1Évoqué pour la première fois par E.G. Gobert en 1933, le site attribué au Middle Stone Age d’El Akarit est situé dans une zone présaharienne à 30 km au nord de la ville actuelle de Gabès en rive droite de l’Oued el Akarit. Il fut fouillé d’abord par Gobert et Howe en 1951 (Gobert 1933 ; Gobert et Howe 1955), puis par Page en 1967 et 1968 (Page 1972). Plusieurs hydrologues et surtout géomorphologues se sont intéressés aux multiples séquences stratigraphiques complexes du Pléistocène moyen et supérieur de l’Oued el Akarit. R. Coque (1962) y établit la définition de son glacis 2 (Pléistocène supérieur). Il s’agit d’un complexe sédimentaire argileux et sableux interstratifié de lentilles à galets, de croûtes gypseuses et de paléosols. W. D. Page (1972) distinguait deux formations sédimentaires : la plus ancienne dite « formation de l’Oued el Akarit » d’âge Pléistocène supérieur à la base et la seconde, plus récente dite « formation Demna » d’âge Holocène au sommet ravinant la précédente. R. Paskoff et P. Sanlaville (1983 p.116) soulignent que l’Oued el Akarit présente un intérêt particulier pour la compréhension du Quaternaire supérieur. Plusieurs sources artésiennes et salées engendrées par le jeu de failles normales de faible rejet bordent l’Oued de part et d’autre de son lit actuel qu’elles alimentent en eau pérenne. Entre 1991 et 1998, des fouilles systématiques ont été pratiquées par J.P. Roset (IRD, France) et M. Harbi-Riahi (INP, Tunisie) dans le secteur Est situé sur la rive droite de l’Oued El Akarit (près de la voie ferrée et du pont de la route nationale 1 enjambant tous les deux le lit de l’oued) et attribué culturellement au Paléolithique moyen (fig. 1). Ces fouilles, publiées en 2007, ont démontré la présence de deux niveaux archéologiques superposés, appelés niveau 1 et niveau 0. Le niveau 1 qui fait 20 m2 de superficie sur une épaisseur variant entre 5 et 20 cm, est le plus important, et serait en place. Il a été nommé aussi sol archéologique. Il est scellé par le niveau 0 qui est une couche argileuse remaniée contenant des pièces lithiques de facture moustérienne. Un troisième niveau (niveau 2), non fouillé, a été identifié dans le carré F3, sous le niveau 1. Plusieurs méthodes de datation ont été appliquées au niveau 1 attribué au Paléolithique moyen.
Figure 1. A. Localisation de l’Oued el Akarit, B. Vue générale du côté ouest des sites préhistoriques sur la rive droite de l’Oued el Akarit, C. Détails des sites étudiés du MSA.
A. Location of Wadi el Akarit, B. General view of the western side of the prehistoric sites from right side of Wadi el Akarit, C. Details of the sites which belong to the MSA.
2Ainsi, les dates radiocarbone (sur des fragments de bois, Gif-sur-Yvette, Fontugne et Hatté 2007) ont donné des âges supérieurs à 54 000 ans BP (limite de la méthode).
3L’application de la méthode Uranium-Thorium (Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, Gif-sur-Yvette, Reyss et al. 2007) montre que le niveau 1 serait antérieur à 70 000 ans.
4Les dates obtenues par thermoluminescence appliquée à des pièces lithiques brûlées provenant d’un sol d’habitat appartenant au niveau 1 vont de 190 000 à 80 000 ans (Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, Gif-sur-Yvette, Laboratoire Pierre Süe, CEA Saclay, Reyss et al. 2007). Les deux dernières méthodes de datation ont montré clairement la présence d’un problème de mobilisation des radioéléments lors du recouvrement du niveau 1 par des couches sédimentaires survenu il y a 70 000 ans environ (Reyss et al. 2007). Entre 2012 et 2019, une reprise des fouilles par l’Institut National du Patrimoine dans le cadre d’une convention de coopération bilatérale entre ce dernier et l’université d’Oxford (Directions de Nabiha Aouadi, Nick Barton et Lotfi Belhouchet) a été faite dans différentes zones de l’Oued El Akarit avec l’objectif de mieux comprendre les modes de formation des différentes séquences stratigraphiques quaternaires couplés à des datations radiométriques et des analyses détaillées des différents objets archéologiques. Une corrélation stratigraphique a pu être faite entre les niveaux archéologiques fouillés par Roset et Riahi-Harbi (2007) (niveaux 0 et 1) et les niveaux identifiés dans les nouveaux carrés fouillés en 2012 (H10 et H11). Ces deux carrés font suite au site fouillé par Roset et Riahi-Harbi (fig. 2).
