1Notre capacité à définir la variabilité des schémas de production lithique mésolithiques est tributaire des données disponibles, qui, il faut bien le reconnaître, sont très inégales en fonction des régions. Inégales non pas en raison de leur nombre, puisque les occupations mésolithiques, tout contexte confondu, se distribuent de manière assez homogène sur l’ensemble du territoire, mais davantage en raison de leur nature contribuant à alimenter plus ou moins avantageusement cette thématique.
2Bien que l’essentiel des études livrent des informations utiles, leur caractère parcellaire, inhérent aux conditions de constitution de nombreuses séries, limite fortement la caractérisation des schémas de production lithique. Loin de nous l’intention de négliger ces données, bien au contraire, puisqu’elles bénéficient d’un éclairage nouveau grâce à l’analyse désormais fréquente de gisements de plein‑air bien conservés.
3Qu’il s’agisse des gisements de Ruffey-sur-Seille, de Choisey (Séara et al., 2002), de Dammartin‑Marpain dans le Jura (Séara, 2008a ; Séara, Roncin, 2013), de Pont‑sur‑Yonne dans l’Yonne (Séara, 2008b) et de Lhéry dans la Marne (Bostyn, Séara, 2011) (figure 1), leur point commun est l’existence de données se prêtant à une caractérisation très fine des schémas de production (Pélegrin et al., 1988).
Figure 1 - Carte de localisation des principaux sites de plein-air fouillés récemment et situation des gisements étudiés
1 Les Basses Veuves, Pont-sur-Yonne (Yonne)
2 Le Haut des Nachères, Noyen-sur-Seine (Seine-et-Marne)
3 La Presle, Lhéry (Marne)
4 Les Closeaux, Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine)
5 Le Marais de Merlemont, Warluis (Oise)
6 La Grippe, Lihus (Oise)
7 Le Marais, Conty (Somme)
8 Le Marais, Thennes (Somme)
9 Le Marais, Boves (Somme)
10 Les Baquets, Saleux (Somme)
11 Étouvie, Amiens (Somme)
12 Le Petit Marais, La Chaussée-Tirancourt (Somme)
13 Gravières, Hangest (Somme)
14 Les Varennes, Val-de-Reuil (Eure)
15 Déviation, Saint-Pierre-du-Bû (Calvados)
16 La Canne, Pannes (Loiret)
17 Le Chêne des Fouteaux, Saint-Romain-sur-Cher (Loir-et-Cher)
18 La Croix de Bagneux, Mareuil-sur-Cher (Loir-et-Cher)
19 La Guériverie, Langeais (Indre-et-Loire)
20 La Prairie d'Ingrandes, Ingrandes-de-Touraine (Indre-et-Loire)
21 L'Essart, Poitiers (Vienne)
22 La Grange, Surgères (Charente-Maritime)
23 La Grande Pièce, La Vergne (Charente-Maritime)
24 La Pierre-Saint-Louis, Geay (Charente-Maritime)
25 Al Poux, Fontanes (Lot)
26 Le Camp de Jouannet, Réalville (Tarn-et-Garonne)
27 Le Gournier, Montélimar (Drôme)
28 Blachette-Sud, Sinard (Isère)
29 A Daupharde, Ruffey-sur-Seille (Jura)
30 Aux Champins, Choisey (Jura)
31 Prairie du Milieu, Dammartin-Marpain (Jura)
32 La Croix Audran, Carnac (Morbihan)
33 Rue Farman, Paris (Hauts-de-Seine)
34 La Haute-Île, Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis)
Séara, © Inrap
4Grâce à cela, il est également possible d’aborder leur représentativité et leur variabilité tout en amorçant la réflexion sur le rôle que pourraient jouer certains facteurs déterminants ou supposés comme tels. La recherche de corrélations avec le cadre chronologique, culturel, lithologique, ou la fonction et la durée des occupations est un objectif envisagé (figure 2).
