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Session « des techniques aux territoires »

Premier et second mésolithique : et au‑delà des techniques ?

Grégor Marchand
Traduction(s) :
Beyond the Technological Distinction between the Early and Late Mesolithic [en]

Résumé

Au début du VIIe millénaire avant notre ère, de la Tunisie à la Scandinavie, des Alpes à l’Atlantique, le bagage technique des sociétés mésolithiques a connu un profond renouvellement. Style des produits débités, types d’outils, manière d’emmancher les armatures, principes volumétriques des débitages : autant de modifications qui dépassent le simple renouvellement des techniques de percussion communément admises, pression et percussion indirecte remplaçant la percussion directe à la pierre. Pour le technologue qui œuvre sur les matériaux lithiques davantage que pour le typologue, la bipartition du Mésolithique en Europe de l’ouest apparaît alors comme une évidence. Cela n’avait d’ailleurs pas échappé à divers archéologues du siècle passé, d’E. Octobon à J. G. D. Clark, lorsqu’ils accordaient moins d’importance aux classifications vétilleuses des armatures qu’à la structure générale des productions, non plus qu’à S. K. Kozlowski, lorsqu’il décrivit une Europe mésolithique sillonnée de deux « courants » typologiques successifs (les composants S et K). Cet article établit d’abord un bilan des changements observés au début du VIIe millénaire, mais aussi des permanences dans les cultures matérielles du Mésolithique. Il examine ensuite différentes corrélations avec des phénomènes paléo-environnementaux ou sociaux, pour montrer qu’aucun lien n’est pour l’instant réalisable. S’il est essentiel de bien délimiter ce vaste mouvement de civilisation, il convient de travailler désormais à des échelles spatiales et temporelles plus restreintes pour saisir au mieux la nature de ce phénomène fondamental dans l’histoire des techniques sur le continent européen.

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Texte intégral

1Tout au long du XXe siècle, l’un des principaux objectifs assignés aux travaux sur la période postglaciaire dans les écrits en langue française a été de placer les assemblages lithiques dans des « cultures ». À partir du milieu des années 1980, le développement de la technologie lithique comme pratique usuelle de description des vestiges matériels exhumés portait en elle une inéluctable révolution des concepts et des mots. Son application au Mésolithique a, en France, été retardée jusqu’au début du XXIe siècle pour attendre un changement de générations et de paradigmes. Deux familles de techniques sont alors apparues sur le territoire de la France et dans certains pays limitrophes, qui étaient successives dans le temps : nous avons alors proposé de les nommer premier et second Mésolithique (Marchand, 2008). Quelles sont les bases de cette bipartition ? Que signifie‑t-elle et quel est son domaine de pertinence ? S’accompagne-t-elle de mutations autres que techniques ? Et au final, vers quels modèles de compréhension des sociétés et de leurs évolutions nous entraîne‑t-elle ? Changer les mots, c’est changer les perspectives, c’est bousculer les hiérarchies entre critères d’analyses. C’est aussi enquêter sur d’autres scénarios historiques à l’orée de la néolithisation.

1 - Les limites de la géographie stylistique à la française

2L’identification de différents ensembles techniques et stylistiques au sein des industries lithiques du Mésolithique sur un territoire, puis leur dénomination à partir d’un site ou d’une région éponyme, constituent un processus scientifique qui s’est épanoui dans les années 1920 en France et qui se perpétue encore actuellement dans une approche que l’on qualifiera ici de « géographie culturelle ». On peut voir dans la désignation de telles entités une nécessité pour communiquer entre chercheurs, mais le choix des critères de distinction et l’importance qu’on leur accorde dans des hiérarchies souvent tacites ne sont jamais anodins. La difficulté de l’exercice apparaît bien dans les compositions variées de ces entités selon les chercheurs. Le Tardenoisien, le Sauveterrien ou le Castelnovien ont changé ainsi de contenu et d’extension spatiale au gré des publications. L’absence de définitions objectives partagées par tous est évidemment à la source du problème, mais ces fluctuations dépendent aussi de la complexité des phénomènes culturels et sociaux observés. Mener la critique d’un tel système classificatoire peut d’ailleurs sembler heurter le « bon sens » qui découle d’une efficacité apparente de cette organisation culturaliste : les spécialistes d’industries lithiques peuvent en effet aisément observer qu’il existe des types d’outils différents suivant les régions, mais aussi des récurrences d’assemblages non aléatoires dans le temps. Pourtant, à mesure que progresse l’archéologie du Mésolithique entre les régions éponymes de ces cultures, les zones supposées intermédiaires montrent d’autres dynamiques, bien loin d’un modèle fatigué d’expansions depuis un centre vers des périphéries toujours débitrices. En vrai, les résultats des fouilles et des prospections récentes appellent à une refondation de cette « géographie culturelle ».

