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Habiter l’espace frontière : littératures lesbiennes et phénoménologie queer dans les Amériques (1980‑2020)

Marie-Agnès Palaisi

Texte intégral

Mi lesbianismo es la avenida que me ha permitido comprender mejor el silencio y la opresión, y sigue siendo el más claro recordatorio de que no somos seres humanos libres.
Moraga 1988, 21

1Ce numéro, intitulé Littératures lesbiennes et frontière dans les Amériques (1980-2020), propose de réfléchir à la délimitation d’un champ du savoir – les littératures lesbiennes – depuis lequel repenser la frontière dans les Amériques comme espace de re-signification de la dichotomie inside/outside qui est un des éléments de structuration des cultures LGBTQI+ dans les sociétés patriarcales. Nous considérons que la littérature est un moyen d’expression inévitablement lié à l’occupation de l’espace vécu et performé par le sujet écrivant et qu’elle rend donc possible la subversion de la finalité d’une frontière, à savoir la séparation et l’opposition en territoires irrémédiablement distincts et séparés.

2Nous proposons de considérer la frontière située entre le Mexique et les États-Unis d’Amérique – terrain très riche pour articuler cette réflexion non pas autour de la notion de division mais de celle de circulation – comme lieu paradigmatique des enjeux et des effets politiques d’une frontière, lieu depuis lequel ont également été écrit les textes qui font référence tant au niveau de la conceptualisation de la littérature lesbienne de la frontière (Moraga, 1981) que de la culture chicana (Anzaldua, 1987). C’est pourquoi nous avons choisi la période qui s’est ouverte en 1980, date à laquelle on peut enfin reconnaitre l’émergence d’une littérature chicana, lesbienne, ainsi que l’essor et l’intérêt pour cette culture. Toutefois, nous souhaitons étendre l’espace frontière, en tant que concept resignifié depuis les études queer et des littératures lesbiennes, à d’autres territoires réels ou symboliques dans les Amériques afin d’en révéler le potentiel épistémique. Ce dossier se propose ainsi d’analyser un corpus qui, certes, inclut la littérature lesbienne chicana mais qui englobe aussi toute production littéraire lesbienne et/ou intersectionnelle des Amériques.

3La méthaphysique de l’identité a jusqu’ici pensé la frontière en termes de limites, de marges, de bordures, mais les études queer (Butler, 1991 et Fuss, 1991) invitent à considérer les effets d’une telle structuration et nuancent l’étanchéité de cette frontière depuis l’interrogation de la stabilité de la division homosexualité/hétérosexualité. Diana Fuss parle à ce propos d’une « indispensable interior exclusion » (Fuss, 1991 : 3) quand elle explique l’enjeu du outing bien souvent imposé par la société hégémonique comme une injonction à la « vérité » dans le but d’assimiler les sujets issus de la dissidence sexuelle et de les garder sous contrôle dans les institutions de la société patriarcale. Les chicanas qui vivent précisément sur des espaces frontaliers, ont une conscience et un vécu complexe de ce qui est en jeu dans les différents séparationismes (de genre, de race, de classe, etc.) et permettent de resituer la réflexion non pas de part et d’autre de la frontière, mais sur ou à l’intérieur de la frontière, et ainsi de la resignifier : au lieu d’être uniquement division, séparation, exclusion, stigmatisation, elle devient (aussi) métissage, partage, alliance, création. Au lieu d’être seulement l’espace qui protège le dominant du dominé, elle devient (aussi) l’espace de l’alliance transféministe entre dominé·es depuis lequel repenser les rapports de domination, les relations sociales dans une société multiculturelle plus égalitaire.

4C’est depuis ce lieu de passage qu’émergent des voix qui jusque-là étaient niées (Martinez, 1996). C’est en effet seulement au milieu des années 80 que l’on entend enfin parler, par exemple, d’une littérature lesbienne latino-américaine, grâce notamment aux textes emblématiques de chicanas comme Cherrie Moraga (This Bridge Called My Back, 1981) et Gloria Anzaldua (Borderlands/ La frontera, 1987) et à la publication d’anthologies (Trujillo, 1991, Calderón et Saldivar, 1991, Bergmann and Smith, 1995, etc.) qui présentent une production très variée qui œuvre à la légitimation de l’existence de nouvelles formes d’expression dans la bouche d’un sujet décolonial, pluriel et nomade. C’est cette archive que nous proposons d’analyser dans ce numéro, étendue à la littérature lesbienne contemporaine intersectionnelle dans les Amériques qui, même quand elle n’est pas produite depuis l’émigration, peut rejouer, sur le sol national, le télescopage de plusieurs frontières identitaires. Ce corpus nous permettra ainsi de revenir sur la définition même de la littérature lesbienne, dans le sens large que lui donnent Halperin et Dinskaw (1993 : 3) comme « the complex interplay among sexual and social meanings, individual and collective pratices, private fantasies and public institutions, erotics and politics » soulignant ainsi la tension féconde entre, d’une part, la sexualité, l’individuel, le privé et l’érotique et, d’autre part, le social, le collectif, le public et le politique (Abraham, 1996).