Figure 2 - Facteurs envisagés dans l’évaluation de la variabilité des schémas de production lithique
Séara, © Inrap
5Outre le fait que ces gisements concernent une vaste aire géographique, soit une partie de l’Est de la France, la Frange ouest du Bassin parisien et le sud du Tardenois, le cadre radiométrique étoffé récemment par les datations obtenues à partir des occupations de Dammartin‑Marpain, constitue une référence solide (figure 3). Malgré tout, des hiatus subsistent pour les phases initiales du premier Mésolithique ainsi que pour le second Mésolithique. Dans les régions de l’Est de la France, le cadre culturel défini à partir de séries à forte garantie d’homogénéité révèle une alternance entre influences beuronienne et sauveterrienne, cette dernière jouant un rôle beaucoup plus important que ce que l’on supposait encore récemment (Thévenin, 2008).
Figure 3 - Cadre chronologique et culturel défini à partir des gisements de Ruffey-sur-Seille, Choisey, Dammartin-Marpain, Pont-sur-Yonne et Lhéry
Séara, © Inrap
6Force est de constater qu’une grande majorité des études ayant traité des questions techniques du débitage, se sont en général intéressées à la totalité des produits de débitage avec une attention toute particulière accordée aux nucléus dont les caractères, rappelons‑le, ne sont que le reflet des conditions ultimes de leur débitage (Walczak, 1998 ; Souffi, 2004). Les critères techniques ainsi reconnus participent à la définition de schémas de production, proposés souvent avec une grande part de subjectivité, plus ou moins consciente. Si ce type d’approche peut trouver sa justification au regard des conditions de constitution des séries ou de contexte de certains gisements, il n’en demeure pas moins que la question de l’homogénéité des ensembles étudiés doit se poser en préalable et que l’approche pléthorique souvent mise en pratique ne nous semble être qu’un pis‑aller masquant cette question centrale. Les conclusions ainsi obtenues soulignent en général la pauvreté technique et la monotonie des schémas de production légitimant en quelque sorte le rôle secondaire accordé à ce domaine d’étude et privilégiant la notion de style de débitage (Rozoy, 1978). Mais cela est sans compter sur l’apport récent des gisements de plein‑air situés en fonds de vallée, tout du moins dans la moitié nord de la France, qui, tout en autorisant de nouvelles perspectives de recherches, ont montré de manière surprenante que les études techniques de séries mésolithiques pouvaient, elles aussi, s’appuyer sur des remontages lithiques très significatifs (Fagnart et al., 2008). Pour le Mésolithique, les études techniques accompagnées de travaux de remontages étaient dans les années 1990 encore rares et une des toutes premières réalisées dans nos régions est celle menée par Isabelle Ketterer sur le site d’Hangest Gravière II Nord (Ketterer, 1992, 1997 ; Ducrocq, 2001). Cette étude a montré qu’il était possible d’obtenir un fort taux de raccords et des ensembles significatifs de remontages, mais la fouille de sédiments déplacés lors de travaux d’aménagement n’a pas permis de préciser les conditions de gisements. Si le succès des remontages démontre l’homogénéité et l’intégrité de la série, c’est avant tout grâce à la volonté et à l’opiniâtreté du chercheur à mener ce type de travail que de tels résultats ont été obtenus.
7Durant les premiers temps de nos études, nous avons considéré les remontages en privilégiant leur apport à la réflexion sur la dynamique et la structuration spatiale des occupations (Ciezsla, 1987 ; Séara, 2006). Dans cette optique, différentes échelles ont été envisagées, parfois très larges, à l’image du site de Lhéry dont 4,7 % des 42 000 pièces recueillies sur une surface de près de 1000 m2 ont été intégrés à un ensemble de remontages (Bostyn, Séara, 2011) (figure 4).
Figure 4 - Site de Lhéry, distribution spatiale des éléments lithiques intégrés à un ensemble de remontages
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8Des questionnements particuliers en lien avec cette même problématique ont nécessité des analyses prenant en compte des échelles intermédiaires. C’est ainsi qu’à Ruffey‑sur‑Seille, un des secteurs d’occupation du Mésolithique ancien a révélé une réalité spatiale du campement assez complexe (Séara, 2006) (figure 5).
Figure 5 - Mise en relation de trois locus du Mésolithique ancien de Ruffey-sur-Seille grâce au remontage d’éléments lithiques
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9Le locus ou unité d’activités, tel que nous l’avons défini (Séara, 2008a), se prête aussi à cet objectif d’analyse de la dynamique spatiale, tout en livrant des informations de premier plan sur les modalités de production lithique. C’est ainsi qu’à Pont‑sur‑Yonne, 26,7 % des 1 161 pièces d’un petit secteur d’occupation du Mésolithique ancien ont pu être intégrés à plusieurs ensembles de remontages (figure 6).
