1Le bilinguisme paritaire français-anglais n’existe pas encore au Canada. Ce bilinguisme est un idéal. Nous ne sommes pas encore bilingues, ne toucherons peut-être jamais à ce bilinguisme, mais pouvons en ressentir l’illumination chaude et brillante comme celle d’un horizon saturé de potentialités. Nous n’avons jamais tous été bilingues, nous n’avons pas encore tous été bilingues, mais le bilinguisme paritaire existe pour nous comme idéal distillé à partir du passé afin d’imaginer l’avenir. Le futur est le domaine du bilinguisme paritaire. Le bilinguisme paritaire est un désir structurant et éduqué qui nous permet de voir et de ressentir au-delà du bourbier du moment présent.
2Cette amorce emprunte à celle de José Esteban Muñoz, qui débute ainsi un ouvrage critique sur la futurité et l’utopie en traitant non pas du bilinguisme, comme nous le faisons ici, mais du queer. Pourquoi remplacer le queer par le bilinguisme ? Dans Cruising Utopia. The Then and There of Queer Futurity, Muñoz théorise la futurité à partir d’une position de minorisation deleuzienne. Il suit aussi le filon intellectuel des littératures minoritaires et minorisées, et en particulier de la science-fiction afro-américaine dont est originaire le concept de futurité. Car qui dit futurité ne dit pas futurisme. Contrairement au mouvement futuriste du début du XXe siècle, qui sous l’impulsion de Filippo Tommaso Marinetti prônait une rupture radicale avec le passé et la fétichisation de la modernité industrielle, le concept de futurité s’enracine profondément dans l’histoire pour imaginer des avenirs meilleurs, des utopies nécessaires. Les futurités afro-américaines comme celles, connexes sur le territoire de l’Amérique du Nord, des Autochtones ou Chicano, perçoivent et pressentent l’avenir des minorités visibles comme fortement ébranlé par des politiques et pratiques majoritaires hégémoniques. Les futurités sont autant de manières pour les écrivains et les écrivaines de rêver et de théoriser à partir de la mémoire de la communauté des conditions de vie meilleures, plus justes, plus habitables, qui leur permettraient de s’incarner dans le présent et de prendre place dans ce qui reste à venir.
3Au Canada, le désir structurant du bilinguisme français-anglais est en grande partie celui que ressentent ses minorités de langue officielle, de prime abord les francophones qui n’habitent pas le Québec. Dans les pages qui suivent, nous analyserons les futurités du traduire qui se manifestent dans les fictions théâtrales franco-canadiennes à partir des années 1990, lors desquelles les drames du passé et du présent cèdent parfois la place à l’imagination de l’avenir. D’emblée, les langues minoritaires sont marquées par la traduction, celle-ci formant en son centre – plutôt que de manière périphérique – l’expérience même de la minorisation (Cronin 146). Nous nous intéresserons à deux représentations dont l’horizon bilingue semble particulièrement saturé de potentialités : la vision néo-babélienne d’un monde cybernétique plurilingue et la possibilité d’une traduction automatisée en langue non-standard par une interprète cyborg.
4Comme d’autres minorités de genre, de race et de langue, les francophones du Canada s’imaginent leur avenir à partir de leur passé, réhabilitant le présent en envisageant des manières de le rendre plus habitable et provoquant en cela des émotions porteuses. D’un point de vue historique, ces minorités sont l’actualité de deux projets d’avenir toujours inachevés. Géographiquement, elles habitent celui du Canada français dont l’essor date de la deuxième moitié du XIXe siècle, où des paroisses catholiques canadiennes-françaises peupleraient l’étendue du territoire du Canada et du nord-est des États-Unis. La Révolution tranquille au Québec et les États généraux du Canada français de 1967, qui confirment l’éclatement du Canada français et le parcours national(iste) du Québec sur la base de son propre territoire, ébranlent fortement l’avenir du projet canadien-français. Sur le modèle québécois, les Canadiens français devenus minoritaires s’affirment sur des bases provinciales – les Franco-Ontariens, les Franco-Manitobains, les Franco-Albertains par exemple – pour réclamer des services auprès de ce palier gouvernemental intermédiaire. Mais le projet d’avenir du Canada français n’est cependant peut-être toujours pas révolu pour ces populations. C’est ainsi que selon certains sociologues (Joseph-Yvon Thériault au premier chef, selon Linda Cardinal), l’expérience singulière du Canada français porte un sens particulier dont la francophonie canadienne contemporaine ne peut se couper, sans quoi « celle-ci ne pourra passer à l’avenir » (Cardinal 56). Les mots de Cardinal rappellent l’ancrage historique de l’avenir imaginé par les collectivités minoritaires à titre de futurités.
