeure du XIXe siècle.
Je remercie vivement Guido Erreygers et John Cunliffe pour le partage de plusieurs documents d’une grande valeur pour la rédaction de cet article, ainsi que les deux rapporteurs anonymes et les éditeurs pour leurs remarques et suggestions, qui ont permis d’en améliorer la justesse et la clarté.