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L’intégration socio-professionnelle des personnes réfugiées : obstacles, ressources et dynamiques vocationnelles

The socio-professional integration of refugee persons: obstacles, resources, and vocational dynamics
Laurence Fedrigo and Jonas Masdonati
p. 251-278

Abstracts

The increase in the number of displaced persons around the world raises many questions about the integration of refugee persons in host countries. Based on the thematic analysis of 22 interviews with refugee persons in Switzerland, this contribution proposes an exploration of the different individual, social, contextual, and institutional factors at play in their integration process. More specifically, our study focuses on the issue of career choices in the country of origin and the host country, their plans, the obstacles and resources perceived during their journey, and on gender issues. Approached through the prism of the Psychology of Working Theory, our results highlight different vocational dynamics where migration can either open or restrict the range of possibilities in terms of career choices. These results lead to several perspectives for research and career counseling.

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Full text

Introduction

1Le nombre de personnes déplacées n’a cessé d’augmenter au cours des dernières années et a établi un nouveau record de 103 millions à la moitié de l’année 2022 (Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés, HCR, état en novembre 2022). Un total de 32,5 millions d’entre elles sont des personnes réfugiées, 5,3 millions sont des requérant·es d’asile et 53,2 millions sont des personnes déplacées à l’intérieur de leur pays. Dans la majorité des cas, les personnes réfugiées voyagent et vivent dans des conditions difficiles et ont un accès restreint à l’eau, à la nourriture et aux ressources de santé (Organisation mondiale de la Santé, OMS, 2022). La pandémie de COVID-19 a exacerbé ces difficultés et a accru le risque d’infection chez cette population pour qui les recommandations de l’OMS, telles que la distanciation sociale et l’hygiène des mains, ne pouvaient être appliquées que sommairement. Cette population est aussi susceptible de vivre des expériences traumatiques et stressantes et se trouve donc plus à risque de développer des problèmes de santé mentale, comme de l’anxiété, de la dépression et des troubles de stress post-traumatique. De plus, la pandémie a eu des conséquences au niveau administratif et légal, puisque les procédures d’asile ont été retardées, accroissant l’insécurité que l’attente d’une décision d’asile génère. Enfin, les problèmes de santé mentale peuvent également être aggravés dans le pays d’accueil par le manque de réseau social et la séparation de ses enfants ou des membres de la famille proche (Sundvall et al., 2021).

2L’accès au marché du travail apparaît comme un facteur clé d’intégration pour les personnes réfugiées, car il permet de subvenir à ses besoins, de développer des compétences, de promouvoir la santé mentale et de contribuer à la société d’accueil (Ginn et al., 2022). L’intégration se réfère à la participation et à l’inclusion sociale et économique des individus et est considérée comme un processus reposant autant sur la responsabilité des personnes réfugiées que sur celle de la société d’accueil (Hynie, 2018 ; Phillimore, 2021). Dans le cas spécifique des personnes réfugiées, et tel que suggéré par Bertrand (2020), l’intégration socio-professionnelle couvre trois dimensions : structurelle, culturelle et juridique. L’intégration structurelle comporte l’accès aux biens sociaux essentiels (p. ex., la formation, le marché du travail, la santé ou le bien-être social). L’intégration culturelle englobe les changements engendrés par la confrontation à une nouvelle culture, de nouvelles valeurs et une nouvelle langue. Enfin, l’intégration juridique fait référence aux politiques d’asile régissant les conditions d’entrée dans le pays pour toute personne d’origine étrangère. Les personnes réfugiées se heurtent à de multiples barrières limitant l’accès au marché de l’emploi local, telles que la méconnaissance de la langue (Kosny et al., 2020), la non-reconnaissance des diplômes et des expériences passées, le manque de réseau social, la stigmatisation (Wehrle et al., 2019), et le manque d’expériences professionnelles dans le pays d’accueil (Ginevra et al., 2021). Il en résulte un risque de chômage, de sous-emploi ou de déqualification, tout comme une sur-représentation de la population immigrante dans des emplois physiquement exigeants ou présentant un risque plus élevé de blessures ou accidents (Yakushko et al., 2008). En outre, la plupart des personnes réfugiées ne sont pas informées de leurs droits et sont donc d’autant plus à risque d’être victimes d’abus ou d’exploitation (Kosny et al., 2020). Enfin, la question de la conciliation travail-famille représente un défi, en particulier pour les femmes, qui doivent généralement composer avec un manque de réseau social et familial (Morrice et al., 2020 ; Ruis, 2019). D’ailleurs, la situation des femmes réfugiées est d’autant plus délicate qu’elles bénéficient de moins d’opportunités pour apprendre la langue d’accueil (Morrice et al., 2021).

Ressources et obstacles à l’intégration des personnes réfugiées en Suisse

3En Suisse, bien que les indicateurs économiques soient habituellement favorables en comparaison aux pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), pour une partie de la population il demeure plus difficile d’accéder au marché du travail (Masdonati et al., 2019). C’est le cas notamment des femmes, des jeunes, des personnes d’origine étrangère, et de celles ayant un faible niveau de qualification. De plus, Sandoz (2020) révèle que, pour les personnes migrant en Suisse, l’accès à l’emploi dépend non seulement de leurs compétences, mais aussi des institutions locales, qui influencent l’accès aux informations et au soutien, ainsi que de l’étendue des choix possibles. L’autrice souligne par ailleurs que les entreprises suisses recrutent moins activement des personnes originaires d’un pays ne faisant pas partie de l’Union européenne ou de l’Association européenne du commerce équitable (European Free Trade Association, EFTA). De ce fait, les choix professionnels des personnes réfugiées sont souvent limités par des contraintes imposées par le pays d’accueil (Fedrigo et al., 2022). Ainsi, bien que le gouvernement suisse ait récemment mis en place des mesures d’accompagnement destinées à favoriser l’intégration des personnes réfugiées (Secrétariat d’État aux migrations, SEM, 2020), leur taux d’activité reste peu élevé, même sept ans après l’arrivée en Suisse (SEM, 2022a, 2022b, 2022c). Ce taux est de 53.9 % pour les personnes détentrices du statut de réfugié, de 47.7 % pour les personnes admises à titre provisoire, et de seulement 8.3 % pour les requérant·es d’asile.

