Préface
Full text
1Il est une zone périurbaine de Périgueux, typique de celles que d’aucuns qualifient de « zones de la France moche », mais qui sont simplement, c’est un fait, des espaces aménagés depuis plus de cinquante ans par des modes de vie et d’organisations territoriales, spatiales, économiques, logistiques de nos sociétés contemporaines, répondant, on peut l’admettre, à nos besoins actuels. Qui aujourd’hui, garant sa voiture dans cette zone pour poser ses enfants à une séance endiablée de laser game, peut supposer qu’en face, à quelques dizaines de mètres, à l’emplacement de l’actuel centre de traitement des déchets de la société SITA-Suez, au lieu-dit Le Landry, se trouvait il y a plus de 23 000 ans un grand campement temporaire du Solutréen ? L’installation d’un groupe d’hommes, femmes, jeunes, enfants, pour quelques jours, quelques semaines, une installation fugace et pérenne à la fois, puisqu’elle est parvenue jusqu’à nous, une occupation de ces bords de l’Isle qui obéissait aussi sans doute, à d’autres modes d’organisations spatiales, territoriales, économiques, logistiques de sociétés de chasseurs-cueilleurs.
2Raccourci temporel saisissant, que suscitent les lieux brièvement investis par l’archéologie préventive une fois les pelles mécaniques tues, les cabanes de chantier repliées, le terrain rebouché et les aménagements réalisés. Une archéologie redevenue invisible in situ… et pourtant sauvegardée par l’étude.
3Les histoires des sites archéologiques, de leurs fouilles, et des recherches qui en découlent commencent souvent le plus banalement possible. Même si en réalité peu de projets d’aménagements donnent lieu à des recherches archéologiques préventives, de nombreuses tranchées de diagnostics archéologiques sont réalisées chaque année. Et ainsi, des avancées majeures et des découvertes essentielles de la recherche en Préhistoire se font très fréquemment lors d’opérations d’archéologie préventive, et c’est bien le cas ici.
4Au départ, une opération ordinaire, en ce secteur de Dordogne où la Préhistoire s’invite régulièrement dans les projets d’aménagement, une opération très bien comprise et intégrée par l’aménageur, ce qui n’est pas banal. Quelques tranchées, quelques pièces de silex taillés, pas tant que cela en réalité, mais parmi elles des fragments d’outils typiques du Solutréen, ces fameuses feuilles de laurier, et aussi, une implantation topographique, géomorphologique ouvrant un potentiel à creuser, aux sens propre et figuré. Et enfin à la clef… une fois la fouille initiée, quelque chose de beaucoup moins banal encore, et même une découverte exceptionnelle, aux sens commun et réglementaire ! Sur une large surface, des agencements de blocs, des concentrations de silex s’imposent, à peine dégagés de leur enveloppe de limons, comme autant d’évidences d’un campement de plein air, remarquablement préservé, pour une période où ce type de sites n’avait jamais été repéré, du moins avec une telle ampleur, dans un large sud-ouest de la France. Un site, donc, au caractère inédit.
5Cela, c’est le début de l’histoire.
6La suite ce sont des mois de fouilles, dans les rigueurs de l’hiver, et face à l’importance de la situation, la compréhension forte des enjeux scientifiques et patrimoniaux par l’aménageur, alors SITA-Suez, représenté par M. Jean-Luc Sonnier dont on ne saluera et ne remerciera jamais assez le dévouement pour que les choses se passent au mieux de ce qu’elles devaient être, et l’attachement personnel sans doute aussi à cette découverte.
7Il n’est en effet pas si fréquent qu’un aménageur, plus de 13 ans plus tard, vienne soutenir financièrement la valorisation d’un site archéologique fouillé à l’occasion de son projet d’aménagement. Ce soutien se manifeste, tant pour la présente publication que pour l’exposition La Vie au grand air ! Il y a 23475 ans : chroniques solutréennes (12 octobre 2024 – 12 mai 2025 au Musée national de Préhistoire) dans laquelle Le Landry fut justement présenté aux publics. Alors, de très sincères et amicaux remerciements vont à Jean-Luc Sonnier et aux directions locales de Suez qui se sont succédé et l’ont écouté dans l’intérêt qu’il y avait à soutenir ce projet à chacune des étapes.
