1En 2023 était publié dans l’American Economic Review un article au titre intrigant : « Heroes and Villains: The Effects of Heroism on Autocratic Values and Nazi Collaboration in France » (Cagé et al., 2023). Les autrices y défendaient l’existence d’une liaison causale entre le fait d’avoir servi « sous le commandement de Pétain » durant le Première Guerre mondiale, et la probabilité d’avoir soutenu activement, plus de deux décennies plus tard, la politique de Collaboration de l’État français. Cet article, récipiendaire avant sa publication du Oliver E. Williamson Best Conference Paper Award en 2020, a suscité la réaction virulente d’historiennes et d’historiens spécialistes des périodes considérées. Anne-Sophie Anglaret, Tal Bruttmann, Sarah Gensburger, André Loez et Antoine Prost ont en effet rapidement publié une critique au titre sans équivoque : « Peut-on faire l’économie de l’histoire ? Verdun, Vichy, et les conditions d’un dialogue entre disciplines » (Anglaret et al., 2021). Cette critique se concluait sur le constat de
l’écart gigantesque, en termes de méthodes et de conceptions de la recherche, qui semble séparer les praticiennes et praticiens de l’histoire, entendue comme étude du passé fondée sur une exploitation méthodique de ses sources, et les économistes qui entendent s’emparer de « données » du passé pour y pratiquer des expériences, en s’affranchissant du coût en temps, en travail spécifique, en construction intellectuelle d’un objet de recherche, qu’implique l’investissement dans un champ. (Anglaret et al., 2021)
2Dans une réponse publiée sur le quotidien en ligne AOC, les économistes regrettaient pour leur part le manque d’intérêt supposé de leurs collègues historiens pour les méthodes quantitatives :
Il fut un temps où les historiens se préoccupaient de développer une approche rigoureuse des sources quantitatives, et considéraient que la statistique n’était pas une matière facultative. De nombreux chercheurs en histoire ont fort heureusement poursuivi cette tradition, mais certains jugent malheureusement approprié de s’en affranchir. (Cagé et al., 2021)
3Ce débat ne fut qu’un épisode d’une controverse plus générale opposant économistes et historiens à propos non seulement de l’usage des outils économétrique, mais plus globalement concernant les pratiques de recherche des deux communautés.
4Des réactions tout aussi vives, cette fois sur les réseaux sociaux, ont d’ailleurs suivi la publication d’un autre article, exploitant les mêmes bases de données (Grosjean et al., 2023). Ainsi, André Loez publia-t-il sur son compte Twitter : « Why economists should refrain from making sweeping historical arguments, based on sophisticated calculations, when using statistics or data that rely on flawed, false, or misunderstood evidence from the past » (https://x.com/andreloez/status/1816133957651493203?s=20 [consulté le 26/05/2026]). Cette défiance vis-à-vis de l’incursion des économistes sur les terres des historiens s’est par ailleurs récemment manifestée lors de l’attribution du Nobel d’économie à Acemoglu et Robinson. Leur ouvrage à succès, Why Nations Fail (Acemoglu et Robinson, 2012), a en effet été l’objet de profondes critiques pour la manière tendancieuse dont il mobiliserait les sources historiques afin d’étayer des hypothèses préconçues (Samuel, 2024). Il serait erroné de réduire cette controverse à un débat autour de l’usage des méthodes quantitatives. D’une part parce que l’histoire a derrière elle un long passé d’usagère de méthodes quantitatives diverses, d’autre part dans la mesure où les réflexions concernant l’usage des outils probabilistes animent encore aujourd’hui le champ historique (voir par exemple Le Bail et Randon-Furling, 2023). Bien au-delà des outils, me semble-t-il, ce sont des manières d’organiser la recherche et penser l’interdisciplinarité qui s’opposent.