3Quelques postulats de ces travaux sont également bien embarrassants... Si en 1978 J.‑G. Rozoy (1978) avait insisté sur la prise en compte de tous les éléments pour décrire ces entités, les approches ultérieures ont restreint le discours aux seules formes des armatures de flèches (Thévenin, 1995 ; Ghesquière, 2012). Une partie des activités humaines et probablement une partie seulement de la société mésolithique sont ainsi survalorisées dans les modèles actuels. Par ailleurs, cette spatialisation des « signifiants » stylistiques incorpore un concept de continuité territoriale et des notions de frontières plus ou moins profondes. Les glissements de sens sont alors inéluctables, qui vont faire de la répartition d’un type d’objet la signature culturelle ou ethnique d’un peuple, ignorant des modes de diffusion d’un objet autre que cet affichage identitaire (échanges, trophées, adaptation fonctionnelle d’un outil). La « culture » mésolithique commence alors à ressembler à un état-nation, d’autant plus que d’audacieux traits et patatoïdes sur des cartes viennent souligner – au moins de manière inconsciente – des étonnants parallèles entre ces entités sociales, politiques et culturelles, qui ne doivent évidemment rien les unes aux autres. Si l’on accepte d’ouvrir les perspectives à d’autres matières que la pierre, comme l’os, mais aussi à des techniques comme la percussion indirecte, à des procédés comme la fracture des lames dans des coches (microburin), à des comportements comme l’usage ou non de certaines roches, ou bien encore à des modes d’enfouissement des défunts ou des organisations des habitats, la cartographie des faits culturels devient sérieusement plus embrouillée ! Si les sociétés de chasseurs-cueilleurs ont eu des pratiques territoriales, elles furent à coup sûr différentes de celles des états‑nations et leur inscription dans la matière a vraisemblablement été plus variée que ce que l’on en dit dans les travaux sur le Mésolithique de France : les flèches ne sont pas des étendards, elles ont fonctionné et circulé avec des règles particulières dont on ne peut d’ailleurs présumer l’homogénéité au cours du temps.

4Dernière limite évidente de cette manière classique de pratiquer la géographie culturelle, ces entités sont censées évoluer suivant de grandes phases suprarégionales et là aussi, le système simplifié actuellement adopté n’emporte guère l’adhésion. Il est largement inspiré des travaux d’A. Thévenin menés au cours des années 1990 et se fonde sur la variation de la forme de certaines armatures de flèche à la fois selon diverses échelles territoriales et selon le fil du temps. Au Mésolithique ancien, les triangles isocèles ; au Mésolithique moyen, les triangles scalènes ; au Mésolithique récent, les trapèzes à retouches abruptes ; au Mésolithique final, les trapèzes à retouches rasantes et les armatures dites « évoluées ». Cette évolution est ensuite plaquée sur les chronozones des palynologues : la phase ancienne du Mésolithique se développe en parallèle du Préboréal, la phase moyenne avec le Boréal, les phases récente et finale avec l’Atlantique. Qu’on le veuille ou non, cela revient à écrire que les armatures mutent suivant le climat (le contraire étant une hypothèse que personne ne se risquerait à porter…). Ce consensus mou pose de lourds problèmes :

  • tronçonner une civilisation et des phénomènes historiques à partir de la variation de la longueur d’une troncature (isocèle vs scalène) ou à partir du développement d’un emmanchement (retouches abruptes vs retouches inverses) ne peut plus être approprié. Ces critères ne concernent qu’une partie infime des systèmes techniques actuellement connus et restreignent par trop la complexité humaine ;

  • définir a priori trois ou quatre phases évolutives plutôt que sept ou douze demande explication ;

  • corréler des changements typologiques mineurs sur des armes de chasse et des changements climatiques est dangereux d’un point de vue conceptuel.

