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Désinflation et dérégulation : les origines conceptuelles du tournant de la finance des années 1980 en France

Desinflation and Deregulation: The Conceptual Origins of Financialization Turn in the 1980s France
Fabien Eloire
p. 215-250

Résumés

Cet article étudie les réformes monétaires et financières menées par le ministre de l’économie Pierre Bérégovoy dans le gouvernement de Laurent Fabius entre 1984 et 1986. Il montre comment, dans un contexte post-« tournant de la rigueur », cette politique économique a contribué à transformer les structures de l’économie française, en réorientant le système de financement français vers les marchés financiers, ouvrant la voie à la financiarisation des années 1990. L’article souligne en quoi ces réformes sont l’aboutissement de nombreuses années de critiques, internes à l’État, du mode de régulation administré des questions monétaires et financières. En s’appuyant sur des fonds d’archives de hauts fonctionnaires et de conseillers de cabinets ministériels et sur de la littérature grise, il interroge le lien complexe entre savoirs académiques et politiques économiques. Il avance l’idée que la politique socialiste de désinflation possède des inspirations monétaristes.

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Texte intégral

1Dès juin 1982, à peine un an après l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République française, on assiste à un changement d’objectif du gouvernement en matière économique. Le programme social et de relance annoncé dans les 110 propositions du parti socialiste pour la France de 1981 mettait au premier plan la lutte contre le chômage. Elle est progressivement remplacée par la lutte contre l’inflation (Eloire et Dallery, 2023). Cette révision des priorités est visible dans les statistiques puisqu’on passe d’un taux d’inflation de 13,6% en 1980, à 2,7% en 1986 (au début de la première cohabitation). Cependant, durant la même période, le taux chômage augmente de 6% à 9% (Chélini et Warlouzet, 2017). Le président, les principaux ministres et leurs entourages considèrent que le plan de relance de 1981 a échoué (Eloire, 2020). Leurs discours montrent qu’ils n’ont pas abandonné la lutte contre le chômage. Cependant, ils ne présentent plus sa baisse comme un objectif direct atteignable par une politique budgétaire expansionniste, mais comme un objectif indirect, ne pouvant être atteint qu’après avoir réussi à réduire le taux d’inflation (Lordon, 1997 ; Masset-Denèvre, 1998 ; Lemoine, 2016). Comment expliquer ce lien entre inflation et chômage, et quel raisonnement sous-jacent a conduit à cette révision des priorités ?

  • 1 En juillet 1984, Pierre Mauroy est remplacé au poste de Premier ministre par Laurent Fabius, jusqu’ (...)

2Cet article s’efforce de répondre en se basant sur un corpus d’archives de cabinets et d’administration, et sur des documents de littérature grise (cf. Encadré 1 ci-dessous). Il s’appuie sur l’étude d’un cas précis, celui des réformes du financement de l’économie française des années 1980 (Lordon, 2000 ; Feiertag, 2001 ; Quennouëlle-Corre, 2018 ; Eloire, 2023), notamment entre 1984 et 1986 par le cabinet du ministre de l’Économie et des finances Pierre Bérégovoy, en lien avec les services de la direction du Trésor et de la Banque de France (Ménard, 1998)1. Ce moment réformateur, portant sur les questions monétaires et financières, met en jeu une vision globale du système français, dans une période où les transformations internationales sont radicales (Abdelal, 2005). Le financement de l’économie touche autant aux financements de l’État qu’aux investissements privés, à la distribution de crédit par le banques, qu’à l’activité sur les marchés boursiers. L’étude des flux monétaires et financiers dévoile les différentes conceptions que les dirigeants politiques et hauts fonctionnaires se font de la politique économique, et les résultats qu’ils souhaitent obtenir. Les réflexions menées durant la période des réformes monétaires et financières (1984-1986) s’inscrivent pleinement dans la continuité des débats de la période précédente (1981-1983) autour de la politique budgétaire et du lien entre inflation et chômage. Cependant, si la décision de mener une politique de rigueur plutôt que de relance relève d’un choix conjoncturel, celui de réformer le système de financement est, lui, d’ordre structurel (Naouri, 1987). Ainsi, les transformations réalisées ont contribué à transformer des mécanismes administrés, où le financement s’effectue par le crédit bancaire, par des mécanismes de marché, où le financement repose sur les marchés de capitaux, et à passer d’une politique d’inspiration keynésienne à une politique d’inspiration monétariste (Renversez, 2008 ; Auvray, Dallery, Rigot, 2016 ; Feiertag, 2017).

3Quelles sont les raisons qui ont poussé les acteurs de l’État à concevoir cette nouvelle organisation monétaire et financière ? L’étude de ce mouvement de réforme éclaire la façon dont l’action publique se nourrit des savoirs économiques (Bessis et Eloire, 2023) et apporte sa contribution à la question de la circulation des théories et outils entre les champs académique et politique. Cependant, la littérature existante qui s’intéresse à ces phénomènes d’influence (Finez, 2013 ; Robert, 2021 ; Alayrac, 2023) souligne que le sens de corrélation n’a rien de clair : d’un côté, les archives administratives et les propos des réformateurs mentionnent rarement explicitement les concepts économiques lorsqu’ils argumentent ; de l’autre, on ne peut pas exclure l’existence d’une influence de ces derniers sur les manières de penser et d’agir des « experts » économiques, qu’il s’agisse de hauts fonctionnaires (Banque de France, direction du Trésor, Commissariat général au Plan) ou de dirigeants politiques. L’article défend ainsi l’idée que la mise en œuvre des théories par l’action publique n’a rien de mécanique, mais résulte d’opérations complexes, collectives et sur le temps long, qui ne sont jamais l’application stricte d’une théorie, ou d’un plan préétabli.

  • 2 La pensée monétariste est une école économique développée à la fin des années 1960 au sein de l’éco (...)

4Ce cadre d’analyse correspond bien au cas des réformes monétaires et financières de 1984-1986. En effet, l’enquête en archives conduit à étirer la période concernée jusqu’à la fin des années 1960, afin de revenir aux racines des réflexions qui ont généré la transformation du système de financement. Dans une première partie, l’article revient sur le contenu des réformes du financement de l’économie, et sur les arguments par lesquels les dirigeants politiques et hauts fonctionnaires justifient leur décision de faire évoluer le système de mécanismes administrés vers des mécanismes libéraux. Dans une deuxième partie, il montre en quoi leur choix, post-« tournant de la rigueur » (Denord, 2017 ; Eloire, 2020), de mener une stratégie de désinflation a conduit à privilégier des modélisations macro-économiques influencées entre autres par la pensée monétariste2. Enfin, dans une troisième partie, il analyse en quoi l’interprétation du système de financement français en termes « d’économie d’endettement » a amené les acteurs à mettre en place un nouveau mode de régulation des politiques monétaires et financières fondé sur des principes de négociabilité et de concurrence.

Encadré 1. Les sources

  • 3 CAEF, cotes B-0063989/1, B0064192/1, B0064192/2, B0064193/1, B0064196/2, B0064197/1, B0064866, B-00 (...)
  • 4 Archives nationales : fonds Stasse, cotes AG/5(4)/2141, AG/5(4)/2163, AG/5(4)/2164, AG/5(4)/2136 ; (...)
  • 5 Archives nationales, fonds Beaufret ; cotes 19870449/1, 19870449/8.
  • 6 CAEF, cotes B0064192/1, B0064192/2, B0064193/1, B0064196/2, B0064197/1.
  • 7 Appelé Rapport VIIIe plan dans la suite de ce texte.
  • 8 Appelé Livre blanc dans la suite de ce texte.
  • 9 Appelé Rapport perspectives dans la suite de ce texte.
  • 10 Le Rapport VIIIe plan, coordonné par Georges Plescoff, émane d’une commission réunissant plus de ci (...)

Cet article s’appuie principalement sur deux types de sources. Premièrement, sur le dépouillement d’archives administratives et gouvernementales. Les fonds étudiés ont été consultés dans deux lieux. Pour ce qui concerne les archives administratives, elles concernent la direction du Trésor pour la période 1978-1986, et proviennent du Centre des archives économiques et financières (CAEF) situé à Savigny-le-Temple3. En ce qui concerne les archives gouvernementales, elles concernent d’une part le cabinet élyséen du président de la République François Mitterrand pour la période 1981-19834 et du cabinet de Matignon du Premier ministre Lauren Fabius pour la période 1984-19865, et proviennent des Archives nationales situées à Pierrefitte. Les archives du cabinet du ministre de l’économie et des finances Pierre Bérégovoy ne sont que partiellement accessibles6, et nous avons compensé en utilisant le recueil de documents intitulé Pierre Bérégovoy. Une volonté de réforme au service de l’économie 1984-1993 (Ménard, 1998), complété par de la littérature grise, qui est notre second type de sources. Nous nous sommes référés à plusieurs rapports qui traitent particulièrement des questions monétaires et financières. Nous avons d’abord mobilisé le rapport du comité Financement du Commissariat du Plan, intitulé La préparation du VIIIe plan7 paru en 1980 et qui envisage, sans que cela soit suivi d’effet à court terme, la stratégie d’ouverture monétaire et financière. Ce document sera régulièrement cité en référence dans les archives des administrateurs du Trésor chargés de concevoir les réformes. Nous avons ensuite utilisé le Livre blanc sur la réforme du financement de l’économie8, publié en 1986 et signé par les membres du cabinet de Pierre Bérégovoy. C’est la pièce centrale de notre enquête car il dresse le bilan de l’ensemble des mesures prises durant la période 1984-1986. Enfin, nous nous sommes référés au rapport du Commissariat général du Plan, daté de 1987 et intitulé Perspectives à moyen terme du financement de l’économie française9, qui prend acte de l’expansion des marchés financiers, pose un diagnostic sur nouveau le système économique qui se met en place, et s’efforce de réfléchir aux conséquences des transformations à l’œuvre. Ces trois textes sont des écrits collectifs, issus de groupes de travail composés d’acteurs d’affiliations variées10. Ils sont cependant porteurs d’une pensée et d’une argumentation cohérentes reposant invariablement sur une mise en cause de la politique monétaire (encadrement du crédit) et des modes de financement (bonification et spécialisation du crédit bancaire) des années 1980, jugés inadaptés, et sur une promotion des mécanismes de concurrence et des marchés de capitaux vers lesquels devrait tendre le nouveau système. Ces textes soulignent donc l’existence d’un consensus, à l’époque, entre spécialistes des domaines monétaire et financier. Ce travail est complété par la mise en rapport des fonds d’archives et de la littérature grise, avec une bibliographie composée d’articles de recherche et d’ouvrages académiques.

