Nous n’avons jamais vécu en paix
Dans son film In die Sonne schauen (littéralement : regarder le soleil), Mascha Schilinski met en scène quatre générations de femmes d’une ferme isolée du nord-est de l’Allemagne12. Bien qu’elles aient vécu à des époques différentes, dans les années 1910, 1940, 1980 et 2020, ces femmes partagent à travers le temps le poids de drames restés silencieux, où de lourds secrets familiaux s’enchevêtrent aux horreurs des deux guerres mondiales. À chaque génération, le présent des personnages est investi tant par l’impossibilité d’abolir le passé que par l’ouverture des futurs possibles. Pour traduire cette synesthésie intergénérationnelle, le film adopte une structure non linéaire. Le récit passe et revient d’une époque à l’autre sans ordre établi, sans transition apparente, comme si le trauma qui hante cette lignée de femmes ne pouvait être appréhendé directement, mais seulement approché dans ses itérations successives afin d’en souligner les effets de similarité et de dissemblance.
1. Échos de la Grande Guerre
Avec Worlds of Wartime, Duncan Kelly réalise un geste qui, à bien des égards, rappelle celui du film de Mascha Schilinski, tant sur le plan thématique que formel. La thèse centrale du livre tourne autour d’une idée forte, celle de montrer avec quelle prégnance la Première Guerre mondiale hante le discours politique et économique de notre modernité, des débuts du XXe siècle jusqu’à la crise climatique actuelle. Non pas directement comme événement, mais en ce que la Grande Guerre a ouvert une période de recomposition et de cristallisation des idées et des perceptions, une période faite d’espoirs réalisés ou contrariés, une période d’applications concrètes ou empêchées. Autrement dit, c’est à ce moment que prirent forme des discours et des modalités d’action d’une « remarquable résilience » (7), dont « nombre d’idées importantes et d’agencements institutionnels façonnent l’économie et la politique modernes » (709). Bien que centré sur le premier conflit, l’ouvrage revient sur les périodes qui le précèdent. Il souligne combien « on oublie généralement la vitalité et le caractère ouvert de la vie politique, culturelle et intellectuelle d’avant-guerre » (180). Mais l’ouvrage se projette également sur l’après : de l’entre-deux-guerres à la guerre froide, jusqu’à aborder les problématiques les plus actuelles, notamment au regard du défi climatique, ligne de mire du livre.
Kelly s’appuie sur des travaux d’histoire culturelle qui situent le renouvellement des concepts et des formes artistiques modernistes dans l’expérience traumatique du premier conflit mondial (6). Cette expérience s’est notamment caractérisée par l’évolution des rapports « du soi et de la personnalité aux nouvelles idées de forme, d’espace et de mouvement dans le temps » (89). À ce titre, la reproduction des gravures tortueuses d’Otto Dix, qui ouvrent et ferment le livre, offre une expression des horreurs des guerres de tranchées certes singulière, mais qui s’est déclinée sous les formes les plus diverses en peinture, en littérature, en sculpture, etc. De même, la littérature historique documente bien la façon dont les chocs dus à la guerre ont profondément altéré le champ de la psychanalyse, de la sémantique et de la philosophie du langage notamment.
Le parti pris de l’ouvrage est de reconduire cette analyse pour l’ensemble de la chaîne des savoirs, y compris pour les idées politiques et économiques dont il est essentiellement question. À « l’impensable » (10) de cette période mêlant traumatismes, incertitudes et espoirs, répondit l’urgence (ou « la nécessité ») de forger des mots et des concepts, ainsi que de renouveler les grands systèmes de pensée et d’organisation. Dès lors, l’ouvrage approche les imaginaires politiques et économiques – opérants aux interfaces de l’existant et de l’institutionnel – comme des réponses de la modernité à l’onde de choc de cette crise, ou plutôt de ces crises, mondiales.