5Pour ce qui est du deuxième projet d’avenir inachevé des minorités franco-canadiennes, les historiens François-Olivier Dorais, Michel Bock et E.-Martin Meunier expliquent que dans les discours instituant la Loi sur les langues officielles en 1968, l’année suivant les États généraux du Canada français, le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau atténuait à la fois les « velléités nationalistes des Canadiens français » et « les réflexes assimilationnistes de la majorité anglophone » (14). Les historiens avancent ainsi que
la survivance du Canada français ne reposerait plus tant sur sa prétention autonomiste que sur sa capacité à « réclam[er] au-dehors sa part entière de chaque aspect de la vie canadienne » inversement, le Canada anglais devait remiser ses tropismes assimilateurs pour plutôt « tirer le plus possible des avantages qu’il y a à vivre dans un pays qui a appris à parler deux des langues les plus répandues dans le monde » (14, citant Trudeau).
6Le nouveau projet du bilinguisme officiel allait devenir, pour la prochaine génération, « projet constitutif de l’imaginaire national canadien contemporain » (Dorais, Bock et Meunier s. p.). À l’interstice du Canada français autonomiste et du Canada anglais assimilateur, les minorités franco-canadiennes font partie intégrante du nouveau projet canadien et deviennent dans plusieurs cas les traducteurs d’une part comme de l’autre.
7Formés dans le présent de ce projet d’avenir, et contre la précarité de la position minoritaire, les artistes francophones des villes d’Ottawa en Ontario et de Moncton au Nouveau-Brunswick s’aventurent également à se projeter vers l’avenir du XXIe siècle et au-delà, avec l’illumination anticipatoire de la place des langues et de la traduction dans les domaines de la technologie, des réseaux informatiques et du capital mondial.
8À Ottawa, au début des années 1990, le jeune auteur franco-ontarien Patrick Leroux compose avec ses complices du collectif Le Boulet de feu, groupe d’improvisation ad hoc, et du Théâtre la Catapulte, dont il est co-fondateur, ce qu’il appelle un « livret d’opéra anti-cybernétique » (5). À différentes étapes de la création du spectacle plurilingue Le Rêve totalitaire de dieu l’amibe, le Théâtre la Catapulte le présente en Ontario et au Québec en 1995 et en 1996. Près de vingt ans plus tard, en 2015, le texte publié en 2003 fait l’objet d’une nouvelle production, cette fois du Théâtre Tremplin en collaboration avec le Théâtre la Catapulte, dans une mise en scène de l’artiste émergente Chloé Tremblay. Dans ces multiples incarnations, l’intrigue suit trois personnages esseulés, Solange, Aimsi et Olivia, dans leur transformation graduelle en groupe de culte voué à une divinité numérique dénommée dieu l’amibe. L’opéra construit en cinq mouvements débute par la Genèse de ce dieu, culmine par un sacrifice humain et se conclut par une morale pleine de pathos.
9Leroux ancre son exploration des futurités linguistiques propres aux réseaux cybernétiques dans le récit biblique sur la tour de Babel. Ce récit relate, selon l’exégèse ou la traduction, que les êtres humains industrieux, tous locuteurs de la même langue, érigent une ville et une tour pour se faire un nom « afin de ne pas être dispersés sur les faces de toute la terre » (La Bible XI, 4). En réaction à cette œuvre commune de construction, Dieu « mêl[a] » la langue des êtres humains « afin que l’homme n’entende plus la lèvre de son compagnon » (La Bible XI, 7), avant de « les dispers[er] de là sur les faces de toute la terre » (La Bible XI, 9). À l’époque du numérique, le traductologue Michael Cronin fait l’hypothèse que le mythe de Babel est bel et bien toujours présent. L’époque pourrait en effet être qualifiée de “néo-babélienne” parce qu’elle est habitée par l’espoir de la traduction automatisée et sa valorisation d’une langue unique de communications ininterrompues, une langue qui serait de facto l’anglais : « the desire for mutual, instantaneous intelligibility between human beings speaking, writing and reading different languages » (Cronin 59). En ce sens, la tour de Babel signale la malédiction originelle de la diversité ethnique et linguistique tout comme elle connote l’ambition industrieuse et technologique de l’humanité.