1. Du financement administré à la dérégulation financière

5Cette première partie s’intéresse aux transformations qu’a connu le système de financement français à partir dans les années 1970, et à l’accélération de sa réforme au milieu des années 1980, dans le sens d’une dérégulation des activités financières qui étaient auparavant insérées dans un ensemble de règles administratives. Dans un premier temps, en se basant sur un Livre blanc paru en 1986, elle détaille le contenu d’un ensemble de mesures prises entre 1984 et 1986, et qui ont été charnières dans le mouvement de transformation. Dans un second temps, elle revient sur les explications qui ont conduit les dirigeants politiques et hauts fonctionnaires à faire évoluer le système de financement vers moins d’administration et plus de libéralisme.

1.1 Les réformes présentées dans le Livre blanc

6Le Livre blanc sur la réforme du financement de l’économie (cf. Encadré 1) établit le bilan de la politique monétaire et financière menées entre juillet 1984 et mars 1986, par le gouvernement socialiste du Premier ministre Laurent Fabius, et de son ministre de l’Économie et des finances Pierre Bérégovoy (Naouri, 1987). Dans un contexte post-« tournant de la rigueur », il présente, de façon cohérente, un ensemble de mesures structurelles visant la transformation du système de financement de l’économie française (Cerny, 1989 ; Quennouëlle-Corre, 2018), qui repose sur une feuille de route de « modernisation » de l’économie, axée sur l’équilibre des comptes et le soutien aux entreprises (Ménard, 1998 ; Eloire, 2023). Le Livre blanc se compose de trois parties consacrées successivement à la réforme des marchés de capitaux, des financements de l’économie et de la Bourse de Paris.

  • 11 Voici la liste des rapports faisant référence sur les questions monétaires et financières et comman (...)

7Les marchés de capitaux sont transformés par la création de nouveaux instruments financiers, dont les premiers à être lancés sont les « certificats de dépôt », titres de créances négociables à court terme qui peuvent être émis par toute banque ou établissement de crédit afin de faciliter la gestion de trésorerie. Cet instrument vient bousculer les habitudes à la fois des administrations chargées de sa mise en place (la direction du Trésor, la Banque de France) et des opérateurs chargés de sa diffusion (agents de change, banquiers, institutions financières ; Eloire, 2022). Dans la foulée, sont aussi créés les « billets de trésorerie » (ou « commercial papers »), que des entreprises à besoin de trésorerie peuvent émettre afin d’emprunter directement auprès d'investisseurs sans passer par le système bancaire ; les « bons du Trésor négociables », titres de créance émis par l'État, qui lui permettent d'obtenir des liquidités à court et moyen terme ; et les « options négociables », qui représentent le droit (et non l’obligation) d’acquérir (« call ») ou de vendre (« put ») un actif sous-jacent pendant une période ou à échéance et à un prix fixés à l’avance. Enfin, est aussi mis en place un « marché à terme d'instruments financiers » (Matif), où se négocient des contrats à terme sur des actifs monétaires ou financiers (bons du Trésor, obligations, devise étrangère, etc.), et par lesquels les agents économiques se protègent contre les risques liés aux variations de taux d'intérêt. Ces instruments, qui émergent tous durant cette courte période du milieu des années 1980, sont la concrétisation de réflexions formulées de longue date, qu’une littérature grise produite par la haute administration, mais aussi des notes de la direction du Trésor ou de la Banque de France (cf. Encadré 1), permettent de retracer11. Ils ont pour principal effet d’ouvrir l’espace des possibles des agents économiques en matière d’investissement financier, et de « réanimer » les activités boursières, alors en proie à la « morosité » (Eloire, 2022), afin d’augmenter le volume d’activités sur les marchés de capitaux français (Kuvshinov et Zimmermann, 2020).

  • 12 On passe de 287,5 milliards de Francs en 1984 à 224,3 en 1986.

8Ensuite, une nouvelle politique du crédit fondée sur le principe de la débonification est adoptée, qui transforme le financement de l’économie. Le Livre blanc explique que le volume des prêts bonifiés diminue de près d’un tiers12. Dans le secteur du logement, les circuits financiers sont rationnalisés à travers la suppression d’organismes réputés générer de la complexité et des coûts d’intermédiation. Les prêts bonifiés continuent à exister pour l’accession aidée à la propriété, mais sont réservés aux accédants aux revenus modestes. En termes d’investissement des entreprises dans les secteurs industriel, du commerce, du tourisme ou de l’artisanat, il est décidé de ne conserver qu’un seul type de prêt bonifié, à un taux unique quelle que soit l’institution spécialisée qui l’accorde, avec des critères de sélection simplifiés, ce qui conduit à une réduction de leur volume total. Cette débonification se répercute sur le budget de l’État, avec une économie d’au moins 25 milliards de francs espérée d’ici à 1990.

  • 13 CAEF B0068017 : « Quelques remarques sur le rôle de Paris comme place financière intermédiaire ».
  • 14 Lois du 11 juillet 1985 et du 14 décembre 1985.

9Ces réformes sont complétées par une volonté de « moderniser » le marché financier français, que la direction du Trésor diagnostique comme inefficace13. L’objectif est d’adapter la Bourse de Paris à l’environnement international, de développer son attractivité pour les investisseurs qu’ils soient résidents ou non, et d’améliorer son efficience pour les opérateurs publics comme privés. Dans cette optique, le Livre blanc fait état de la promulgation de deux lois14 qui visent à faciliter les augmentations de capital par des incitations fiscales, et à donner aux entreprises la liberté de créer des titres financiers. Cette nouvelle législation contribue à lever des contraintes réglementaires et à favoriser l’innovation financière. Ce à quoi s’ajoute un assouplissement du contrôle des changes qui facilite les opérations en devises et l’accès aux opérateurs étrangers, et une révolution de l’infrastructure boursière, menée en août 1985, avec le remplacement de la criée par un algorithme de cotation automatisée en continu (Muniesa, 2000), et la décision en 1987, de mettre fin au monopole des agents de change (Cerny, 1989 ; Lagneau-Ymonet et Riva, 2012).

10Les réformes listées dans le Livre blanc apparaissent comme un moment charnière dans la transformation du financement de l’économie, ouvrant la voie au mouvement de financiarisation des années 1990 (Benquet et Bourgeron, 2019), phénomène auquel la haute administration aura donc largement contribué, même s’il ne s’agissait pas directement de l’objectif visé.

1.2 La remise en cause des mécanismes administrés

11Dans le Livre blanc, l’argumentaire qui accompagne l’explicitation des réformes tourne autour du constat de « inadaptation » croissante du système de financement français aux besoins des agents économiques et aux exigences de la compétition internationale. Ce système, hérité de l’après-guerre, répondait certes à des préoccupations légitimes : la « sécurité absolue de la place de Paris et l’orientation de ressources rares vers des emplois prioritaires ». Il se révèle, selon les auteurs, à la fois trop cloisonné du fait que les différents compartiments du marché des capitaux (monétaire, hypothécaire, obligataire, financier, etc.) sont « étanches » entre eux ; hyper-réglementé du fait que chaque compartiment est soumis à des règles administratives contraignantes ; et empêchant la concurrence, du fait de l’encadrement du crédit, de la spécialisation des établissements de crédit, et du monopole des agents de change à la bourse. Tout cela forme autant d’entraves au développement des mécanismes de marché. Les réformes ont donc pour dénominateur commun la remise en cause des contraintes réglementaires et des mécanismes administrés qui régissent alors les activités monétaires et financières.

12De nombreux auteurs en sciences politiques ou en histoire économique ont cherché à définir le capitalisme français. Ils ont souligné le poids de l’État dans le financement de son économie et la capacité interventionniste, parfois aussi qualifiée de « dirigiste », du gouvernement à contrôler l’allocation du crédit, et à encadrer sa distribution par les banques (Cerny, 1989 ; Loriaux, 1991 ; Levy, 2008). Ils soulignent aussi le rôle de la décennie 1980, période charnière qui a vu des transformations importantes s’opérer vers un nouveau système de financement axé, non plus sur des dispositifs faits de contraintes réglementaires et de fixations de taux administrés, mais sur le développement de la concurrence et des mécanismes de marché (Hall, 1986 ; Schmidt, 2003 ; O’Sullivan, 2007 ; Eloire, 2023). Cependant, sur l’explication de ces changements, ces auteurs divergent. O’Sullivan y voit le résultat de l’augmentation des déficits publics dans les années 1970, et la nécessité pour l’État français d’adapter ses outils de gestion de la dette. Loriaux considère que la modification du système s’explique de façon exogène. L’hégémonie financière américaine de l’après-guerre a donné à la France l’opportunité de mener une politique du crédit interventionniste, qui est devenue une contrainte nécessitant des ajustements lorsque l’hégémonie a pris fin dans les années 1970 avec la fin des accords de Bretton Woods (Auvray et al., 2016). Hall et Schmidt considèrent au contraire que ce sont des raisons endogènes qui justifient les réformes. Ils affirment qu’en accordant des crédits bonifiés, dont la fixation des taux n’est donc pas soumise aux mécanismes de marché, les banques participent au caractère inflationniste du système.