Figure 2. Coupe stratigraphique prise au niveau du Carré H10 (Face Nord).
Stratigraphic section taken at Square H10 (North Face).
5Nous allons présenter de façon succincte les principaux résultats des analyses archéozoologiques des vestiges fauniques issus des différentes missions de fouilles faites à l’Oued el Akarit. L’objectif est d’appréhender les comportements de subsistance de ces chasseurs du Middle Stone Age.
6Des fouilles réalisées par Roset et Harbi-Riahi nous avons un total de 1092 vestiges osseux extraits principalement des deux niveaux archéologiques (niveau 0 et niveau 1). Les restes fauniques identifiés anatomiquement forment 34,1 % du stock osseux. Les restes déterminés taxinomiquement forment 28,6 % du total osseux. Les restes indéterminés (anatomiquement et taxinomiquement) sont majoritaires avec 65,9 % du total. La répartition du nombre de restes des différents taxons entre le niveau 0 et le niveau 1 montre une distribution similaire à l’exception des reptiles qui sont présents uniquement dans le niveau 1 (fig. 3). Afin d’avoir une vision globale du comportement humain à l’Oued el Akarit, l’interprétation portera sur la totalité des restes fauniques rassemblés dans un seul corpus.
Figure 3. Distribution des restes fauniques selon les niveaux (secteur Est).
Distribution of faunal remains from different levels (sector East).
7Avec quatre espèces de bovidés, deux espèces d’équidés et une seule espèce de rhinocéros, le spectre faunique est très peu diversifié (tabl. 1). On note l’absence totale d’Alcelaphni, de carnivores, de lagomorphes, d’insectivores, de rongeurs et de restes de poissons et pourtant le secteur fouillé est limitrophe du rivage méditerranéen actuel. Au niveau du NMI de combinaison, on note que les équidés et les bovidés sont les animaux les plus chassés par les occupants du site avec un NMIc respectivement de 7 et de 8. Les Bovini (Bos primigenius et Pelorovis antiquus) sont représentés par un seul individu pour chaque espèce. La gazelle dorcas et l’Equus mauritanicus sont les deux espèces les plus consommées à l’Oued el Akarit avec 5 individus pour chaque espèce. On note également que Ceratotherium mauritanicum est représenté uniquement par deux individus. Des restes de plaques osseuses (10 fragments du niveau 1) de tortue d’eau douce (difficile de distinguer le taxon à partir des plaques) sont également présents en association avec deux fragments de carapaces de tortue terrestre. Nous développons dans ce qui suit, la représentation squelettique pour les principaux taxons présents à l’El Akarit.
Tableau 1. Liste faunique du site secteur Est et des carrés H10 et H11 (fouilles de 2012) de l’Oued el Akarit. NRD : Nombre de Restes Déterminés. NMI de combinaison (en regroupant tous les niveaux stratigraphiques du secteur Est et les degrés d’usure dentaire).
Faunal list from the Eastern sector and squares H10 and H11 (excavations of 2012) of Wadi el Akarit. NISP: Number of Identified Specimens. MNI (Minimum Number of Individuals by putting together all stratigraphic levels of the Eastern sector and the degrees of teeth wears).