Figure 6 - Distribution catégorielle des éléments lithiques intégrés à un ensemble de remontage du Mésolithique ancien de Pont-sur-Yonne
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10L’échelle spatiale qui permet de documenter le plus efficacement les différents aspects du débitage est celle du poste de taille, structure peu fréquente et matérialisée par des amas tantôt bien constitués tantôt au caractère plus ou moins étalés (figure 7). Cette différence de configuration ne résulte pas de processus taphonomiques particuliers et différentiels, puisque les deux peuvent coexister comme à Dammartin‑Marpain et Pont-sur-Yonne, mais est la conséquence probable d’actions de tri et de prélèvement conduisant à l’étalement des déchets (Séara, 2008a). Découverts généralement en nombre assez limité, un seul à Ruffey‑sur‑Seille, deux à Choisey, quatre à Pont‑sur‑Yonne, cinq à Dammartin‑Marpain, ils sont de plus en plus fréquemment mis au jour. Même s’ils concentrent des processus de débitage parfois incomplets, les données tirées d’ensembles de remontage parfois conséquents se sont révélées essentielles pour évaluer la réalité de schémas de production, dont la complexité technique aurait été ignorée sans cette pratique.
Figure 7 – Amas de débitage
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11Avant de recenser les schémas de production et d’en évaluer la représentativité, il est important de prendre en compte la question des matières premières, en considérant la morphologie des blocs et la qualité des matériaux utilisés. Grâce à la présence de certains éléments bruts ou à enlèvements limités, conséquence du test de la qualité du bloc, ainsi qu’à certains ensembles de remontages, nous disposons de données assez précises sur cette question. En ce qui concerne nos sites jurassiens, les matières locales variées ont été largement utilisées en privilégiant la collecte de petits blocs faciles à débiter (figure 8). Il s’agit de chaille locale du Bathonien, du Bajocien du Callovien et du Dogger (Affolter, 2003 ; Bourgeois, 2002 ; Cupillard et al., 1995 ; Cupillard, 1998). Quant au silex, des origines plus lointaines lui sont associées à l’image du silex du Crétacé supérieur de Cesancey provenant du sud Jura ou encore du silex oligocène du bassin tertiaire de Haute‑Saône. À l’exception de ce dernier, les blocs sélectionnés sont également de petit module.
Figure 8 - Matières premières principales reconnues sur les sites jurassiens
A-B : chaille ; C : silex crétacé de Cesancay ; D : silex oligocène du Bassin tertiaire de Haute-Saône
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12D’autres éléments d’origine plus lointaine sont présents mais en faibles proportions. C’est ainsi qu’à Dammartin-Marpain, l’origine reconnue la plus éloignée est celle de Olten en Suisse impliquant une distance de déplacement de 170 km (Affolter et al., 2010) (figure 9). À Choisey, cette même origine a été identifiée. Bien que nous ne disposions que de données partielles pour évaluer la forme d’importation des matières de provenance lointaine, des ensembles de remontages assez complets à l’image d’une série lamellaire en silex d’Olten recueillie à Choisey, semblent indiquer l’apport de petits blocs (figure 9). Si la distance est un facteur susceptible de modifier certains schémas de production, la faible quotité de matériau d’origine lointaine au sein des séries considérées est un obstacle à ce type de constat. D’une manière générale, l’approvisionnement privilégie très largement les ressources locales.
Figure 9 - En haut : silex du Kimmeridgien de Olten (Suisse), série lamellaire en cours de remontage ; en bas : carte des principales sources d’approvisionnement reconnues pour les sites de Ruffey-sur-Seille, Choisey et Dammartin-Marpain
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13Concernant Ruffey-sur-Seille et Dammartin-Marpain, la question de la morphologie des blocs et de leur forme d’introduction sur le site a pu être documentée remarquablement par des dépôts de blocs différemment constitués. C’est ainsi qu’à Ruffey‑sur‑Seille a été mis au jour un ensemble significatif constitué de 22 blocs de silex du crétacé supérieur, tous testés (Séara et al., 2002), tandis qu’à Dammartin‑Marpain nous avons affaire à des dépôts plus modestes constitués de petits blocs de chaille, cette fois non testés et placés toujours dans des secteurs pauvres en vestiges, permettant à ce titre, de les considérer comme des matériaux de réserve. (figure 10).
