Arnoux-Nicolas, C. (Eds.). (2025). Le sens au travail : regards croisés en sciences humaines et sociales
Arnoux-Nicolas, C. (Eds.). (2025). Le sens au travail : regards croisés en sciences humaines et sociales. Dunod.
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1Comment différentes disciplines peuvent éclairer la notion de sens au travail, ce processus dynamique de mise en cohérence de ses valeurs et de son rapport à autrui avec une expérience spécifique et située de travail ; processus se traduisant par une activité à dimension singulière et par une manière d’être, une manière d’habiter l’expérience ? Neuf chapitres aux tonalités fort différentes vont tenter de répondre à cette question. Comme cela est précisé en introduction, il a été proposé aux contributrices et contributeurs d’apporter un regard à travers les spécificités de leurs disciplines respectives sur un objet d’analyse commun : le sens au travail. Certains ont choisi de s’emparer de cette question en se penchant sur le sens au travail, d’autres sur le sens du travail, d’autres encore en définissant ces deux concepts. Le parti pris a été de laisser une entière liberté à chacun et chacune de traiter cette question à sa guise, en fonction de son champ disciplinaire.
2Dans un premier chapitre, Éric Hamraoui entame la réflexion par un tour d’horizon philosophique des liens entre la vie professionnelle et le sens. Le discours managérial associe le sens au travail à l’utilité sociale, à la reconnaissance individuelle et à l’amélioration de la vie au travail. Il dévoile une visée de responsabilisation de l’individu et le sens au travail relève de fait du levier managérial ou RH. (Ressources humaines). Associée à des préoccupations de RSE (Responsabilité sociale des entreprises), une injonction à développer du sens impose à l’individu de trouver sa raison d’être au travail, en vue de garantir son épanouissement, de maintenir sa motivation, etc.
3Le sens du travail est quant à lui un construit anthropologique, social, politique que les transformations managériales contemporaines viennent déstabiliser. La disparition du collectif laisse place à un sens du travail individuel. Les organisations attendent un engagement total, sur un mode hyperactif, y compris dans ses ressources individuelles et subjectives. Le corolaire est une fragilisation des collectifs de travail, l’individu se retrouvant isolé dans sa subjectivité. Ce processus empêche l’émergence d’une activité réellement vivante et conduit l’individu à la perte du sens social du travail (œuvre collective).
4Relié à la sociabilité, issu de la nécessité collective, le sens du travail est le produit d’une activité signifiante. Lorsque l’activité paraît étrangère à l’individu, le travail génère un sentiment d’aliénation, de vide. La perte de sens de l’activité qui en découle produit de l’autodestruction.
5Le sens du travail suppose une appropriation sensible de l’activité. Il implique un rapport vivant, engagé et d’amour avec ce que l’on fait. Le sens ne se décrète pas, il est expérience, sans faire l’objet d’une réflexion permanente. Les actes porteurs de sens sont liés à l’amour pour les choses auxquelles l’individu reconnaît une valeur propre. Ils engagent dans l’expérience les ressources du sensible et de l’imagination. Toutefois, le sens est également affaire d’accomplissement dans et par l’activité.
6Caroline Arnoux-Nicolas consacre un deuxième chapitre à une modélisation en quatre sphères concentriques du sens trouvé au travail. Une réflexion est portée sur l’importance de l’approche interdisciplinaire au travail. Le concept de sens au travail en psychologie est éclairé par des apports théoriques, un recensement des instruments de mesure et des recherches empiriques récentes.
7L’environnement socio-économique instable oblige les individus à une constante adaptation dans leurs trajectoires professionnelles. Les collectifs du travail sont fragilisés, la perception d’un résultat concret de l’activité rendue difficile et un sentiment de perte de contrôle peut en découler ; comment se projeter dans un avenir ? Émerge alors une quête de sens au travail et plus largement dans la vie.
8Le concept de sens, investi en psychologie depuis plusieurs décennies, est présenté dans ses dimensions de processus et de produit et dans ses composantes motivationnelle, émotionnelle et cognitive. Trois échelles internationales de mesure du sens au travail sont ensuite présentées, en soulignant leurs intérêts (chacune mesure une composante spécifique du sens) et leurs limites (confusion des causes et effets, non prise en compte du contexte professionnel et culturel). Des recherches empiriques soulignent un rôle médiateur du sens au travail sur les décisions prises par l’individu.