8Ce sont les restes crâniens qui sont les plus présents dans le site. Les ceintures thoracique et pelvienne sont représentées par deux restes pour chaque type. Les os longs de la patte antérieure (n=4) sont moins représentés que ceux de la patte postérieure (n=6). Les métatarses et les tarses sont bien représentés alors que les métacarpes et les carpes sont absents (fig. 4A).
Figure 4. Représentations squelettiques des principaux groupes fauniques : A. Ceratotherium mauritanicum, B. Equus mauritanicus, C. Bovini.
Skeletal-element frequencies of the main faunal groups: A. Ceratotherium mauritanicum, B. Equus mauritanicus, C. Bovini.
9Cette espèce est principalement représentée par les restes dentaires (73 % du NRD) répartis de façon presque équivalente entre les dents supérieures et inférieures. La ceinture pelvienne est représentée par un seul fragment d’os coxal. Les os longs sont rares avec un fragment proximal d’ulna et deux fragments distaux de tibia. Les os courts sont également peu fréquents. Les phalanges notamment les premières sont bien représentées, en revanche les deuxièmes et troisièmes sont peu représentées (fig. 4B). Les légères corrélations négatives entre le % MAU et la densité de tous les os d’équidés présents dans ce secteur montrent une meilleure conservation des os les moins denses, mais elles ne sont pas statistiquement significatives. Il faut envisager que d’autres facteurs sont intervenus sur cet assemblage (Homme vs carnivorevs transport fluviatile). Le nombre minimum d’individus est de cinq répartis en un individu jeune, trois adultes et un vieux (en utilisant l’usure dentaire des M1/M2 supérieures). En se servant de la présence/absence de fortes canines, nous pouvons déduire que la structure de la cohorte est de type harem composé d’un jeune mâle et de plusieurs femelles et d’un individu sénile.
10Les Bovini sont majoritairement représentés par des restes crâniens dont un crâne de Bos primigenius, des chevilles osseuses de Pelorovis antiquus et des restes dentaires, soit respectivement 1 individu adulte. Le squelette axial est représenté par une seule vertèbre cervicale. Les ceintures thoracique et pelvienne sont absentes. Les os longs sont représentés par un élément de la patte antérieure (diaphyse de radius) et deux éléments de la patte postérieure (un fragment proximal de fémur et un fragment proximal de tibia). Un seul carpe représente les os courts (fig. 4C). Les éléments de forte densité structurelle sont représentés par des proportions différentes (faible et forte). La corrélation entre la densité d’un élément et son pourcentage de survie est non significative, montrant que sa présence n’est pas liée à sa densité osseuse. Un fragment proximal de métacarpe de Bos primigenius appartient à une femelle en raison de ses faibles dimensions.
11La gazelle de dorcas est essentiellement représentée par des os courts notamment des tarses (essentiellement les talus). La ceinture thoracique est représentée par un seul fragment de scapula. Les os longs sont représentés par deux fragments de patte postérieure (tibia). Nous notons l’absence de corrélation entre la densité des os et leur présence sur le site. Cela signifie que la conservation différentielle n’intervient pas sur l’assemblage osseux des gazelles. La structure particulière de cet assemblage est à expliquer par l’activité anthropique et/ou l’activité des carnivores. Le nombre minimum d’individus de gazelle dorcas est de 5 répartis entre 4 individus adultes et un seul individu jeune.
12Le classement des esquilles selon les classes de taille des mammifères (Aouadi 2014) montre que les espèces de taille moyenne (3-4) sont largement majoritaires (représentées par les restes des Hippotragini et de l’Equus de Melki) (fig. 5). Pour plus de précisions, nous avons classé les restes de bovidés en classes de taille. Elles montrent que les restes de bovidés de taille 1, c’est-à-dire les gazelles, sont les plus fréquents sur le site.
Figure 5. Distribution des esquilles osseuses selon les groupes de mammifères.
Distribution of bones splinters into mammals groups.