Figure 10 - Dépôts de blocs
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14À Pont-sur-Yonne, le contexte pétrographique très différent et nettement plus homogène de cette partie du Bassin Parisien a donné lieu à la sélection de rognons de petite taille plus ou moins réguliers et de qualité très variable, au cortex roulé (figure 11). Ces éléments proviennent des alluvions grossières de l’Yonne. Des éléments allongés de faible section, au cortex crayeux, pas ou peu débités, ont également été récoltés. La surface corticale indique une autre source d’approvisionnement, probablement à la faveur d’affleurements de craie, de toute évidence locale (Séara, 2008a).
Figure 11 - Morphologie des blocs de silex appartenant à l’occupation du Mésolithique ancien de Pont-sur-Yonne
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15Quant au site de Lhéry près de Reims, il s’inscrit dans la zone à silex tertiaire de Lhéry‑Romigny reconnu pour sa qualité. À côté de blocs de petites tailles, on trouve des dalles d’assez grandes dimensions, de plusieurs kilogrammes, qui pour permettre une exploitation lamellaire ont fait l’objet d’une fracturation contrôlée dont la particularité est d’impliquer des pièces intermédiaires en silex, jouant le rôle de « coin à fendre la pierre » (Bostyn, Séara, 2011) (figure 12).
16La prise en compte des critères de sélection des matières premières semble indiquer comme préoccupation principale la recherche de blocs de morphologie adaptée à la mise en œuvre directe et immédiate du plein débitage, à chaque fois que cela a été possible pour les mésolithiques. Si dans nos régions, ce constat est particulièrement vrai pour le premier Mésolithique, le second Mésolithique se distingue par la mise en œuvre de blocs de meilleure qualité, sans que cela ait forcément impliqué une modification significative des réseaux d’approvisionnement.
Figure 12 - Bloc de silex tertiaire du secteur de Lhéry et conditions d’affleurements
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17Bien que la plupart des schémas identifiés s’appuient sur des remontages, il n’en demeure pas moins que certains types de nucléus peuvent contribuer à préciser quelques aspects de cette question (Séara et al., 2002).
18C’est ainsi par exemple que le site de Choisey a livré une série de nucléus discoïdes attestant d’un schéma de production à enlèvements centripètes privilégiant une surface, voire se déroulant sur les deux (figure 13). Les éléments obtenus sont des enlèvements courts et trapus dont la destination est difficile à établir, entre support d’armature et usage direct. Ce schéma particulier pose la question d’une conception initiale ainsi configurée ou s’il résulte d’une exploitation particulièrement poussée. La faiblesse des éléments remontés ne permet pas de trancher cette question mais pourrait être la conséquence d’une forme d’exploitation particulièrement poussée donnant lieu à des produits de petits modules et limitant ainsi nos capacités à les raccorder.
Figure 13 - Choisey, Mésolithique ancien. A : ensemble de remontages d’un bloc à production lamellaire ; B-G : nucléus discoïdes
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19Considérant les nombreux ensembles de remontages, c’est à partir des plus complets que la question de la diversité des schémas de production peut être véritablement appréhendée.
20Quelques remontages assez complets à l’image d’un petit ensemble composé de 14 pièces, en silex crétacé du Mésolithique ancien de Choisey, résulte d’un débitage lamellaire bipolaire (figure 13A). Son exploitation n’a pas nécessité d’étape préalable de mise en forme ni de dégrossissage même sommaire et a livré de petites lamelles assez régulières. Ce schéma de débitage dominant à Choisey souligne l’attention apportée à la sélection des blocs permettant ainsi d’éradiquer ou de limiter les étapes de préparation au plein débitage.
21L’exploitation quasi directe de blocs a été également reconnue lors de l’étude de l’occupation du Mésolithique ancien de Pont‑sur‑Yonne. Quelques rognons tubulaires ont été débités mais leur faible convexité longitudinale, à l’image de l’exemplaire de la figure 14A, a imposé une exploitation à tendance oblique privilégiant une des extrémités du bloc. Une tentative de reprise à partir d’un second plan de frappe a donné lieu à quelques enlèvements réfléchis.