8La suite, ce sont des mois d’études, après la fouille, la remise d’un très gros rapport, et puis encore des années de travaux de recherches pour aider à la préparation de la publication, avec des investissements financiers conséquents de l’État – Ministère de la Culture DRAC-SRA et de l’INRAP pour l’attribution de jours recherches. C’est aussi la possibilité que ce site serve à la formation de jeunes chercheurs, par l’attribution de contrats d’étude, par la définition de sujets de masters et de plusieurs thèses. Ces chercheurs sous contrats, ces étudiants ou doctorants d’hier sont aujourd’hui les contributeurs à la rédaction de plusieurs chapitres de l’ouvrage.
9Alors, au bout du compte, c’est pour le Musée national de Préhistoire, qui porte les éditions PALEO un grand plaisir et un grand honneur d’avoir été choisi pour publier l’ouvrage monographique présentant tous les résultats scientifiques acquis, désormais mis en perspective. Cette édition bénéficie du concours de plusieurs partenaires : l’État Ministère de la Culture – Sous-direction de l’Archéologie, les UMR PACEA, TRACES, l’INRAP, la Fédération des Sciences Archéologiques de Bordeaux et Suez.
10Entre le manuscrit sorti de ces années d’aide à la préparation de la publication et l’ouvrage que vous tenez aujourd’hui entre vos mains, il y a eu encore un certain chemin : comment reprendre éditorialement et structurellement cette masse de données d’études, comment créer une unité rédactionnelle assurant la fluidité d’un ouvrage d’un tel volume et une harmonie graphique, cohérente avec notre propre ligne éditoriale, tout en restant profondément fidèle au travail de chacun ? Bref, … un chemin de plus de deux ans au cours duquel le travail quotidien de suivi de Peggy Bonnet-Jacquement secrétaire d’édition PALEO a été exemplaire, exigeant, attentif, bienveillant. Deux ans de travail, des centaines d’échanges avec tous les acteurs, auteurs, rapporteurs, financeurs, graphiste, relecteurs, va-et-vient nécessaires, patients, et toujours respectueux de l’autre. Un travail qui s’est aussi très fortement mobilisé sur l’enjeu numérique de l’édition et a su tirer parti de ce projet de monographie pour faire évoluer les pratiques de PALEO : après le premier test pour le numéro périodique 2023, c’est cette fois un hors-série qui se voit considérablement enrichi de dizaines de suppléments numériques en ligne, déposés sur NAKALA, qui vous est proposé. Merci Peggy pour tout cet investissement et pour avoir su ne jamais lâcher ces intentions nouvelles et qualitatives.
11Dans ce travail éditorial, le rôle de Julie Bachellerie a aussi été essentiel pour un travail de fond à l’interface entre les données de l’’équipe scientifique et les attendus d’une publication de synthèse.
12Merci à François Lacrampe-Cuyaubère qui a relevé le défi d’assurer l’homogénéisation de toute la partie graphisme de l’ouvrage (tableaux, cartes, graphiques, etc.) et son maquettage pour un résultat largement à la hauteur des exigences. Sa rigueur n’a d’égal que son professionnalisme amical et sa patience ; pour faire aboutir un tel projet, il le fallait !
13Tous nos remerciements également à Gilles Tosello, pour avoir accepté que nous réutilisions deux des magnifiques dessins produits dans le cadre de l’exposition citée précédemment, pour venir, en extraits, animer la partition de la maquette de l’ouvrage.
14Au-delà bien sûr de tous les auteurs, contributeurs, acteurs contractuels, rapporteurs du projet à diverses étapes, nous tenons à remercier tous les relecteurs de l’édition présente : Peggy, bien sûr, mais aussi Valérie Gramfort, Jean-Yves Lebouc, Annie Vanhassel et Monica Gala pour son aide précieuse dans l’intégration des données supplémentaires dans l’entrepôt NAKALA.