5Penser différemment la genèse et le développement des cultures par l’intermédiaire de leurs restes matériels est un objet de recherche pertinent, qui impose de bien dissocier les outils d’analyse utilisés. Il faut aussi se dégager de présupposés évolutifs, économiques ou paléo-environnementaux, pour se concentrer sur ce que peuvent dire chaque méthode et chaque outil d’analyse, le mélange des genres étant fortement préjudiciable. Et c’est par un crochet dans l’histoire de la recherche que l’on peut commencer cette entreprise de restructuration, pour exhumer d’autres perceptions de ces phénomènes culturels et d’autres dénominations, toujours instructives, parfois structurantes.

2 - Tardenoisien vs Sauveterrien : le débat pertinent des précurseurs

A - Discontinuité

6Après que la notion de période intermédiaire entre le Paléolithique et le Néolithique a péniblement émergé à partir des années 1880 sous la houlette notamment de G. de Mortillet, des chercheurs se sont penchés sur les distinctions à réaliser au cours de cette période. Les industries des premiers millénaires postglaciaires étaient qualifiées de paléolithiques abâtardies et restaient dans l’ombre, quand le Commandant F.‑C. E. Octobon (1881‑1969) dégagea de cette gangue informe le concept de Tardenoisien, dans des publications réalisées entre les deux guerres mondiales (« la question tardenoisienne »). Il ne changera pas d’avis sur la nature du processus, qui mêlait selon lui une intrusion de populations et des évolutions jusqu’au cœur du Néolithique (Octobon F.‑C. E., 1921, 1926). Il s’agissait dans son esprit d’une phase courte, marquée par de petits campements dans les sables, qui se serait diluée ensuite au contact des premiers occupants.

7En 1928, ce fut au tour de L. Coulonges de distinguer une nouvelle entité technique à partir de ses fouilles sur la commune éponyme de Sauveterre-la-Lémance, que les stratigraphies lui permirent de placer avant les industries à trapèzes (Coulonges L., 1935). Ce chercheur puis F.-C. E. Octobon adoptèrent à l’occasion une tripartition du Tardenoisien, partant d’un stade pur (Tardenoisien I), passant par une phase mésolithique/néolithique (Tardenoisien II) et se dissolvant progressivement au Néolithique (Tardenoisien III). Si L. Coulonges pensait que les nouveaux venus apportaient avec eux les faunes néolithiques, F.‑C. E. Octobon était plus mesuré et notait différents cas de figure, parmi lesquels chèvres et moutons étaient présents aux côtés de la faune chassée.

8L’origine africaine soit du Mésolithique dans son intégralité, soit du seul Tardenoisien était une hypothèse largement partagée par les Préhistoriens de la première moitié du XXe siècle, avec l’idée d’un repeuplement du continent autorisé par le réchauffement climatique. Quoiqu’il ignore le continent africain, le mouvement du sud au nord est toujours une option retenue par S.K. Kozlowski, qui parle de « poussées » (aussi qualifiées de courants interculturels dans les années 1970 et 1980) au VIIIe millénaire avant notre ère pour le Sauveterrien, puis au VIIe pour les industries à trapèzes (Kozlowski, 2009). Mais cette fois, il s’agit de modes techniques et non plus d’êtres humains : les hypothèses de migration n’ont de toutes les façons plus la cote en archéologie, peut-être douchées par l’archéologie raciale promue par l’idéologie nationale-socialiste.

9Apparemment de manière indépendante, C. Barrière en 1954 et J. G. D. Clark en 1958 proposèrent des synthèses sur ces industries à trapèzes à l’échelle du continent. Le premier restait finalement dans une structuration interne du Tardenoisien proche de celle établie par L. Coulonges ou F.‑C. E. Octobon, mais il insistait sur l’origine de ces industries dans le Sud-Ouest de la France sur un substrat sauveterrien, une hypothèse qu’il émettra à nouveau lors de la publication des fouilles de Rouffignac au début des années 1970. Pour le second chercheur, cette dispersion d’armatures novatrices d’un point de vue fonctionnel pouvait traduire l’extension d’un courant avant-coureur du Néolithique, qui s’accompagnerait du développement de l’élevage dans certaines régions, à partir de plusieurs sources possibles.