4Un état des lieux de la littérature sur le sujet montre que les personnes réfugiées en Suisse rencontrent des difficultés au niveau de la communication et l’apprentissage de la langue, de la gestion d’émotions négatives (telles que la solitude ou la nostalgie), et des limitations financières et matérielles découlant des obstacles à l’obtention d’un permis de séjour et d’un emploi (Udayar et al., 2021). La réinstallation nécessite aussi une adaptation à un rapport au temps et à l’espace pouvant s’avérer différents du pays d’origine (Felder, 2020). Le genre a également été identifié comme un facteur influençant le choix professionnel et l’insertion professionnelle, avec une tendance à reproduire un modèle de male breadwinner et des métiers féminisés dans les domaines de la santé et du social (care) (Atitsogbe et al., 2019 ; Fedrigo et al., 2022). Les procédures d’asile sont exigeantes et sont souvent source d’angoisse, du fait qu’elles peuvent aboutir à un refus (Atitsogbe et al., 2020). En effet, l’obtention du permis de séjour est un processus complexe impliquant un temps d’attente et d’incertitude important pour les personnes qui demandent l’asile en Suisse (Felder, 2020). Hainmüller et al. (2016) ont d’ailleurs montré les effets négatifs de la durée des procédures d’asile sur l’insertion professionnelle des personnes réfugiées, puisqu’elle diminue la probabilité d’obtenir un emploi. Quant aux ressources identifiées par les personnes réfugiées, elles sont d’ordre social (p. ex., du soutien des membres de la famille dans le pays d’accueil ou restés dans le pays d’origine et des professionnel·les qui les accompagnent au quotidien), personnel (p. ex., pouvoir tabler sur ses qualités, intérêts, loisirs, valeurs et expériences professionnelles) et institutionnel (p. ex., des démarches aboutissant à l’obtention du permis de séjour) (Udayar et al., 2021).

La Psychology of Working Theory

5La Psychology of Working Theory (Duffy et al., 2016), une théorie ancrée dans le Psychology of Working Framework (PWF, Blustein, 2006), nous semble appropriée pour étudier les enjeux de l’intégration, notamment professionnelle, des personnes réfugiées. Aussi, le cadre théorique PWF a-t-il été conçu comme une alternative aux théories dominantes en psychologie du travail et en psychologie de l’orientation, auxquelles il est reproché de ne se concentrer que sur une partie privilégiée de la population, disposant de ce fait d’un vaste choix de carrière (Kozan et al., 2019). Le PWF vise ainsi à inclure dans les réflexions en orientation les défis des personnes pour lesquelles le travail n’est pas un moyen d’explorer ses talents et sa personnalité, mais plutôt un moyen de survie (Blustein et al., 2008). Au cœur du PWF se trouve la question de l’accès au travail décent, qui constitue un enjeu majeur dans le contexte mondial contemporain (Masdonati et al., 2019). Nous considérons ainsi que le PWF est pertinent pour étudier le parcours des personnes réfugiées, car il est l’un des rares cadres théoriques qui invite à prendre en considération les défis des populations à risque d’avoir un accès restreint au travail décent.

6Le PWF a jeté les bases pour la conception de la Psychology of Working Theory (PWT, Duffy et al., 2016). Celle-ci s’appuie sur les éléments exposés dans le PWF pour comprendre de manière plus fine les expériences de travail et les difficultés d’accès à un travail décent des personnes, et en particulier des adultes qui vivent des contraintes économiques ou qui sont marginalisés. Selon la PWT, des facteurs psychosociaux jouent le rôle de médiateurs du lien entre contraintes économiques ou marginalisation et l’accès à un travail décent. Ces facteurs sont l’adaptabilité de carrière, soit la capacité à mobiliser les ressources nécessaires pour faire face à des tâches et transitions professionnelles, et la volition de carrière, soit la perception de la capacité à faire un choix professionnel malgré les contraintes. Cette notion de volition est particulièrement pertinente dans notre recherche, puisque, telle que conceptualisée par Duffy et al. (2016), elle pointe la capacité qu’une personne s’attribue d’être en mesure de décider de son orientation en dépit d’un contexte qui limite les options de carrière. Récemment, Masdonati et al. (2022) ont proposé une adaptation de la PWT aux défis de la transition école-travail. Ils postulent que certaines contraintes socio-économiques (liées par exemple au statut socio-économique, aux antécédents familiaux ou au genre) et la marginalisation (p. ex., avoir un passé migratoire ou un niveau d’éducation faible) peuvent restreindre les opportunités de carrière des jeunes et compromettre la réussite de leur insertion professionnelle. Par ailleurs, tout comme dans la PWT, le lien entre ces deux facteurs sociaux/contextuels et une transition réussie serait médié par des facteurs psychosociaux. Le premier facteur fait référence aux ressources psychosociales d’adaptabilité de carrière et de sentiment d’efficacité personnelle. Le deuxième facteur est d’ordre identitaire, il regroupe l’identité vocationnelle (soit la connaissance de ses d’intérêts, objectifs et capacités) et l’identité professionnelle (soit l’engagement dans la sphère professionnelle et la possibilité d’y exprimer ses valeurs). Enfin, le degré d’inclusion du système d’éducation, les conditions du marché du travail, la conscience critique, ainsi que le soutien social sont considérés comme variables modératrices du lien entre facteurs sociaux/contextuels et qualité de la transition. Plusieurs éléments différencient l’adaptation de la PWT à la transition école-travail du modèle initial. Par exemple, alors que la PWT prend en compte la volition de carrière comme facteur médiateur du lien entre les prédicteurs et le travail décent, son adaptation à la transition école-travail met plutôt en avant le sentiment d’auto-efficacité. De plus, des enjeux identitaires et de choix d’orientation sont considérés comme facteurs médiateurs additionnels. En effet, ces enjeux sont centraux chez les jeunes, alors qu’ils deviennent moins saillants chez les adultes en quête de travail décent.

7Nous appuyant sur la PWT adaptée à la transition école-travail (Masdonati et al., 2022), ainsi que sur l’état des connaissances quant aux obstacles à l’intégration socio-professionnelle des personnes traversant une migration forcée (p. ex., Bolzman et al., 2018 ; Felder, 2020 ; Udayar et al., 2021), notre premier objectif de recherche est de décrire les facteurs (individuels, sociaux, contextuels et institutionnels) pouvant influencer la qualité perçue de l’intégration socio-professionnelle des personnes réfugiées en Suisse francophone. Au vu de défis spécifiques rencontrés par les femmes réfugiées (Morrice et al., 2020 ; Ruis, 2019), une attention particulière est portée aux potentiels enjeux de genre sous-jacents au processus d’intégration. Par ailleurs, étant donnée l’importance des enjeux identitaires et vocationnels intervenant dans ce processus et conformément à ce qui est mis en avant dans le modèle théorique retenu, le deuxième objectif de recherche est de comprendre les choix d’orientation des personnes réfugiées. Pour ce faire, nous comparons leur manière de faire des choix dans le pays d’origine et dans le pays d’accueil.