13Nous remarquons qu’à l’Oued el Akarit, les os compacts sont surreprésentés alors que les os spongieux sont sous-représentés (tabl. 2). Le pourcentage des cassures sur os sec est de 9,3 %. La fracturation des os se fait préférentiellement à l’état frais avec 53,4 % signifiant une forte pratique de récupération de la moelle osseuse. Ce sont les cassures en spirale qui sont presque exclusivement présentes (tabl. 3). Dans l’assemblage de l’Oued el Akarit, 27,1 % du stock osseux portent des marques de découpe (NR=899) (tabl. 4).
Tableau 2. Histologie de l’assemblage osseux du secteur Est de l’Oued el Akarit.
Histology of bone assemblages from the eastern sector of Wadi el Akarit.
Tableau 3. État de fraîcheur des os et types de cassure chez tous les taxons du secteur Est de l’Oued el Akarit.
Fresh state of bones and types of breakage in all taxa from the eastern sector of Wadi el Akarit.
Tableau 4. Répartition des traces de découpe dans l’assemblage osseux du secteur Est de l’Oued el Akarit.
Scattering of cutmarks in the bone assemblage from the eastern sector of Wadi el Akarit.
14Sur les os du rhinocéros, les marques sont localisées sur la face supérieure de l’os frontal d’un crâne et sont liées à une activité de décharnement. Les os charnus sont les plus concernés par les activités de décharnement. En effet, un humérus de Ceratotherium porte de fines traces sur la face médiale de la diaphyse liées à une activité de décharnement au niveau de la zone musculaire. Un radius montre sur la face antérieure de l’extrémité proximale et de la diaphyse de très fines traces de découpe. Elles correspondent à des activités de désarticulation et de décharnement. Le fémur montre plusieurs traces sur la tête fémorale liées à une activité de désarticulation. Sur l’acétabulum d’un os coxal, nous remarquons plusieurs traces de découpe en rapport avec une pratique de désarticulation Coxal/Fémur. Enfin, les deux métatarses présents sur le site montrent diverses marques sur toutes les faces de leur diaphyse dues au retrait de la peau (fig. 6A).
Figure 6. Localisation des marques de découpe sur les os de : A : Ceratotherium mauritanicum, B. Les équidés, C. Les Bovini.
Location of cutmarks on the bones remains of: A: Ceratotherium mauritanicum, B. Equids, C. Bovini.
15Sur les restes crâniens des équidés, nous avons un fragment d’une surface génienne mandibulaire qui montre des marques sur sa face externe liée à un retrait de la langue et des muscles génio-hyoïdien et génio-glosse. Cette activité a engendré des traces visibles sur la face vestibulaire d’une P3/P4 inférieure. Un fragment d’acétabulum présente des traces de découpe liées à une activité de désarticulation. Les activités de dépouillement sont démontrées par les traces de découpe qui se retrouvent sur les phalanges et le calcanéum (fig. 6B).
16Chez les Bovini, une vertèbre cervicale (3 ou 4e) montre plusieurs traces sur la tête vertébrale qu’on pourrait associer à une pratique de séparation du crâne du squelette axial (fig. 6C). Un fragment proximal de fémur de Pelorovis montre diverses traces sur toutes les faces liées aux pratiques de désarticulation et aux prélèvements de viande. Un fragment proximal de métacarpe de l’aurochs présente des marques de découpe sur la face antérieure avec une cassure en spirale et des points d’impact sur la diaphyse qu’on pourrait accorder aux pratiques de récupération de la moelle dans la cavité médullaire.
17Les restes de gazelle montrent des traces sur les phalanges (marques sur la face plantaire de la troisième phalange) et les tarses qui laissent supposer une intention de prélèvement de la peau de l’animal.
18Sur un total de 1027 restes fauniques extraits des nouvelles fouilles de l’Oued el Akarit, nous avons seulement 117 restes avec des marques de découpe représentant 11,4 % du stock. L’analyse de la localisation de ces traces sur les ossements montre une dominance de traces liées aux activités de décharnement. Le sondage 8 (daté entre 30-40 ka, Barton et al. 2021) est localisé plus à l’ouest du site fouillé par Roset et Harbi-Riahi sur la berge droite de l’Oued el Akarit. Au total 210 restes fauniques sont extraits de ce sondage. Ce sont essentiellement des mammifères de grande à moyenne taille qui sont présents dans ce sondage dans un état de conservation médiocre. Les bovidés sont dominants reflétant un paysage ouvert (tabl. 5). Par rapport aux fouilles de Roset et Harbi-Riahi, celles de 2012 ont révélé la présence outre des taxons déjà identifiés, de restes d’Oryx et de fragments d’œuf d’autruche dans les niveaux moyens.