B - Continuité

10Jusqu’au milieu du XXe siècle, il était donc clair pour les archéologues que des industries lithiques à supports laminaires réguliers succédèrent à des industries jugées plus frustes et que cela représentait le fait archéologique majeur de cette période. La véritable rupture épistémologique doit être portée au crédit de J.‑G. Rozoy, qui assigna aux termes précédents des définitions régionales, dans une optique de mosaïque culturelle et de développement continu sur un temps long (Rozoy, 1978). L’essor des nouveaux débitages plus réguliers et des trapèzes correspondrait alors à un phénomène interculturel très progressif, à l’origine géographique incertaine, qui se déroulerait autour de 6600 avant notre ère. Dans un tel continuum, la distinction technique du second Mésolithique était finalement minorée. La question d’une rupture majeure revint quelques années plus tard sous la plume de J. Roussot‑Larroque, qui voyait dans l’ancien Tardenoisien de L. Coulonges et F.‑C. E. Octobon le reflet d’un processus de néolithisation autochtone, connu comme le « cycle roucadourien » (Roussot‑Larroque, 1977), dont les fondements archéologiques ont été largement critiqués ultérieurement (Marchand, 1999).

11Il y a de fait sur l’actuel territoire français deux grandes gammes d’industries lithiques qui se succèdent dans le temps (figure 1). Nos prédécesseurs les avaient nommé Sauveterrien et Tardenoisien, ou composant S et composant K. J.-G. Rozoy avait quant à lui distingué de grands styles de débitage, les plus notables étant le style de Coincy et celui de Montbani : dans ce dernier point réside l’essence même de la distinction que nous proposons entre premier et second Mésolithique. L’usage des termes « ancien » et « récent » risquait de créer de la confusion avec l’ancien système, aussi nous avons proposé en 2004 de distinguer le premier et le second Mésolithique (Marchand, 2008). Ce découpage rejoint évidemment la distinction entre Early Mesolithic et Late Mesolithic utilisé en Europe du Nord. Il convient maintenant d’en comprendre les critères, avant de considérer les nouvelles problématiques qu’elle ouvre à la recherche.

Figure 1 - Les industries lithiques du second Mésolithique

Figure 1 - Les industries lithiques du second Mésolithique

En bas se distinguent de celles du premier Mésolithique (en haut) notamment par le débitage laminaire à la pression ou à la percussion indirecte, les bitroncatures trapézoïdales, les nucleus à débitage frontal et les lames à encoches

DAO : G. Marchand

3 - Premier et second Mésolithique : une distinction technique avant tout

A - Techniques et méthodes de débitage

12Lors du premier Mésolithique, la généralisation des débitages au percuteur de pierre accompagne une production de lamelles courtes aux nervures sinueuses. Les méthodes de débitage mises en œuvre sont très variées ; les changements affectent le volume initial (gros éclats, fragments de blocs, blocs bruts, galets alluviaux), le nombre de plan de frappe (souvent un principal, plus rarement deux ou trois), ou encore l’extension du débitage sur les flancs du nucleus ou sur son pourtour. La percussion directe à la pierre peut prendre plusieurs formes : soit l’usage d’une « pierre tendre » (calcaire ou grès tendre) au tout début de la période, soit l’utilisation d’une « pierre dure » (silex, granite, quartzite, quartz, etc.) pour le reste du premier Mésolithique. Cette question de la nature du percuteur a fait l’objet de nombreuses mentions d’abord pour le Paléolithique final du Bassin parisien (Valentin, 2000), plus récemment pour le Mésolithique (Paris et al., 2012), avec la démonstration convaincante de changements de pratiques bien réels au cours du temps. Si cette distinction est valide pour un bassin sédimentaire où le grès est souvent la roche à la ténacité idéale, il reste à étudier la question sur d’autres substrats géologiques, où les notions assez floues de « roche tendre », « roche semi-tendre » et « roche dure » connaitront assurément d’autres déclinaisons. Dans le Centre-Ouest de la France comme en Bretagne, il n’est question au Mésolithique que de percussion directe dure (Michel, 2009 ; Nicolas et al., 2012). La préparation de la zone à percuter est également sujette à changements, notamment dans l’abrasion ou non de la corniche (c’est-à-dire la zone à percuter), l’inclinaison du plan de frappe et le mouvement du percuteur (rentrant ou tangentiel). Ces paramètres ne sont évidemment pas indépendants : un plan de frappe incliné (et donc un angle aigu) incitera à un mouvement de percussion circulaire et à un renforcement de la zone à percuter par une abrasion soigneuse de la corniche. Toutes ces variations dans les conceptions volumétriques, les techniques, les modalités ou les procédés correspondent le plus souvent à des pratiques collectives et normées et donc à des territoires stylistiques qui n’ont que rarement été désignés comme tels, alors que fleurissent sans discontinuer les cartes de répartition des armatures…