13Loin de s’exclure, ces explications confèrent au phénomène de dérégulation monétaire et financière une dimension multifactorielle. Les nombreux travaux qui lui sont consacrés s’y intéressent généralement sur une longue période. En France, les réformes qui ont accéléré les transformations (cf. plus haut) ont eu lieu au milieu des années 1980, soit plus tardivement que dans les pays anglo-saxons, où ce sont les décennies 1960 aux États-Unis (Quinn, 2017) et 1970 au Royaume-Uni (Copley, 2017), qui sont à l’origine du développement des marchés financiers. Cependant, si les chronologies diffèrent, le processus semble analogue car dans les différents cas étudiés, ce sont les administrations centrales qui jouent un rôle clé dans l’ouverture des marchés, sans pour autant que la financiarisation de l’économie ait été un résultat explicitement voulu par les hauts fonctionnaires. Les analyses soulignent plutôt que ces derniers ont agi moins par idéologie qu’en raison des avantages qu’ils ont trouvé à mobiliser cette solution de financement. Dans le cas des États-Unis, Quinn insiste sur les problèmes budgétaires auxquels doit faire face l’État fédéral, et sur les facilités d’accès aux ressources financières qu’offrent les marchés financiers et la titrisation (Rubinowicz, 1991) pour le développement de l’économie, notamment dans le secteur du logement. Elle souligne aussi que cette débudgétisation leur permet de contourner les procédures administratives et les réglementations liées au système de comptabilité. Krippner (2011) explique, quant à elle, que la financiarisation évite aux hauts fonctionnaires d'assumer une responsabilité directe à l’égard de ceux qui sont tenus à l’écart du nouveau système financier. Dans une perspective similaire, au Royaume-Uni, Copley affirme que la déréglementation, qui a conduit à l’expansion financière, est une réponse à la baisse de la croissance économique, et qu’elle est liée à la volonté de la haute administration de mettre en place une forme de gouvernance qui, en soumettant la discipline financière aux mécanismes de marché, lui permet de dépolitiser la gestion de la crise.

14Ces analyses sont applicables aux réformes monétaires et financières françaises des années 1980, et soulignent l’intérêt, dans cette première phase de la financiarisation (Benquet et Bourgeron, 2019), d’étudier ce qui se joue au sein des administrations d’État. Pour caractériser ces transformations, la littérature académique en économie évoque le passage d’une « économie d’endettement » à une « économie de marchés financiers », et d’une politique d’inspiration keynésienne à une politique d’inspiration monétariste (Renversez, 2008 ; Auvray et al., 2016 ; Feiertag, 2017). Cette caractérisation ex-post de la mutation du système de financement, et du renversement théorique qui la sous-tend, méritent cependant d’être discutés plus en profondeur. C’est ce à quoi est consacrée la suite de ce texte, qui examine le travail des institutions économiques de l’État (cabinets ministériels, direction du Trésor, Banque de France) et les argumentations qui y sont échafaudées pour justifier les mesures prises. L’article s’efforce, pour cela, de faire le lien entre les discours sur les réformes et les savoirs économiques (Bessis et Eloire, 2023), en s’inscrivant dans la perspective que propose Monnet lorsqu’il affirme que, même si Keynes et Friedman ne sont pas des références communément employées par les acteurs de la politique du crédit, cela « ne signifie pas qu’ils n’étaient pas influencés par des cadres théoriques, même imprécis et forgés principalement dans la pratique administrative » (Monnet dans Delalande et al., 2020). Pour ce faire, dans la partie suivante, nous nous intéressons à l’approche macro-économique qui sous-tend les réformes.

2. L’approche macro-économique des réformes

15Cette deuxième partie décrit la politique économique post-« tournant de la rigueur », menée par le ministre Pierre Bérégovoy au sein du gouvernement Fabius entre 1984 et 1986. Dans un premier temps, elle montre que, sans pour autant éclipser les autres questions macro-économiques, c’est la désinflation qui focalise centralement l’attention des dirigeants politiques. Ils considèrent en effet que c’est en agissant avant tout sur l’inflation, que des effets positifs se produiront sur la croissance et l’emploi. Dans un second temps, elle retrace les principaux débats qui ont animé les experts de la politique économique, au gouvernement et dans les services de l’État. Elle s’intéresse plus particulièrement aux économistes d’administration qui s’efforcent de proposer une approche globale des flux monétaires et financiers, à travers des modèles macroéconomiques et des réflexions d’ensemble sur la nature du système économique et ses évolutions.

2.1 La stratégie de désinflation

  • 15 Cinquième semaine de congés payés, retraite à 60 ans, nationalisations (notamment bancaires), etc.

16En 1984, le contexte post-« tournant de la rigueur » a modifié la conception de la politique économique du gouvernement socialiste. La première année du septennat de François Mitterrand est caractérisée par la mise en place d’une politique budgétaire expansionniste dite de « relance », inspirée à la fois du keynésianisme qui prône l’intervention de l’État dans l’économie, et du programme commun de l’Union de la gauche (PS et PCF) qui contient de nombreuses mesures sociales15 (Hall, 1986 ; Eloire et Dallery, 2023). Cependant, cette orientation va être remise en cause par le ministre de l’économie et des finances Jacques Delors, qui mène un premier « plan de rigueur » dès juin 1982 (Fulla, 2018). Cette rupture avec le programme électoral de mai 1981 n’est que la première étape d’un cheminement intellectuel qui va conduire les principaux dirigeants à transformer la politique économique, non sans controverse jusqu’en mars 1983 (Denord, 2017 ; Eloire, 2020).

  • 16 « Résumé du dispositif du 13 juin 1982 (Document de Matignon, remis à la presse) », Archives nation (...)
  • 17 Surnom du ministère de l’économie avant qu’il ne déménage à Bercy.
  • 18 Sur le travail réalisé par les membres des cabinets (conseillers techniques, directeurs) pour faire (...)

17Le président de la République n’est pas favorable à ce changement de politique. Cependant, le plan de rigueur finalement adopté place la lutte contre l’inflation en tête des objectifs gouvernementaux. De fait, le communiqué de presse qui l’annonce mentionne, certes, la croissance et l’emploi, mais il n’en fait pas des priorités16 : c’est la désinflation qui est présentée comme la condition sine qua non de la réalisation des autres objectifs. Les mesures annoncées sont le « blocage des prix » pendant quatre mois, la « modération des augmentations de revenus », la « maîtrise des finances publiques » et la réduction des dépenses sociales. Ces mesures émanent des cabinets de Matignon et Rivoli17, avec approbation de celui de l’Elysée, mis dans la confidence18. Ces décisions s’apparentent à un « inévitable ‘alignement’ sur les priorités dominantes de l’économie internationale » (Asselain, 2001, 385). Les conseillers techniques de Jacques Delors ont bien conscience de l’effet négatif de la politique de désinflation sur l’emploi. Dans une note adressée à l’Élysée, l’un d’eux, Jean-Baptiste de Foucauld s’efforce « d’atténuer le marquage ‘monétariste’ des politiques poursuivies » tout en reconnaissant que la politique monétaire menée par les socialistes aura inévitablement des effets négatifs sur l’emploi, et qu’elle fera l’objet de critiques du fait de sa continuité avec celle de la droite (Lemoine, 2016).

  • 19 Le déficit public (État, collectivités locales, entreprises publiques) est de 1,9% du PIB en 1981, (...)
  • 20 Par la désindexation des revenus sur l’inflation.

18Cependant, à l’arrivée du gouvernement Fabius en juillet 1984, la politique de désinflation ne fait plus débat. La conviction est acquise que la lutte contre l’inflation est la condition nécessaire pour relancer la croissance l’emploi, et qu’elle est donc complémentaire de la lutte contre le chômage. On touche là à une spécificité de la politique du ministre Pierre Bérégovoy qui souhaite « mettre à contribution [de la désinflation], l’ensemble des instruments de politique économique à sa disposition » (Masset-Denèvre, 1998, 139 et suiv.). Il mène conjointement des politiques conjoncturelles en matière budgétaire (de réduction des déficits publics19) et de revenus (modération salariale20), et des politiques structurelles en matière de concurrence (remplacement du contrôle des prix par leur libre fixation par les lois du marché). Cela se traduit par une libéralisation progressive des prix, secteur par secteur, en commençant par ceux des produits pétroliers, puis de l’automobile, etc.

19La description de ces mesures dessine une stratégie globale de désinflation (cf. Schéma 1) dans laquelle nous proposons d’intégrer les réformes du financement de l’économie de 1984 et 1986 (en gras), parmi les politiques structurelles qui visent à renforcer la concurrence. C’est ce qu’annonce explicitement Pierre Bérégovoy dans sa préface au Livre blanc consacré aux réformes monétaires et financières :

l’État, lui-même, se doit de montrer l’exemple dans la conduite de la politique économique afin que l’évolution des prix et les déficits publics ne crée pas de tensions sur les taux d’intérêt. Le nouveau système financier sera alors un atout pour ceux qui sauront maintenir le cap de la désinflation et de la modernisation économique et sociale (1986, 6).

20Cette politique n’est pas réellement innovante car elle était déjà préconisée dans le Rapport VIIIe plan, paru en 1980, qui plaidait pour donner la priorité à la lutte contre l’inflation, et pour réformer « l’ensemble des structures financières », afin de mieux « accompagner et stimuler le processus d’adaptation de l’économie française à une croissance moins inflationniste » (1980, 24 et suiv.).

Figure 1. La stratégie globale de désinflation de P. Bérégovoy

Figure 1. La stratégie globale de désinflation de P. Bérégovoy
  • 21 Instrument privilégié de la Caisse des dépôts pour assurer le financement des investissements jugés (...)

21Ce Rapport VIIIe plan véhicule ainsi l’idée que l’organisation du système financier français est intrinsèquement inflationniste. En effet, il considère que des « tendances inflationnistes » conduisant à de la « création monétaire » se nichent dans la structure même du système de financement, caractérisé par deux phénomènes interdépendants : d’une part l’insuffisante proportion d’épargne longue ; d’autre part l’insuffisante proportion de produits négociables. De fait, en France sur la période 1973-1977, en comparaison d’autres pays tels que les États-Unis, l’Allemagne ou le Royaume-Uni, la proportion d’épargne longue s’élève à 28% contre 72% pour l’épargne liquide, tandis que dans les autres pays, elle tourne plutôt autour de 55% contre 45%. Ces chiffres soulignent que les émissions d’actions et obligations sont faibles, notamment du fait d’une politique de rémunération peu attractive (jamais supérieure à 2,5%). Cela amène à l’autre constat, qui est que le volume des actions et obligations, dont la spécificité est d’être des instruments d’épargne négociables sur un marché, est faible, ce qui a pour conséquence que la proportion de produits négociables dans le système de financement français est basse. Cette « structure défavorable des actifs financiers » est « encouragée par la fiscalité » qui favorise l’épargne liquide au détriment de l’épargne longue, du fait de la volonté politique d’assurer une rémunération correcte au Livret A21. Cette analyse qui prône l’accroissement « de l’épargne longue en vue d’assurer un financement non inflationniste des investissements » est portée dès la fin des années 1970 par le directeur du Trésor Michel Camdessus (Monnet, 2015, 170). Elle amène à considérer les réformes monétaires et financières non pas comme le résultat d’une volonté affichée de développer la financiarisation pour elle-même. Mais à voir la création de nouveaux instruments financiers comme un moyen de contribuer à l’objectif prioritaire de désinflation, en atténuant le poids du financement par le crédit bancaire (cf. Schéma 1).