9Caroline Arnoux-Nicolas présente ensuite ses propres recherches autour du sens trouvé au travail, qui se construit à partir de sphères individuelle, collective, organisationnelle et sociétale, et qui peut être étudié au moyen notamment de l’inventaire de sens au travail (IST) reposant sur quatre facteurs : importance, compréhension, direction et finalité du travail. Le sens trouvé au travail est également approché par une étude qualitative longitudinale.
10Un troisième chapitre rédigé par Marc Loriol traite, pour sa part, sous le prisme sociologique, du sens du travail comme une construction collective. Le sens du travail est devenu un objet d’étude sociologique à partir des années 90 où une perte de sens commence à s’exprimer, notamment dans le secteur public, le travail social, le soin et l’éducation. Sous l’influence de la sociologie interactionniste, la sociologie du travail va alors intégrer la subjectivité, les émotions et ressentis de l’individu et des collectifs.
11Le caractère polysémique du mot travail associé à la multiplicité des théories existantes rendent complexe la définition de ce qu’est le sens du travail. Le sujet sera ici approché par la réalisation d’une cartographisation des trois dimensions du sens du travail. Sens intrinsèque et sens extrinsèque seront d’abord opposés. Un glissement de l’éthique du devoir à une éthique de l’épanouissement sera ensuite observé.
12Au final, les trois dimensions de sens du travail qui se dégagent sont celles de la direction de l’action, de l’accord entre travail réalisé et valeurs des individus, et de la signification sociale du travail. Combiner les approches de recherche (observation, entretien, approches quantitatives) s’avère nécessaire pour interroger ces différentes dimensions de sens, qu’il convient de replacer dans un contexte collectif et organisationnel.
13Sophie Prunier-Poulmaire, Gérard Valléry et Louis Galey proposent dans un quatrième chapitre une perspective ergonomique du sens du travail. L’ergonomie a pour visée de comprendre le réel des activités de travail et de proposer des adaptations aux organisations. Les auteurs ont constaté une récente transformation du rapport au travail (la Covid semblant avoir ici fait effet de révélateur). L’idéal de réussite et de méritocratie a laissé place aux questions du sens de la vie et du travail. Ce phénomène, qu’il est impossible d’ignorer, touche l’ensemble des générations et des disciplines. L’ergonomie l’investigue depuis peu, sans référentiel préétabli.
14L’ergonomie conçoit le sens comme un produit de l’activité humaine. Le sens du travail peut être implicite, incorporé dans les gestes, la routine. Il repose selon les auteurs sur trois conditions fondamentales : l’utilité sociale, la cohérence éthique et la capacité de développement. Ces deux dernières dimensions, directement liées à l’activité, peuvent être investiguées par l’ergonomie.
15Dans un écart entre travail prescrit et travail réel vont se jouer des stratégies de maintien d’un pouvoir d’agir, qui porte et nourrit le sens du travail. Les marges de manœuvre sont en effet centrales dans la construction du sens du travail. En outre, sens pour soi (cohérence activité – valeurs) et sens des autres (reconnaissance, jugement de beauté et d’utilité) sont distingués comme deux conditions complémentaires.
16L’approche méthodologique réflexive au plus près du vécu du travail permet de cerner le lien entre activité et sens donné. Les auteurs concluent par une modélisation de l’émergence de sens au travers de l’activité.
17Dans un cinquième chapitre, Tiphaine Garat et Fabienne Tournadre abordent le sens du travail dans une perspective économique. En sciences économiques, le travail est traditionnellement analysé comme production dissociée du travailleur, pensé comme contrainte, pénibilité nécessaire, non-loisir en vue d’un plaisir futur. Dans ce paradigme, interroger le sens du travail c’est interroger le sens du non-loisir. Le sens du travail n’est pas pensé comme expérience vécue mais comme effet indirect sur la production.
18Le concept de sens du travail n’interroge pas l’activité concrète, reléguée au deuxième plan. L’objet d’étude et la définition même du travail sont donc en question. Les économistes interrogent classiquement le sens du travail selon ses effets sur la performance, la mobilité professionnelle et la santé. Ce n’est pas le sens mais la perte de sens dont on observe des conséquences sur l’organisation.