Méthode

Participant·es

8Les participant·es de l’étude étaient 22 personnes réfugiées arrivées entre 2014 et 2018 dans la partie francophone de la Suisse. Il s’agissait de 10 femmes et 12 hommes âgé·es entre 18 et 35 ans (= 24,8 ; SD = 4,2) originaires d’Afghanistan, Érythrée, Iran, Somalie, Syrie, Turquie, Ukraine et du Yémen. Le statut et type de permis détenus variaient entre les permis de réfugié reconnu (permis B), de réfugié provisoire (permis F réfugié), d’admission provisoire (permis F), de requérant d’asile (permis N) ou ayant reçu une décision négative. La plupart des participant·es étaient célibataires et sans enfants (= 12), alors que les autres étaient marié·es avec enfants (= 7), célibataires avec enfants (N = 2) ou fiancée sans enfant (= 1). Au moment de l’entretien, les participant·es étaient en Suisse depuis en moyenne trois ans et avaient un niveau de français estimé entre A2 et B1 (élémentaire à intermédiaire).

9La moitié des participant·es ont été recruté·es au sein d’un programme d’intégration proposé par la Confédération, par l’intermédiaire de la responsable du programme. Ce programme consiste en un soutien personnalisé et intensif offert à des jeunes primo-arrivant·es présentant une forte probabilité d’obtenir le statut de réfugié en Suisse. Il prévoit des cours de français et mathématiques, des techniques de recherche d’emploi et du coaching pour l’établissement d’un projet professionnel ou de formation. L’autre moitié des participant·es ont été recruté·es au sein du centre cantonal responsable de l’intégration des personnes réfugiées, par la chercheuse principale de la présente étude.

10Ce centre propose un soutien administratif et financier aux personnes ayant obtenu le statut de réfugié en Suisse. La participation à l’étude était volontaire et les participant·es avaient la possibilité de se rétracter à tout moment.

11Le Tableau 1 propose une vue d’ensemble des caractéristiques des participant·es. Des informations plus précises relatives à leurs parcours sont disponibles en annexe. Cette recherche a été approuvée par le comité d’éthique de l’université à laquelle les auteur·rices sont affilié·es (e_ SSP_102019_00002).

Tableau 1- Données démographiques des participant·es
Table 1 - Demographic characteristics of participants

Nom

Âge

Genre

Origine

Statut familial

Arrivée en Suisse

Programme d’intégration

Alina

18

F

Iran

Célibataire, sans enfant

2018

Non

Kiraz

21

F

Turquie (Kurde)

Célibataire, sans enfant

2016

Non

Karim

21

H

Afghanistan

Fiancé, sans enfant

2016

Oui

Haya

22

F

Syrie (Kurde)

Mariée, un enfant

2017

Oui

Besna

22

F

Syrie (Kurde)

Mariée, deux enfants

2015

Non

Tekle

22

H

Érythrée

Célibataire, sans enfant

2017

Oui

Baqir

22

H

Afghanistan

Marié, un enfant

2017

Non

Isaias

23

H

Érythrée

Célibataire, sans enfant

2016

Oui

Yasir

23

H

Somalie

Célibataire, sans enfant

2016

Oui

Afran

23

H

Syrie (Kurde)

Célibataire, sans enfant

2017

Oui

Diric

23

H

Somalie

Célibataire, sans enfant

2016

Oui

Hakima

24

F

Syrie (Kurde)

Mariée, un enfant

2016

Oui

Tahan

24

H

Turquie (Kurde)

Célibataire, sans enfant

2018

Non

Mebratu

25

H

Érythrée

Célibataire, sans enfant

2016

Oui

Semret

26

F

Érythrée

Célibataire, sans enfant

2015

Non

Samuel

26

H

Érythrée

Célibataire, sans enfant

2017

Oui

Farah

27

F

Iran

Célibataire, un enfant

2016

Non

Salma

27

F

Yémen

Célibataire, sans enfant

2018

Non

Sayid

27

H

Syrie (Kurde)

Marié, deux enfants

2017

Oui

Maria

30

F

Ukraine

Mariée, deux enfants

2015

Non

Faven

35

F

Érythrée

Célibataire, deux enfants

2014

Non

Nedim

35

H

Turquie (Kurde)

Marié, deux enfants

2018

Non

Note. Des pseudonymes ont été utilisés pour préserver l’anonymat des participant·es.

Instruments

12Nous avons mené des entretiens individuels semi-structurés durant entre 25 et 84 min, qui ont eu lieu dans des locaux de notre université (= 20) et à distance (N = 2). Les entretiens ont été menés en français sans recourir à des interprètes communautaires. Le guide d’entretien était divisé en quatre parties : la première partie portait sur les données socio-démographiques, la deuxième sur le parcours et expériences avant l’arrivée en Suisse (p. ex., « Comment aviez-vous choisi le métier que vous exerciez avant d’arriver en Suisse ? »), la troisième sur le parcours depuis l’arrivée en Suisse (p. ex., « Pouvez-vous me parler de vos expériences de travail en Suisse ? »), et la dernière sur les projets futurs (p. ex., « Quel serait votre métier de rêve ? »). Pour répondre aux objectifs de la présente recherche, nous nous sommes concentrés sur les réponses données aux questions concernant le choix d’orientation effectué dans le pays d’origine (partie 2) et en Suisse (partie 3), sur les objectifs et projets, ainsi que sur les barrières et aides rencontrées (partie 4).

Analyses

13Les entretiens ont été transcrits en utilisant des pseudonymes pour garantir l’anonymat des participant·es. Les transcriptions ont été soumises à une analyse thématique (Braun & Clarke, 2006). La première étape a été de se familiariser avec les données par une lecture approfondie des transcriptions, pour ensuite segmenter le texte en codes initiaux et organiser ces codes autour de thèmes. À cette étape, la classification s’est basée sur cinq domaines : les choix d’orientation dans le pays d’origine, les choix dans le pays d’accueil, les objectifs et projets, les obstacles, et les aides rencontrées. Ensuite, la classification a été affinée avant d’être présentée au second auteur pour validation. Lors de cette rencontre, certains thèmes ont été consensuellement fusionnés, renommés ou supprimés afin d’obtenir une classification appropriée des données.

Fiabilité

14Pour assurer la fiabilité de notre étude (Korstjens & Moser, 2018), nous avons veillé à décrire chaque étape d’analyse afin d’en garantir la transparence. De plus, toutes les analyses ont été présentées et rediscutées avec le second auteur et les décisions concernant les résultats ont été prises de façon consensuelle. Le recours à des citations directes des participant·es dans la présentation des résultats a permis d’assurer l’adéquation des données. Des efforts ont été fournis afin d’atténuer les effets d’une potentielle relation de pouvoir pendant les entretiens, en prenant soin d’expliquer l’objectif de la recherche durant l’entretien et en s’assurant que les participant·es se sentent confortables tout au long de la rencontre (Goodkind & Deacon, 2004). Enfin, les questions d’entretien investiguant leur passé portaient uniquement sur leur choix scolaire et professionnel. Les expériences et les motifs de la fuite ou du voyage jusqu’en Suisse n’ont pas été abordés, puisque nos objectifs de recherche ne portaient pas sur ces questions.

Résultats

  • 0 Ce dernier « thème » ne résulte ainsi pas directement d’une analyse thématique, mais plutôt du croi (...)