22Du point de vue des effets conjoncturels, la stratégie adoptée semble être très efficace puisque le taux d’inflation ne fait que diminuer, de 7,4% à 2,7% entre 1984 et 1986. Cependant, son résultat apparaît beaucoup plus mitigé en ce qui concerne le chômage qui, sur la même période, augmente lui de 8% à 8,6%. En ce qui concerne ses effets structurels de transformation des ressources de financement, les résultats des réformes s’avèrent significatifs. Le bilan établi par le Rapport perspectives fait état d’une « très forte expansion des marchés financiers » (1987, 46). Entre 1978 et 1986, les émissions brutes d’obligations passent de 58 à 351 milliards de francs, les acquisitions de valeurs mobilières par les ménages, de 10% à 44%, et les émissions d’actions et obligations couvrent 75% des besoins de financement externe des sociétés. La première conséquence est que le poids des mécanismes administrés de fixation des prix (c’est-à-dire soumis à un encadrement en amont) s’amenuise au profit de celui des mécanismes de marché. La seconde conséquence est la transformation du rôle des institutions financières et de la politique monétaire. Dans un contexte où « l’ajustement s’opère [de plus en plus] par le jeu des variations de taux », de nouvelles techniques de régulation monétaire semblent nécessaires car la banque centrale ne peut plus contrôler, à la fois, les taux pratiqués et les volumes échangés sur le marché monétaire.

  • 22 Lemoine montre, dans le cas de la dette publique, que la question de la « création monétaire » et d (...)
  • 23 Car il y a moins de monnaie pour les placements en titres financiers.

23Avant les réformes, le système monétaire et financier français s’appuyait sur la technique du réescompte auprès de la banque centrale (Quennouëlle-Corre, 2015 ; Monnet, 2018) : une institution financière offre des crédits selon un taux qu’elle fixe sur la base de ses coûts de production, puis elle se refinance à la Banque de France à des conditions quasi-certaines. Dans ce système, en cas de déséquilibre, l’offre monétaire (que constitue la masse monétaire) et la demande monétaire (que constituent les besoins de crédit) ne s’ajustent pas par le jeu des taux d’intérêt, mais par la création monétaire : lorsque la demande augmente, on augmente en proportion l’offre de monnaie (donc la masse monétaire) par de la création monétaire. C’est donc pour équilibrer et contrôler la création monétaire (et au besoin la limiter), qu’a été mis en place « l’encadrement du crédit », qui implique de décider politiquement, à l’avance et annuellement, du taux de croissance de la masse monétaire (Monnet, 2015, 168-169). Le Rapport perspectives estime que ce système de « contrôle quantitatif du crédit » (utilisé depuis 1972) était « incapable de résoudre les déséquilibres » et a conduit à « contraindre le niveau de transactions financières ». A partir de 1984, il devient progressivement obsolète car les réformes de 1984-1986 ont consisté à créer de nouveaux instruments financiers, qui ont accru les financements sous forme d’émissions de titres (actions et obligations). Contrairement au crédit bancaire, ces financements sont réputés « non monétaires » car ce sont des placements, c’est-à-dire de « l’épargne ‘déjà-là’ », qui n’impliquent aucune création monétaire et n’impactent donc pas le volume de la masse monétaire existante (Lemoine, 2016)22: ils n’entrent ainsi pas dans le cadre du contrôle quantitatif (dévolu au crédit). Les réformes introduisent aussi plus de négociabilité au cœur des transactions financières, puisque tous les nouveaux instruments la permettent. Cela confère un rôle de plus en plus important à l’ajustement par les taux d’intérêt, et produit une inversion de la causalité : ce n’est plus la demande de crédit qui façonne l’offre en conséquence (comme dans le système financier d’avant les réformes) ; ce sont les taux pratiqués par l’offre qui conduisent à réguler la demande, car lorsque les possibilités monétaires s’amenuisent23, les taux d’intérêt augmentent par le « jeu du marché », ce qui contribue à réduire le niveau de la demande de crédit.

  • 24 Archives nationales, cote AG/5(4)/EG/241, signée H. Hannoun, 16 avril 1985.
  • 25 Ce même raisonnement, que Lemoine désigne sous l’expression « thèse du Trésor », existe chez les ha (...)

24Ces transformations donnent toute leur réalité à une approche de la politique monétaire qui n’était encore qu’à l’état de préconisations au moment où, en 1980, était publié le Rapport VIIIe plan. Les rédacteurs y regrettaient alors que les phénomènes monétaires et financiers ne soient « pratiquement pas pris en compte », et proposaient de « faire appel plus largement à l’épargne stable », et de « créer les conditions d’un développement plus économe en création monétaire, donc moins inflationniste » (1980, 24 et suiv.). Dès avril 1985, l’Elysée est informé des résultats de cette nouvelle politique, favorable aux marchés financiers. Hervé Hannoun, conseiller technique au cabinet du président, se félicite de la « bonne santé du marché financier français » et du « développement de l’épargne longue ». Il écrit que « cette politique permet un financement non inflationniste de l’économie, c’est-à-dire faisant moins que par le passé appel à la création monétaire »24. Dans la lignée des promoteurs des réformes monétaires et financières au cabinet Bérégovoy et à la direction du Trésor, il établit donc un lien causal entre le volume de la masse monétaire et l’inflation25. Pour comprendre l’origine de ce raisonnement, nous allons à présent nous intéresser aux modélisations macroéconomiques menées dans les années 1970, sur la base des approches théoriques dominantes et concurrentes de l’époque, le keynésianisme et le monétarisme, qui ont contribué à influencer les réflexions sous-jacentes aux réformes des années 1980.

2.2 La concurrence entre modélisations macroéconomiques

  • 26 La politique monétaire : a pour but la stabilité des prix et l’inflation est un phénomène monétaire (...)

25Les années 1970 se caractérisent par une inflation généralisée à l’échelle internationale, qui déstabilise les banques centrales dont la mission est de garantir la stabilité monétaire. Ce contexte apparaît propice au développement du monétarisme, une théorie qui « replace la monnaie à la base du système financier » et qui représente « une véritable révolution copernicienne » fondée sur le « renversement radical » de la théorie keynésienne (Feiertag, 2017, 218). Cependant, au début de cette décennie, les banques centrales se montrent réticentes face à cette doctrine émergente, y voyant surtout une confirmation académique de la politique monétaire qu’elles mènent depuis toujours. C’est par exemple le cas de la Bundesbank et de la Banque de France qui, toutes deux, cherchent depuis longtemps à contrôler la quantité de monnaie et la création monétaire, tout en considérant néanmoins que les facteurs principaux de l’inflation se situent aussi dans les politiques budgétaires, de revenus, de redistribution. De plus, dans le cas de la politique monétaire française durant les Trente Glorieuses, l’existence concomitante des trois conditions d’une politique monétaire réellement monétariste est loin d’être avérée (Monnet, 2015, 167) 26.

26Telle qu’elle est pratiquée par la Banque de France depuis l’après-guerre, la politique monétaire et de crédit ne consiste donc pas en l’application d’une théorie, qu’elle soit keynésienne ou monétariste. Elle se fonde sur la doctrine de la sélectivité, qui consiste à orienter les crédits, c’est-à-dire à les affecter en fonction de critères de priorité nationale (Monnet, 2015, 152). C’est ce principe qui sert encore, en 1985, à justifier le système des bonifications. Cependant, dès 1948, il était subordonné à un autre, le contrôle quantitatif du crédit, qui consiste en l’imposition de quotas visant à plafonner, pour chaque banque, le volume total de crédit qu’elle est en droit d’octroyer aux agents économiques (ménages, entreprises). Cet instrument de politique monétaire va prendre le nom d’encadrement du crédit en 1958. Ce dispositif consiste à limiter directement les encours des banques, en fixant à chacune un plafond à la progression des crédits qu’elles octroient, d’abord en les obligeant à ne pas augmenter leur encours par rapport à leur propre moyenne du dernier trimestre, puis en leur fixant un pourcentage commun d’accroissement limite. Dans son utilisation de l’encadrement du crédit, la France fait exception puisqu’elle est la seule des grandes nations industrialisées à décider de l’utiliser de façon permanente à partir de 1972, jusqu’aux réformes de 1985 (Sterdyniak et Vasseur, 1985, 105). En 1967, une réforme inspirée des exemples allemand et américain, oblige les banques à déposer des réserves à la Banque de France en proportion du total de leurs dépôts. Cette mesure entérine une mutation de la place de la Banque de France dans l’allocation du crédit. Il s’agit d’une première remise en cause du principe de sélectivité, et de la mise en place d’une politique monétaire plus « neutre » (Monnet, 2015, 166).

  • 27 Olivier Wormser est Gouverneur de la Banque de France, Robert Marjolin est ex-Commissaire européen (...)
  • 28 Instruction n° 2-84, datée du 5 décembre 1984.

27Le système d’encadrement du crédit fait lui aussi débat tout au long des années 1960 et 1970. L’offensive la plus forte est menée par les hauts fonctionnaires Olivier Wormser, Robert Marjolin et Jean Sadrin dans un rapport sur le marché monétaire et les conditions de crédit publié en 196927. Cependant, en 1972, suite à une mesure politique décidée à l’échelle européenne, le ministre français de l’époque, Valéry Giscard-d’Estaing, rétablit l’encadrement du crédit, ce qui met provisoirement fin aux velléités de libéralisation de la gestion monétaire. Il ne faut cependant pas y voir une volonté de revenir à un système administré, mais une forme d’adhésion à la thèse monétariste de l’origine monétaire de l’inflation, puisqu’il s’agit de la combattre en fixant un objectif quantitatif. Le Livre blanc s’inscrit dans la ligne du rapport Wormser, Marjolin, Sadrin des années 1960. Il reproche au système d’être devenu « contre-productif parce que bureaucratique et inopérant ». Il décrit de nouvelles dispositions de la Banque de France, applicables dès 1985, qui visent à réintroduire de la concurrence entre les banques, à leur permettre d’accroître leurs encours par l’émission d’obligations, et à leur donner la pleine responsabilité de leurs choix commerciaux28. Et ce jusqu’à ce que le contrôle quantitatif soit définitivement abandonné en 1987.