19Les formes contemporaines d’organisation du travail peuvent fragiliser le sens du travail, le travail étant fragmenté, pressé. La question du sens du travail s’est pleinement invitée dans les débats économiques au lendemain de la crise sanitaire. Un travail motivant et aligné aux valeurs du salarié est alors perçu comme renforçant l’engagement et la performance. Le sens du travail est créateur de valeur (richesse).
20Toutefois, les autrices soulignent que dans une vision néoclassique défendue par certains économistes, le sens du travail reste associé à sa capacité par une rétribution suffisante à assurer une vie descente. Cette rétribution, compensatrice de la pénibilité, est à leurs yeux la condition centrale du sens au travail.
21Le sens au travail peut-il être favorisé par des normes juridiques ? Dans un sixième chapitre, Loïc Lerouge s’attache à éclairer cette question, resituant le droit d’abord comme incarnation du juste et de la justice (approches morale, religieuse, philosophique), puis comme système de règles et normes de conduites garant d’une vie en société. Le sens au travail en lui-même n’a pas de définition juridique. Il est, qui plus est, difficile à appréhender par le juriste, car relevant d’une construction subjective.
22Agir sur le sens au travail nécessite de prendre appui sur les normes juridiques (droit du travail, droit de la santé au travail) garantes d’un cadre protecteur et éthique. Les normes juridiques permettent de nommer ce qui est inacceptable dans le travail et de poser des limites permettant de préserver la santé, la dignité du travailleur, et par là même empêcher certaines pratiques destructrices de sens.
23L’auteur souligne le socle éthique commun que constituent les normes internationales du travail. Ainsi, la déclaration de Philadelphie du 10 mai 1944 affirme qu’il est nécessaire d’améliorer les conditions de vie des travailleurs. En outre, depuis 2017, un devoir de diligence impose aux grandes entreprises d’identifier et de prévenir les risques potentiels, s’appliquant à ses activités comme à celles de son environnement (sous-traitants et partenaires commerciaux).
24Le devoir de diligence est un marqueur d’évolution vers une responsabilisation accrue des entreprises vis-à-vis de préoccupations humaines, sociales et éthiques, sans pour autant transformer le sens au travail en droit subjectif. La santé au travail est envisagée comme vecteur de bien-être et de performance. Elle doit faire l’objet d’une collaboration entre partenaires sociaux, chercheurs, institutions et organisations.
25Le chapitre sept, quête de sens et sens de l’identité au travail, envisage ces aspects sous le prisme des sciences de gestion et du management. Éric Gauthier Laurent interroge la quête de sens au travail à partir des pratiques managériales et des dynamiques organisationnelles. Dans ce cadre, le sens au travail est envisagé comme une construction dynamique à la fois individuelle et collective.
26Le travail est présenté comme un espace potentiel de réalisation de soi, de contribution au bien commun et de construction identitaire. La signification du travail influence directement l’engagement, la motivation, la fidélisation. Le sens au travail va évoluer au fil des transformations. Il ne se décrète pas mais se construit dans l’interaction entre les aspirations individuelles et les cadres organisationnels.
27Le sens au travail selon les sciences de gestion correspond à la valeur qu’un individu attribue à ses activités professionnelles, au regard de ses idéaux personnels. Il va reposer sur une double dynamique psychologique : le rapport à soi et le rapport au collectif. Lorsque les valeurs individuelles et les pratiques professionnelles sont en cohérence, alors le bien-être et l’engagement seront valorisés.
28La question du sens va se complexifier lorsqu’elle intègre des dimensions éthiques et morales des responsabilités professionnelles. L’auteur souligne que l’investissement émotionnel dans l’activité professionnelle va façonner l’estime de soi et le sens perçu de la vie. L’accent est mis sur l’influence des nouvelles formes d’organisation (télétravail, etc.) sur le sens au travail. La présence n’est plus seulement physique, mais relationnelle et attentionnelle, reposant sur l’écoute, l’empathie, les qualités d’interaction. Dans ce contexte, la qualité de leadership va être primordiale.