L’entrée en guerre n’a donc pas constitué une simple parenthèse destinée à se refermer lors du retour à la paix, mais a bien inauguré une séquence historique dont le choc initial n’a connu aucun reflux équivalent. Pour Kelly, en effet, la longue et incertaine transition de la guerre à la paix a moins été marquée par un bouleversement des cadres intellectuels et des structures institutionnelles que par l’adaptation du puissant mouvement d’étatisation alors à l’œuvre (25). En effet, le conflit mondial a été un formidable agent d’extension et d’intensification des prérogatives de l’État et de sa bureaucratie. Ce processus n’était pas une finalité en soi, mais la résultante d’un contrôle politique et d’un dirigisme économique au service de cet objectif unique et autoritaire qu’a été l’effort de guerre. Au moment de la reconstruction, les conditions de la stabilité mondiale auraient pu mener à l’abandon de ce modèle créé par et pour le conflit. Or, il s’est généralement agi d’en redéfinir les contours en le parant des habits neufs des démocraties libérales et pacifistes. D’où le constat radical porté par ce livre : malgré les apparences de la fin du conflit armé et de l’entrée dans la paix, nos idées et nos structures politiques et économiques sont restées marquées du sceau originel du temps de guerre.
Ce processus d’étatisation, toile de fond de l’ouvrage, n’est néanmoins ni unilatéral ni monolithique. Tout l’effort de Worlds of Wartime est de montrer combien il fut travaillé par les interprétations concurrentes les plus diverses (d’un point de vue tant des thèmes discutés que des disciplines impliquées, ainsi que des aires géographiques concernées) et parfois les plus contradictoires. Ces « mondes » pluriels et concomitants, qui donnent son titre à l’ouvrage, tournent essentiellement autour des idées des divers « Futurismes », des « Fédéralismes » d’états-nations et/ou d’empires, comme des façons de penser les modèles d’« Économies » et de « Démocraties » (quatre des sept titres des grandes parties qui composent l’ouvrage, elles-mêmes animées à travers vingt-cinq chapitres). L’analyse de ces « mondes », qui constituent la structure analytique de l’ouvrage, révèle des systèmes de représentations cohérents appliqués à diverses sphères de la vie sociale. Ces cadres conceptuels, s’ils informent la pensée des acteurs, ne s’incarnent toutefois pas systématiquement dans des structures institutionnelles concrètes mais ont toujours à voir avec des réformes et un futur désiré et espéré.
L’un de ces « mondes » identifié par Kelly tient à l’examen des tensions théoriques et pratiques relatives à l’État et au fédéralisme. L’auteur y accorde une attention symétrique aux paradigmes institutionnels qui ont prévalu et aux propositions plus radicales qui, bien que significatives, se sont progressivement « refermées sous l’effet de la recherche pragmatique d’une stabilité politique et économique après que la guerre fut déclarée finie » (21). On suit par exemple les paradigmes dominants tels qu’ils se développèrent essentiellement en Allemagne, en Angleterre et aux États-Unis. Dans ces cas-là, et malgré des spécificités nationales, la réponse au tumulte causé par la guerre passait par différentes formules de fédéralismes, chacune tâchant de renforcer la démocratie intérieure tout en poursuivant une stratégie de puissance à l’extérieur (307).
La conciliation de ce double objectif reposait notamment sur la redéfinition du problème de la souveraineté populaire par celui de son incarnation via un leadership politique incontestable, une vision particulièrement incarnée par le président américain Woodrow Wilson. En parallèle, Kelly détaille longuement les critiques d’intellectuels et d’activistes révolutionnaires et anticoloniaux (nationalistes ou internationalistes) cherchant à renverser le modèle clos et limité de l’État-nation souverain. Dans ce cadre, le monde intellectuel et institutionnel en question articule diverses visions fédéralistes et anti-impérialistes telles qu’elles s’incarnèrent et se développèrent non seulement en Russie soviétique et dans l’Empire Ottoman, mais également de l’Irlande à l’Inde, et jusque dans ses déploiements au sein du mouvement panafricaniste.
Plutôt que de suivre une progression chronologique, le livre s’intéresse tour à tour à ces mondes dont chacun se déplie suivant des temporalités hétérogènes et plus ou moins « profondes »13. Comme le film In die Sonne schauen donc, le livre procède par approximations successives, sous une forme caléidoscopique (mais sans que le lecteur souffre d’effets de répétitions tant la diversité des acteurs et des thèmes est grande). En définitive, Kelly tâche de restituer ce qu’il appelle les « temporalités cubistes » des idées de la Première Guerre mondiale (698). La couverture du livre, un détail de Reconstruction par Cuthbert Hamilton (1919-1920)14, et qui fait directement écho au sous-titre de l’ouvrage (The Reconstruction of Modern Politics), donne bien à voir l’aspect fracturé et contesté de l’imagination politico-économique née à cette période.