13Au second Mésolithique, les objectifs du débitage sont des lames minces, larges, aux bords parallèles et au profil rectiligne. Dans toute l’aire géographique envisagée, la surface du nucleus débité forme un angle fermé voire orthogonal avec les deux flancs du nucleus, d’où son nom de table resserrée (figure 2) ; le recul du débitage y est frontal, ce qui signifie que la réduction du volume se fait, non pas en tournant autour du bloc, mais par plans parallèles. En fin de débitage, les convexités sont réduites, la morphologie générale est plate. La zone à percuter est relativement étroite (quatre à six lames de front) et peut donc s’implanter sur de très nombreux supports, blocs, plaquettes, tranches d’éclat ou petits galets. Si cette conception volumétrique est la plus simple à mettre en œuvre et adaptable à de nombreuses roches, il n’y a pas de déterminisme technique strict, puisque les méthodes de débitage à extensions périphériques (qualifiées aussi de circulaires ou de coniques) ont été privilégiées dans d’autres systèmes techniques destinés à obtenir des lames régulières à la pression ou à la percussion indirecte, sur d’autres continents. On notera cependant que ces débitages frontaux sur table resserrée permettent de manière aisée de détacher des lames aux nervures régulières, à convexité modérée, larges et surtout peu épaisses, d’où peut-être le succès de ces conceptions au second Mésolithique. Elles ont été obtenues par pression dans le Castelnovien de Provence (Binder, 1987) et autour du bassin occidental de la Méditerranée (Perrin et al., 2009). Plus au nord, la percussion indirecte est couramment mise en œuvre, que ce soit dans le Centre-Ouest (Marchand, 1999, 2009), dans le Bassin parisien (Allard, 2007), dans le Jura (Séara et al., 2002) ou au Portugal (Marchand, 2001). Les deux techniques permettent l’application précise de la force sur une surface limitée et donc un meilleur contrôle du débitage. La préparation de la zone à percuter s’accompagne parfois d’un micro‑facettage, ainsi dans le Centre-Ouest, le Jura ou au Portugal ; ce procédé aide probablement au calage d’un punch, mais il n’est à l’évidence pas indispensable et il est très rare voire absent dans d’autres industries.

Figure 2 - Schéma de débitage des séquences laminaires du second Mésolithique sur le site de l’Essart à Poitiers

Figure 2 - Schéma de débitage des séquences laminaires du second Mésolithique sur le site de l’Essart à Poitiers

Détaillant les séquences (en haut), les procédés parfois utilisés (en bas à gauche) et les produits obtenus (en bas à droite). Choix d’un volume étroit, encadré par un flanc cortical ou par une diaclase ou par une ancienne table ; confection d’un plan de frappe par éclats successifs, débitage laminaire initial (séquence 1 : les produits portent encore sur leur face supérieure des traces de l’histoire antérieure du volume), plein débitage laminaire (séquence 2 : le plus souvent avec un recul frontal ; les séquences peuvent se succéder), réfection du plan de frappe par éclats et tablettes partielles, à partir de la future table (la nouvelle table est orthogonale à la première), débitage laminaire initial (séquence 3 : les produits portent encore sur leur face supérieur des traces de l’histoire antérieure du volume), plein débitage laminaire (séquence 4 : avec un recul frontal et un rythme convergent pour les enlèvements ; les séquences peuvent se succéder)