15Les résultats couvrent six thèmes : (1) les objectifs et projets des personnes réfugiées, (2) les obstacles rencontrés, (3) les aides reçues, (4) les choix d’orientation dans le pays d’origine, (5) les choix d’orientation dans le pays d’accueil et (6) les dynamiques vocationnelles, résultant de l’articulation entre choix d’orientation dans le pays d’origine et dans le pays d’accueil0.

16Chaque thème se décline en deux à cinq catégories, tel que montré dans la vue d’ensemble du Tableau 2. Les trois premiers thèmes visent à répondre au premier objectif de recherche ; les trois derniers thèmes se réfèrent au deuxième objectif de recherche.

Tableau 2 - Objectifs, obstacles, aides et choix d’orientation
Table 2 - Goals, barriers, resources, and career choices

Thème

Catégorie

Fréquence

1. Objectifs et projets

a. Professionnels

20

c. Relatifs à l’installation

17

d. Relationnels

13

b. Personnels

5

e. Difficulté à se projeter

5

2. Obstacles

a. Processus d’intégration

16

b. Émotions négatives

5

c. Maternité

4

3. Aides

a. Ressources personnelles

9

b. Marqueurs d’intégration

5

c. Relations

5

4. Choix d’orientation dans le PO

a. Opportunités et intérêts

13

b. Choix imposé

9

5. Choix d’orientation dans le PA

a. Choix basé sur les intérêts et expériences

b. Choix limité

12

10

6. Dynamique vocationnelle

a. Invariée-autonome

b. Invariée-ajustée

c. Émancipatrice

d. Coercitive

8

5

4

5

Note.= 22, PO = pays d’origine, PA = pays d’accueil.

Objectifs et projets

17Le thème des objectifs et projets est divisé en cinq catégories.

18La première catégorie a été identifiée par vingt participant·es qui ont rapporté des objectifs de carrière se référant à des projets professionnels, incluant des projets entrepreneuriaux ou une carrière sportive.

19Un deuxième objectif cité par dix-sept participant·es était relatif à l’installation. Cela comprenait le fait d’avoir un logement décent et durable, d’obtenir un permis de séjour stable et pouvoir se défaire du statut de réfugié, d’être capable de communiquer en français, d’avoir le permis de conduire et de pouvoir être autonome et gagner sa vie. Concernant ce dernier point, Samuel a déclaré :

« Moi je suis avec le social maintenant, j’espère que je travaille, n’importe quel travail, après je suis libre du social si je gagne mon salaire, je paie les impôts, les taxes tout ça, après je serai une personne complète. »

20La troisième catégorie mentionnée par treize participant·es concernait des projets relationnels liés à la famille et les amis, comme fonder une famille, voyager pour rendre visite à leurs proches restés au pays ou obtenir le droit au regroupement familial. Par exemple, Salma avait le projet de visiter sa famille restée au Yémen :

« Je voudrais voir ma famille parce que ça fait longtemps, ça fait cinq ans jusqu’à maintenant et aussi les aider financièrement. »

21Cinq participant·es ont évoqué des projets personnels leur permettant de réaliser leurs valeurs, telles qu’être une bonne personne, trouver sa place dans la société et pouvoir honorer une certaine réciprocité envers le pays d’accueil, ou d’être en bonne santé. À ce propos, Isaias relate ceci :

« J’ai pas besoin beaucoup, beaucoup de choses […] c’est tout la santé, le travail, un tout petit peu de l’argent c’est tout. »

22Enfin, cinq personnes ont rapporté avoir de la difficulté à se projeter dans le futur en préférant vivre au jour le jour, ou s’en remettre à Dieu, comme c’est le cas de Sayid :

« Je ne sais pas, c’est Dieu qui décide, c’est pas moi. Mais peut-être je sors maintenant et je meurs, je ne sais pas. »

Obstacles rencontrés dans le pays d’accueil

23Le deuxième thème concernait les obstacles rencontrés en Suisse et a été divisé en trois catégories.

24La première catégorie est relative aux difficultés liées au processus d’intégration en Suisse et a été rapportée par seize participant·es. Cela englobait l’apprentissage de la langue, les difficultés d’accès à la formation, le fait de ne pas avoir de travail et de méconnaitre la culture et les règles suisses (p. ex., la ponctualité, l’usage de la technologie, ou le manque d’information sur les procédures administratives, le marché du travail et le système de formation) et d’avoir un permis précarisant comme une admission provisoire, voire une décision négative. Alina explique par exemple qu’elle était en procédure d’asile au moment de l’entretien et l’attente d’un permis représentait un grand obstacle. Elle aimerait voyager et compare l’attente de permis en Suisse à la situation qu’elle vivait en Iran : « Tu sais parce qu’en fait là en Iran on est dans une prison tu vois […] pis genre si on a des vacances et tout on peut un petit peu voyager […] ça change tout je trouve ! ». Un dernier point mentionné concernait les assignations à des cantons différents entre conjoint·s, comme c’était le cas de Baqir :

« Parce que j’étais officiellement à [Canton germanophone] un an et demi et je m’entraîne ici avec [club sportif dans un canton francophone] et ma femme était ici. Et puis voilà, quand mon fils est né, après on a dit qu’on a une famille et puis j’ai pu changer de canton. »

25La deuxième catégorie d’obstacles réfère à des émotions négatives. Cinq personnes ont rapporté du stress, par rapport à leur situation, couplé à des obligations familiales ou des enjeux de santé mentale. Salma a expliqué qu’à son arrivée, elle a fait face à des doutes et un sentiment d’infériorité :

« J’étais piégée entre mes propres peurs, parce que je venais d’un pays totalement différent […] Jusqu’à présent, tous mes obstacles sont à l’intérieur de moi et pas à l’extérieur pour être honnête, alors j’essaie de les combattre [...] C’est comme si c’était toujours l’idée que je ne suis pas assez ou mon travail ou mes idées, mon expérience ne comptent plus. »

26La troisième catégorie d’obstacles concerne la maternité et a été relevée par quatre participantes pour qui les cours de français ont été suspendus faute de solutions de garde pour leurs enfants. Pour Haya, la maternité a également eu un impact sur son suivi social : le fait que son mari travaille et qu’ils aient un enfant a changé son statut. De ce fait, elle perçoit une aide financière de l’État qui n’entre plus dans le cadre de l’asile et qui la prive ainsi des mesures d’intégration :

« J’ai besoin d’aller à école [cours de français], mais non, y a pas école je sais pas, y a pas d’assistance parce que mon mari travaille [I : Donc personne vous aide à avoir les cours de français par exemple ?] (soupir) y a pas. »

Aides disponibles dans le pays d’accueil

27Le troisième thème concernait les aides perçues par les participant·es. Cellesci regroupaient les ressources personnelles, les marqueurs d’intégration, les relations et les caractéristiques du pays d’accueil.