Sonia Delauny. 1914. Prismes électriques. Paris : Centre Pompidou. MNAM-CCI/Audrey Laurans/Dist. GrandPalaisRmn.
Pour mettre en avant les mondes pluriels qui font la matière de ce livre, des mondes qui coexistent, s’enchevêtrent, se décomposent et se recomposent, une couverture alternative aurait pu être un autre tableau cubiste : Prismes électriques réalisé par la peintre franco-ukrainienne Sonia Delaunay en 1914. C’est en effet tout le défi – largement relevé – du livre que de dépeindre des mondes composites, aux formes et aux temporalités indépendantes, tout en offrant une vision d’ensemble dont se dégage une structure, si ce n’est figurative, du moins intelligible (celle de la matrice de notre modernité).
2. De la Première Guerre mondiale à « l’écologie de guerre »
« Nous sommes en guerre » a scandé Emmanuel Macron tout au long de son allocution présidentielle aux Français du 16 mars 2020, alors que la pandémie mondiale de coronavirus se propageait en Europe et dans le monde15. Si l’expression avait pu surprendre, voire sembler excessive, elle dit quelque chose de fondamental quant au rapport que nous entretenons encore aux contrôles économiques et politiques pilotés par l’État. Interprétée à l’aune de l’ouvrage de Kelly, la déclaration du président français semble pour le moins paradoxale : l’état de mobilisation serait moins spécifique à cet épisode exceptionnel que l’expression de représentations restées latentes, mais toujours opérantes. En effet, les ressorts de la modernité qui s’est ouverte au début du XXe siècle auraient moins à voir avec la paix et la stabilité démocratique qu’avec la crise et le conflit permanents (707).
Dès lors, peut-être n’avons-nous jamais tout à fait vécu en paix, dans le sens où nous ne faisons que réinterpréter, réadapter, redéployer et renégocier des catégories et des débats qui se sont cristallisés autour de ces « mondes du temps de guerre ». Depuis un quart de siècle au moins, c’est l’enjeu de la prise de conscience des défis liés à l’ère de l’Anthropocène qui a été le plus puissant vecteur du réagencement de ces mondes complexes (17, 698). Les relations qu’entretiennent les cadres politiques et économiques dans notre façon d’approcher la catastrophe climatique sont le point d’aboutissement de l’enquête historique que constitue Worlds of Wartime. Car c’est en définitive l’irruption de discours politiques et économiques planétaires autour de la Première Guerre mondiale qui intéresse Kelly, comme les deux jambes permettant de penser la crise climatique actuelle : notre temps d’« écologie de guerre » (704)16.
En d’autres termes, et sur l’espace d’un siècle, le problème politico-économique est passé de la guerre que les hommes se font entre eux à l’échelle globale, au méta-problème (en ce qu’il contient le premier) de la guerre qui est faite à la planète. Tout comme avec le premier conflit mondial, l’époque actuelle doit être regardée comme un objet intellectuel complexe, une période de gestation pour documenter des idées et des régimes dont certains ne sont « pas encore morts », alors que d’autres ne sont « pas encore nés » (707). Ces mondes sont enchevêtrés les uns aux autres et procèdent de temporalités variées : du très long terme géologique et climatique à l’ère démocratique et capitaliste moderne, jusqu’à l’accélération de l’ordre mondial après 1945. Cette accélération nous conduit d’ailleurs aux événements les plus récents, où le « ‘temps de guerre’ pour la planète » (705) se décline par exemple sous la forme du Green New Deal européen pensé pour verdir la croissance post-covid, ou encore à travers la lutte pour les ressources (les énergies fossiles en particulier) que chaque conflit fait désormais ressentir très vivement.