19Du sondage S1 dit aussi « sondage de Gobert », les restes fauniques sont peu nombreux et appartenant aux artiodactyles et aux périssodactyles (tabl. 6).
Tableau 5. Restes fauniques du sondage 8 de l’Oued el Akarit.
Faunal remains from survey 8 in the Wadi el Akarit.
Tableau 6. Distribution des restes fauniques extraits du sondage S1/dit « sondage de Gobert ».
Scattering of faunal remains unearthed from the S1/ called “survey of Gobert”.
20Dans la zone fouillée par Roset et Harbi-Riahi, le spectre faunique est peu diversifié. Les carnivores sont seulement présents à travers les traces de leurs dents sur les ossements. Les Alcelaphini, tribu sédentaire et adaptée à un milieu de prairie, toujours présente dans les sites du Pléistocène supérieur en Tunisie (Aouadi 2014, 2022) sont totalement absents à l’Oued el Akarit. Les périssodactyles (Equus et Ceratotherium) sont largement majoritaires dans les assemblages osseux extraits des fouilles de Roset et Harbi-Riahi et des carrés H10 et H11 (fouilles de 2012). Les restes crâniens des périssodactyles et des artiodactyles sont prépondérants suivis par les éléments de la patte arrière (fémur et tibia) et avant (humérus et radius).
21En analysant les classes d’âge de la série osseuse et dentaire de tous les animaux nous obtenons un résultat qui montre une dominance des taxons à l’âge adulte (fig. 7).
Figure 7. Profil de mortalité de tous les animaux présents dans le secteur Est de l’Oued el Akarit.
Mortality profile of all animals from the eastern sector of Wadi el Akarit.
22À El Akarit, ce sont les périssodactyles qui dominent largement le spectre faunique avec 82 % des NRD du site. Ces périssodactyles comportent essentiellement le rhinocéros et l’Equus mauritanicus.
23Afin d’avoir une idée plus claire du paléoenvironnement à El Akarit au Pléistocène supérieur, nous avons appliqué la méthode des associations fauniques formant les assemblages fauniques extraits des fouilles de Roset et Harbi-Riahi dans le secteur Est durant les années 90 du siècle dernier. Ainsi nous remarquons que l’assemblage faunique de l’Oued el Akarit est formé de deux groupes : le groupe de milieu ouvert non désertique avec 72,2 % de l’ensemble des NRD (équidés et rhinocéros) et le groupe de milieu ouvert et désertique avec 27,8 % du total qui est formé par la gazelle dorcas et les Hippotragini. Le calcul du rapport Alcelaphini+Antilopini/Bovidés*100= 25,5 %. Le secteur Est d’El Akarit montre des taxons à la fois de savane et de milieux marécageux. Le spectre faunique reflète une dégradation climatique sensible et progressive avec l’installation du Pléistocène supérieur. Généralement, d’après H. Ben Ouezdou (1986) au Pléistocène supérieur et à l’Holocène, le climat dans cette région tend vers l’assèchement avec la formation de croûtes gypseuses. Les résultats de l’analyse xylologique et anthracologique du matériel ligneux provenant du niveau 1, dans le secteur Est, témoignent d’un climat aussi sec, sinon davantage que l’actuel, comportant des conditions thermiques hivernales douces très comparables ou un peu plus froides (Thinon 2007). L’étude pollinique du secteur Est montre une dominance absolue des pollens de Chénopodiacées et l’extrême rareté des pollens arborés. Une certaine aridification semble être indiquée par la décroissance progressive des taux d’Artemisia (Reille 2007). À l’Oued el Akarit au Pléistocène supérieur, le paysage est de type steppe rigoureusement asylvatique (aucun taxon de forêt) avec une végétation maigre comportant entre autres quelques Tamarix et Callitris (Reille 2007). Des zones refuges ont été ainsi formées notamment autour des points d’eau attirant à la fois la faune et les hommes du Middle Stone Age.