28Neuf participant·es ont mentionné des ressources personnelles telles que la motivation, la persévérance, la capacité d’apprentissage, la patience, l’indulgence, l’investissement, l’apprentissage du français et la foi comme des aides dans leurs parcours. C’est le cas de Baqir, qui explique que sa stratégie pour contrer les difficultés est de se montrer patient envers lui-même.

29La catégorie des marqueurs d’intégration a été relevée par cinq participant·es qui ont identifié le fait de travailler, d’étudier, de pratiquer le français et d’avoir une autorisation de séjour en Suisse (permis B) comme des aides significatives dans leurs parcours en Suisse. Par exemple, Kiraz a évoqué les éléments qui peuvent l’aider à réaliser son projet de travailler un jour comme psychologue :

« Je pense lire sur la psychologie, enfin lire des choses différentes pour que ma mentalité, mon esprit s’ouvre vous voyez ? et aussi de travailler beaucoup. »

30Les relations avec la famille, les ami·es et les intervenant·es sociaux·ales (professionnel·les ou bénévoles) ont joué également un rôle de soutien important pour cinq participant·es. Par exemple, Nedim a déclaré : « Je dis merci en premier à mon assistante sociale […] elle m’a toujours aidé. » enfin, quatre personnes ont relevé les caractéristiques du pays d’accueil comme des ressources importantes. Elles et ils ont mis en avant le fait qu’il s’agissait d’un environnement sain, démocratique, pacifique qui offrait des opportunités et une liberté de choix. Isaias a déclaré par exemple :

« Quand y a la paix, y a pas d’obstacles. »

Choix d’orientation dans le pays d’origine

31Le quatrième thème couvre les façons dont le choix d’orientation a été effectué dans le pays d’origine. Ce thème se divise en deux catégories.

32La première catégorie renvoie à un choix d’orientation basé sur des opportunités ou des intérêts. Cette catégorie a été identifiée par treize participant·es qui ont rapporté notamment avoir suivi leurs intérêts, fait leur choix en observant d’autres personnes exercer ce métier, grâce à des opportunités de travail trouvées par leur réseau ou en faisant des offres spontanées. C’est par exemple le cas de Diric :

« J’ai trouvé dans le marché un ami qui m’a dit : « lui il cherche ça [un chauffeur] et quelques personnes pour l’accompagner » et j’ai dit : je suis prêt. »

33La deuxième catégorie concerne neuf participant·es pour lesquels le « choix » d’un métier s’est imposé, que ce soit sous l’injonction familiale ou pour une question de survie. C’est le cas de Karim, qui a fui seul l’Afghanistan pour un pays de transit, alors qu’il était encore un enfant et devait travailler sur les chantiers pour assurer sa survie :

« Là-bas c’est obligé que tu restes pas sans travail, c’est égal qu’estce que tu fais … J’ai besoin d’un salaire pour vivre comme ça. Sinon on est… […] on vit dans la rue comme ça c’est très difficile. »

34La situation géopolitique joue ici un rôle, notamment pour les érythréen·nes qui doivent composer avec un régime politique qui ne leur permet pas de choisir librement un métier, ou qui peuvent même voir leur scolarité obligatoire interrompue par un service militaire imposé. Dans ce contexte, le choix d’un métier s’effectue plutôt pour des questions de survie. Tekle a expliqué pourquoi il travaillait dans l’agriculture sur la ferme familiale :

« Je suis né là-bas et on travaille comme cultivateurs, c’est notre produit et c’est comme ça […] Parce que ça c’est obligé, si on n’a pas de travail là-bas, on n’a pas de produit, on n’a pas trouvé la nourriture […] moi je choisis mécanicien […] mais c’est pas possible dans notre pays. »

35Le réseau familial semble également avoir été décisif pour plusieurs participant·es qui ont rapporté que c’est de cette façon qu’ils et elles ont « choisi » leur métier. C’est le cas de Farah, originaire d’Iran, qui a expliqué que les femmes n’ont pas vraiment leur place sur le marché du travail et que le réseau familial représente leur seule possibilité de s’insérer sur le marché du travail :

« Parce que c’est pas nous les femmes qui choisit là […] c’est que si les parents ils étaient d’accord, ou si le mari il était d’accord ou pas […] Ouais et c’était comme ça que si vous avez quelqu’un qui peut vous donner travail et comme ça c’est, c’est pas que vous pouvez aller et donner CV travail, non. C’est que si vous avez quelqu’un, oncle, je sais pas tante (rires), famille. »

Choix d’orientation dans le pays d’accueil

36Concernant le choix dans le pays d’accueil (cinquième thème), les éléments identifiés se déclinent en deux catégories.

37Tout d’abord, douze participant·es ont rapporté avoir fait leur choix en s’appuyant sur leurs intérêts et expériences. Comme dans le pays d’origine, ce choix peut être guidé par les intérêts professionnels ou par des expériences professionnelles passées, tout en se faisant parfois sous la pression de trouver un emploi au plus vite pour pouvoir soutenir sa famille restée au pays. C’est le cas de Mebratu, qui a expliqué pourquoi il a décidé de se tourner vers une formation professionnelle :

« Quand je suis arrivé, moi je, j’aurais commencé tout de suite le travail, pour gagner un peu plus et puis pour aider ma famille, c’est pour ça. Et puis, si on n’a pas le diplôme quelque chose, ils ont payé moins cher c’est pour ça qu’il [son coach] m’a conseillé de faire un apprentissage. »

38Les intérêts de ces participant·es étaient plus ou moins cristallisés. En effet, si huit personnes ont identifié des domaines d’intérêts précis, quatre autres sont encore en phase d’exploration. C’est par exemple le cas de Kiraz qui, au moment de l’entretien, était sur le point d’intégrer un programme de soutien à la recherche d’une place d’apprentissage :

« Je sais pas quoi faire, en fait, oui je sais quel domaine me plaît, mais je sais pas très bien vraiment, c’est quoi bien pour moi pour le futur, vous voyez ? »

39Dix participant·es ont mentionné que le choix de métier en Suisse était limité à cause des exigences linguistiques et scolaires, du peu de places d’apprentissage, de la non-reconnaissance des diplômes antérieurs, des contraintes familiales ou des problèmes de santé et des séquelles physiques de la migration qui restreignent l’exercice de certains métiers. Par exemple, Diric explique qu’il ne peut pas exercer un métier de précision, comme électricien par exemple, à cause d’une blessure à la main. La parentalité joue également en tant que contrainte, puisque deux participantes ont rapporté que le travail qu’elles ont choisi aujourd’hui ne correspondait pas à ce qu’elles souhaitaient exercer à long terme, mais était plutôt un choix temporaire qu’elles estimaient davantage compatible avec une vie de famille. Hakima a déclaré :

« J’aimerais travailler comme avocate, mais c’est pas facile (rires) parce que je suis maman c’est beaucoup, beaucoup stressé. Si plus tard peut-être… »

40Le choix d’orientation peut également s’être fait par élimination, en fonction des options qui leur ont été proposées lors des rencontres avec les intervenant·es en charge de leur orientation.