En définitive, l’analogie entre le début du XXe siècle et la période actuelle repose sur une symétrie structurelle, issue d’un même enchevêtrement des crises et d’une semblable échelle globale des défis. Cet effet miroir offre une profondeur historique indispensable à ce que certains commentateurs ont appelé la « polycrise » contemporaine (Morin et Kern, 1993 ; Tooze, 2018). Dans cette perspective, le retour aux mondes intellectuels forgés dans la Grande Guerre ne relève pas de la simple curiosité antiquaire, parfois reprochée à l’histoire intellectuelle contextualiste. Au contraire, cet intérêt constitue, selon Kelly, le « meilleur guide pour appréhender, d’une part, les origines immédiates de l’Anthropocène et, d’autre part, ses implications pour la réflexion politique actuelle » (698). Cette enquête dépasse le simple état des lieux pour se situer à un niveau d’analyse crucial, celui de « l’expérience humaine » (700) saisie dans sa capacité d’engagement et de réaction face à l’urgence. En privilégiant l’étude de moments d’« intensification » et de « transition », l’auteur invite à une lecture de l’histoire qui se refuse au fatalisme. Cette approche permet d’identifier les trajectoires intellectuelles et institutionnelles – celles qui ont abouti comme celles qui furent prématurément closes – afin de restaurer une épaisseur historique à l’imaginaire politique actuel. Loin de toute téléologie donc, l’histoire des idées devient ici une leçon de contingence car en documentant les futurs non advenus du passé, elle ouvre des voies de sortie au marasme présent et redonne du champ à l’action individuelle et collective.
3. L’économie politique du temps de guerre
Parmi la grande variété des objets et des savoirs discutés dans l’ouvrage, l’économie occupe une place de choix tant elle s’avère consubstantielle à la recomposition de la politique moderne. Avec la guerre et la reconstruction, les grandes puissances durent faire face à la question du développement et de la croissance dans un cadre mondial certes ouvert et interconnecté, mais désormais contraint par l’épuisement des frontières comme moyen d’expansion politique et économique17.
Cette problématique s’est posée de façon éclatante en Allemagne où, sous l’effet d’une industrialisation massive et brutale à la fin du XIXe siècle, la saturation de l’espace national a imposé l’idée que l’expansion territoriale était la condition matérielle du développement économique. Face à ce déterminisme spatial, l’effort d’intellectuels tels que Friedrich Naumann, Friedrich Meinecke, Ernst Troeltsch ou Max Weber a précisément consisté à théoriser une rénovation des structures politiques et économiques capable d’absorber les tensions nées de cette modernisation industrielle et d’y adapter l’appareil d’État. Dans cette perspective, le profond désastre de la Grande Guerre fut alors saisi comme une formidable opportunité d’engager les transformations attendues, avec un État allemand qui devrait « aménager certaines formes de socialisation des relations économiques » et faire émerger « une myriade d’associations et de fédérations » (365).
Le cas de Weber s’avère paradigmatique de cette ambivalence face à la guerre, puisque cette dernière marqua chez lui la prise de conscience que les « transformations structurelles » (377) nécessaires devenaient soudainement réalisables18. Contre les dangers d’une « politique de vanité nationale » (379), Weber souhaitait une modernisation permettant de sortir des reliquats monarchiques qui gangrenaient les structures institutionnelles. Son fédéralisme, indissociablement politique et économique, visait l’essor d’une véritable « démocratie industrielle » (383-384). Cette dernière ne pouvait pas se réduire aux impératifs univoques de l’économie de guerre et de sa bureaucratisation massive, mais devait embrasser la diversité du tissu industriel allemand pour servir de socle à la construction d'une économie adaptée à la modernité. Cette nouvelle structure devait également s’insérer étroitement dans les réseaux de l’économie mondiale, et par là profiter de l’accès au crédit international qui était, pour Weber, une condition sine qua non de sa prospérité future (389).