22La difficulté à bien conduire le débitage s’explique ici par le mauvais rapport entre allongement trop important et faible section, raison principale de l’exploitation limitée de ce type de blocs.
23Parallèlement et de manière surprenante, une bien meilleure rentabilité a été obtenue à partir de l’exploitation également directe de rognons nettement plus petits, présents en abondance aux abords du site (figure 14B). Favorisant une production lamellaire exclusive et de petits modules, ce schéma réduit à sa plus simple expression, ne répond qu’à certains besoins en supports.
Figure 14 - Pont-sur-Yonne, Mésolithique ancien. A : ensemble de remontages d’un rognon tubulaire à production lamellaire ; B : ensemble de remontages d’un petit bloc à production lamellaire
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24Un autre schéma de production se différencie par la mise en œuvre d’une phase de dégrossissage/mise en forme nécessitée par la morphologie plus massive des blocs (figure 15). Cet exemplaire en constitue une assez bonne illustration et indique, après le détachement d’éclats assez épais visant à créer les conditions nécessaires au bon déroulement du débitage, le passage progressif à un débitage de lamelles voire de lames courtes. Le plan de frappe fixé dès les étapes initiales n’évoluera pas.
Figure 15 - Pont-sur-Yonne, Mésolithique ancien. Ensemble de remontages d’un rognon à production lamellaire attestant d’une phase de dégrossissage / mise en forme
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25Si ce schéma de production implique des sens de débitage multiples et donc un niveau de technicité probablement plus grand que celui accompagnant la mise en œuvre du schéma de débitage direct, il convient de souligner une autre particularité. Une plus grande variété des supports est obtenue, dont des éclats de gabarits différents, qui pour l’essentiel, précèdent la production lamellaire. L’ensemble de remontages de la figure 16 révèle que la production lamellaire n’est pas représentée ainsi que le nucléus qui a probablement été emporté pour être débité ailleurs (figure 16). Nous avons donc une bonne illustration du principe de segmentation du débitage fréquent en contexte d’occupations mésolithiques. Une des originalités de ce remontage est d’avoir fourni les supports de fabrication à huit grattoirs. Ce schéma de production a pour avantage de réunir production d’éclats et de lamelles. Le soin apporté à ces étapes initiales s’expliquerait par le fait, qu’au-delà de leurs implications techniques, c’est aussi la perspective d’obtenir des supports particuliers qui a motivé le tailleur. La production lamellaire voire ici laminaire courte, présente une assez bonne régularité et certains de ces supports ont pu être également transformés en outils du fonds commun comme l’ensemble de remontages A de la figure 17 qui associe un grattoir. L’outillage du fonds commun, ici bien représenté, rappelle cette tendance à le voir mieux représenté dans les industries du Mésolithique ancien (Lang, 1997 ; Lang, Sicard, 2008 ; Ducrocq, 2001) (figure 17).
Figure 16 - Pont-sur-Yonne, Mésolithique ancien. Ensemble de remontages concernant la phase de dégrossissage / mise. Huit des éclats issus de cette étape ont été transformés en grattoir
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26Pour que le panorama des schémas de production identifiés à Pont-sur-Yonne soit complet, il convient d’évoquer un petit ensemble de débitage unique sur le site et qui se rapproche du schéma de production reconnu au travers des nucléus discoïdes de Choisey (figure 17B). Les quelques éléments remontés sont des lamelles très irrégulières, voire des éclats dont la vocation n’a pu être précisée par l’analyse tracéologique effectuée par Jean-Paul Caspar.