Dynamiques vocationnelles

41Lorsque l’on compare la manière dont les participant·es ont fait leur choix d’orientation dans le pays d’origine avec leur choix d’orientation en Suisse (sixième « thème »), on constate l’existence de trois dynamiques vocationnelles distinctes, que l’on peut qualifier d’invariée, d’émancipatrice ou de coercitive.

42Pour treize personnes, la manière de choisir est restée la même dans les deux contextes. Cette dynamique vocationnelle invariée couvre deux cas de figure distincts. Le premier cas de figure concerne huit personnes qui ont pu faire un choix autonome, c’est-à-dire basé sur leurs intérêts, valeurs, expériences ou opportunités, à la fois dans le pays d’origine et dans le pays d’accueil. Au contraire, le deuxième cas de figure concerne cinq participant·es dont le choix peut être qualifié d’ajusté, puisqu’il a été imposé dans le pays d’origine et limité dans le pays d’accueil.

43La dynamique vocationnelle émancipatrice décrit la trajectoire de quatre personnes pour qui le choix d’orientation avait été contraint dans le pays d’origine, mais qui ont vu leurs possibilités de choix s’ouvrir dans le pays d’accueil. Pour ce groupe, l’arrivée en Suisse est une première opportunité d’identifier un projet de carrière basé sur leurs intérêts, valeurs, expériences, ou de découvrir des nouveaux métiers propres au contexte local.

44Enfin, la dynamique vocationnelle coercitive concerne cinq personnes pour qui la manière de choisir était active et relativement libre dans le pays d’origine, puis restreinte à l’arrivée dans le pays d’accueil. Cette limitation de la latitude de choix est due à des contraintes linguistiques, scolaires ou familiales, à un nombre limité de places de formation professionnelle, à la non-reconnaissance des diplômes obtenus dans le pays d’origine, des problèmes de santé ou des séquelles physiques.

Discussion

45Trois principaux éléments de discussion découlent de ces résultats, les deux premiers étant en lien avec notre premier objectif de recherche, le troisième proposant des réponses à notre second objectif de recherche. Tout d’abord, lorsqu’on les compare aux études antérieures, nos résultats font état de nouvelles barrières et aides face aux défis de l’intégration dans le pays d’accueil. Ensuite, une lecture de nos résultats par le prisme de la PWT adaptée à la transition école-travail montre l’importance du genre dans le processus d’intégration socio-professionnelle des personnes réfugiées. Enfin, les analyses sous l’angle des dynamiques vocationnelles semblent sous-tendre des niveaux de volition de carrière distincts, voire opposés.

Vers une meilleure compréhension des barrières et des aides à l’intégration des personnes réfugiées

46Lorsque l’on croise nos résultats avec ceux de travaux existants menés dans le même contexte, dont l’étude d’Udayar et al. (2021), plusieurs constats permettent de peaufiner la compréhension des barrières et des aides rencontrées par les personnes réfugiées lors de leur intégration dans le pays d’accueil. Concernant les barrières, les défis de l’adaptation à la culture suisse apparaissent autant chez Udayar et al. (2021) que dans la présente recherche. De plus, les participant·es de notre étude ont mentionné l’accès difficile à la formation comme un obstacle à leur intégration. Cette barrière n’apparaît pas dans l’étude d’Udayar et al. (2021), vraisemblablement parce que cette dernière portait sur une population arrivée en Suisse depuis moins longtemps (entre six mois et deux ans, contre deux à six ans pour la présente recherche). La maternité constitue une autre barrière qui apparaît uniquement dans notre étude, ce qui peut s’expliquer par un plus grand nombre de femmes y participant. Ces femmes rapportent que le fait d’avoir un enfant à charge est un obstacle considérable, puisque les solutions de garde sont rares, ce qui restreint l’accès aux cours de français, à la formation et au marché du travail. Enfin, contrairement aux barrières relevées généralement dans la littérature (p. ex., Kosny et al., 2020 ; Yakushko et al., 2008), la discrimination et les événements traumatiques passés ont été peu mentionnés ici. Cela pourrait s’expliquer par le fait que les personnes demandant l’asile sont amenées à raconter leurs histoires de vie à plusieurs reprises, autant dans les pays de transit qu’à leur arrivée en Suisse, et ce, dans un contexte d’audition où les autorités cherchent à évaluer la véracité de leurs récits. Ces récits étant souvent difficiles, il est vraisemblable que les participant·es aient évité de nous en faire part spontanément dans nos entretiens de recherche, qui ne portaient pas explicitement sur ces questions.

47Quant aux aides identifiées, les caractéristiques du pays d’accueil constituent une ressource peu mentionnée dans d’autres recherches. Ce résultat montre que pour les personnes réfugiées de notre étude, l’environnement n’était pas exclusivement contraignant (p. ex., accès réduit à l’éducation, au travail et aux cours de français, manque d’informations concernant les permis ou le système de formation en Suisse), mais pouvait également parfois constituer une source de soutien. À nouveau, l’écart entre nos résultats et ceux mis en avant dans d’autres études pourrait s’expliquer par une perception de l’environnement qui évolue dans le temps et se nuance progressivement.

48Dans l’ensemble, nos résultats consolident les connaissances au sujet des facteurs qui facilitent ou entravent l’intégration des personnes réfugiées. Par ailleurs, les différences avec les recherches existantes montrent l’impact que la procédure de recrutement des participant·es, les questions qui leur sont posées, tout comme le moment où elles et ils sont rencontré·es, peuvent avoir sur les récits et, conséquemment, sur les résultats d’une étude.

Une intégration genrée ?

49Lus par le prisme de la PWT adaptée à la transition école-travail (Masdonati et al., 2022), ces résultats confirment l’importance des systèmes éducatif et institutionnel et du soutien social en tant que facteurs modérant la relation entre contraintes socio-économiques/marginalisation et les chances d’insertion – ici, non seulement sur le marché du travail, mais aussi dans le pays d’accueil. Cette lecture permet également de s’arrêter sur la dimension genrée de ce processus, considérée dans le modèle adapté de la PWT comme un des facteurs influençant la qualité de la transition école-travail. Nous constatons en effet que le genre influence aussi, et de manière singulière, l’intégration des personnes réfugiées. Nos résultats suggèrent ainsi que l’identification de barrières et aides à l’intégration n’est pas la même pour les hommes et les femmes réfugié·es. Tout d’abord, ne pas maîtriser le français semble une contrainte prégnante pour les femmes, cet obstacle ayant été mentionné par sept femmes sur les dix rencontrées. Ce résultat pourrait renvoyer au fait que, comparativement aux hommes, les femmes réfugiées disposent de moins d’occasions pour parler le français au quotidien, ce qui fait écho à ce qui avait déjà été mis en évidence par Morrice et al. (2021).