5Ce numéro qui interroge le potentiel performatif de la littérature lesbienne des Amériques dans la déconstruction de la frontière qui, depuis la présidence de Georges W. Bush, en 2006, a été érigée, au sens premier du terme, comme un espace vertical impossible à traverser, ne peut faire l’impasse préalable sur la configuration du sujet lesbien. Si nous avons lié le lesbianisme à la frontière, c’est que nous envisageons le sujet dans son rapport à l’espace depuis la phénoménologie queer (Ahmed, 2019). Être lesbienne, en tant qu’identité politique, c’est habiter le monde et se mettre en relation avec les autres en suivant une orientation que Sara Ahmed dit être « oblique », par opposition à l’orientation « straight », droite, rectilinéaire identifiée et analysée par Monique Wittig (Wittig, 1992). Dans la pensée phénoménologique, l’orientation est un concept central qui donne au sujet la possibilité de se définir, de se tenir droit, quelle que soit la direction qu’il a choisie, et qui le met en rapport avec les autres d’une façon qui lui est propre.

6Ce positionnement philosophique permet de sortir les lesbiennes d’une définition étroite uniquement en termes de sexualité, et l’élargit à une expérience sociale et politique, un devenir, qui dessine les objets et les mondes d’une certaine façon en construisant un corps collectif queer. Le lesbianisme devient alors un compromis social et politique de vivre dans le monde.

7Ce détour par la phénoménologie queer place le corps au centre de la définition du sujet, ce corps qui permet, lorsque la main se tend, de faire alliance avec un/d’autre(s) corps et de comprendre le fait d’être lesbienne comme une expérience et une (inter)subjectivité incorporée (De Lauretis, 2007), puis un symbole incorporé (Anzaldua, 1991) qui est capable de créer du savoir depuis une position située spécifique – oblique, selon Ahmed (2019).

  • 1 Les güeras désignent les femmes qui ont une peau, des cheveux et des yeux clairs, comme les nord-am (...)

8Dans ce numéro, les contributions pensent les enjeux sociopolitiques de la frontière, comme espace de circulation et d’incorporation du sujet lesbien en tant que sujet intersectionnel. Or, de façon paradigmatique, Cherrie Moraga et Gloria Alzaldua dessinent les contours nous permettant de redéfinir les sujets lesbiens et la littérature lesbienne (ou les voix lesbiennes, pour incorporer cette figure plurielle de l’écrivaine) dans une complexité propre au contexte historique et culturel de leur émergence qui est bien souvent celui d’une frontière, d’un croisement ou d’une faille quel que soit le lieu d’où elles écrivent. Longtemps, dans les Amériques, la littérature lesbienne latino-américaine a été passée sous silence, considérée comme une « vendida to the race » (Trujillo, 1991 : 9), à la fois une offense et une attaque à la « race » latine. Les chicanas ont été reléguées aux marges de tous les espaces qui se conjuguent en elles : le nord, le sud, les hommes, les femmes, les homosexuels et hétérosexuels, les universitaires et les ouvrières, etc. Ce n’est qu’au milieu des années 80, bien après Stonewall, que leurs voix ont pu être entendues. Parce qu’elles ont aussi fait prendre conscience de la nécessité non pas seulement de se constituer comme un groupe – hétérogène – dont la légitimité vient des savoirs situés, mais aussi d’être écoutées et comprises par des personnes non emprisonnées dans leur savoir spécifique. La pensée chicana n’est pas réductible à la pensée queer euro-anglo-américaine : elle permet, plus que tout autre, de réfléchir à la façon dont il est possible de maintenir un équilibre entre les « gueras/os » et les « morenas/os »1 et de questionner si « nos alliances viennent de notre culture ou de notre entrejambe » ? (Anzaldua, 1991 : 252).