Figure 17 - Pont-sur-Yonne, Mésolithique ancien. A : ensemble de remontages de lamelles dont une est retouchée en grattoir ; B : ensemble de remontages attestant d’un débitage discoïde
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27Quelques ensembles de remontages se distinguent, non pas en raison d’un schéma d’exploitation particulier, mais davantage par les conditions de déroulement et la finalité de leur débitage. Un bloc fourchu a donné lieu à deux ensembles de débitages distincts qui ont livré des éclats épais, tous non utilisés (figure 18A). Ce débitage particulier n’est pas isolé et des cas similaires sont associés à l’occupation du Mésolithique moyen, comme le montre l’exploitation d’un bloc gélif qui n’a livré que des supports épais et irréguliers également non utilisés (figure 18B). Conscients que certains des caractères particuliers de ces blocs peuvent justifier à eux-seuls ces ensembles hors normes, le fait qu’ils puissent aussi traduire un plus faible niveau technique de tailleurs, voire l’exercice d’apprentis‑tailleurs ne peut être ignoré. Se pose aussi la question de l’incidence possible de certaines activités sur la qualité du débitage nécessitant l’obtention rapide de supports et du coup une sélection beaucoup plus opportuniste des blocs.
Figure 18 - Pont-sur-Yonne, Mésolithique ancien. A : ensemble de remontages d’un bloc fourchu ayant donné lieu à deux nucléus sans qu’aucun produit n’ait été utilisé ; B : ensemble de remontages d’un bloc gélif sans intention de débitage évidente
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28Le site de Dammartin-Marpain fouillé entre 2008 et 2009 a déjà livré des ensembles de remontages très significatifs qui rappellent les schémas de production précédemment évoqués (Séara, Roncin, 2013 ; Affolter et al., 2010). C’est ainsi par exemple qu’un des remontages révèle un déroulement du débitage contraint par la faible largeur du bloc (figure 19A). Le plein débitage est engagé immédiatement après l’ouverture du plan de frappe qui, ravivé à plusieurs reprises, va vite réduire la longueur du bloc et se solder par une assez faible productivité lamellaire. Le schéma le plus fréquent passant par la mise en œuvre directe du débitage est bien illustré à l’instar de cet exemplaire en chaille du Callovien qui, sans création de plan de frappe, a permis d’obtenir des lamelles mais ici particulièrement épaisses (figure 19B). Le dernier exemple, sur éclat, montre un aménagement du plan de frappe par le détachement successif d’éclats transversaux, tronquant en quelque sorte ce gros support afin de permettre un détachement ici assez peu efficace de lamelles (figure 19C).
Figure 19 - Dammartin-Marpain, Mésolithique moyen. A : ensemble de remontages d’une plaquette en silex oligocène ; B : ensemble de remontages d’un petit bloc de chaille du callovien ; C : ensemble de remontages d’un éclat en silex oligocène à très faible productivité lamellaire
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29La réalisation de remontages poussés et facilitée par l’existence de postes de débitage a permis de reconnaître un schéma assez particulier. En l’état actuel des données, il est uniquement associé au silex en plaquette du bassin tertiaire de Haute‑Saône et plus restrictivement à des éléments plus épais que la normale. Cet ensemble montre le débitage d’une plaquette en silex du bassin tertiaire qui a été fracturée en six ensembles à la faveur de plans de clivage naturels. Le tout associe 91 éléments pour un poids de 740 g. L’exploitation de cet ensemble a donné lieu à sept nucléus indiquant tous une exploitation lamellaire plus ou moins poussée, dont la production a presque intégralement été prélevée (figure 20A).
30Cette gestion particulière répond à cette morphologie de bloc et implique une étape de fracturation délicate, dictée par les objectifs lamellaires. Elle traduit la volonté d’exploiter de la meilleure façon des dalles et plaquettes de provenance assez lointaine et de bonne qualité. Une fois la segmentation obtenue, les blocs ont fait l’objet d’une exploitation classique et à productivité très variable.
31Ce même schéma se retrouve dans un autre ensemble de remontages également complet provenant d’un locus situé à 40 mètres du lieu de taille du précédent. Il traduit ce même principe de segmentation et les ensembles de production lamellaires révèlent également un fort taux de prélèvement (figure 20B).
Figure 20 - Dammartin-Marpain, Mésolithique moyen. A : ensemble de remontages d’une plaquette en silex oligocène qui après fracturation et exploitation a donné lieu à quatre nucléus ; B : ensemble de remontages d’une plaquette en silex oligocène qui après fracturation et exploitation a donné lieu à sept nucléus surlignés en rouge. L’intégralité des lamelles fait défaut
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32L’analyse des ensembles de remontages du site de Ruffey‑sur‑Seille est en accord avec les schémas précédemment décrits. La mise en œuvre de petits blocs ne nécessitant pas de préparation importante avant leur débitage est très fréquente, à l’image des éléments sauveterriens A, B et C de la figure 21.