28Les années 1970 voient aussi se développer les réflexions visant à caractériser et modéliser l’économie française. Un service économétrique de la Banque de France va notamment être à l’origine de travaux théoriques cherchant à expliquer pourquoi le système économique français de l’époque ne permet pas l’application, en France, de la doctrine « monétariste » américaine (Feiertag, 2005, 219 et suiv.). Ces recherches vont contribuer à diffuser l’idée qu’un changement radical est nécessaire. Ce service économétrique, créé en 1969, est composé de Gabriel Vangrevelinghe et Jacques-Henri David, polytechniciens et administrateurs INSEE, et de Yves Barroux, économiste informaticien. Son objectif est de construire un « modèle intégré de l’économie française, dans lequel le jeu des variables monétaires et financières serait effectivement intégré » (Feiertag, 2017, 221). Il est présenté en 1972 lors d’une communication, sous le titre « Un modèle monétariste de l’économie française ». L’introduction explique que :

  • 29 Jacques-Henri David, Communication au Congrès européen de la Société d’économétrie, 6-8 septembre 1 (...)

dans les années récentes, on a assisté dans le monde occidental, et particulièrement aux États-Unis, à un net renouveau des thèses monétariste. Cette doctrine s’est affirmée par de nombreux travaux théoriques pour donner naissance à tout un courant de pensée qui a trouvé son expression dans la construction de modèles macroéconomiques simples, tous plus ou moins inspirés des résultats obtenus dès 1969 à la Banque de Réserve Fédérale de Saint-Louis aux États-Unis. 29

29Elle souligne néanmoins que si le modèle « puise très largement son inspiration dans ce courant de pensée », il conserve néanmoins son originalité « liée au contexte économique et financier français, très différent du contexte anglo-saxon ».

  • 30 Les auteurs anglo-saxons les plus importants, cités dans la communication à l’appui de cette théori (...)

30La communication rappelle que le monétarisme reprend l’ancienne théorie quantitative de la monnaie selon laquelle il existe, à long terme, « une relation directe entre le niveau de la masse monétaire et celui des prix », mais qu’il la complète en considérant que cette relation se vérifie aussi à court terme, de sorte que « les fluctuations de la masse monétaire provoquent, dans un délai, assez bref, des variations du niveau de l’activité économique suivies, quelques mois après, de modifications du niveau des prix »30. En matière de politique économique, cette doctrine préconise que les autorités monétaires qui souhaitent pratiquer une politique expansionniste « offrent » une quantité nominale de monnaie supérieure à la quantité nominale souhaitée par les agents économiques, qui disposeront alors de « trop de monnaie » et chercheront à s’en défaire en investissant et en consommant, ce qui créera une reprise de la demande, et donc de l’activité économique. Des données empiriques liées à l’économie américaine viennent étayer cette modélisation théorique. Cependant, le modèle est jugé « peu approprié au cas français » car son système d’octroi de crédit est tel que, quand les banques répondent à la demande de crédit de leur clientèle, elles ne portent pas particulièrement attention aux problèmes de trésorerie. Elles sont donc structurellement endettées auprès de la Banque de France, qui les refinance. Cependant, la banque centrale n’étant pas en mesure de contrôler la quantité de monnaie en circulation, elle ne maîtrise pas l’évolution à court terme de la masse monétaire, qui possède un caractère « endogène ». L’approche monétariste considère que « l’expansion monétaire paraît alimenter l’inflation ». L’utilisation d’une politique monétaire restrictive pour lutter contre l’inflation trouve donc ici une justification théorique. Au moment de sa publication, ce modèle baptisé SIMPLET possède une très faible capacité prédictive (Feiertag, 2005, 234). Cependant, le plus important semble avoir été atteint : donner une première impulsion à l’approche monétariste en France.

  • 31 Futur directeur du Trésor (1978-1982).
  • 32 CAEF, cote B-0068655/1, note de J.-Y. Haberer, 15 juin 1971, intitulée « recherches sur les liaison (...)

31L’émergence du modèle SIMPLET s’inscrit dans un courant de réflexions plus globales. Depuis 1969, un groupe nommé « Monnaie-Croissance-Prix » existe au secrétariat du Plan, duquel émane en 1972 un petit cénacle intitulé « Théories monétaires », composé de membres du service d’Études économétriques de la Banque de France, de l’INSEE, du Commissariat au Plan, des directions de la Prévision et du Trésor, etc. (Feiertag, 2005, 224). Signe de l’importance que revêtent ces questions à l’époque, en 1971, le directeur du Trésor d’alors, Claude Pierre-Brossolette, demande à ses services de « réaliser une étude sur les liaisons globales entre la monnaie, la croissance et les prix ». Jean-Yves Haberer, chef de service du Bureau A1 « Mouvements de fonds »31, lui répond que « de telles études ont un caractère très technique ; elles exigent la mise en œuvre, par des économètres de formation mathématique, d’un matériel statistique élaboré »32. Il fait état des principaux services à même de traiter ces questions et en répertorie deux : celui de la direction de la Prévision, intitulé « Division des opérations financières » ; et celui de la Banque de France, intitulé « service d’Études économétriques ». Il indique notamment qu’à la Banque de France ont été tirées « des conclusions provisoires qui tendent à montrer que la variation de la masse monétaire précède avec une certaine régularité les variations de l’indice de la production industrielle et de l’indice des prix ». Il précise aussi que ces résultats ne sont pas diffusés, et que « ces deux services poursuivent leurs recherches séparément, n’ont pas d’objectif commun, et ne paraissent pas se communiquer les résultats de leurs travaux ». Au début des années 1970, beaucoup de chemin est donc encore à parcourir avant que les thèses monétaristes ne trouvent un débouché politique.

  • 33 Abréviation de modèle économétrique physico-financier.
  • 34 Le concept d’« économie concurrencée » repose sur l’idée qu’il existe un secteur « exposé » (à la c (...)

32Si le modèle SIMPLET de la Banque de France est, à l’époque, confidentiel, un autre modèle a le vent en poupe : le modèle FIFI33, qui voit le jour à la fin des années 1960, au « Service des programmes » de l’INSEE. Il cherche à simuler par ordinateur le fonctionnement et l’évolution de la croissance et du chômage de l’économie française (Angeletti, 2011, 49 et suiv.). L’article de référence « Un outil du Plan : le modèle FIFI » (Aglietta et Courbis, 1969), le présente comme « un modèle réduit de l'économie tout entière », dont il « simule les interdépendances » et « permet d'étudier sur maquette les avenirs possibles, et les effets des diverses politiques économiques qui peuvent être imaginées ». Contrairement au modèle monétariste SIMPLET, volontairement épuré, le modèle FIFI est de grande taille et repose sur près de 1’600 équations mathématiques. Une autre différence est que, alors que SIMPLET reste confiné aux services de la Banque de France (même si la direction du Trésor s’y intéresse), FIFI accompagne la mise en œuvre du VIe Plan (1971-1975) et « va progressivement prendre une place considérable au sein de l’administration économique …, attirer l’attention de nombreux articles journalistiques et être évoqué sur les bancs de l’Assemblée nationale ». Enfin une dernière différence est de nature théorique. Alors que le premier s’inspire du monétarisme, le second est d’inspiration keynésienne (Boyer, 1976, 917), sans pour autant être basé « sur l'approche traditionnelle de la théorie keynésienne en économie ouverte, mais sur celle des économies ‘concurrencées’ » (Courbis, 1973, 905 et suiv.)34.

33Le modèle FIFI repose sur le postulat qu’à la fin des années 1960, « une des caractéristiques essentielles de l’économie française est son ouverture sur l’extérieur et sa profonde sensibilité à la concurrence étrangère », d’où l’importance du concept d’économie « concurrencée » qui vise à tenir compte du fait que la concurrence étrangère pèse sur les prix des producteurs nationaux des « secteurs d'activité ‘exposés’ ». Cette contrainte de prix vient modifier fondamentalement « les mécanismes de détermination de l'équilibre, d'où des choix différents de politique économique » L’enjeu ne consiste pas à rompre avec le keynésianisme, mais à fonctionner sur deux jambes : d’un côté, dans les secteurs « abrités », il considère que « la production dépend de la demande » ; de l’autre, dans les secteurs « exposés », il considère qu’« elle est déterminée essentiellement par la compétitivité des entreprises nationales » (Aglietta et Courbis, 1969, 50). Le deux théories de la détermination de l’équilibre en économie keynésienne et en économie concurrencée, ne s’opposent pas, mais sont en fait complémentaires (Courbis, 1973, 919).

34Dans la chronologie qu’il dresse des principaux modèles macroéconomiques des années 1970 (cf. Tableau 1), Boyer montre que la voie inspirée par le monétarisme, empruntée par certains économistes de la Banque de France, reste isolée, face à l’approche keynésienne répandue internationalement (OCDE) et nationalement (INSEE, Commissariat général au Plan, direction de la Prévision). Cependant, il souligne que les « modèles d’inspiration keynésienne » deviennent progressivement « inadéquats » pour « interpréter la montée simultanée du chômage et de l'inflation » des années 1970 (Boyer, 1976, 912). En effet, ils peinent à modéliser les phénomènes qui touchent au degré d’interdépendance des économies à l’échelle internationale. C’est dans ce contexte que, sur les questions de monnaie et de crédit, le modèle inspiré du monétarisme va se présenter comme une alternative. Boyer constate qu’une opposition de plus en plus marquée se creuse entre, d’un côté, les économistes officiant dans des organismes dépendant du ministère de l’Économie et des finances, qui continuent de défendre les « modèles de type ‘keynésien simplifié’ », et de l’autre leurs homologues de la Banque de France qui se concentrent sur une analyse de la politique monétaire aux accents monétaristes.