50De plus, si l’intégration de certaines femmes ayant participé à notre étude a été freinée par la maternité, la paternité ne semble pas avoir eu les mêmes conséquences sur nos participants masculins. Nous pouvons émettre l’hypothèse que la paternité représenterait un incitatif à l’insertion professionnelle, poussant les hommes à travailler rapidement pour subvenir aux besoins de la famille. Ces résultats sont cohérents avec les constats plus généraux faits dans d’autres recherches et montrant que les femmes seraient plus susceptibles d’avoir un niveau d’éducation plus faible et de bénéficier de moins d’opportunités d’apprentissage que les hommes, puisque leur scolarité peut être interrompue si elles se marient, ont des enfants ou doivent prendre soin d’un membre de la famille (Morrice et al., 2021).

51Un autre résultat suggérant l’existence d’enjeux de genre dans le processus d’intégration des personnes réfugiées concerne les ressources personnelles (p. ex., l’indulgence et la patience envers soi-même, la persévérance ou la foi). Celles-ci n’ont en effet été citées que par deux femmes sur les dix rencontrées, les autres ayant essentiellement évoqué des aides « externes » (p. ex., suivre des cours de français ou recevoir du soutien de leur mari, ami·es ou intervenant·es), alors que les hommes ont rapporté à la fois des ressources externes et personnelles. Cela suggère que les participantes auraient davantage tendance à attribuer de la valeur aux soutiens externes plutôt qu’à des caractéristiques qui leur sont propres. En somme, bien que l’ensemble de ces constats demandent à être étayés par d’autres recherches, ils pourraient indiquer que le processus d’intégration est en partie genré et suggérer le recours à une lecture intersectionnelle du processus d’intégration des personnes réfugiées.

L’effet de la migration forcée sur les choix professionnels

52En comparant la manière de faire des choix d’orientation dans le pays d’origine et dans le pays d’accueil, nous avons pu constater l’existence de dynamiques vocationnelles distinctes : invariée (autonome ou ajustée), émancipatrice et coercitive. Ceci montre que l’expérience migratoire forcée peut avoir des répercussions contrastées sur la manière de faire un choix d’orientation. Si les dynamiques invariée-autonome et émancipatrice suggèrent une préservation, voire un renforcement de la latitude décisionnelle, les dynamiques invariée-ajustée et coercitive sous-tendent une absence ou une perte d’emprise sur le choix de carrière.

53Ces résultats tendent à corroborer le postulat de la PWT (Duffy et al., 2016) quant à l’importance de la volition de carrière en tant que facteur médiant la relation entre contraintes contextuelles/marginalisation et accès à un travail décent. En effet, les personnes inscrites dans des dynamiques vocationnelles invariée-autonome et émancipatrice se sentent capables d’effectuer un choix basé sur leurs intérêts ou expériences, malgré les contraintes du pays d’accueil. La situation est inversée pour les personnes inscrites dans les dynamiques invariée-ajustée et coercitive, qui semblent moins en mesure de faire preuve de volition de carrière. Des travaux ultérieurs permettraient de pousser plus loin ce raisonnement, en vérifiant si ces degrés contrastés de volition affectent effectivement les chances d’accès à un travail décent.

Limites et perspectives

54La principale limite de notre étude concerne son caractère transversal. Ainsi, le moment choisi pour mener les entretiens a pu influencer l’identification des barrières et aides par les participant·es (p. ex., la discrimination, les événements traumatiques passés ou l’aide reçue par les caractéristiques de l’environnement). Or, il est vraisemblable que la configuration de ces obstacles et ressources change dans le temps. Des études longitudinales permettraient de saisir plus finement l’évolution de cette configuration et, de manière plus générale, de considérer l’intégration des personnes réfugiées en tant que processus se déployant dans le temps. Par ailleurs, l’influence du genre mentionnée plus haut mériterait d’être davantage étayée par des recherches adoptant une approche intersectionnelle. En ce sens, des études comparant systématiquement les expériences d’intégration des hommes et des femmes réfugié·es permettraient de mieux comprendre et expliquer ce qui les différencie.

55Notre recherche comporte également des implications pour l’accompagnement des personnes réfugiées. Tout comme d’autres études menées auprès de cette population, nous pouvons constater que les aides et les obstacles à l’intégration couvrent autant des dimensions personnelles que l’entourage social et le contexte plus large. Nos résultats confirment ainsi la nécessité de concevoir des accompagnements prenant en considération les multiples niveaux d’influence qui marquent le parcours d’intégration des personnes subissant une migration forcée. De plus, si l’importance du genre venait à être confirmée, il s’agirait de réfléchir à des interventions spécifiquement destinées aux femmes et centrées sur les obstacles qui leur sont propres. Cela pourrait consister en l’amélioration de leurs accès aux solutions de garde, à la formation et au marché du travail. De plus, l’analyse des dynamiques vocationnelles a montré que si l’arrivée en Suisse a pu permettre à certain·es d’effectuer des choix d’orientation relativement autonomes, d’autres ont vu leurs options de carrière restreintes à cause notamment de contraintes liées au système éducatif. Cela tend à prôner pour un assouplissement des critères de reconnaissance des diplômes et à la mise en place de programmes facilitant l’accès à la formation des personnes réfugiées.

Conclusion

56Notre étude a permis d’en apprendre davantage sur le processus d’intégration socio-professionnelle des personnes réfugiées et sur leur manière de procéder à des choix d’orientation. Les résultats ont fait émerger des barrières et aides perçues qui n’avaient pas encore été repérées dans la littérature et ont montré un possible effet du genre dans l’identification et le déploiement de celles-ci. Enfin, nos analyses concernant la manière de faire un choix d’orientation ont fait état de trois dynamiques vocationnelles distinctes, qui suggèrent que la migration forcée peut avoir un effet invarié, émancipatoire, ou coercitif en termes de latitude de choix. En somme, cette recherche vient souligner la complexité et la variabilité des parcours des personnes réfugiées et du processus d’intégration. Elle invite ainsi à penser des interventions tenant compte de ces influences multiples et des besoins spécifiques de cette population, tout en œuvrant pour renforcer leur volition de carrière.

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Annex

Synthèse des parcours des participant·es

Alina est une jeune iranienne qui vivait dans un milieu urbain. Elle a suivi l’école obligatoire avant de devoir fuir son pays avec sa famille. Elle poursuit actuellement ses études en Suisse mais est dans l’attente d’une décision d’asile. Elle parle farsi et français.

Kiraz est une jeune kurde de Turquie. Elle a fui son pays avec sa famille à cause de la situation politique quand elle était au gymnase. Elle parle kurde, turc et français et vit avec sa famille en Suisse.

