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Comptes-rendus de publications

Camilo Leon-Quijano, La cité. Une anthropologie photographique

Olivier Ocquidant
Référence(s) :

Camilo Leon-Quijano, La cité. Une anthropologie photographique, Paris, Éditions de l’EHESS, 2023, 288 p.

Texte intégral

1D’un format moyen, avec une couverture souple à grands rabats, des photographies de bonne définition et un papier glacé, l’ouvrage est un bel objet. Le sous-titre, « une anthropologie photographique », témoigne du projet de produire une anthropologie en se basant sur la photographie (il s’agit de la valorisation d’une thèse). La part belle est donnée aux photographies en noir et blanc de l’auteur – le livre comporte 75 pages de textes sur 288. Ce travail se situe dans le champ de l’anthropologie visuelle, en proposant une « anthropologie publique nouvelle » visant à « rendre accessibles les savoirs anthropologiques à un plus large public » (p. 24). Il revendique une démarche de « photo-ethnographie multimodale » permettant d’« explorer l’interrelation des sens sur une variété de supports, par une activité de création prenant en compte d’autres expériences et sensorialités non visibles (par exemple certaines expériences subjectives comme le stress, l’angoisse ou la joie) » (p. 23-24). Il se positionne comme une enquête sur la vie quotidienne et « la complexité sensorielle des vécus socio-spatiaux » (p. 75). L’auteur affirme aller auprès des habitants pour élaborer avec eux un « nouveau récit », de nouvelles manières de raconter la ville (produire des « visualités nouvelles », p. 161). Il revendique une démarche consistant à se laisser enrôler par les acteurs sur le terrain, pour œuvrer à une restauration (ou réappropriation) de leur image – pour « fabriquer la communauté imagée » (titre de la thèse de l’auteur).

  • 1 Comme le signale le sous-titre original de l’ouvrage d’Erving Goffman, Stigma. Notes on the Managem (...)

2Le travail de terrain saisit et mobilise une diversité de situations et d’interactions (atelier photographique dans une association de femmes, parcours en marchant avec des habitants, marches à la première personne, immersions dans un collectif de jardinage urbain, un club de boxe et de rugby féminin, un groupe Facebook local, suivi de deux familles dans leur quotidien). L’auteur photographe se laisse porter par les rencontres qu’il fait à Sarcelles. Il se demande « comment faire pour voir au-delà des problématiques et des stigmates » (p. 57). Il évoque la « sarcellite » (terme de 1962) et un « capital visuel » négatif produit par les médias lors des émeutes. Cependant, il interroge peu les situations et postures qu’il parvient à coconstruire, ou non, sur le terrain. Le stigmate – production interactionnelle façonnant une identité sociale stéréotypée1 – a pourtant beaucoup à voir avec l’image. Il interroge en profondeur les formes de présentation et de désignation de soi en public. Il se produit et se défait également sous certaines conditions, et occasionne des jeux de « poses ».

3L’impression d’avoir affaire à une variété de situations de terrain est accentuée par la diversité des registres photographiques. Les images de reportages sur (et pour) l’association de jardinage urbain et le club de rugby féminin s’entremêlent à des séries plus documentaires et plus ethnographiques. Aussi, les photographies sont parfois articulées en vis-à-vis du texte, mais elles fonctionnent la plupart du temps en autonomie, par séries. L’ouvrage joue habilement de ce mélange de registres et de fonctions des images. À ce titre, la qualité du travail éditorial est à souligner. L’alternance de formats, de cadres et de fonds d’images donne du rythme à l’ensemble, et accentue le sentiment d’immersion. Cependant, cela n’aide pas à garder le fil du propos et de l’enquête. La question demeure : quel récit – et quel objet – émerge dans ce montage entre texte et images ?

4En s’aventurant sur le terrain d’une anthropologie visuelle construite à partir de l’image, l’auteur prend le risque de confondre reportage (photographique) et travail scientifique. C’est toute l’ambiguïté – mais aussi tout l’intérêt – de ce travail. L’ouvrage choisit de rester à égale distance entre « grand public » et public spécialisé, entre reportage photographique et production scientifique. L’enquête aurait pu nous conduire dans un suivi plus précis de ces images, des réflexions ou interactions qu’elles ont produites, pour saisir les péripéties ou les (in)félicités de cette « communauté imagée ». En effet, différentes manières d’être en contact et de poser (face à) un regard photographique sont bien perceptibles dans ces images, de grande qualité pour la plupart. Une réflexivité plus poussée produite à partir des images aurait sans doute mieux répondu à nos attentes, en ordonnant autrement ces images. Le registre dominant retenu est ici celui du reportage photographique, ne dédaignant pas le sensationnel (autour des stigmates) en certaines occasions. Dans un agencement graphique aussi ouvragé, le texte est parfois renvoyé au second plan. La notion de « cité » (titre de l’ouvrage) vient ainsi rassembler une belle collection de situations d’enquêtes, d’explorations et de photographies, ayant pour cadre Sarcelles.

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Notes

1 Comme le signale le sous-titre original de l’ouvrage d’Erving Goffman, Stigma. Notes on the Management of Spoiled Identity.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Olivier Ocquidant, « Camilo Leon-Quijano, La cité. Une anthropologie photographique »Parcours anthropologiques [En ligne], 19 | 2024, mis en ligne le 01 mai 2024, consulté le 13 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/pa/2683 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11rcr

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Auteur

Olivier Ocquidant

Université Lumière Lyon 2, UMR 5283 Centre Max-Weber, Lyon, France

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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