DAO : G. Marchand

14Entre premier et second Mésolithique, on ne peut parler de révolution dans l’organisation des débitages, si on en compare l’ampleur au basculement qui accompagne la néolithisation. Au Mésolithique, les mises en forme des volumes ne réclament jamais des trésors d’adresse, car les tables lamellaires trouvent à s’implanter aisément sur des convexités idoines, sans crête d’entame. Les blocs volumineux sont gérés par fractionnement thermique ou mécanique, que ce soit au premier Mésolithique (Guilbert, 2003) ou au second (Marchand, 2009 ; Séara, Bostyn, 2009). Il existe une production d’éclats à côté des productions de lames minces ou de lamelles, mais ces dernières se font dans des chaînes opératoires intégrées. L’entretien des nucleus est relativement restreint au cours du débitage, le plus souvent réduit à des néo-crêtes distales, des enlèvements d’axe pour améliorer les convexités transversales ou l’intervention d’un second plan de frappe pour l’entretien des convexités longitudinales. Pendant tout le Mésolithique, la distribution des produits destinés à la fabrication d’outils après retouche ne connait pas non plus de changements drastiques. La question d’une production autonome de lames doit être posée, mais il s’agit d’une problématique qui concerne autant certains faciès du premier Mésolithique (lames à encoches basilaires du IXe millénaire en France médiane) que du second (lames à bord abattu du VIe millénaire de Bretagne méridionale). La distinction technique entre les productions lithiques du premier et du second Mésolithique est seulement significative dans l’architecture du bloc et les techniques mises en œuvre, ainsi que dans les outils les plus emblématiques, les armatures.

B - Nouveaux outils, nouvelles fonctions ?

15Triangles, pointes, lamelles à dos et segments sont les armatures que l’on trouve en accompagnement de ce premier Mésolithique sur l’aire qui nous intéresse ici. Les trapèzes apparaissent au second Mésolithique. On les rencontre parfois en association avec les formes précédentes, mais la résolution de cette question fondamentale pour comprendre l’insertion de cette nouveauté dans le tissu antérieur se heurte à des contextes sédimentaires assez médiocres, qui pourraient dans bien des cas mêler des industries non contemporaines.

16Le développement des lames à coche est un autre fait notable du renouvellement partiel des outillages mésolithiques lors du second Mésolithique. Connue aussi sous l’appellation de lames Montbani, on les trouve associée aux armatures trapézoïdales en France, mais aussi en Italie du Nord (Broglio, 1975), en Espagne (Fortéa Pérez, 1973), au Portugal (Roche, 1972 ; Marchand, 2001) ou dans le Capsien supérieur du Maghreb (Camps, 1974 ; Camps-Fabrer, 1975). Les travaux tracéologiques récents montrent que ces coches résultent d’une retouche par flexion ou par percussion plutôt que de l’usage, et qu’elles ont servi des actions de raclage, principalement de matières végétales (Gassin et al., 2013). Le reste de l’outillage reste peu standardisé et se prête mal au jeu des similitudes / différences entre premier et second Mésolithique.

4 - De la technique à l’histoire

A - Un phénomène inscrit dans l’espace et le temps

17L’inscription de cette distinction dans le temps est apparemment due à un processus de diffusion des industries à lames et trapèzes. Elle est aujourd’hui mieux perçue, grâce à un programme mené sous la houlette de T. Perrin (Perrin et al., 2009) : à un développement en Italie du Sud autour de 6 800 avant notre ère – lui-même peut-être tributaire de changements environnementaux et sociaux en Tunisie (Rahmani, 2003) – succède une expansion assez rapide qui voit une répartition périméditerranéenne entre 6 600 et 6 200 et une arrivée sur les rivages atlantiques un peu plus tard. Ses ultimes épigones iront jusqu’en Allemagne et au Danemark. Au nord, autour de la mer baltique, l’usage conséquent de la pression sur des nucleus coniques pour l’obtention de grandes lames désigne d’autres dynamiques culturelles en provenance de la plaine russe dès le IXe millénaire avant notre ère (Sørensen et al., 2013), qui viennent se mêler à la dynamique décrite ici. En Europe centrale et orientale, une semblable extension d’innovations techniques bien différentes de celles développées à l’Ouest est supposée, avec également une dynamique du sud vers le nord, mais avec une chronologie nettement plus défaillante (Kozlowski, 2009 : 526). S. K. Kozlowski distingue alors la « Castelnovisation A » en Europe de l’Ouest et la « Castelnovisation B » en Europe centrale. Ces diffusions se seraient faites suivant des routes privilégiées, la première par la vallée du Rhône, baptisée « Via Imperialis » ; la seconde par la « route tartare », depuis la mer Noire jusqu’au bassin de la Vistule.