Karim est originaire d’un petit village d’Afghanistan qu’il a fui seul lorsqu’il était enfant pour un pays de transit. Il a travaillé sur les chantiers sans contrat officiel pendant plusieurs années avant de fuir pour l’europe. Karim n’a pas été scolarisé et il parle dari et français. Il est aujourd’hui fiancé.

Haya est kurde et vient d’un milieu rural en Syrie. Elle a fui son pays à cause de la guerre avec sa famille et son mari. Elle a aujourd’hui un enfant et est mère au foyer dans l’attente d’une solution de garde. Elle a suivi l’école obligatoire en Syrie et parle kurde et français.

Besna est kurde originaire d’une ville syrienne. Elle a suivi l’école obligatoire avant de quitter son pays à cause de la guerre avec sa famille et son mari. Elle vit avec son mari et ses deux enfants. Elle parle kurde, arabe et français. Elle est actuellement mère au foyer dans l’attente d’une solution de garde pour ses enfants.

Tekle vient d’un petit village d’Érythrée qu’il a quitté à cause du service militaire obligatoire. Sa scolarité a été interrompue avant qu’il puisse obtenir son diplôme. Il parle tigrinya et français, et deux membres de sa famille proche sont en Suisse. Au moment de l’entretien, Tekle est à l’aide d’urgence et a donc dû interrompre son apprentissage à la suite d’une décision de non-entrée en matière de la Confédération.

Baqir est originaire d’un milieu urbain en Afghanistan. Il a suivi l’école obligatoire avant de travailler pendant plusieurs années. Après avoir reçu des menaces, il a fui son pays seul et a rencontré sa femme en Suisse. Il parle dari et français et est aujourd’hui marié et père d’un enfant.

Isaias vient de l’Érythrée où il vivait dans un milieu urbain et y a suivi l’école obligatoire et le gymnase. Trois membres de sa famille proche vivent aussi en Suisse. Il parle tigrinya et français.

Yasir vient d’un milieu urbain en Somalie où il a suivi l’école obligatoire avant de quitter à cause de la guerre. Il est venu en Suisse seul et n’a pas de famille en Suisse. Il parle somali et français.

Afran est originaire d’un village kurde en Syrie où il a suivi sa scolarité obligatoire. Il parle kurde, arabe et français. Il a quitté son pays seul pour rejoindre des membres de sa famille dans un autre pays européen avant de se retrouver en Suisse. Il suit actuellement un apprentissage dans un métier technique.

Diric est originaire d’un village en Somalie et n’a jamais été scolarisé. Il parle somali et français. Il est venu seul en Suisse et est aujourd’hui en couple. Il travaille dans le domaine du nettoyage.

Hakima est kurde et vivait dans un milieu urbain en Syrie. Elle est allée à l’université pendant trois ans avant de fuir son pays à cause de la guerre pour rejoindre son mari déjà établi en Suisse. Elle a un enfant et un membre de sa famille proche vit en Suisse alémanique. Elle parle kurde et français.

Tahan est kurde de Turquie et vivait dans un milieu urbain. Il avait commencé le gymnase et travaillé quelques années avant de quitter son pays seul pour raisons politiques. Il parle kurde, turc et français.

Mebratu est originaire d’un petit village en Érythrée et a fui seul en Suisse à cause du service militaire. Sa scolarité a été interrompue à l’âge de 16 ans. Il parle tigrinya et français. Il suit actuellement un apprentissage dans un métier technique.

Semret est originaire d’Érythrée où elle vivait dans un milieu urbain. Sa scolarité a été interrompue avant d’obtenir son diplôme à cause du service militaire et elle a fui seule son pays à cause des violences qu’elle y a subies. Elle parle tigrinya, arabe et français.

Samuel est originaire d’un milieu urbain en Érythrée où il a terminé l’école obligatoire. Deux membres de sa famille éloignée habitent en Suisse. Il parle tigrinya et français et suit aujourd’hui un apprentissage dans le domaine du service.

Farah est originaire d’Iran et vivait dans un milieu urbain. Elle avait commencé l’université avant de fuir pour un pays de transit, puis de partir pour la Suisse avec son ex-mari. Elle vit en Suisse avec son fils et n’a pas d’autre famille en Suisse. Elle parle farsi, anglais et français.

Salma est originaire du Yémen où elle vivait dans un milieu urbain. Elle est diplômée de l’université et a dû fuir seule son pays pour des raisons politiques. Elle parle arabe, anglais et français et aimerait poursuivre ses études en Suisse.

Sayid est kurde et a grandi dans un milieu urbain en Syrie. Il est allé à l’école et a interrompu sa scolarité très tôt pour travailler dans l’entreprise familiale dans un métier technique. Il vit avec sa femme et ses deux enfants et a de la famille en Europe. Il souhaiterait travailler dans son domaine en Suisse.

Maria est originaire d’un petit village d’Ukraine. Elle est diplômée de l’université et vit avec son mari et ses deux enfants. Elle parle ukrainien et français et aimerait travailler dans son domaine en Suisse.

Faven est originaire d’une grande ville d’Érythrée qu’elle a fui seule à cause de la situation politique. Elle est mère de deux enfants qui sont resté·es au pays. Elle a terminé l’école obligatoire et a travaillé quelques années. Elle parle tigrinya et français.

Nedim est kurde de Turquie a vécu dans un milieu urbain. Il est diplômé de l’université et a dû fuir avec sa femme et leur enfant pour des raisons politiques. Il parle kurde, turc et français.

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Notes

0 Ce dernier « thème » ne résulte ainsi pas directement d’une analyse thématique, mais plutôt du croisement des deux thèmes précédents

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References

Bibliographical reference

Laurence Fedrigo and Jonas Masdonati, “L’intégration socio-professionnelle des personnes réfugiées : obstacles, ressources et dynamiques vocationnelles”L'orientation scolaire et professionnelle, 52/2 | 2023, 251-278.

Electronic reference

Laurence Fedrigo and Jonas Masdonati, “L’intégration socio-professionnelle des personnes réfugiées : obstacles, ressources et dynamiques vocationnelles”L'orientation scolaire et professionnelle [Online], 52/2 | 2023, Online since 01 June 2025, connection on 19 August 2026. URL: http://journals.openedition.org/osp/17390; DOI: https://doi.org/10.4000/osp.17390

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About the authors

Laurence Fedrigo

Doctorante, Université de Lausanne, Suisse
Thèmes de recherche : trajectoires et développement de carrière des personnes réfugiées, rapport au travail, accès au travail décent. laurence.fedrigo@unil.ch

Jonas Masdonati

Professeur associé, Université de Lausanne, Suisse
Thèmes de recherche : Transitions scolaires et professionnelles, réorientations de carrière, construction de l’identité dans la sphère du travail, insertion et formation professionnelle, valeurs et rapport au travail, processus et effets du counseling en orientation. jonas.masdonati@unil.ch

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