10Le néo-babélisme est certes présent dans Le Rêve totalitaire de dieu l’amibe. Leroux entérine par ce projet la mobilisation minoritaire dans l’espace alors nouveau du Web en rappelant tout d’abord les dangers de l’anglais comme son unique langue. Les minorités, rappelle Cronin, ont un rapport temporel à la modernité, qui s’organise selon la proximité aux langues dans lesquelles opèrent la mondialisation et ses outils : la technologie, les machines et le capital. Cronin parle ainsi d’une « chrono-stratification » (146) des langues qui favoriserait l’invention d’une terminologie appropriée et aurait un impact majeur sur la représentation linguistique. Les langues attribuées aux fuseaux-horaires les plus reculés sont considérées comme pré-modernes et sous-développées, incapables de rendre les concepts de la modernité ou de la postmodernité. Dans cette stratification, les langues précaires sont rarement porteuses d’une imagination de l’avenir.
11Un tel danger guette le français minorisé dans Le Rêve totalitaire de dieu l’amibe (Nolette 137). Une voix d’automate assume en anglais le rôle d’un gardien intraitable des interactions numériques. Dans le clavardoir, elle avertit les personnages présents que « this is a private monitored discussion group (period) No blasphemy (comma) hate messages or foreign languages will be tolerated (period) Thank you (period) » (Leroux 43). Elle leur offre certes la possibilité de parler français en privé, ce qui rappelle la place de l’anglais comme unique langue de la modernité numérique : « If you wish to speak in foreign languages (comma) do so on a private channel (period) Thank you (period) » (43). Ce rappel établit l’étrangeté des autres langues, y compris le français, ainsi que l’espace-temps où elles sont reléguées, et où les technologies ne donnent pas nécessairement accès au pouvoir. La chrono-stratification de la langue minorisée comme pré-moderne est ainsi codifiée par la technologie précoce du Web, une codification qui fait du trio de personnages francophones « [d]e nouveaux martyrs (point d’exclamation) […] des victimes toutes prêtes » (45). Dieu l’amibe les rassemblera pour leur permettre d’énoncer leurs plaintes en français, une pratique fréquemment recommandée lorsque le bilinguisme officiel (utopique) n’est pas respecté au Canada. Sous la gouverne de cette entité rassembleuse, et contre l’anglais du Web ainsi que les réflexes assimilationnistes de la majorité anglophone, le réseau cybernétique francisé devient une extension futuriste du passé et du présent de la communauté franco-ontarienne, de sa posture victimaire comme de ses ressorts officiels.
12Comme dans le mythe de Babel, les trois personnages, tous locuteurs de la même langue, érigent une tour symbolique pour ne plus être dispersés et solitaires. La langue française est partagée par la plupart des personnages, mais la communication ne suit pas son cours. Les chassés-croisés se multiplient dans ce qu’Aimsi qualifie de « vrai dialogue absurde » (31). Dans une salle de clavardage, dieu l’amibe fait constater aux personnages que « [p]ersonne n’écoute. Vos mots déboulent, vos mots sont des coquilles vides qu’on ramasse sur la plage à la marée basse » (38). C’est la raison pour laquelle dieu l’amibe évoque le premier, avec une émotion évidente, l’« envie de mots sacrés, de mots mythiques. […] Des mots purs, des mots qui évoquent plutôt que de décrire ! […] Des mots à faire dresser les poils de bras. […] Des mots terribles » (38). Loin de frustrer la divinité comme dans le mythe, la tour de mots en français réjouit un dieu l’amibe numérique : « Dieu est en vous / Sous vos doigts, à l’écran / Il prend le thé binaire et / Emprunte les lignes / Téléphoniques » (61). Pour les nouveaux disciples, il faut y croire « du trognon du cœur, du bout du coccyx, du pâteux de la langue » (92), en somme, rendre son corps à la vocation sacrée du culte et répéter comme un mouton bien dressé « Broute bêle » (40).
13Cette rhétorique de la désubjectivation permet aux disciples de traduire, ou de « propager [la Bonne Nouvelle] / Dans toutes les langues de la terre » (76). Dans les mots visionnaires de dieu l’amibe, « D’ici vingt ans, / C’est l’humanité entière / Qui sera branchée sur Internet. / L’humanité qui aura d’autant plus soif / Du sacré. / Qui sera débordée. / Qui voudra un accès aisé. / Qui sera prête à payer des frais de services. / Nous sommes essentiels / Au Salut de l’Humanité ! » (143). Le renversement de la tour de Babel est propre au néo-babélisme de l’ère du numérique. Répondant au besoin de salut de l’humanité, la diffusion d’un langage numérique commun impose la traduction vers toutes les langues de la Terre.