On le voit, structure politique et structure économique sont généralement pensées de concert chez les auteurs étudiés. Néanmoins, certains passages de l’ouvrage sont plus spécifiquement dédiés aux idées économiques, en particulier la « Partie V. Économies ». Sur cinq chapitres, et quelques cent-vingt pages, Kelly s’intéresse au développement des études conjoncturelles, d’une part, et aux débats sur la possibilité d’un calcul socialiste, d’autre part, deux discussions nées de la Première Guerre mondiale. Bien que ces thématiques soient classiques en histoire de la pensée économique, elles sont rarement rapprochées. En outre, l’historiographie se concentre généralement sur les aspects théoriques jugés les plus sophistiqués des « années de haute théorie » de 1926 à 1939 (Shackle, 1967). Or, revenir à la genèse de ces discussions, comme le fait l’ouvrage, permet non seulement d’enraciner ces problématiques dans la guerre mais aussi d’en restaurer le caractère éminemment politique de par les représentations qu’elles véhiculent. Cette perspective dessine, en filigrane, une généalogie de l’interdépendance croissante entre les sphères politique et économique, en réexaminant les synergies et les tensions qui structurent leur relation au sein de la modernité. À ce titre, l’ouvrage de Kelly participe de cette nouvelle historiographie des idées économiques récentes, venant de l’histoire intellectuelle, et qui tend à s’affirmer depuis quelques années déjà (Fontaine, 2016 ; Fontaine et Isaac, 2025). Dans ces chapitres économiques, Kelly met ainsi en lumière le processus singulier qui mena à la cristallisation de deux catégories qui façonnent encore nos représentations : l’économie mondiale et l’économie nationale. Lancé en février 1914, l’Institut de Kiel pour l’économie mondiale participa plus que tout autre établissement de même nature à fixer ces catégories. À sa tête, l’économiste allemand Bernhard Harms développait une nouvelle approche du commerce international, en rupture avec l’historicisme alors dominant. Harms accusait en effet les partisans de Gustav Schmoller de s’égarer dans un relativisme historique et culturel, peu adapté à la période contemporaine, ce qui pouvait prendre les formes tant d’étapes conjecturales abstraites que d’études éminemment locales. Intéressé par les structures de grande échelle, Harms centrait son analyse sur la notion d’ « interconnexion » qui permettait de penser le commerce mondial comme un « système global de transport » (405) dont la réalité transcendait les frontières nationales. Toutefois, cette vision globalisante n’évacuait pas la centralité de l’État, dont Harms reconnaissait la « personnalité » propre (408) et qui devait être replacé au sein d’un réseau planétaire de flux physiques et visibles sur la surface de la terre. Par un jeu de symétrie, Kelly met en regard cette contribution avec celles d’auteurs russophones (Mikhail Tugan-Baranovsky et Nikolaï Kondratiev) et américains (Wesley Mitchell et Irving Fisher), dessinant un monde où le politique est systématiquement mis à l’épreuve des contraintes économiques structurelles et conjoncturelles. Dans l’entre-deux-guerres, cette vision fut opposée par d’autres penseurs qui feront le chemin inverse afin d’instaurer le primat du politique sur l’économique (dont le juriste du Troisième Reich, Carl Schmitt, offre un exemple extrême).
Les connaissances empiriques mises en avant par cette économie politique de la conjoncture firent la part belle à des instruments de mesure renouvelés : les chiffres et les statistiques participaient de la démultiplication d’index, de courbes de tendance et autres diagrammes19. Mais l’effort de suivre les performances de l’économie, notamment de l’économie mondiale, dépassait le pur cadre académique. Tout aussi significatif fut l’essor de la « documentation » sous l’égide du pacifiste belge Paul Otlet (chapitre 17. « Économies de guerre »). Ce dernier, artisan de ce que Kelly nomme un « internationalisme culturel et informationnel » (461), tâchait d’adapter pour le XXe siècle le modèle des grandes encyclopédies humanistes et universelles, rassemblant en un lieu unique – un grand musée-monde (ou Mundaneum) – des savoirs qui étaient désormais produits à l’échelle du globe. Cette entreprise trouvait un prolongement visuel dans les « isotypes » d’Otto Neurath, établissant de fait une passerelle entre la gestion des données et le débat sur le calcul socialiste20.
L’expérience de la guerre amena Neurath à opposer à l’artificialité des économies de marché capitalistes et hautement financiarisées, le caractère « naturel » d’une économie d’échanges physiques recentrée sur les besoins (469-70). Pour Neurath, l’expérience de la guerre démontrait que l’abandon de la monnaie au profit du troc en nature ne constituait pas un retour en arrière mais la voie d’une réorientation de l’économie vers la « productivité plutôt que la profitabilité » (473). Cet effort passait chez lui non pas nécessairement par une doctrine socialiste affirmée, mais par l’emploi de méthodes scientifiques et rationnelles au service d’un rééquilibrage des relations de pouvoir dans les structures capitalistes.