29Comment les individus parlent-ils de leur travail ? Dans un 8e chapitre, Iris Eschkol Taravella va croiser la linguistique, le traitement automatique du langage et l’intelligence artificielle pour étudier le sens au travail, partant du principe que la parole reflète à la fois les pensées, les affects et la position sociale des individus. La singularité va se manifester par le choix du vocabulaire, l’organisation syntaxique, l’emploi des temps verbaux ou encore les catégories lexicales mobilisées.
30La notion de sens au travail n’est pas définie comme telle dans les sciences du langage. Cette notion sera abordée principalement à partir de l’analyse des termes sens et travail. Polysémique, le mot sens va renvoyer à une capacité de compréhension, à un jugement, à une signification attribuée à une chose, mais aussi à une dimension sensible et affective. Le mot travail quant à lui, désigne une activité humaine aux formes multiples, un résultat ou un lieu où l’activité s’exerce.
31Le sens au travail peut émerger dans le langage de chaque individu à travers différents indices, renvoyant à un jugement émis ou à une perception, un éprouvé. Il peut en effet tenir du jugement porté sur ses activités ou son environnement ; beau ou laid, utile ou inutile, important ou pas, etc. Il peut de même désigner un ressenti, une perception subjective et émotionnelle liée à l’expérience de travail.
32Le dernier chapitre, perspectives littéraires sur le sens du travail, est l’œuvre d’Aurore Labadie. Dans la littérature française contemporaine, la représentation du travail est fortement reliée à un questionnement sur le sens. Ce questionnement exprime différentes aspirations : l’utilité sociale, le besoin de cohérence éthique, l’accomplissement de soi, la rémunération, l’intérêt pour les tâches, la sociabilisation, etc. Ces aspirations vont varier d’un individu à un autre en fonction de sa position hiérarchique, du secteur, de l’emploi qu’il occupe.
33L’auteure souligne que la littérature ne va pas donner de réponse claire, mais mettre en scène ces interrogations, souvent de manière indirecte à travers des trajectoires professionnelles, des bifurcations, des fuites parfois ou des reconversions. Le sens du travail est laissé à l’analyse du lecteur à partir de récits nourris de malaises professionnels, de désirs irréalisés entre attentes individuelles et exigences du monde du travail. La dimension affective du travail est au premier plan, traduite par des émotions comme l’ennui, la honte, l’enthousiasme, la fierté, la souffrance.
34Le travail est présenté comme une expérience fondamentalement ambivalente, ni totalement aliénante ni pleinement émancipatrice. La littérature va problématiser le sens du travail selon trois approches : absence de sens, perte progressive de sens et tentatives de réappropriation subjective du travail. Au final, la littérature contemporaine dresse majoritairement le portrait d’un monde du travail en perte de sens, sous l’effet des logiques néolibérales, managériales et productivistes.
35Différentes disciplines se sont donc emparées dans cet ouvrage d’un même objet d’étude, le sens au travail. Une manière de vivifier la réflexion, en donnant au lecteur conscience d’une diversité d’angles d’observation possibles. Il n’est pas anodin que chaque auteur ait tenté, en début de chapitre, de sortir des flous conceptuels en redéfinissant, au regard de sa discipline, l’objet étudié. Bien entendu, ces définitions ne peuvent totalement se juxtaposer, ce qui appelle le lecteur à une certaine vigilance quant à la complexité dans la manière de définir le concept proposé. Sens au travail et sens du travail sont mis en miroir dans certains chapitres. Notons qu’ici le sens du travail, est majoritairement associé à des significations personnelles attribuées au travail ; significations accordées à une forme de promesse d’engagement dans une œuvre le plus souvent collective qui structure, dépasse et accomplit l’individu.
References
Bibliographical reference
Nadia Baatouche, “Arnoux-Nicolas, C. (Eds.). (2025). Le sens au travail : regards croisés en sciences humaines et sociales”, L'orientation scolaire et professionnelle, 55/2 | 2026, 391-398.
Electronic reference
Nadia Baatouche, “Arnoux-Nicolas, C. (Eds.). (2025). Le sens au travail : regards croisés en sciences humaines et sociales”, L'orientation scolaire et professionnelle [Online], 55/2 | 2026, Online since 10 June 2026, connection on 14 September 2026. URL: http://journals.openedition.org/osp/23338; DOI: https://doi.org/10.4000/16dac
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