24Au niveau faunistique, cette dégradation climatique se manifeste par l’absence de restes osseux de suidés, de cervidés ou d’hippopotame et en contrepartie la présence de restes de taxons de milieu aride (désert) tels que certains Hippotraginés comme les Oryx et les gazelles dorcas. Non loin d’El Akarit, le site MSA de Nafta, daté par OSL entre 80-100 000 ans a livré des vestiges fauniques et lithiques exceptionnels. Le spectre faunique, très riche et varié, est principalement formé de Bovidés dont beaucoup de restes d’Oryx, de gazelles et de Bovini, et très peu d’Alcelaphini (représentée par le damalisque), à cela s’ajoutent des restes d’équidés (Equus mauritanicus), des restes de rhinocéros et des vestiges de carnivores (l’hyène). Ces vestiges fauniques sont associés à une industrie lithique du Paléolithique moyen comportant des pièces pédonculées.
25Le spectre faunique mammalien durant le Pléistocène supérieur en Tunisie est assez restreint où les espèces les plus communes sont celles de savane telles que le rhinocéros, les équidés (avec Equus mauritanicus, Equus algericus, Equus melkiensis) et l’antilope bubale. Nous notons que l’absence de l’Hippopotame au Pléistocène supérieur en Tunisie pourrait indiquer un milieu bioclimatique déjà plus dégradé qu’en Algérie et au Maroc. Ainsi, les espèces de grands mammifères de l’Oued el Akarit (rhinocéros, buffle, aurochs, cheval) indiquent toutes un biotope ouvert de type steppe herbeuse avec une biomasse végétale nettement plus importante que l’actuelle. La présence du buffle dans ce site témoigne d’un degré d’humidité supérieur aux conditions actuelles. Il est moins exigeant quant à la densité du couvert végétal, mais implique la proximité de points d’eau importants et pérennes. Le peuplement d’un biotope en ongulés est géré par sa disponibilité en herbes (Ben-Shahar et Coe 1992). Le paysage à l’Oued el Akarit était une savane très peu boisée sous un climat sec avec des points d’eau douce permanents fréquentés par le buffle antique et par la cistude bourbeuse.
26Dans le secteur Est, deux espèces de Bovini cohabitent dans le même endroit à savoir le buffle et l’aurochs. Nous notons une présence notable de Ceratotherium mauritanicum. Deux espèces d’équidés à savoir Equus mauritanicus et Equus cf. melkiensis sont également présentes. Les restes d’Hippotragini et d’Antilopini sont peu fréquents. Les vestiges d’équidés sont toujours présents et souvent majoritaires dans tous les sites du Pléistocène supérieur en Tunisie y compris celui d’El Akarit. Ils reflètent l’étendue des steppes et savanes en Tunisie centrale et méridionale. La mise en place de la ceinture saharienne au Pléistocène supérieur a séparé la faune nord-africaine du reste du continent africain (Aouraghe 2006). Seules les évolutions des formes autochtones ou bien les rares infiltrations de formes sahariennes en suivant les points d’eau et les paléolacs aboutissent à un renouvellement partiel du paysage animalier en Tunisie.
27Le site de l’Oued el Akarit montre une activité cynégétique orientée vers l’acquisition préférentielle des équidés et des gazelles et dans une moindre mesure de rhinocéros. Le profil de mortalité, dominé par des individus adultes, démontre un mode d’acquisition sélectif des espèces fondé sur la chasse. L’absence de restes osseux de carnivores n’exclut pas leurs actions sur les restes osseux des ongulés présents sur le site. En effet, nous avons relevé des traces de sillons larges et de dents de carnivores sur les extrémités et les diaphyses des os longs (fig. 8).