Après-guerre, ce type de programme infusa largement et sous différentes formes en Europe continentale. Certaines mesures du traité de Versailles contribuèrent à avaliser, pour la période de paix, des mécanismes ou des institutions de l’économie de guerre via des touches de planification et de concentration économique, ainsi que la mise en place d’aides, de transferts et de sanctions coordonnées (479). Dans le même esprit, au plan international, la Société des Nations fut elle-même la cheville ouvrière d’un « managérialisme technocratique » (502). Ce sont précisément ces réalisations, tant théoriques que pratiques, qui furent vigoureusement réprouvées par Ludwig Mises dès 1922 (Starchl, 2025), puis par Friedrich Hayek. En avançant dans l’entre-deux-guerres et la Seconde Guerre mondiale, l’ouvrage rappelle combien le débat sur le calcul socialiste est progressivement passé d’un enjeu de possibilité calculatoire, et in fine de « comptabilité » (Mises et Weber), au problème éminemment politique de (non) compatibilité entre planification centrale et liberté individuelle, notamment chez Hayek (482).
En réalité, et pour faire un pas de côté par rapport au livre, même dans La route de la servitude ([1944] 2007) Hayek jouait sur les deux registres argumentatifs. En effet, Hayek mêlait à son refus de voir dans la planification centrale un système aussi efficient que le marché libre, comme le prétendaient les socialistes de marché Oskar Lange et Abba Lerner (à vrai dire ces derniers soutenaient même qu’il était plus efficace par sa capacité à éviter les crises)21, des arguments d’ordre philosophique. Or, et de façon a priori paradoxale, c’est Keynes lui-même qui rappela Hayek à l’ordre sur le thème de la liberté. Dans un courrier privé adressé à l’économiste autrichien, Keynes ([1944] 1980, 385) approuvait ce « grand livre » avec lequel il se trouvait, sur l’essentiel « en accord ». Néanmoins, il rejetait l’argument de la pente glissante qui faisait de chaque intervention un pas inévitable vers l’autoritarisme en arguant qu’une « planification modérée sera sans danger si ceux qui la mettent en œuvre développent une vision juste de la question morale » (Keynes, [1944] 1980, 387). En somme, Keynes pensait que la planification centrale devait être combattue non pour des raisons matérielles et d’efficacité technique (que se passerait-il si demain la technologie permettait de résoudre instantanément les millions d’équations du système économique ?), mais pour des raisons fondamentalement morales.
Cet épisode illustre la portée heuristique de l’analyse développée par Kelly. Même s’il ne traite pas directement de Keynes dans les passages dédiés au calcul socialiste – débat dont ce dernier s’est d’ailleurs largement désintéressé (Lopes and De Almeida, 2016) – le cadre développé dans l’ouvrage offre néanmoins une grille de lecture applicable à Keynes pour souligner la mutation profonde des enjeux économiques, où la direction de l’économie devient une question existentielle. Cette politisation des outils économiques, héritée des nécessités de la reconstruction, déplace ainsi la focale de la pure rationalité comptable vers une éthique du gouvernement.
4. Une géohistoire des idées ?
Depuis le milieu des années 2000 au moins, l’histoire intellectuelle connaît un regain d’intérêt pour le temps long, que ce soit sous la forme de « grande » (big) histoire, d’histoire « profonde », d’histoire « mondiale » ou « globale » (Armitage, 2012, 493), voire « planétaire » (Chakrabarty, 2018)22. On pourrait penser a priori que l’ouvrage de Kelly ne s’insère que modérément dans cette littérature. Après tout, même un choc aussi profond que la Première Guerre mondiale semble appartenir au niveau de l’histoire événementielle plutôt que de longue durée. Or, en pratique, Worlds of Wartime développe une approche originale et de grande ampleur qui tend vers ce qu’on pourrait appeler une géohistoire des idées ; une synthèse elle-même nourrie d’influences diverses. On en dira d’autant plus quelques mots ici que l’ouvrage aborde peu les questions de méthode.