15Parmi tous ces relecteurs, il est essentiel de remercier Olivier Ferullo. Et Olivier n’est pas uniquement un relecteur, il est un soutien majeur à l’aventure du Landry durant toute son histoire administrative, scientifique : en tant qu’ingénieur d’étude au SRA d’Aquitaine d’alors, aux premiers jours de la fouille en cet hiver 2011–2012, jusqu’aux dernières relectures de la maquette éditoriale ces dernières semaines. Parce qu’il y a « des dossiers qui comptent », et qu’il y a 13 ans face à l’évidence, nous avions décidé ensemble, sans même en discuter, que Le Landry faisait partie de ceux-là.
16Enfin, bien sûr, merci à Michel Brenet, pour n’avoir pas lâché, pour avoir supporté ceux qui soutenaient ce projet, sur cette longue durée, plus de 13 ans ce n’est pas rien ! De la fouille à la publication monographique, la route fut parfois tortueuse, parfois encombrée, avec des exigences, nombreuses, toutes justifiées, mais successives et donc forcément éprouvantes sur un temps si long. Mais nous espérons désormais tous collectivement, agents du SRA d’hier et d’aujourd’hui, acteurs de la publication, et l’ensemble des collègues impliqués dans cette aventure scientifique et éditoriale que le résultat présent et proposé par PALEO est à la hauteur de l’enjeu et rend hommage à ce lourd investissement collectif porté par Michel ; un travail qui s’est effectué dans le cadre parfois contraignant des chargés de recherches à l’INRAP, partagés entre activités récurrentes de terrain, recherche et aboutissement de projets de telle envergure. Michel, nous y sommes, la monographie est là !
17Soulevons toutefois avant de conclure cette préface, une interrogation. En 2025, à l’heure d’une science qui joue (trop ?) souvent avec le « buzz », à l’heure où les articles, parfois courts ou très ciblés, dans des revues internationales anglophones sont la « voie royale » de la valorisation des travaux scientifiques, même pour la préhistoire française, n’est-il pas un peu décalé, inutilement coûteux, de s’engager et finaliser des projets ambitieux de publications monographiques ?
18Nous voulons croire que non, car de telles publications de synthèse sont aussi de « celles qui restent », de celles qui font référence, de celles sur lesquelles on peut encore s’appuyer des années après. Même si c’est vous lecteurs, que vous soyez chercheurs, étudiants, et /ou passionnés, qui en serez juges, faisons le pari que ce sera le cas pour Le Landry. Si tous les sites ne justifient sans doute pas de tels investissements, ceux qui présentent un tel caractère « exceptionnel » et dont l’apport à la connaissance des sociétés préhistoriques apparaît comme majeur nous semblent devoir faire l’objet de pareils engagements. Ce n’est pas parce que les publications monographiques se font rares qu’elles sont moins utiles ; au contraire, peut-être que leur valeur scientifique, bibliographique, historiographique, n’en est qu’accrue. L’histoire le dira…
19Enfin et pour conclure.
20Peut-être qu’en un sens, cet ouvrage est aussi fait pour que l’on n’oublie pas qu’ici, en bord de l’Isle, en ces lieux naturels masqués par nos installations contemporaines, au cœur d’un campement, occupé quelques jours, quelques semaines, par un groupe de chasseurs-cueilleurs nomades, composé probablement d’hommes, de femmes, de jeunes, d’enfants, un mammouth a été gravé sur une plaque de schiste, en quelques minutes peut-être, sans que nous en comprenions réellement le sens, en un temps lointain, un temps que nous percevons malgré toutes ces connaissances acquises de manière un peu floue, ce flou des brumes de l’épaisseur temporelle qui nous sépare de cet instantané.
Le 9 mai 2025
References
Bibliographical reference
Nathalie Fourment, “Préface”, PALEO, Hors-série | 2025, 7-8.
Electronic reference
Nathalie Fourment, “Préface”, PALEO [Online], Hors-série | Juin 2025, Online since 30 June 2025, connection on 17 September 2026. URL: http://journals.openedition.org/paleo/9503; DOI: https://doi.org/10.4000/14tzh
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