33Concernant le second Mésolithique, les données tirées des remontages sont nettement moins nombreuses (Deschamps, 2000). L’usage de la percussion indirecte ne semble pas interférer sur les critères morphologiques de sélection des blocs à l’image du nucléus E de la figure 21. Le schéma de production s’accorde avec des blocs de qualité et de forme adaptée à une exploitation quasi‑immédiate. En revanche, une différence apparaît dans le soin porté à la gestion du plan de frappe et de la base du nucléus, ce que révèle l’ensemble de remontage D de la figure 21.
Figure 21 - Ruffey-sur-Seille. A : ensemble de remontages d’un nucléus à lamelles en chaille du Sauveterrien moyen ; B : ensemble de remontages d’un nucléus à lamelles en silex crétacé du Sauveterrien ancien ; C : ensemble de remontages d’un nucléus à lamelles en chaille du beuronien A ; D : ensemble de remontages d’un nucléus à lamelles du Mésolithique récent ; E : nucléus à lamelles en chaille du Mésolithique récent régulièrement cannelé
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34Des données particulièrement riches en informations ont été obtenues lors de l’étude du site de Lhéry dans la Marne, fouillé en 2001 (Bostyn, Séara, 2011). L’analyse des nucléus traduit très clairement l’usage de la percussion indirecte, caractérisé par des négatifs d’enlèvement très réguliers, à forte rectitude et avec une inflexion distale assez fréquente et marquée (figure 22). Si la gestion unipolaire domine, différentes combinaisons de plans de frappe existent, opposés en privilégiant l’exploitation du dos, ou perpendiculaires en privilégiant l’exploitation de la base du nucléus par exemple.
Figure 22 - Lhéry, Mésolithique final. Exemples de nucléus à lamelles du Mésolithique final caractérisés par une importante régularité des enlèvements
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35Cependant, ces nucléus situés en bout de chaîne ne rendent compte que très partiellement de la réalité des schémas de production. Des ensembles de remontage très complets ont été obtenus et permettent d’appréhender un mode de gestion technique qui aurait été ignoré sans cette pratique poussée.
36Le premier ensemble de remontages fait un poids de 4 335 g et associe 50 éléments (figure 23). Après une phase d’épannelage du bloc génératrice de gros éclats, un de ces éléments a été transformé en une grosse pièce esquillée, pièce intermédiaire ou véritable coin à fendre la pierre qui a servi à fracturer le bloc en deux ensembles. Ces derniers feront chacun l’objet d’un débitage lamellaire donnant lieu à deux nucléus.
Figure 23 - Lhéry, Mésolithique final. Ensemble de remontages d’une dalle en silex tertiaire dont la fracturation a impliqué l’usage d’un gros éclat esquillé. Les petits blocs ainsi obtenus ont fait l’objet d’une exploitation lamellaire par percussion indirecte
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37Cet autre exemple d’un poids de 6325 g associe 83 pièces et traduit également la même action de fracturation de cette importante dalle de silex. On lit assez nettement l’utilisation de la percussion indirecte à partir de l’ensemble 16 B qui révèle le caractère lisse du plan de frappe et marqué des contre-bulbes (figure 24).
Figure 24 - Lhéry, Mésolithique final. Ensemble de remontages d’une dalle en silex tertiaire indiquant le soin apporté à l’étape de dégrossissage/mise en forme ainsi qu’au plein débitage
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38Le remontage R50 est le plus complet avec 98 pièces et totalise un poids de 9 000 g (figure 25). Ce bloc a tout d’abord été dégrossi par de larges éclats détachés au percuteur dur, étape qui a provoqué la séparation de débris sur des surfaces gélifractées dont deux ont fait l’objet d’un débitage lamellaire. Puis le bloc a connu quatre fracturations qui ont donné lieu à sept ensembles de production lamellaires. Ce bloc associe neuf nucléus.