Reprenant librement le terme forgé par Fernand Braudel (2025) dès les années 1940, j’entends par « géohistoire » des idées le saisissement d’espaces intellectuels concurrents sur un temps long et en profondeur. Convoquer l’école des Annales dans le cadre de l’histoire des idées peut sembler contradictoire, tant la première (via l’histoire des mentalités notamment) s’est construite en contradiction vis-à-vis de cette dernière. Pour autant, l’expression semble à propos si l’on suit la façon dont Kelly aborde le(s) monde(s) intellectuels : tâchant de se placer tant à hauteur des enjeux existentiels charriés par les idées que de croiser leurs caractéristiques et déterminants plus matériels, du régional au planétaire, du naturel et géographique au géologique. À ce titre, l’image d’une archéologie des savoirs prend ici une signification renouvelée et moins métaphorique que chez Michel Foucault en intégrant l’histoire géologique à l’histoire des idées.
Un bon exemple de cette combinaison entre l’existentiel et le géologique est suggéré dès l’introduction de l’ouvrage, avec le cas d’une huile sur toile qui donne à voir un site naturel rongé par l’artillerie et laissé par les combats dans un état quasi-lunaire. Le bouleversement effectif des paysages par la Grande Guerre est ainsi très visible dans l’art qui représente et transfigure cette expérience pour penser la catastrophe, pour ouvrir une politique de la mémoire réinterprétant le passé et in fine une voie vers la « fabrication d’un monde nouveau » (13), comme l’indique le titre du tableau de 1918 de Paul Nash (reproduit dans l’ouvrage).
Kelly souligne la difficulté de traiter directement des idées politiques, comme il le fait avec cette peinture. En effet, les stigmates généralement visibles dans les champs artistiques et culturels ne « sont souvent que spectralement présents … sur le terrain des écrits relatifs à la politique et à l’économique de la période de guerre » (14). Et pourtant, débusquer les spectres qui hantent ces contributions s’avère indispensable pour comprendre comment « les connexions entre les idées qui ont rendu opératoire la destruction globale, et les conséquences de ces actions elles-mêmes, ont été fondamentales pour le type de politique qui s’est imposé dans le monde depuis lors » (14).
Franz Marc. 1914. Kämpfende Formen. Münich: Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Pinakothek der Moderne.
CC BY-SA 4.0
Un autre aspect singulier de l’ouvrage concerne la façon dont il traite des idées telles qu’elles sont formulées à un moment donné dans leur rapport au passé autant qu’à l’avenir.
À ce titre, l’ouvrage envisage l’histoire des acteurs dans leur période, et selon leurs perspectives propres. La dynamique de chaque monde est ainsi resituée comme un présent pris entre deux feux : aux « passés profondément contestés » ou « alternatifs » font face les « futurs politiques incertains » et « divergents » (20, 107, 307). Aussi, chaque idée et chaque mouvement intellectuel est à tout moment travaillé par un constant effort de réappropriation et de réinterprétation du passé au service de transformations futures. Tout comme le tableau Formes combattantes de Franz Marc pourrait donner à voir l’antagonisme des contraires (interprété usuellement comme le combat du bien contre le mal, de l’esprit contre la matière), l’ouvrage propose une histoire des idées où le présent, toujours en tension, apparaît comme la confrontation d’un passé advenu mais disputé et de futurs ouverts et concurrents23.
Enfin, et au-delà d’influences venant de l’histoire intellectuelle dans la lignée de J. G. A. Pocock, Quentin Skinner, Stefan Collini, entre autres, la démarche de l’auteur n’est pas étrangère à celle que des historiens des idées de l’époque étudiée ont eux-mêmes développée vis-à-vis de la Grande Guerre. Kelly montre à quel point le thème de l’étatisation de la société avait été identifié et fixé dès cette période, par exemple dans le diagnostic historique global dressé par l’historien Élie Halévy (objet de la première partie du livre). Kelly nous montre que cette clé interprétative mérite d’être reconduite, démultipliée et enrichie. Outre Halévy, l’ouvrage accorde une place centrale à des auteurs comme W. E. B. Du Bois, Max Weber ou Friedrich Meinecke en réhabilitant l’intérêt pour l’histoire intellectuelle à laquelle ces auteurs se sont adonnés de manière plus ou moins directe. Par ce geste, Kelly nous montre que l’histoire intellectuelle est toujours une histoire des idées sur l’histoire, traitée dans une perspective tantôt politique, tantôt spéculative, philosophique ou économique. L’ouvrage nous place ainsi face à une singulière mise en abîme de l’histoire intellectuelle à plus d’un siècle d’intervalle.