9En d’autres termes, ce numéro pose le sujet lesbien comme sujet épistémique et politique émanant d’une pratique cognitive et subjective depuis un positionnement excentrique (De Lauretis, 2007) à partir duquel les espaces frontières sont redéfinis comme :

- Espaces transféministes de circulation

10Monica Palacios, dans un magnifique texte qui réécrit l’histoire de la llorona au Mexique, affirme : « Mi vida, I am like the river, I’m the happiest when I am moving » (Trujillo, 1991 : 50). La lesbienne des Amériques est un sujet en devenir (Deleuze et Guattari) qui ne se définit que dans une multiplicité d’identités situées qui se combinent entre elles. Anzaldua explique que : « En vez de dejar cada parte en su región y mantener entre ellos la distancia de un silencio, mejor mantener la tensión entre nuestras quatro o seis partes/personas » (Anzaldua, 1991 : 252). Si l’on considère un positionnement épistémologique ancré dans la phénoménologie queer, l’orientation queer ou lesbienne prend en compte ce et tou·te·s celles·ux qui se trouvent de l’autre côté de la ligne pour agir depuis cet outside avec tou·tes (Ahmed, 2019 : 152)

- Espaces de déstabilisation et de trouble

11Considérer la frontière non plus comme une ligne de partage mais comme un espace de brassage (d’individus, de concepts, etc.), c’est refuser qu’elle ne serve qu’à opposer des catégories immuables. Or nous pensons, avec Butler, que nous sommes : « permanently troubled by identity categories, consider them to be invariable stumbing-blocks, and understand them, even promote them as sites of necessary trouble » (Butler, 1991:14). La frontière à travers laquelle passent des millions d’individus peut aussi être un lieu où ils s’établissent parce que c’est le lieu par excellence de la cohabitation d’identités plurielles qui déstabilisent chacune d’elle : « la desorientación puede describirse aquí como el « devenir oblicuo » del mundo, un devenir que es a la vez interior y exterior, como realidad, o como aquello que le da a la realidad un nuevo ángulo » (Ahmed, 2019 : 223).

12Elle devient alors le nouvel espace de savoirs renouvelés et situés qui déstabilisent les normes patriarcales, capitalistes et colonialistes et qui, ainsi, peuvent être partagés et reconnus.

- Espaces de voix performatives

13La littérature lesbienne américaine, à l’instar des lesbiennes chicanas qui furent parmi les premières à être entendues car elles ont su allier l’écriture littéraire au militantisme pour sortir d’une triple subordination qui les excluait de tout espace, devient, à la frontière, une littérature hautement performative. « The inclusion of a lesbian latin American literary approach is a political act that has consider the ideological impact upon social institutions which are being redefined and transformed by the study of this type of literature » (Martinez, 1996 : 5)

14Être une écrivaine lesbienne est une expérience sociale qui repense le désir comme une forme d’action pour organiser les corps et les mondes entre eux, selon une ligne oblique qui conduit à l’alliance (Ahmed, 2019).

15Le corpus qu’ont mobilisé les contributrices de cet ouvrage est large. Il s’étend de l’état d’Arizona au Chili, en passant par le Mexique, à Puerto Rico et l’Argentine. Sayak Valencia, philosophe, performeuse et poète de Tijuana (Mexique), connue tout particulièrement pour son essai « le capitalismo gore », rappelle qu’il est important, « en este contexto donde nuevamente se pone de moda el fascismo sin máscaras y se vuelve al modelo nacionalista de familia nuclear, blanca y heterosexual […] resulta fundamental preguntarnos por la importancia de inventar y recuperar otros léxicos para reactivar la memoria histórica de nuestras resistencias lésbicas, queer/cuir y racializadas ». Elle ouvre ce numéro avec un focus mis sur les poètes chicanas. This bridge called my back (1981) est une anthologie de textes fondamentaux pour penser la complexité des devenirs minoritaires qui habitent la frontière entre les États-Unis du Mexique et d’Amérique. Une trentaine d’autrices racisées démonte la fragmentation et la sectorisation des luttes que veut la pensée hégémonique et y oppose des alliances multiples. Ce livre est une précieuse archive des luttes menées par les sujets minoritaires, intersectionnels dans les années 80, pour avoir le droit d’habiter un espace qui ne fasse pas de leur complexité un motif de fragmentation sociale. Sayak Valencia analyse en ce sens des textes lesbiens de Cherrie Moraga afin de montrer comment il est possible de faire corps dans la poésie depuis les devenirs minoritaires, l’ordre du désir, contre une simplification des dichotomies.

