Entre Tigre et Zagros : redécouvrir la Préhistoire du Kurdistan irakien
- Traduction(s) :
- Between Tigris and Zagros: Rediscovering the Prehistory of Iraqi Kurdistan [en]
Texte intégral
1L’intérêt suscité par la Préhistoire mésopotamienne n’a cessé de croître tout au long des dernières décennies. Des premières traces d’hominidés aux grottes fréquentées par les Néandertaliens, en passant par la néolithisation et l’émergence des premières expériences proto-urbaines et urbaines, le secteur nord du prétendu « berceau de la civilisation » a joué un rôle fondamental dans la dynamique évolutive du Proche-Orient. La partie nord de la plaine mésopotamienne est la seule où les phases les plus anciennes sont accessibles par les moyens de l’archéologie. Si, du fait de la remontée des nappes phréatiques et de la salinisation des sols, l’histoire archéologique de la Basse Mésopotamie commence à peine au début du 6e millénaire av. J.-C., la recherche en Haute Mésopotamie ouvre des perspectives sur des centaines de milliers d’années. De plus, les études récentes ont permis de dresser un tableau d’ensemble où l’apparition de la « complexité sociale » coïncide avec l’émergence de systèmes organisationnels différents, indépendants mais jamais vraiment séparés, dans le Nord et le Sud du monde mésopotamien. Les spécificités locales et les relations entre Nord et Sud demeurent ainsi un sujet fondamental des recherches archéologiques en Haute Mésopotamie.
2Bien avant la seconde guerre mondiale, la préhistoire a occupé une position particulière, libérée du poids idéologique de « l’archéologie biblique » et ouverte à des cadres théoriques novateurs, grâce à des fouilles concentrées sur les sites historiques les plus importants (comme Ninive). Au fil du temps, le travail sur le terrain a requis l’application d’approches diversifiées, intégrant des sondages profonds, des données environnementales et des prospections, et enfin une intense saison de fouilles de sauvetage dans les années 1980, que suivit l’interruption soudaine des activités de terrain. Ces dernières années, la multiplication des projets archéologiques au Kurdistan irakien a souvent été une conséquence directe de la terrible tragédie subie par la Syrie, forçant à la fermeture de nombreuses missions auparavant concentrées en Djézireh syrienne et sur le Moyen-Euphrate. Lors du redéploiement récent de nombreuses missions internationales au Kurdistan irakien après des décennies de guerre et de dévastation, la dynamique culturelle précédant l’apparition des premières villes est à nouveau devenue un thème scientifique central.
3Dans un premier temps, l’approche adoptée involontairement par de nombreux chercheurs face à cette région encore largement inexplorée, fut de rechercher des preuves permettant de tester – et finalement de confirmer – ce qui avait déjà été observé en Syrie et sur l’Euphrate depuis les années 1990. Le Kurdistan irakien apparaît en effet comme une aire privilégiée pour l’observation des phénomènes qui ont déjà fait l’objet d’importantes études ailleurs, tels que l’adoption de l’agriculture ou l’élevage des caprinés, la diffusion de la production céramique, les relations entre plaines et montagnes, ainsi que les interactions avec l’Uruk du Sud. Des milieux géographiques tels que le Nord du Zagros, les vallées du Haut-Tigre et les connexions entre Zagros et Taurus permettent d’aborder les questions liées aux capacités humaines pour la gestion et l’exploration d’écosystèmes très divers.
4Après les travaux pionniers menés au xxe siècle entre 1940 et 1980 (R. et L. Braidwood, C. A. Reed, H. Helbaek, E. Higgs, R. Solecki, A. Leroi-Gourhan, etc.), les nouveaux programmes de prospection et de fouilles dans le secteur oriental de la Mésopotamie septentrionale ont rapidement suscité la remise en question de nos connaissances sur le développement des communautés préhistoriques. Si le panorama évolutif général des premières sociétés complexes demeure valable, certaines convictions touchant aux dynamiques chrono-culturelles sont maintenant infirmées par de nouvelles données. En particulier, pour la première fois dans l’histoire de l’archéologie mésopotamienne (et notamment de la Préhistoire), les frontières culturelles les plus évidentes ne semblent pas tant avoir été celles entre le Nord et le Sud que celles entre l’Ouest et l’Est, à savoir entre steppe syrienne et Zagros, entre un modèle évolutif observé sur l’Euphrate, et celui propre à la vallée du Tigre.
5Les vastes projets de prospection – un préalable inévitable à toute nouvelle activité dans une zone auparavant peu documentée – ont conduit à la découverte de milliers de sites et ont marqué, pour la Préhistoire mésopotamienne, un tournant méthodologique vers une archéologie des territoires. Dans le même temps, le Zagros est apparu non pas comme une frontière, mais plutôt comme un nœud de relations culturelles. Les interactions avec le monde iranien sont donc devenues un questionnement scientifique fondamental que doit aborder toute nouvelle recherche. La mobilité des personnes, des objets et des idées, ainsi que le rôle des échanges et des contacts à longue distance sont en cours de réexamen, avant et après la néolithisation. Ainsi, la Mésopotamie de la fin de la Préhistoire ressemble de moins en moins à un patchwork de sociétés assez statiques (Halaf ou Obeid, centres proto-urbains du Nord ou proto-villes de l’Uruk du Sud) ; elle apparaît plutôt comme un mélange en devenir d’identités culturelles et matérielles.
6Il n’est pas surprenant qu’au cours des dernières années, plusieurs publications aient célébré le regain d’intérêt de l’archéologie préhistorique pour le Kurdistan irakien par la présentation de nouveaux projets de terrain. Ce numéro thématique de Paléorient a cependant un but différent : il ne s’agit pas de célébrer, mais plutôt de problématiser et d’introduire de nouveaux axes de recherche. En présentant les derniers résultats des travaux au Kurdistan irakien et dans des régions voisines, ce volume vise à tester quelques idées encore schématiques, et à proposer de nouvelles perspectives de recherche. Bien qu’elles soient liées à des programmes différents et disséminés sur un vaste territoire, les contributions de ce volume sont confrontées à une série de questions communes. Quelles furent les stratégies économiques et les spécificités culturelles de la zone correspondant à l’interface entre plaines et montagnes ? Quels types de données les études les plus récentes nous révèlent-elles ? Une spécificité culturelle et historique du bassin du Tigre par rapport à l’Euphrate a-t-elle existé ? Comment pouvons-nous améliorer la valeur heuristique des études et des fouilles récentes ?
7Ce premier bilan critique démontre que les travaux menés sur le terrain au Kurdistan irakien ont désormais dépassé la phase initiale de la simple expansion du panorama mésopotamien. Ils tendent aujourd’hui à établir des axes de recherche communs pour les années à venir afin d’affiner l’image de l’ensemble de la Mésopotamie préhistorique. C’est le vœu que nous espérons partager avec tous les chercheurs travaillant au Kurdistan irakien.
Pour citer cet article
Référence papier
Johnny Samuele Baldi et Anna Gómez-Bach, « Entre Tigre et Zagros : redécouvrir la Préhistoire du Kurdistan irakien », Paléorient, 45-2 | 2019, 9-11.
Référence électronique
Johnny Samuele Baldi et Anna Gómez-Bach, « Entre Tigre et Zagros : redécouvrir la Préhistoire du Kurdistan irakien », Paléorient [En ligne], 45-2 | 2019, mis en ligne le 01 décembre 2021, consulté le 16 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/paleorient/640 ; DOI : https://doi.org/10.4000/paleorient.640
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