5. Faire l’histoire de la Première Guerre mondiale pour le XXIe siècle
Pour résumer et conclure l’examen de cet épais volume, on soulignera que Worlds of Wartime s’affirme comme un ouvrage magistral à tout point de vue : la variété thématique, disciplinaire, culturelle et géographique abordée, ainsi que la profondeur et le soin que l’ouvrage met à déplier et discuter les idées sont remarquables. En effet, il parvient à mener des réflexions d’envergure sur notre passé et notre présent, tout en les incarnant par des discussions précises, techniques et détaillées sur le fond ; une rigueur narrative et analytique qui n’est pas toujours observée dans les grandes fresques d’histoire intellectuelle.
Cet aboutissement admirable est la résultante d’un travail de longue haleine. D’ailleurs, les sujets abordés dans le livre se situent à la croisée des nombreux centres d’intérêt cultivés depuis une vingtaine d’années par l’auteur. Duncan Kelly, Professeur au Département de sciences politiques et relations internationales (POLIS) de l’Université de Cambridge, a notamment travaillé sur des penseurs aussi divers que Max Weber, Carl Schmitt ou John Maynard Keynes, lesquels occupent une place de choix dans l’ouvrage. Son expertise concernant des figures des siècles passés telles, entre autres, John Locke, Montesquieu, Edmund Burke, Emmanuel Kant, Adam Smith, Thomas Malthus, John Stuart Mill, l’amène à discuter la façon dont la pensée de ces auteurs classiques est convoquée et réinterprétée dans le cadre moderniste (par exemple au chapitre 24 autour des inflexions malthusiennes de Keynes).
Au-delà de figures bien connues, le panorama d’intellectuels, philosophes, économistes, politistes, juristes, géographes, mais aussi d’activistes ou de figures politiques comme artistiques tour à tour convoqués par Kelly est étourdissant. Le choix des auteurs, qui pourrait au début sembler décousu, fait en définitive rapidement système tant cette variété contribue à renforcer la trame d’un récit fait de convergences et de divergences. L’un des tours de force de l’ouvrage est en effet d’appliquer successivement les calques de ces différents « mondes du temps de guerre ». Ce faisant, il révèle une configuration d’ensemble dont la dysmétrie n’est pas sans harmonie, dans le sens où les idées artistiques, politiques et économiques s’entrechoquent, se répondent et se complètent.
Outre l’examen précis des auteurs, l’architecture de cet ouvrage repose sur des jalons thématiques que Kelly a longuement mûris dans ses travaux antérieurs. Le volume opère ainsi une synthèse de ses recherches sur la dialectique de la liberté et des passions, la morphologie de l’Empire britannique et plus spécifiquement les dynamiques scalaires impériales, ainsi que les problématiques liées à la race, à l’émigration coloniale et, plus récemment, à l’Anthropocène. Ces problématiques, déjà explorées dans des ouvrages séparés, se trouvent ici réarticulées au sein d’un récit centré sur la période moderniste. L’auteur ne se contente pas de revisiter des thèmes classiques sous un angle original, il intègre également des courants politico-économiques jusqu’alors peu traités et souvent marginalisés dans la littérature (les imaginaires politiques révolutionnaires venus de la Turquie ottomane, de l’Inde ou du mouvement Panafricaniste). Cette somme réalise ainsi un décloisonnement nécessaire en faisant converger des littératures spécialisées souvent isolées, de l’histoire artistique et culturelle à l’économie politique en passant par l’histoire de l’économie politique, du droit, de l’environnement, pour offrir une synthèse interdisciplinaire d’une intensité rare.
En définitive, Worlds of Wartime s’impose comme la première histoire de la Grande Guerre écrite pour le XXIe siècle, c’est-à-dire à la hauteur des enjeux d’un monde constamment en crise et constamment en train de se reconstruire. Kelly refuse systématiquement d’aplanir les enjeux et les arguments ou de dégager des lignes de forces trop générales, ce qui fait de l’ouvrage une lecture aussi passionnante qu’exigeante. Cet ouvrage offre également un nouveau canon méthodologique pour l’histoire intellectuelle en redéfinissant le présent à travers la confrontation des temporalités et la démultiplication des échelles, du géologique à l’artistique. On ne peut dès lors que souhaiter la large diffusion d’un tel modèle et le voir essaimé au sein des diverses formes de l’histoire des idées.