Tableau 1. Chronologie des principaux modèles macroéconomiques des années 1970

1969

Modèle économétrique de l’économie française : structure de type keynésien

OCDE

1969

FIFI : modèle d’économie concurrencée

INSEE – CG Plan

1971

DECA : prix autofinancement et investissement

Direction de la Prévision

1972

Un modèle monétariste pour la France

Banque de France

1972

Moïse : modèle multisectoriel, multinational

Ministère des Finances

1973

MiniFIFItof : économie concurrencée et intégration des opérations financières

INSEE – CG Plan

1973

Pompom : modèle global de type « keynésien complet »

Département d’Économie Appliquée de l’Université Libre de Bruxelles

1974

STAR : Accumulation et répartition dans un cadre de type postkeynésien

Direction de la Prévision

1975

Un modèle du système monétaire français

Direction de la Prévision

Source : Boyer (1976).

35C’est dans ce contexte qu’émerge « l’école de la Banque de France » avec l’arrivée de Gérard Maarek et Vivien Levy-Garboua, recrutés en 1975. Conscients des faiblesses manifestes du modèle SIMPLET et de l’impossibilité d’appliquer, tel quel, les thèses monétaristes étatsuniennes au système économique français, ils élaborent le concept, plus adéquat, d’« économie d’endettement ». D’abord confidentiel et limité à un espace d’expertise académique, ce concept va trouver des débouchés institutionnels, à tel point que ses fondateurs sont régulièrement cités dans les archives administratives (cf. Encadré 1), alors même qu’ils n’y occupent pas des positions centrales au moment des réformes. La troisième partie de cet article retrace la genèse intellectuelle des travaux de ces économistes, qui peuvent être interprétés comme une matrice théorique pour les réformes monétaires et financières de la décennie suivante.

3. L’émergence d’un nouveau mode de régulation

36Cette troisième partie s’intéresse à la façon dont s’articulent les savoirs théoriques et les arguments politiques qui sous-tendent les réformes monétaires et financières. Dans un premier temps, elle explicite les concepts forgés par les économètres de « l’école de la Banque de France » pour caractériser le système de financement français. Dans un second temps, elle examine l’influence indirecte de leur façon d’appréhender les problèmes de la monnaie et de l’inflation sur la conception des réformes par la haute administration et les dirigeants politiques.

3.1 « L’économie d’endettement » comme renouvellement théorique

  • 35 Dans la traduction française du texte de Hicks, datée de 1988, le traducteur Jacques Le Cacheux pré (...)

37En 1975, avec l’arrivée de Gérard Maarek comme chef de service et de nouveaux collaborateurs, dont Vivien Levy-Garboua, le service économétrique de la Banque de France prend une autre dimension et devient le SEER (Services d’études économétriques et de recherches). Cette évolution marque le « renouvellement théorique et pratique de la Banque de France et donc des conditions mêmes de la politique monétaire française dans une période fortement marquée ... par la poussée monétariste » (Feiertag, 2005, 229 et suiv.). Maarek est conscient que le monétarisme « ne peut être importé sans adaptation au cas de la France » mais cherche à y remédier par « une meilleure connaissance du secteur financier de l’économie française et des mécanismes par lesquels la politique monétaire influe sur la formation des équilibres macroéconomiques ». C’est dans ce cadre qu’émerge l’hypothèse selon laquelle la France serait une « économie d’endettement », concept théorique inspiré de l’« overdraft economy » de John Hicks ([1975] 1988, 86 ; Loriaux, 1991) 35. Celui-ci a été retravaillé dans deux articles de Levy-Garboua et Maarek parus en 1978, dans lesquels ils soulignent les limites que font peser les mécanismes interventionnistes et administrés du système français sur la conduite d’une « politique plus active des taux d’intérêt » (Loriaux, 1991, 71 et suiv.).

  • 36 Et à l’inverse, « le principal moyen pour la politique monétaire, de réduire l’investissement – pou (...)

38Chez Hicks, l’overdraft economy représente un idéal-type de mode de financement de l’économie : « dans une pure économie à découvert, les entreprises ne détiendraient pas de réserves liquides, elles seraient totalement dépendantes des banques pour leur liquidité. La liquidité du secteur des entreprises serait alors sous le contrôle direct des banques » (Hicks, [1975] 1988, 86 et suiv.). Ce concept fonctionne en couple, avec celui d’« auto-economy », qui est traduit ici par « économie à fonds propres », cependant ceux qui parlent d’« économie d’endettement », évoquent son pendant par l’expression « économie de marchés financiers ». Ce qui donne les correspondances suivantes : « overdraft economy » = « économie à découvert » = « économie d’endettement » ; et « auto-economy » = « économie à fonds propres » = « économie de marchés financiers ». Dans une économie à fonds propres (sans secteur à découvert), « la liquidité est assurée principalement par la détention d’actifs liquides ». Hicks considère que l’analyse qu’il propose de ces deux idéaux-types est encore « très exploratoire ». Mais il considère que cette voie de recherche aura des conséquences en matière de politique monétaire, car dans une économie à fonds propres, « quand les autorités monétaires accroissent l’offre de monnaie en achetant des titres – ce qui est pour elles la seule manière d’accroître l’offre de monnaie de leur propre initiative –, cela tendra à faire monter le prix des titres »36. Par contre, dans une économie à découvert, « le système bancaire est beaucoup plus puissant », de sorte que « la liquidité du secteur entreprises serait alors sous le contrôle direct des banques ». Hicks rappelle cependant que la plupart des économies possèdent à la fois un secteur à découvert et un à fonds propres.

39Les économètres de la Banque de France s’appuient sur ces réflexions théoriques pour fonder leurs travaux (Loriaux, 1991 ; Feiertag, 2005). Faisant le constat de l’importance du crédit et de la faiblesse des marchés financiers dans l’économie française, ils considèrent que sa situation se rapproche de l’« idéal-type ‘économie d'endettement’ » (Maarek, 1978, 99) : « en simplifiant, on peut considérer que l’économie française est beaucoup plus proche d’une économie d’endettement que d’une économie de marché » (Levy-Garboua, 1978, 5). Leur réflexion est fondée sur les idéaux-types de Hicks, de sorte que les entreprises françaises ont deux sources de fonds : soit l'autofinancement par la Bourse qui est peu développé à l’époque ; soit l'endettement par le crédit auprès des banques, qui est dominant. Ces deux systèmes diffèrent dans la mesure où on ne peut revendre un crédit (car un prêt est personnalisé), contrairement à un titre (qui est anonyme). Par ailleurs, ils se distinguent aussi fondamentalement, du fait que les titres s’échangent sur « un ‘véritable’ marché, où le prix se fixe par confrontation d’une offre et d’une demande indépendantes », tandis que le taux d’un crédit est administré et n'est donc pas « un prix d'équilibre ». Dans ces conditions, ils considèrent que l’économie d’endettement offre moins de garanties de stabilité que l’économie de marchés financiers. En effet, le caractère endogène de l’offre de monnaie et du taux d’inflation génèrent une « fuite en avant » où entreprises et ménages s’endettent quasi-automatiquement auprès des banques, lesquelles s’endettent mécaniquement auprès de la Banque centrale, rendant compliqué le choix de la politique monétaire à tenir. En se demandant s’il s’agirait d’opter plutôt pour des règles monétaires plutôt « ‘keynésienne’ ou ‘monétariste’ » (Maarek, 1978, 117 et suiv.), les économètres montrent, néanmoins, qu’ils n’adoptent pas une attitude dogmatique vis-à-vis des théories économiques. Partis de l’inspiration monétariste de leurs prédécesseurs, ils prennent leurs distances pour des raisons pragmatiques, à savoir « sortir des débats stériles sur la responsabilité de la création de monnaie dans le processus inflationniste ». Ils émettent de sérieux doutes quant à « la valeur analytique de la doctrine monétariste et l’efficacité des thérapeutiques que préconisent ses adeptes » (Levy Garboua et Maarek, 1985, 84-85) et écrivent même qu’elle est « un leurre » qui « s’appuie sur des hypothèses assez irréalistes dans le cas du système monétaire français » (Levy-Garboua et Weymuller, 1981, 215 et suiv.).

40Bien qu’ils se démarquent de la doctrine monétariste, leur insistance sur le concept d’économie d’endettement les conduit à donner un rôle central au crédit bancaire et au comportement des banques dans leur réflexion sur la politique monétaire. Après avoir listé différents types de politique monétaire, comme celle des taux d’intérêt, qui consiste à fixer une norme de progression du volume des crédits distribuables chaque année par les banques, et celle d’encadrement du crédit (cf. plus haut), qui a surtout vocation, selon eux, à être ponctuelle et non une méthode permanente, ils suggèrent une troisième voie, qu’ils jugent plus souple et mieux adaptée, nommée politique de refinancement, et qui repose sur l’idée d’obtenir plus de flexibilité du côté de la demande de crédit. Cela implique que « les banques détiennent des actifs financiers liquides (monnaie centrale ou titres à court terme), et que ces titres financiers puissent ensuite être achetés par les agents non financiers (ménages, entreprises). Au moment où ils la préconisent, au début des années 1980, cette politique est inapplicable puisque les structures du marché monétaire empêchent la libre entrée de tous les agents économiques.

41Les réformes qui seraient nécessaires pour pouvoir abandonner l’encadrement du crédit et le remplacer par un contrôle quantitatif du refinancement, exigeraient selon eux « de nombreuses années de réformes progressives, nécessairement lentes dans la mesure où elles touchent aux structures mêmes de l’appareil financier », et elles supposeraient « rien moins que transformer peu à peu une économie d’endettement en une économie de marché ». Cette idée était déjà exprimée à la fin des années 1970, lorsqu’était proposé d’utiliser les mécanismes de marché pour contrôler la masse monétaire et donc la création monétaire :

on est conduit à préconiser une politique du contrôle du refinancement (ou de la « base » monétaire) et l’institution d’un véritable marché monétaire où le mécanisme des prix serait restitué. Une telle évolution, si elle est souhaitable, ne consiste rien moins qu’à la transformation d’une économie d’endettement en une économie de marché. Il s’agit d’une modification profonde de la structure et de la mentalité des agents de l’économie, et pas simplement d’une simple réforme à caractère « technique ». (Levy Garboua, 1978, 27)

42Comparé au contenu du Livre blanc de 1986, cet extrait prend alors toute sa signification programmatique.

3.2 L’introduction du « jeu du marché » dans les politiques monétaire et financière

  • 37 Sous-gouverneur de cette institution, ancien membre du cabinet de Jacques Delors entre 1981 et 1984
  • 38 Le développement des initiatives locales et régionales (Mayoux, dir., 1979) ; Le développement et l (...)