16Héloise Thomas, en suivant, explique comment la poète mojave Natalie Diaz fait de l’articulation entre les identités queer et lesbiennes décolonisées une modalité potentielle de franchissement transgressif des frontières et de réparation qui peut générer des perturbations épistémologiques, éthiques et ontologiques dans un monde ravagé par les systèmes coloniaux. Dans ses deux recueils de poésie, When My Brother Was an Aztec (2012) et Postcolonial Love Poem (2020), Diaz élabore une poétique spécifiquement adaptée à trois objectifs étroitement liés : revisiter l’histoire traumatique des mojaves à trois niveaux différents (individuel/personnel, familial, communautaire) afin de contrer les silences hégémoniques sur lesquels est fondé un imaginaire national illégitime ; remettre en question la légitimité de toutes les frontières imposées par la domination coloniale en cours, qu’elles soient géographiques, sociales ou sexuelles ; et articuler le désir lesbien indigène comme un moyen de créer de nouveaux types de parenté et de rouvrir un sens de l’avenir.

17Clémence Demay, reviendra sur cette intersectionnalité depuis une autre géographie : celle d’Irma Pineda (Oaxaca, Mexique) qui nous propose une poétique érotique abolissant les frontières en faisant du corps un territoire que les femmes zapotèques enrichissent de toutes leurs expériences et se réapproprient au-delà des limites fragmentaires d’une cartographie occidentale.

18Dans les deux articles qui suivent, Elena Madrigal, Sulemi Bermúdez Callejas et Thérèse Courau montrent combien la critique hégémonique a invisibilisé et mal interprété la production lesbienne d’écrivaines reconnues, et que déplacer le focus de lecture depuis le queer permet de comprendre le fonctionnement des réseaux intellectuels entre femmes et de proposer de nouvelles interprétations de textes jusqu’ici classés comme inintéressants, ou comme relevant uniquement de l’expression de l’intime. Elena Madrigal et Sulemi Bermúdez Callejas analysent les divers ethos scripturaires de Gabriela Mistral à partir de trois types de textes ayant donné lieu jusqu’ici à des lectures simplistes et hétéronormées : ses journaux, ses correspondances amoureuses avec Doris Dana (les plus oubliées) et le poème « La dichosa » dédié à Paulita Brook. Elles montrent comment Mistral négocient entre plusieurs ethos (celui de la défenseure des droits des femmes, de la maîtresse d’école, de la mère et de l’amante), entre le masculin et le féminin afin de se faire une place dans le monde intellectuel sans toutefois renoncer totalement à son orientation sexuelle. Accepter de considérer cette dernière permet de comprendre la fonction de ses différents ethos et pourquoi elle a été publiée tardivement ainsi que la partialité de certaines traductions et interprétations réductrices.

19Thérèse Courau, de son côté, propose de relire les correspondances entre Virginia Woolf et Victoria Ocampo depuis une perspective queer et intersectionnelle qui permette d’abolir les frontières entre le privé et le public et de comprendre le rôle que l’homosocialité féminine a joué dans la construction d’une énonciation sexo-dissidente informée par la décolonialité du désir qui circulait entre les Nords et les Suds.

20Or les frontières littéraires érigées par la cishétéronormativité ferment la possibilité de comprendre la production littéraire d’une époque dans son ensemble en établissant des catégories qui excluent les textes lesbiens d’un canon acceptable par la critique.

21Sophie Large, quant à elle, montre le potentiel rénovateur de la littérature LGBT portoricaine qui permet de renouveler le canon littéraire national en proposant une hybridation générique. Les personnages lesbiens des romans qu’elle étudie réactivent des motifs du roman gothique et de la science-fiction. Le vampire, le zombi, l’assassin en série, le cyborg se retrouvent ainsi mêlés au roman érotique. Ils permettent alors une révision du canon et une resignification des frontières nationales, génériques et épistémiques.

22La littérature lesbienne devient donc, ce numéro en est la preuve, le moyen de déplacer toutes les dichotomies de la modernité : raison/corps, homme/femme, civilisation/barbarie, colon/colonisé, hétérosexuel/homosexuel, et de resignifier la notion de frontière en sortant des oppositions réductrices et invisibilisantes mises en place par les rapports de pouvoir sur lesquels elle se construit. Que ce soit du côté de l’analyse littéraire, comme le montrent les trois chercheures précédentes, ou du côté de la production littéraire LGBT, la démarche est identique : sortir des cloisonnements invisibilisant et délégitimant afin de montrer les richesses des textes lesbiens ignorés ou mésinterprétés par la critique hégémonique.