5C’est dire si l’annonce de la parution de Économistes et historiens. Un dialogue de sourds ?, ouvrage collectif issu d’un séminaire organisé à la Fondation des Treilles en 2021, tombait à point nommé. Structuré en six parties, il réunit dix-sept courtes contributions autour de thèmes relativement larges. Certains chapitres portent sur des objets situés à la frontière entre économie et histoire – le deuxième sur le travail des femmes, le quatrième sur le colonialisme, le sixième sur les sciences et les savoirs –, tandis que la majorité des textes s’attache à des questions plus nettement épistémologiques. L’ouvrage revient ainsi sur plusieurs grandes interrogations classiques : la causalité, l’existence de lois sociales et historiques, le poids des narrations ou encore l’usage des modèles. À chaque fois, l’objectif de l’ouvrage semble être de déconstruire une vision intuitive opposant une discipline économique formalisée en quête de lois et de déterminations causales, à une discipline historique essentiellement narrative. D’une part, il est montré que la recherche de lois causales a fait partie de la grammaire des disciplines historiques, que l’on pense aux travaux de Hempel sur les lois historiques (Hempel, 1942), ou aux influentes réflexions de François Simiand sur l’usage de la causalité en histoire (Simiand, 1903). Sur ce point, la contribution de Jacques Revel, malheureusement récemment décédé, offre un regard particulièrement fin sur la place du récit en histoire. D’autre part, il s’agit de montrer le rôle des narrations en économie, notamment lorsque cette dernière s’articule autour de modèles et de statistiques. Dans le cas des modèles, leur caractère narratif est rappelé par Alice Fabre. On regrettera peut-être que ne soit pas abordée l’imposante littérature philosophique sur le rôle et la nature de la modélisation en économie (Cartwright, 2009 ; Hédoin, 2012 ; Morgan et Morrison, 1999 ; Brisset, 2018). La contribution de Paul Seabright prolonge cette réflexion en montrant que le raisonnement probabiliste entretient avec la narration un rapport de nécessité et non de simple convenance pédagogique : c’est parce qu’il va à rebours de nos intuitions les plus immédiates qu’il ne peut se passer d’une mise en récit pour faire sens.
6Malheureusement, la lecture de cet ouvrage éclaire en définitive peu sur ce qu’annonce le titre de l’ouvrage, à savoir une réflexion sur les difficultés d’un dialogue (de sourds) interdisciplinaire. Loin de moi l’idée de remettre en question la qualité des différentes contributions qui composent l’ouvrage, ni l’effort des auteurs et autrices pour tenter d’instaurer un dialogue entre les différents chapitres. Simplement, la grande absente reste précisément l’étude des relations entre économistes et historiens. Il y aurait à mon sens eu au moins trois manières d’aborder cette réflexion. La première possibilité aurait été de partir de quelques grandes controverses opposant les deux communautés. Les débats mentionnés au début de la présente note ont été importants, stimulants et potentiellement très instructifs. Les aborder au prisme de la notion de controverse, constitutive d’un cadre classique de la sociologie des sciences (Pestre, 2006 ; Raynaud, 2018), aurait constitué une voie possiblement fructueuse. Une deuxième possibilité aurait consisté à mobiliser les nombreux travaux traitant de l’interdisciplinarité. Ces derniers interrogent à la fois les dynamiques interdisciplinaires (Truc et al., 2023), et les freins sociaux et institutionnels à l’interdisciplinarité (Prud’homme et Gingras, 2015). Enfin, troisièmement, il aurait été possible de chercher à expliquer historiquement les raisons de la conflictualité du dialogue entre économie et histoire. Ici encore, de nombreux travaux ont documenté la situation particulièrement conflictuelle qu’a constituée la période d’institutionnalisation des sciences sociales en France à partir de la fin du XIXᵉ siècle. Les cas d’école des débats entre historiens et sociologues (Leroux, 1998), ou encore entre sociologie et économie (Brisset et al., 2023 ; Steiner, 2005), auraient d’autant plus pu servir de marchepied que les relations houleuses entre économistes et historiens aux États-Unis ont été étudiées en profondeur par Cyril Jung dans la cadre de sa thèse de doctorat (Jung, 2024). Il est à cet égard surprenant de ne trouver dans l’ouvrage que quelques références aux travaux traitant des histoires disciplinaires respectivement de l’histoire et de l’économie.
7On referme ainsi l’ouvrage avec le sentiment d’un rendez-vous manqué : au lieu d’éclairer les logiques sociales, institutionnelles et intellectuelles qui rendent si conflictuel le dialogue entre économie et histoire, il rassemble un ensemble de contributions certes extrêmement intéressantes, dont on perçoit la volonté de cohérence, mais qui peinent à affronter pleinement le thème annoncé. En ce sens, il documente moins un “dialogue de sourds” qu’il ne confirme la difficulté persistante, pour les sciences sociales, à prendre pour objet leurs propres divisions.