43L’idée que nous défendons dans cet article est que le couple de notions économie d’endettement / économie de marché financier et leurs racines monétaristes, promus par les économistes de « l’école de la Banque de France » offre une grille de lecture théorique pertinente pour inspirer et justifier les réformes monétaires et financières. L’analyse proposée par Loriaux va dans le même sens, attestant que l’économie d’endettement constitue « une explication de la politique économique française » (1991, 72). Ces notions ne sont, certes, qu’implicites dans le raisonnement du Livre blanc de 1986, elles apparaissent en revanche explicitement et centralement dans les argumentations du Rapport perspectives de 1987, à l’origine de la rédaction duquel, se trouve un groupe de travail présidé par Philippe Lagayette au nom de la Banque de France37, et comprenant des personnalités prestigieuses, tels les auteurs d’autres rapports ayant aussi fait date, comme Jacques Mayoux, David Dautresme, Olivier Pastré38, mais aussi les économètres de l’« école de la Banque de France » (David et Maarek). Le rapport dessine les « grands traits du développement du système financier » (Chapitre 1, 11-56), décrivant d’abord sa « mutation rapide et proliférante ». Puis il s’intéresse à sa « régulation macro-économique » dans les années 1970, à sa transformation progressive sous l’effet des réformes Bérégovoy de 1984-1986, et à la mise en place d’un nouveau mode de régulation économique. Ce diagnostic fait jouer un rôle central au concept d’économie d’endettement.

44Le Rapport perspectives reprend à son compte les travaux de l’« école de la Banque de France », tout en les discutant. Il considère que le terme d’économie d’endettement n’est pas pleinement satisfaisant et suggère de parler, plutôt, d’« économie de financements administrés », concept proche, qui désigne une situation où les taux d’intérêts « ne sont pas libres de varier et de faciliter l’égalisation des offres et des demandes » car ils sont fixés par les autorités monétaires, selon un « mécanisme d’épargne forcée ». Il retrace l’instauration progressive de ce système dans les années 1960. À une époque où l’État se désengage du financement de l’économie et où les marchés financiers occupent une place encore marginale, ce sont les banques qui assurent les besoins d’investissement des entreprises. Trois caractéristiques spécifiques à l’économie de financements administrés française sont listées : la gestion administrative de la structure des taux d’intérêt ; la mission des institutions financières de transformer des ressources liquides en emplois longs ; et une politique monétaire contrainte à agir en amont sur la distribution de crédit. Ces caractéristiques impliquent une forme de régulation macro-économique spécifique qui a cours dans les années 1970, et qui se manifeste selon eux par de l’endettement et de la création monétaire (par le biais du crédit bancaire dominant). Cette régulation permet d’assurer le financement de la forte croissance de la période 1969-1974, et de maintenir une certaine rentabilité des capitaux propres dans un contexte pourtant défavorable au capital. Toutefois, le Rapport perspectives indique que les mécanismes de l’économie de financements administrés ont alimenté le « processus inflationniste » (33 et suiv.), et qu’un tel système est, selon eux, un « engrenage » qui a pour effet de repousser dans le temps les ajustements nécessaires. Ils considèrent alors que celui-ci ne peut constituer qu’une solution transitoire car « l’inflation engendre des risques de dérapages cumulatifs qui peuvent s’avérer destructeurs », et il se devait nécessairement d’être remplacé.

  • 39 Qui connaît une croissance de 58 à 351 milliards de francs de 1979 à 1986.

45Le rapport décrit ensuite le nouveau système de financement français tel qu’il a émergé suite aux réformes de la période 1984-1986. Il fait le constat de l’extension rapide des marchés financiers (notamment obligataire39). Il considère aussi que les innovations financières (cf. Section 1) ont contribué à ce que l’ajustement entre les offres et demandes de fonds prêtables soit de moins en moins soumis à l’intermédiation des établissements bancaires et financiers, mais de plus en plus au « jeu du marché » en décloisonnant les circuits et en rendant « les opportunités de placement et les ressources de financement interdépendantes ». Il qualifie comme de la « marchéisation », cette évolution caractérisée par « une généralisation des procédures de marché » et un « enrichissement des types de transactions » entre offreurs et demandeurs de capitaux. Selon le rapport, ce développement des mécanismes de marché pour l’échange des actifs financiers permet un meilleur équilibre entre les besoins et les capacités de financement, que le précédent système fondé sur des taux administrés. Et il présente aussi l’avantage, toujours selon eux, en contexte d’inflation, de réduire la tentation de « recourir à la création monétaire ».

  • 40 Cela perturbe aussi la signification et le calcul des agrégats monétaires.

46Les rédacteurs du Rapport perspectives en déduisent par ailleurs que ce mode de régulation implique d’adapter la politique monétaire à la nouvelle conjoncture financière. En effet, le fait d’offrir aux entreprises la possibilité d’émettre, par exemple, des billets de trésorerie, les incite à demander moins de prêts bancaires, ce qui rend moins pertinent et efficace le dispositif de « contrôle quantitatif du crédit »40, qui se voit progressivement remplacé par une politique de « régulation par les taux ». En effet, le décloisonnement et l’interdépendance des différents circuits financiers génèrent des ajustements de taux plus souples : le désencadrement amoindrit les contraintes de quantité, et la négociabilité des nouveaux produits financiers déréglemente les conditions des transactions. Les crédits bancaires n’étant plus la « courroie de transmission » de la politique monétaire, le rôle du taux de base bancaire tend à décliner, au profit de la « yield curve », la « courbe des rendements … des taux des actifs financiers aux diverses échéances qui résulte de comportements de marché dominés par les anticipations des agents ». On se trouve alors dans la situation préconisée par « l’école de la Banque de France » (cf. plus haut), à savoir « contrôler, par un mécanisme de marché qui redonnerait aux taux d'intérêt une volatilité qui leur manque dans une économie d'endettement » (Levy Garboua, 1978, 27). Dans la nouvelle configuration, ce sont donc les taux d’intérêts (marchéisés) des marchés de capitaux qui, à travers leur évolution spontanée, informent les autorités monétaires « sur les attentes des agents économiques », et qui étendent leur influence sur les choix en matière de politique monétaire. On passe donc progressivement d’un système où le choix d’un objectif quantitatif par le pouvoir politique central s’imposait aux agents économiques, à un système où les décisions et arbitrages décentralisés des agents économiques (sensibles aux variations des taux d’intérêts) s’impose aux autorités monétaires.

47Le Rapport perspectives souligne enfin que, en pratique dans ce nouveau contexte, les banques centrales adoptent une attitude pragmatique qui, plutôt que d’agir directement sur les taux d’intérêt, consiste à essayer d’exercer une influence sur les anticipations des agents économiques en envoyant « des signaux au marché ». Le rôle de la banque centrale implique qu’elle reste « en permanence à l’écoute des marchés », en surveillant la « yield curve » (courbe des taux) et les cours du Matif et de la Bourse. Son mode d’action consiste à agir à la hausse ou à la baisse sur son « taux d’intervention », afin que cela se répercute sur les anticipations des agents économiques. Le rapport insiste sur le fait que cela implique de la part de cette institution, un changement d’état d’esprit. Si elle détecte un déséquilibre (trop d’offre ou de demande), elle doit « réagir avec rapidité en relevant par exemple son taux en une seule fois au niveau suffisant pour décourager les anticipations déstabilisantes ». Il escompte que ce changement d’attitude se diffusera progressivement à l’ensemble des agents économiques, qui seront amenés, par un « processus d’apprentissage », à adopter de « nouveaux comportements » de gestion des risques. On voit, à travers l’argumentation proposée par les auteurs du Rapport perspectives, comment l’interprétation du système de financement français en termes d’économie d’endettement leur a donné des justifications pour modifier profondément à la fois les politiques et les pratiques économiques.

Conclusion

48Cet article montre que les réformes monétaires et financières ne sont ni l’application mécanique d’une théorie économique, ni le produit explicite d’une idéologie. S’efforçant de ne pas « assimiler mécaniquement néolibéralisme, monétarisme et politique déflationniste » (Monnet, 2015, 148), il défend l’idée qu’elles sont avant tout le résultat contingent d’influences académiques multiples et de concepts forgés dans la pratique administrative. Les réformes émergent de savoirs économiques qui s’efforcent de décrire le système économique français. Elles s’inspirent de grands courants de pensée, et d’outils (comme les modèles économétriques) qui guident les politiques économiques sans pour autant en être une traduction fidèle. En effet, le monde de l’expertise est aussi un espace concurrentiel et de rapports de forces. Ce qui caractérise la période des réformes étudiées, et qui marque de son empreinte l’élaboration du nouveau système, c’est la cristallisation des questions économiques sur la monnaie et l’inflation. Un consensus se produit au cœur des années 1980, entre les principaux dirigeants politiques et hauts fonctionnaires, autour de l’idée qu’une monnaie faible ou un taux d’inflation élevé sont un véritable problème. C’est sur la base de ce registre normatif de discours sur les phénomènes économiques (Eloire et Dallery, 2023), qui se diffuse largement au sommet de l’État, que se greffent un ensemble de recettes de politique économique, qui empruntent néanmoins à différentes doctrines.

49Dans ce contexte, les acteurs qui promeuvent les réformes naviguent au croisement des différentes expertises économiques disponibles, influencés par leurs propriétés sociales et scolaires. Ils sont aussi soumis à des contraintes politiques et se rattachent à des prises de position, présentes à la fois chez certains membres du Parti socialiste au pouvoir, et au sein de l’administration centrale. Tous ne partagent pas la même croyance dans le caractère actif de la monnaie, et ne confèrent pas le même primat à la finance. Cependant, ils trouvent dans certains énoncés inspirés de la pensée monétariste anglo-saxonne, des réponses politiques qui leur permettent de faire face aux enjeux liés à la conjoncture macro-économique. Ils participent dans le même temps à transformer le rôle de l’État dans l’économie, en promouvant de nouveaux savoirs et outils économiques. Ils font transiter ce rôle vers une nouvelle forme d’interventionnisme de type libéral, où l’enjeu est non seulement de remplacer, partout où c’est possible, les mécanismes administrés par des mécanismes de marché, mais aussi de surveiller en permanence le fonctionnement de ces mécanismes. Le contenu du Livre blanc est une illustration de cette orientation puisque les mesures qu’il décrit ont pour but de réduire à la fois les coûts d’intermédiation (bancaires), les coûts budgétaires (crédits subventionnés et bonifiés), et les coûts de l’argent (taux du crédit), tout en cherchant à réguler le financement de l'économie par le « jeu normal des taux d'intérêt », en érigeant en norme le recours au marché, et en légitimant indirectement le processus de financiarisation de l’économie.