23C’est ainsi que nous arrivons, à la fin du volume, à ce que val flores nomme « un état lesbien de la matière », c’est-à-dire la façon dont le monde s’organise à partir de pratiques lesbiennes (sexuelles, verbales, langagières, artistiques, sportives, etc.). flores explique que ces pratiques orientent la façon dont le monde est perçu, et propose une nouvelle façon de faire de la théorie à partir de la mise en rapport des corps, de l’échange poétique, de joutes affectives. Le corps en tant qu’habitant et chair du monde devient en fait source de savoir, un savoir à partir duquel les protocoles normatifs sont fissurés. Cette matière lesbienne est donc source de nouvelles méthodologies et de nouvelles pratiques d’agencement du monde qui abolissent les frontières et privilégient la circulation des idées, des mots, des émotions entre les corps.

  • 2 María Lugones, « Attitude joueuse, voyage d’un “monde” à d’autres et perception aimante », Les Cahi (...)

24Ce numéro propose donc un long et magnifique voyage transnational dans la littérature lesbienne dans le sens où María Lugones parle de voyage2 : à la fois comme une nécessité, « une partie intégrante de notre expérience et de notre situation » et comme « un mouvement épistémique au sein de multiples réalités ». C’est bien ce mouvement qu’ont amorcé non seulement les écrivaines citées dans ce numéro, mais également les chercheures qui nous les présentent : toutes se sont déplacées d’un territoire à un autre, entre plusieurs pays, plusieurs groupes ethniques, plusieurs types d’identités sexo-affectives et au lieu de nous représenter ces réalités cloisonnées, elles nous ont permis de considérer la multiplicité de tous ces sujets dans leur complexité, leur densité et leur corps. C’est la rencontre entre eux, dans l’espace frontière qu’ils sont et qu’ils recomposent qui leur donne un potentiel épistémologique. Il leur est ainsi possible, par la force performative de la littérature, de recréer des alliances sur des territoires démantelés par le pouvoir masculiniste néolibéral, et les sujets lesbiens, qui ont eux-mêmes incorporé de nombreuses frontières, sont les vecteurs de cette nouvelle modalité de production du savoir.

  • 3 Hourya Bentouhami-Molino, Race, clutures, identités. Une approche féministe post-coloniale, Paris : (...)

25Pour Hourya Bentouhami, « la spatialité constitue un schéma de pensée critique » et « le territoire constitue le schéma matériel à partir duquel s’est déployée la violence coloniale ». Elle explique donc que « par un déploiement spatial on peut résister à la fixation provisoire des identités en renvoyant ces dernières à leur lieu contingent de production et au caractère mobile de leurs frontières : bien qu’étant ce à quoi l’on est assigné, l’identité est aussi ce que l’on peut déplacer en se déplaçant soi-même physiquement. La cartographie en ce sens est très liée à une position de pouvoir qu’il convient de défaire par une contre géographie, celle que l’on utilise ordinairement pour échapper au moyen de capture. »3 Cette contre-géographie de l’a-frontière n’est autre que celle que dessinent les textes lesbiens présentés dans ce numéro : une géographie de l’alliance contre une géographie oppositionnelle.

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Bibliographie

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Notes

1 Les güeras désignent les femmes qui ont une peau, des cheveux et des yeux clairs, comme les nord-américaines, par opposition aux morenas qui ont la peau, les cheveux et les yeux foncés.

2 María Lugones, « Attitude joueuse, voyage d’un “monde” à d’autres et perception aimante », Les Cahiers du CEDREF, « Théories féministes et queer décoloniales », Paola Bacchetta, Jules Falquet et Norma Alarcón (dir.), n° 18, 2011, p. 80 à 94 pourquoi ce format de référence ?

3 Hourya Bentouhami-Molino, Race, clutures, identités. Une approche féministe post-coloniale, Paris : Puf philosophie, 2015, p. 14

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie-Agnès Palaisi, « Habiter l’espace frontière : littératures lesbiennes et phénoménologie queer dans les Amériques (1980‑2020) »L’Ordinaire des Amériques [En ligne], 229 | 2022, mis en ligne le 10 novembre 2022, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/orda/7965 ; DOI : https://doi.org/10.4000/orda.7965

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Auteur

Marie-Agnès Palaisi

Université de Toulouse 2-Jean Jaurès
ma.palaisi@univ-tlse2.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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