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Par ailleurs, nous signalons que les effets notables de la dissolution liée au passage de l’eau et des encroûtements argileux sur les surfaces externes des ossements ont empêché une lecture fiable des marques laissées à la fois par l’Homme et les carnivores sur les restes fauniques.
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Le déficit en ossements chez le rhinocéros et l’Equus mauritanicus est très faible (fig. 9).
Figure 8. Exemples de traces de dents de carnivores (A) et d’os travaillés (B) et raclés (C) du secteur Est de l’Oued el Akarit.
Some carnivores’s teeth marks (A) and worked (B) and scraped bones (C) from the eastern sector of Wadi el Akarit.
Figure 9. Représentations squelettiques en % MAU des principaux taxons du secteur Est de l’Oued el Akarit.
Skeletal representation with % MAU of the main taxa from the eastern sector of Wadi el Akarit.
28L’indice de déficit en ossements de la gazelle dorcas est le plus proche de la valeur maximale 1 et donc c’est l’animal dont une partie des éléments squelettiques (les plus charnus) ont été transportés hors du site, les autres animaux ie. Ceratotherium mauritanicum et Equus mauritanicus ont été dépecés sur le site. Ainsi, le traitement des carcasses de tous les taxons (sauf celles des gazelles) se fait sur le site mais avec une présentation des éléments très disparate ... Le traitement et la consommation d’une grande quantité des parties squelettiques du rhinocéros et des Bovini se font sur le site. En revanche, une part importante des parties anatomiques des équidés notamment les plus charnues ont été transportées hors du site. La gazelle de dorcas est essentiellement représentée par des os courts notamment des tarses (essentiellement les talus). La ceinture thoracique est représentée par un seul fragment de scapula. Les os longs sont représentés par deux fragments de patte postérieure. Ces restes osseux de gazelle montrent des traces de découpe sur les phalanges (marques sur la face plantaire de la troisième phalange) et les tarses (plusieurs traces sur toutes les faces ou localisées uniquement sur la face latérale des calcanéums) qui laissent supposer une intention de prélèvement de la peau de l’animal.
29Les éléments symboliques du comportement humain moderne sont représentés par les rares os travaillés ou raclés (fig. 10).
Figure 10. Exemples de traces de découpe sur les restes fauniques : A. fragment de scapula de Gazella, N° 1221, B. esquille N° 75.
Some faunal bones with cut marks: A. scapula of Gazella, N° 1221), B. splinter N° 75.
30Dans le golfe de Gabès, deux phases eustatiques transgressives se sont produites durant le MIS5e (+3m à 110-147ka et +5m à 100-141ka, Jedoui et al. 2001, 2003). Elles sont séparées par des phases marines régressives. Gzam et al. (2016) signalent d’anciennes plages à -19m vers 100ka et à -8m vers 80ka et qui sont situées actuellement sous les eaux à environ 50 km de la côte actuelle. Ainsi, la zone côtière de l’Oued el Akarit est un domaine qualifié de stable depuis au moins 130ka (Gzam et al. 2016). Le niveau marin n’a jamais envahi les endroits occupés par les groupes humains du Middle Stone Age et la ligne du rivage actuel n’a pas beaucoup changé sauf au dernier maximum glaciaire (-120m à environ 200 km de la ligne du rivage actuel (Morzadec-Kerfourn 2002). Pourtant, tout en étant situé non loin de la côte méditerranéenne, les ressources marines et/ou maritimes sont absentes sur les sites du Middle Stone Age d’El Akarit. En effet, l’usage des mollusques marins à des fins alimentaires ou symboliques fait défaut également. Dans deux sites de l’Est marocain Ifrin’Ammar et Rhafas pourtant situés loin de la Méditerranée (à environ 60 km) et dans des niveaux du Paléolithique moyen se retrouvent quelques pièces de coquillages marins travaillés à l’instar de Columbella (d’Errico et al. 2009). Des coquilles travaillées de Tritia seraient présentes à Dar es Soltane 1 sur la côte atlantique marocaine datée de 122.9±9.1 ka (OSL) (Campmas 2012) et aussi dans la grotte de Bizmoune dans le Sud-ouest marocain datée de plus de 142 ka (Sehasseh et al. 2021). À Bir el Ater, une coquille perforée de Nassarius a été retrouvée, malheureusement les informations relatives à sa localisation exacte et les datations font défaut (Vanhaeren et al. 2006). Ce site, pourtant très loin des côtes méditerranéennes (à environ 200 km), démontrerait d’un choix et d’un transport ou d’un échange de coquillages marins à des fins culturelles et symboliques par des hommes anatomiquement et culturellement modernes. En revanche, à El Akarit, aucune valve de lamellibranches, ni de coquilles de gastéropodes marins n’ont été retrouvées. Les restes d’ichtyofaune sont également totalement absents. Ces données posent la question de la relation de ces groupes de chasseurs avec le rivage (emplacement, contacts...), et avec les ressources marines. S’agit-il de groupes humains chasseurs venant de l’Est en suivant la côte méditerranéenne dans leur déplacement, ou bien de groupes de l’intérieur des terres à la recherche des points d’eau fréquents à El Akarit ?