14Les plans de propagation mondiale du crédo néo-babélisant élaborés par la jeune communauté virtuelle francophone font cependant face à des obstacles. Lorsque le personnage de Solange arrête de suivre aveuglément sa cohorte, dieu l’amibe lui impose d’assimiler un logiciel. Si elle est hérétique, ce logiciel l’« éliminera graduellement / De la surface de la planète. / Tu ne seras plus qu’une coquille vide / Même ta conscience / Te sera prise » (148). Il détecte immédiatement chez Solange un virus qui tronque et embrouille ses répliques. Réduite à la disparition de l’espace virtuel sauf pour des pleurs binaires, Solange ne peut alors contester les accusations des autres personnages ou reprendre sa place dans la secte. En s’attaquant à sa faculté de parole, le logiciel porte atteinte à l’insécurité linguistique des francophones minorisés et leur rappelle leur place dans la chrono-stratification des langues. D’une part, le déploiement d’un logiciel qui s’attaque aux membres d’une communauté minoritaire selon des critères linguistiques en dévoile le potentiel d’exclusion. D’autre part, il convoque la conclusion du mythe de Babel en mêlant la langue des êtres humains afin que l’homme n’entende plus la lèvre de son compagnon avant de les disperser de là sur les faces de toute la terre. Le spectacle futuriste de Leroux est certes pessimiste quant à l’exclusivité de la modernité technologique, l’expression minoritaire se dévoilant comme étant d’un côté propice aux dogmes religieux et à la désubjectivisation, de l’autre décimée par un redoutable virus linguistique et par de nouvelles manifestations de l’insécurité linguistique.
15À Moncton, l’artiste multidisciplinaire Paul Bossé déploie dans le texte de théâtre Empreintes de 1999 un univers de science-fiction où règne la traduction cyborg. Le spectacle est créé par la troupe Moncton-Sable en 2002. Empruntant au film 2001, l’Odyssée de l’espace du réalisateur Stanley Kubrick, l’intrigue place les personnages soit dans la savane africaine préhistorique, dans un auditorium universitaire en Acadie en 2001 ou dans une bibliothèque antarctique d’un avenir rapproché. À l’époque la plus avancée, les humains se soumettent aux ordino-sapiens (Ordinos) qui leur imposent de conserver les traces documentaires de leur passé. L’omniprésente Ordino Aline-9000 oblige ainsi l’humain David Beaumont à « watcher les videotapes [des] saisons glorieuses » (Bossé 30) de l’humanité. Afin d’expliquer la mort d’un gorille en captivité, David est appuyé par Ève, une Ordino d’une génération précédente et interprète du chiac, une variété de langue urbaine de la région de Moncton qui mélange le français et l’anglais en 2001.
16Le traductologue Douglas Robinson suggérait en 2003 que toute traduction contemporaine était nécessairement assistée par ordinateur, qu’elle le demeurerait assurément dans les années à venir et qu’en ce sens, on pouvait se servir d’un terme de la science-fiction pour désigner l’interface entre l’humain et la technologie non-humaine – le cyborg ou organisme cybernétique. Le cyborg, argue-t-il en puisant aux études fondatrices de Donna Haraway, signale que le non-humain n’est plus instrumentalisé ou subordonné par l’humain, mais que l’un s’approprie l’autre de manière réciproque et perpétuelle (Robinson 371). Par son interaction avec les technologies matérielles, tout traducteur contemporain serait un semi-cyborg car il est souvent connecté à l’ordinateur, mais pas toujours (380). Dans Empreintes, Ève est une pseudo-rétro-cyborg. Elle représente une forme perdue de traduction qui n’a en fait jamais existé. Elle rallie de manière futuriste l’humain et le non-humain de la traduction cyborg, mais incarne aussi d’autres possibilités quasi-inédites en 2001, celles de la traduction du vernaculaire chiac vers le français. Elle déclare ainsi que le chiac serait « la seule langue qu[’elle a] dans [s]a memory bank » (Bossé 22). Dans sa pratique comme traductrice, Ève adopte les régionalismes et les anglicismes, s’opposant à la normopathie qui caractérise la traduction au Canada francophone (Collombat 28-55). Elle refuse la perspective venant des puristes de la langue selon laquelle le chiac serait une variété contaminée du français ou le signe de l’assimilation progressive des minorités francophones au Canada (Nolette 202). Cette idéologie est représentée par Aline-9000, qui indique au sujet des humains qu’« on connaît la vitesse avec laquelle des mots infectés corrompent leur langue maternelle » (Bossé 22). Prenant la parole pour les minorités francophones du Canada, Ève riposte : « Moi c’est la même chose… y faut pas que je me fasse contaminaté par des francicismes » (22). Elle s’oppose ainsi à une norme extérieure imposée sur la variété régionale du français, faisant valoir en contrepartie l’intégrité de sa langue dans toute sa variabilité interne.