18Au sein même de l’aire géographique affectée par ces industries à lames et trapèzes du second Mésolithique, il y a parfois davantage que deux gammes de traditions techniques mésolithiques. On en compte ainsi trois au sud des Pyrénées :

  • 10 600-8 200 avant notre ère : tradition micro-laminaire ;

  • 8 200-6 500 avant notre ère : horizon à coches et denticulés ;

  • 6 800-5 500 avant notre ère : industries à armatures géométriques.

19Des industries à éclats et choppers viennent en effet interrompre le fil « leptolithique » des traditions techniques, que ce soit en Espagne (Fortéa Pérez, 1973 ; Alday, 2006) ou au Portugal (Araújo, 2012), sans aucun parallèle avec des traditions connues en France. Au nord de la Seine et jusqu’au nord du Rhin, les industries à « feuilles de gui » pourraient représenter une tradition technique qui viendrait s’insérer entre le premier et le second Mésolithique entre 7 200 et 6 600 avant notre ère (Ducrocq, 2001), mais il conviendrait de mieux en cerner la nature. Dans les deux cas, cela ne vient pas affecter les industries à trapèzes mais plutôt ce qui se passe avant et donc évidemment les termes de la transition. Premier et second Mésolithique sont donc des distinctions techniques qu’ailleurs ont nommerait technocomplexes ou technogroupes, qui s’inscrivent dans une histoire et un espace bien particuliers.

B - Les termes de la transition en France

20En France, l’apparition des industries à lames régulières et trapèzes est brusquement enregistrée vers 6 600-6 500 avant notre ère dans les couches 15 et 16 de la Baume de Montclus (Montclus, Gard ; Rozoy, 1978 ; Darmedru, Onoratini, 2003 ; Perrin et al., 2009). Il s’agit exclusivement de trapèzes symétriques à retouches abruptes, comme en péninsule italienne d’ailleurs. De manière plus générale pour la moitié sud de la France, les travaux de D. Binder (1987) et de N. Valdeyron (2000) s’orientent vers des modèles de transition progressive.

21Pour la France atlantique, trois petits sites distincts de la pointe Saint-Gildas (Préfailles, Loire-Atlantique) ont livré une association de grands triangles scalènes et de trapèzes, asymétriques ou symétriques, avec un débitage au percuteur tendre et des méthodes semi-tournantes plus proche de celles du premier Mésolithique que du second (Marchand, 1999 ; Dupont et al., 2007). Les dates par le radiocarbone ont été soit obtenues anciennement sur des échantillons mal placés dans les stratigraphies, soit perturbées par l’effet réservoir océanique, mais elles semblent désigner le milieu du VIIe millénaire avant notre ère. Dans les marécages de la vallée de la Gères, à Surgères (Charente‑Maritime), le site de la Grange a également livré une association entre une industrie à trapèzes asymétriques ou symétriques à retouches abruptes et des triangles scalènes effilés, au sein de niveaux sédimentaires compactés (Laporte et al., 2000). Enfin, un foyer fouillé par R. Joussaume dans l’abri des Rocs à Bellefonds, dans le seuil du Poitou, contenait trois trapèzes et un triangle scalène large (Marchand, 1999 ; Michel, 2011) ; il a été daté de l’intervalle 6 500‑6 200 avant notre ère. Ces assemblages nous aident certes à cerner la question de l’apparition des industries à trapèzes dans le Nord-Ouest de la France, en nous montrant que l’affaire se noue au milieu du VIIe millénaire avant notre ère. Leurs limites sédimentaires respectives freinent cependant tout traitement un peu nuancé de la question.

C - L’introuvable impact environnemental

22S’il ne fait pas de doute que la distinction premier / second Mésolithique est d’ordre culturel, il est pertinent de chercher des liens possibles entre les variations climatiques et le processus de diffusion de ces objets et techniques à travers l’Europe de l’Ouest. La chronozone atlantique a été désignée d’emblée comme contemporaine du développement des industries à trapèzes, mais les déclinaisons régionales des écosystèmes correspondants sont particulièrement larges, de l’espace méditerranéen aux rives de la Baltique et il y a donc une multitude d’adaptations différentes aux milieux, ce qui impose de fragmenter l’analyse. Autre évènement climatique sollicité par certains, l’accident de 6 200 avant notre ère est parfois considéré comme l’initiateur de ce mouvement, sans d’ailleurs que l’on cherche à expliquer les liens avec des outils ou un débitage. Or en l’état des données, le second Mésolithique semble naître bien avant ce coup de froid, mais il est possible que ce changement environnemental assez brutal ait accentué les mutations sociales et techniques qui se développèrent en France dans la seconde moitié du VIIe millénaire. S’il est logique de supposer qu’un tel évènement a eu des incidences sur les chaînes alimentaires et donc sur les peuplements humains, ils ne purent qu’être distincts suivant les aires géographiques, puisque le bassin méditerranéen fut affecté par l’aridification, tandis que les rivages de l’Atlantique Nord connaissaient au contraire un accroissement de l’humidité et une baisse des températures.