31Se présentant sous forme d’une plaine basse ravinée par de nombreux oueds, la côte du golfe de Gabès s’est formée suite à l’effondrement d’une partie de la Jeffara tunisienne. Son plateau continental a été individualisé durant les MIS5c et MIS5a (Gzam et al. 2016) Il montre un mouvement de subsidence et une pente de la plaque continentale faibles. Ces deux facteurs font qu’il présente une bathymétrie faible à moins de 50 m jusqu’à 110 km de la côte actuelle avec la plus forte marée (+2m) dans tout le bassin méditerranéen (Bejaoui et al. 2020). Deux unités lithostratigraphiques caractérisent les dépôts du dernier interglaciaire dans le sud-est tunisien : une unité quartzeuse (datée entre 147-109 ka) surmontée par une unité carbonatée (datée entre 141-91ka) (Jedoui et al. 2001, 2002, 2003 ; Balescu et al. 2015). La reconstitution paléogéomorphologique de la côte dans le golfe de Gabès montre la présence de falaises et d’anciennes plages sous les eaux. Au MIS5e, la zone de l’Oued el Akarit serait sous les eaux, d’anciennes plages datées du MIS5e ont été identifiées dans les coupes des oueds ravinant la plaine du golfe de Gabès (Gzam et al. 2016). Ainsi vers 120ka le rivage est à +5m a.s.l., il est à -19m b.s.l. vers 100ka, à -8m b.s.l. vers 80ka et à +2m a.s.l. vers 6ka (Gzam et al. 2016) (fig. 11).
Figure 11. Paléorivage du golfe de Gabès au Pléistocène (Gzam et al. 2016).
Pleistocene sea ridges at the Gabes’s Gulf (Gzam et al. 2016).
32La mer méditerranéenne a atteint son niveau actuel dans le golfe de Gabès vers 1850 cal BP (Jedoui et al.1998). Mis à part les sites appartenant au Middle Stone Age dans le golfe de Gabès qui ne montrent pas la présence de coquillages marins consommés ou bien utilisés dans la parure, les autres sites appartenant à d’autres cultures ayant des chronologies plus récentes renferment des taxons marins provenant du golfe de Gabès (Camps-Faber 1994). La fréquence d’usage des coquilles marines dans l’ornement suit un gradient chronologique croissant. Ainsi, les sites attribués à l’Ibéromaurusien, à l’industrie à lamelles du Sud tunisien, au Capsien, et finalement au Néolithique où leur utilisation atteint son apogée avec toute une panoplie de divers taxons marins (Zoughlami et al. 1985). Gobert (1962, p. 300) signale la présence de plusieurs nasses coupées dans des stations néolithiques de l’Oued el Akarit. Le rivage à l’époque du MSA se trouve à des kilomètres au large du rivage actuel. Ainsi, les sites côtiers du MSA sont actuellement sous l’eau.