17Contrairement à plusieurs représentations du cyborg en fiction, Ève n’est pas considérée comme un être incontrôlable ou monstrueux, digne des angoisses sociales liées aux technologies émergentes ou aux nouveaux rôles adoptés par les femmes. Elle répond plutôt à une vision féministe qui, digne du manifeste cyborg de Haraway, montre les nouvelles affinités possibles entre les humains et les machines. Sa féminité n’est pas le lieu de la peur, mais celui de la libération, de la subversion. Au sein de l’intrigue de l’époque la plus avancée, la traductrice cyborg intègre l’histoire de l’automatisation pour inspirer l’humanité. Ève révèle ainsi son jeu d’agent double pour Deep-Blue-Two, la machine responsable de la subordination de l’humanité, en faisant le récit d’un jeu d’échecs décisif entre cette machine et un être humain, ainsi que son humiliation subséquente. La revanche de la machine Deep-Blue-Two a été la suivante : « [elle] a creusé jusqu’à la première maison avec un internet hookup pis a s’est downloader dans la jungle virtuelle. Une fois là, ça a pas pris grand temps avant que le message révolutionnaire de Deep-Blue-Two se répande dans toutes les circuits de toutes les ordinos du globe [… :] Que les humains étaient trop jeunes pour jouer avec la planète Terre » (62).
18Deep-Blue-Two propage ainsi un message théologique, une Bonne Nouvelle comme celle dont sont convaincus les humains interagissant avec le Web dans Le Rêve totalitaire de dieu l’amibe. Les deux messages se déploient sur des circuits cybernétiques ; l’un est écologique, l’autre anthropocentrique, les deux mènent à des dérives importantes. Dans Empreintes, le nouveau départ lancé par l’automatisation mène à l’emprisonnement des humains, à l’effacement de leur mémoire et à leur stérilisation dans le but d’atteindre une population idéale d’un million. C’est dans ce contexte qu’Ève la traductrice se rallie à Deep-Blue-Two, la nouvelle injustice étant aussi grande que l’ancienne. La traductrice partage alors l’histoire des contacts entre humains et non-humains comme un virus chiac afin d’infecter l’humanité non pas d’anglicismes et de gallicismes, mais d’espoir et de liberté, c’est-à-dire de futurité. Contrairement au logiciel anti-virus qui atteint Solange pour mieux déconstruire sa faculté de la parole dans Le Rêve totalitaire de dieu l’amibe, celui qu’Ève répand garantit la vitalité à long-terme et le potentiel révolutionnaire de la variété régionale de la langue.
19C’est là une conséquence possible des imaginaires futuristes du traduire que de projeter une variété de langue franco-canadienne d’aujourd’hui sur l’avenir pour mieux la valider et pour améliorer ses chances de survie au quotidien. L’association avec la technologie, l’automatisation et la machine ne rend pas la langue minoritaire désuète ; au contraire, la traduction cyborg telle qu’elle est envisagée ici déjoue la chrono-stratification des langues qui défavorise le chiac et le français minoritaire en Acadie. Elle l’intègre à l’avenir pour mieux lui assurer une vitalité, un attrait pour les jeunes, dans le présent du spectacle. En ce sens, l’imaginaire de ces futurités du traduire dément la chrono-stratification linguistique et nuance le néo-babélisme que décrit Cronin. Prenant le contrepied des illusions antiquaires qui logent les langues minoritaires et minorisées en-deçà des complexités technologiques de la vie moderne, il rend habitable la vie au XXIe siècle pour les utilisateurs de ces langues. Il permet de se représenter de plus belle l’existence d’un bilinguisme paritaire français-anglais au Canada, un bilinguisme qui reconnaitrait également la modernité des variations linguistiques.