5 - Dépasser les techniques

23Comme cela fut observé par nos prédécesseurs, le développement des industries à trapèzes et à lames régulières tranche nettement avec les productions antérieures. Sa nature intruse ne semble pas faire de doute et un gradient de diffusion du sud‑est vers l’ouest a pu être mis en évidence. Les mentions de restes osseux d’animaux domestiques dans certains sites mésolithiques ont progressivement reculé, à mesure que de nouvelles investigations étaient menées dans les niveaux archéologiques concernés. À l’heure actuelle, il semble acquis que seule la chasse est responsable des spectres fauniques connus dans les habitats du second Mésolithique. Un plus grand lien avec les milieux aquatiques, fluviaux ou marins, semble apparaître, mais il faut garder des réserves tant que des analyses géomorphologiques à larges échelles ne sont pas venues appuyer ces dires.

24Ce qui se développe en Europe de l’Ouest, c’est un système associant technique, style et fonction, à savoir une production de lames larges et régulières, tirées au punch ou à la pression, des armatures trapézoïdales, c’est-à-dire un nouveau mode d’emmanchement, et des lames à coche, c’est-à-dire de nouvelles fonctions. Une si grande mutation technique incite à l’utiliser comme élément discriminant majeur dans la compréhension des évolutions à des échelles suprarégionales. Il ne s’agit que d’un premier engagement, qui appelle d’autres remises en question des classements chrono-culturels actuellement en vigueur.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 - Les industries lithiques du second Mésolithique
Légende En bas se distinguent de celles du premier Mésolithique (en haut) notamment par le débitage laminaire à la pression ou à la percussion indirecte, les bitroncatures trapézoïdales, les nucleus à débitage frontal et les lames à encoches
Crédits DAO : G. Marchand
URL http://journals.openedition.org/palethnologie/docannexe/image/1080/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 304k
Titre Figure 2 - Schéma de débitage des séquences laminaires du second Mésolithique sur le site de l’Essart à Poitiers
Légende Détaillant les séquences (en haut), les procédés parfois utilisés (en bas à gauche) et les produits obtenus (en bas à droite). Choix d’un volume étroit, encadré par un flanc cortical ou par une diaclase ou par une ancienne table ; confection d’un plan de frappe par éclats successifs, débitage laminaire initial (séquence 1 : les produits portent encore sur leur face supérieure des traces de l’histoire antérieure du volume), plein débitage laminaire (séquence 2 : le plus souvent avec un recul frontal ; les séquences peuvent se succéder), réfection du plan de frappe par éclats et tablettes partielles, à partir de la future table (la nouvelle table est orthogonale à la première), débitage laminaire initial (séquence 3 : les produits portent encore sur leur face supérieur des traces de l’histoire antérieure du volume), plein débitage laminaire (séquence 4 : avec un recul frontal et un rythme convergent pour les enlèvements ; les séquences peuvent se succéder)
Crédits DAO : G. Marchand
URL http://journals.openedition.org/palethnologie/docannexe/image/1080/img-2.jpg
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Pour citer cet article

Référence électronique

Grégor Marchand, « Premier et second mésolithique : et au‑delà des techniques ? », Palethnologie [En ligne], 6 | 2014, mis en ligne le 10 février 2014, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/palethnologie/1080 ; DOI : https://doi.org/10.4000/palethnologie.1080

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Auteur

Grégor Marchand

CNRS - UMR 6566
Centre de Recherche en Archéologie, Archéosciences, Histoire (CReAAH)
Laboratoire d’Archéosciences - bâtiment 24-25
Université Rennes 1 - CS74205 35 042 Rennes cedex, FRANCE gregor.marchand[at]univ-rennes1.fr

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