Figure 25 - Lhéry, Mésolithique final. Ensemble de remontages d’une dalle en silex tertiaire de plus de 9 kg montrant que la fracturation des blocs est véritablement intégrée au schéma d’exploitation
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39Le principe de fracturation des blocs reconnu à Lhéry présente de nombreuses similitudes avec certains des caractères identifiés à Dammartin-Marpain tant dans la conception générale du schéma d’exploitation que dans le fait que ce procédé s’applique dans les deux cas à des dalles de silex tertiaire de module assez important. La principale différence est l’usage à Lhéry de pièces esquillées utilisées comme pièces intermédiaires dans la fracturation des blocs. Les données tendent à montrer que ce schéma n’a pas de connotation chronologique mais que sa mise en œuvre répond aux contraintes particulières posées par ce type de blocs dans le cadre d’une production lamellaire.
40Malgré le caractère inégal des données entre le premier et le second Mésolithique, les ensembles de remontage désormais assez nombreux et multi-sites autorisent, dès qu’ils sont assez complets, un décryptage précis et efficace des schémas de production lithique. Les quatre grands schémas de production que nous avons distingués s’accompagnent de variantes plus ou moins nombreuses qu’il convient de recenser avant de se lancer dans des tentatives de justification pouvant se révéler très hasardeuses et délicates (figure 26). Si la variabilité des schémas de production ne semblait faire aucun doute, ce travail de recensement et de caractérisation mené sur une aire géographique assez importante et en lien avec un cadre chronologique assez large, l’a révélée dans des proportions beaucoup plus faibles qu’envisagées.
Figure 26 - Principaux schémas de débitage reconnus à l’issue de l’examen des séries des sites de Ruffey-sur-seille, Choisey, Pont-sur-Yonne, Dammartin-Marpain et Lhéry
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41Une fois ce premier travail de recensement effectué, qu’il conviendra de prolonger au gré des études et des découvertes, nous pouvons nous interroger sur les facteurs, la représentativité et les implications associés à ces schémas (figure 27). Leur conférer une valeur chrono-culturelle particulière est délicat dans la mesure, où comme nous l’avons vu, ils sont corrélés à des cadres chronologique et culturel différents. Seul le schéma de débitage discoïde, avec pour réserve celle de sa faible représentativité, pourrait être plus spécifiquement associé au Mésolithique ancien (premier Mésolithique). En revanche, les critères de sélection des blocs et les objectifs de production, le tout corrélé à la nature des activités, pourraient expliquer la présence ou le caractère privilégié de certains de ces schémas de production. C’est donc cette piste qu’il nous semble important de privilégier, car au-delà des schémas reconnus, c’est la question de leur dimension palethnographique qui se pose. Aucun schéma spécifique de production d’éclats n’a été reconnu. Le schéma particulier intégrant une phase assez soignée de dégrossissage / mise en forme du bloc, productrice d’éclats‑supports à certains types d’outils, permettrait de répondre également à des besoins fonctionnels particuliers liés à certaines activités et vocations d’occupation. De là à envisager que les modalités de sélection des blocs pourraient exprimer la vocation particulière de certaines occupations, ce raccourci est plausible mais encore bien difficile à établir.
Figure 27 - Évaluation des facteurs, de la représentativité et des implications des différents schémas
Séara, © Inrap
42De nombreuses questions se posent, des constats encore fragiles ont été faits et des pistes se dessinent. Les nombreux remontages pour certains remarquables ont livré des informations de premier plan sur les modalités de production lithique au Mésolithique. Grâce à cela, c’est la réhabilitation d’une pratique qui a pu se faire, écartée trop rapidement et parfois par commodité des protocoles d’étude appliqués aux séries mésolithiques. Il faut bien évidemment tenir compte des enseignements tirés des expériences récentes dans ce domaine qui soulignent le caractère indispensable d’une interrogation préalable sur les garanties d’homogénéité d’une série. Ces dernières sont de nature à conditionner l’enclenchement de ce travail et déterminent en grande partie nos capacités et la nécessité à pousser plus ou moins loin cette étape. Certes le besoin d’étoffer le corpus de données impose de développer la pratique des remontages mais avec discernement et un niveau d’investissement en accord avec des problématiques clairement posées. Si cette pratique est parfois ingrate, gardons à l’esprit les résultats très significatifs acquis en un laps de temps assez court, sans lesquels la réalité de certains schémas de production nous aurait totalement échappée.