L’auteur remercie les membres de la revue Œconomia pour leur suivi attentif, ainsi que les rapporteurs pour leurs précieuses remarques qui ont grandement contribué à améliorer cet article.

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Notes

1 En juillet 1984, Pierre Mauroy est remplacé au poste de Premier ministre par Laurent Fabius, jusqu’en mars 1986, date de l’échec aux élections législatives des socialistes et du début de la première cohabitation.

2 La pensée monétariste est une école économique développée à la fin des années 1960 au sein de l’école de Chicago, autour des travaux de Milton Friedman. Elle constitue à la fois une théorie de la monnaie, qui affirme une relation directe entre la masse monétaire et l’inflation, et une doctrine ultra-libérale, qui considère que l’État ne doit pas intervenir dans les processus économiques et laisser le marché s’autoréguler (Guerrien, 2002, 227 ; Feiertag, 2005, 230 ; 2017, 218).

3 CAEF, cotes B-0063989/1, B0064192/1, B0064192/2, B0064193/1, B0064196/2, B0064197/1, B0064866, B-0064868/1, B-0068016/1, B0068017, B0068019/1, B0068019/2, B0068020, B0068020/1, B0068020/2, B-0068024/1, B0068031, B-0068655/1, B0069342/2, Z16910, Z16911, Z16925, Z16926, Z16928, Z16942, Z16944, Z16950, Z16958.

4 Archives nationales : fonds Stasse, cotes AG/5(4)/2141, AG/5(4)/2163, AG/5(4)/2164, AG/5(4)/2136 ; fonds Guigou, cote AG/5(4)/EG/241) ; fonds Sautter, cotes AG/5(4)/4338, AG/5(4)/4324.

5 Archives nationales, fonds Beaufret ; cotes 19870449/1, 19870449/8.

6 CAEF, cotes B0064192/1, B0064192/2, B0064193/1, B0064196/2, B0064197/1.

7 Appelé Rapport VIIIe plan dans la suite de ce texte.

8 Appelé Livre blanc dans la suite de ce texte.

9 Appelé Rapport perspectives dans la suite de ce texte.

10 Le Rapport VIIIe plan, coordonné par Georges Plescoff, émane d’une commission réunissant plus de cinquante membres issus de différentes administrations, parmi lesquels les économistes académiques Christian de Boissieu ou Jean-Jacques Rosa, les hauts fonctionnaires Jean-Pierre Patat, Jean-Yves Haberer, Maurice Pérouse, Daniel Lebègue, Anne Le Lorier, Michel Pébereau, Jérôme Vignon, ou l’agent de change Yves Flornoy. Le Livre blanc, qui emprunte aux notes rédigées par les administrateurs du Trésor, est signé des membres du cabinet Bérégovoy, Jean-Charles Naouri, Thierry Aulagnon, Jacques Fessard, André Gauron, Bernard Kramer, Gilles de Margerie, Jean-François Pons, Jean-François Stoll, tous hauts fonctionnaires issus des grandes écoles et des grands corps, et emprunte différents passages à des notes rédigées par des administrateurs du Trésor. Le Rapport perspectives est issu d’un groupe de travail composé de plus de trente membres, réunissant hauts fonctionnaires, notamment de la Banque de France, et représentants des mondes économiques, financier et académique.

11 Voici la liste des rapports faisant référence sur les questions monétaires et financières et commandités à des personnalités (les étoiles indiquent ceux auxquels se réfère explicitement le Livre blanc) : Georges Plescoff, Les obligations cautionnées* (1948) ; Maurice Lorain, Le financement des investissements en France (1962) ; Dominique Leca, Les techniques de placement et de gestion des obligations sur le marché de Paris* (1967) ; Robert Marjolin, Jean Sadrin, Olivier Wormser, Le marché monétaire et les conditions du crédit* (1969) ; Wilfried Baumgartner, Les mesures propres à améliorer le fonctionnement du marché de Paris (1971) ; Jacques Mayoux, Le développement des initiatives locales et régionales* (1979) ; Maurice Pérouse, La modernisation des méthodes de cotation, d'échange et de conservation du marché des valeurs mobilières* (1980) ; David Dautresme, Le développement et la protection de l'épargne (1982) ; Bernard Tricot, Le coût de l'intermédiation financière* (1985) ; Olivier Pastré, La modernisation des banques françaises (1985).

12 On passe de 287,5 milliards de Francs en 1984 à 224,3 en 1986.

13 CAEF B0068017 : « Quelques remarques sur le rôle de Paris comme place financière intermédiaire ».

14 Lois du 11 juillet 1985 et du 14 décembre 1985.

15 Cinquième semaine de congés payés, retraite à 60 ans, nationalisations (notamment bancaires), etc.

16 « Résumé du dispositif du 13 juin 1982 (Document de Matignon, remis à la presse) », Archives nationales, cote AG/5(4)/2164.

17 Surnom du ministère de l’économie avant qu’il ne déménage à Bercy.

18 Sur le travail réalisé par les membres des cabinets (conseillers techniques, directeurs) pour faire accepter le principe de la rigueur aux membres du gouvernement et au président, voir Eloire (2020).

19 Le déficit public (État, collectivités locales, entreprises publiques) est de 1,9% du PIB en 1981, 2,8% en 1982, 3,2% en 1983. La prévision pour 1984 étant fixée à 4%, le ministre prend des mesures pour qu’il se limite à 3,3% du PIB.

20 Par la désindexation des revenus sur l’inflation.

21 Instrument privilégié de la Caisse des dépôts pour assurer le financement des investissements jugés prioritaires, et placement principal des titulaires de revenus modestes.

22 Lemoine montre, dans le cas de la dette publique, que la question de la « création monétaire » et de la porosité de « la frontière entre le monétaire et le non monétaire » est un objet de réflexion et de débat ancien.

23 Car il y a moins de monnaie pour les placements en titres financiers.

24 Archives nationales, cote AG/5(4)/EG/241, signée H. Hannoun, 16 avril 1985.

25 Ce même raisonnement, que Lemoine désigne sous l’expression « thèse du Trésor », existe chez les hauts fonctionnaires de cette institution, qui ont réformé la dette publique. Cette « thèse » défend l’idée que les financements dits « non monétaires » devraient être privilégiés parce qu’ils n’influent pas sur la masse monétaire : n’étant pas à l’origine d’une création monétaire, ils ne sont en effet pas « inflationnistes » et respectent le principe d’une « neutralité du Trésor » (Lemoine, 2016, 77).

26 La politique monétaire : a pour but la stabilité des prix et l’inflation est un phénomène monétaire ; s’effectue par un ciblage de la masse monétaire ; doit être neutre sur l’allocation du crédit donc favoriser la libre concurrence dans le secteur bancaire et financier.

27 Olivier Wormser est Gouverneur de la Banque de France, Robert Marjolin est ex-Commissaire européen à l’économie et Jean Sadrin est directeur des finances extérieures au ministère de l’Économie.

28 Instruction n° 2-84, datée du 5 décembre 1984.

29 Jacques-Henri David, Communication au Congrès européen de la Société d’économétrie, 6-8 septembre 1972, Budapest. Archives CAEF, cote B-0068655/1.

30 Les auteurs anglo-saxons les plus importants, cités dans la communication à l’appui de cette théorie sont : M. Friedman, L.C. Andersen, K.N. Carson, K. Brunner, D. Fand, R.L. Teigen, J. Prager.

31 Futur directeur du Trésor (1978-1982).

32 CAEF, cote B-0068655/1, note de J.-Y. Haberer, 15 juin 1971, intitulée « recherches sur les liaisons globales entre la monnaie la croissance et les prix ».

33 Abréviation de modèle économétrique physico-financier.

34 Le concept d’« économie concurrencée » repose sur l’idée qu’il existe un secteur « exposé » (à la concurrence internationale) et un secteur « abrité » (de la concurrence internationale). On retrouve certains travaux de R. Courbis dans les archives de la direction du Trésor : notamment une photocopie d’un chapitre qu’il a rédigé, intitulé « La détermination de l’équilibre général en économie concurrencée » (CAEF, cote B-0068655/1) ; et une note intitulée « Monnaie, financement et croissance en économie de concurrence » (CAEF, cote B-0068655/1).

35 Dans la traduction française du texte de Hicks, datée de 1988, le traducteur Jacques Le Cacheux préfère traduire cette expression par économie « à découvert ». Il explique son choix : « nous suivons ici le texte et la préférence exprimée oralement par l’auteur » (86).

36 Et à l’inverse, « le principal moyen pour la politique monétaire, de réduire l’investissement – pour éviter la ‘surchauffe’ – est de diminuer la liquidité » (89).

37 Sous-gouverneur de cette institution, ancien membre du cabinet de Jacques Delors entre 1981 et 1984.

38 Le développement des initiatives locales et régionales (Mayoux, dir., 1979) ; Le développement et la protection de l'épargne (Dautresme, dir., 1982) ; La modernisation des banques françaises (Pastré, dir., 1985).

39 Qui connaît une croissance de 58 à 351 milliards de francs de 1979 à 1986.

40 Cela perturbe aussi la signification et le calcul des agrégats monétaires.

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Table des illustrations

Titre Figure 1. La stratégie globale de désinflation de P. Bérégovoy
URL http://journals.openedition.org/oeconomia/docannexe/image/20380/img-1.jpg
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Pour citer cet article

Référence papier

Fabien Eloire, « Désinflation et dérégulation : les origines conceptuelles du tournant de la finance des années 1980 en France »Œconomia, 16-2 | 2026, 215-250.

Référence électronique

Fabien Eloire, « Désinflation et dérégulation : les origines conceptuelles du tournant de la finance des années 1980 en France »Œconomia [En ligne], 16-2 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/oeconomia/20380 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16khl

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Droits d’auteur

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