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Session « des techniques aux territoires »

Une évolution complexe du mésolithique en Picardie

Thierry Ducrocq
Traduction(s) :
The Complex Evolution of the Mesolithic in Picardie [en]

Résumé

De nombreuses datations absolues permettent de proposer une chronologie assez raffinée du Mésolithique en Picardie. Des phases de stabilité typologique des assemblages sont séparées par des ruptures assez nettes. Un examen rapide de divers facteurs orienterait vers des changements plus profonds qu’une simple modification des projectiles.

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Texte intégral

  • 1 Datations absolues toutes exprimées en BP non cal.

1La datation des vestiges mésolithiques des vallées tourbeuses picardes a abouti à une chronologie fine des assemblages microlithiques. Le tout début du Mésolithique (ou Mésolithique initial) est calé vers 9 800 BP1 d’après plusieurs concentrations de Warluis qui sont datées (Coutard et al., 2010 ; Ducrocq et al., 2008 ; Ducrocq, 2009). Ensuite, vers 9 400 BP, certains sites de Warluis et de Hangest-sur-Somme livrent des ensembles microlithiques uniquement composés de pointes à base non retouchée et montrent ainsi des similitudes avec le Maglemosien ancien (Brinch Petersen, 2009 ; Coutard et al., 2010 ; Ducrocq et al., 2008 ; Ducrocq, 2001, 2009, soumis). D’autres séries comptent de typiques pointes à base retouchée qui permettent de les rattacher à un Beuronien au sens large (Ducrocq, 2013). Elles sont associées à des segments et/ou des triangles et/ou des lamelles à dos (Ducrocq, 2009). La phase à segments, entre 9100 et 8700 BP, est la mieux documentée (Fagnart et al., 2008 ; Ducrocq, 2013). Les assemblages microlithiques suivants, entre 8 200 et au moins 7 700 BP, sont caractérisés par les feuilles de gui et les lamelles à dos. Ils sont généralement qualifiés de RMS A (Gob, 1985). Le Mésolithique à trapèzes est représenté en Picardie par plusieurs associations microlithiques qui semblent se succéder : d’abord des petits trapèzes, puis des trapèzes à bases décalées assez gros et, enfin des trapèzes asymétriques et des formes triangulaires dérivées affectées par des retouches inverses plates. Ce dernier ensemble correspond à l’ultime industrie lithique mésolithique régionale. Il s’agit donc du Mésolithique terminal (Ducrocq, 2001, 2009).

2La mise à l’écart des palimpsestes permet d’observer des moments de stabilité typologique durant quelques siècles séparés par des ruptures. Certaines coupures peuvent correspondre à une simple transformation du système technique suivant des facteurs intrinsèques, des influences extérieures ou des réponses à des fluctuations climatiques et environnementales (Robinson et al., 2013). D’autres résultent de changements sociétaux plus profonds, voire d’immigration. Répondre précisément à ces questions est encore hors de portée faute d’un nombre suffisant de données pour chaque phase. En revanche, un recensement des différences relevées entre ces différents moments du Mésolithique fait l’objet de cette note concise.

Figure 1 - Armatures et nucléus du Mésolithique initial de Warluis IIIb

Figure 1 - Armatures et nucléus du Mésolithique initial de Warluis IIIb

En haut, armatures du Maglemosien ancien de Warluis V (au milieu) et hache de Hangest II3

Dessins : T. Ducrocq excepté le nucléus dessiné par S. Lancelot

3L’étude des productions lithiques permet de séparer une extraction laminaire par percussion directe à la pierre tendre, de l’extraction de produits réguliers par la percussion indirecte pour les ensembles plus récents à trapèzes et lames à retouche Montbani (Rozoy, 1968, styles de Coincy puis de Montbani). Le plein débitage conduit à des produits assez grands et d’autres plus modestes que l’on peut éventuellement qualifier de lamelles suivant des critères morphométriques. Il n’y a pas encore d’évidence de deux chaînes opératoires distinctes pour les lames et d’éventuelles lamelles. Enfin, pour l’instant, en Picardie, les analyses technologiques ne sont pas plus précises que la typologie des armatures pour l’insertion chronoculturelle (Paris et al., 2012), sauf pour le Mésolithique initial (études en cours).

4Du mobilier beaucoup plus rare comme les « haches » est systématiquement présent dans le « Maglemosien ancien », mais aussi à La Chaussée-Tirancourt à la fin du Beuronien local et dans le RMS A. Ils sont absents du Beuronien à segments qui livre quelques grès rainurés et probablement des prismatiques de type Montmorencien (Ducrocq et al., 2014).

5L’outillage en os et en bois de cerf comprend des pointes et des biseaux, mais les gaines en bois de cerf perforées ne sont attestées que dans les phases tardives avec un objet dans le niveau supérieur de La Chaussée-Tirancourt (contact tourbe / limon, entre 7 500 et 6 900 BP, Ducrocq, 2001 : 193) et des pièces isolées avec des décors pointillés (Fagnart, 1991).

6Hormis quelques dents de cerf, les parures sont surtout des coquillages fossiles tertiaires perforés (Ampullina dans le Beuronien à segments de Warluis II et surtout Bayana dans le Beuronien tardif de La Chaussée-Tirancourt). Ces objets sont proches de ceux attribués à l’Ahrensbourgien de Remouchamps (Lejeune, 1984) mais ils sont pour l’instant absents du Mésolithique initial et du « Maglemosien ancien ». Au cours du RMS A, un changement sensible intervient avec l’utilisation de cardiums holocènes perforés (Fosse 2 de La Chaussée-Tirancourt).

7Les coquilles de noisettes carbonisées sont présentes dans des proportions très variables dans la plupart des sites. Leur absence des gisements les plus anciens est à relier à leur position chronologique avant l’essor de la corylaie.

8Les espèces animales les plus consommées sont le sanglier, le cerf, le chevreuil et l’aurochs (Bridault, 1997). On observe surtout une singularité des Beuroniens à segments qui orientent leur prédation vers le sanglier (Ducrocq, 2013).

9La pêche n’est clairement attestée qu’à partir de la fin du Beuronien et pendant le RMS A avec des restes de brochets à La Chaussée-Tirancourt (Ducrocq, 2001).

10Les sites mésolithiques de toutes périodes sont localisés aux mêmes endroits soit dans les plaines alluviales, sur le rebord des plateaux ou sur les buttes sableuses (Ducrocq, 2001).

11Le colmatage tourbeux des fonds de vallée réduit progressivement les surfaces sèches près des cours d’eau qui sont les positions les plus recherchées. Il s’ensuit une diminution progressive du nombre de sites dans les vallées selon leur âge. Les plus récents sont généralement beaucoup plus denses en raison de multiples retours diachroniques en des mêmes lieux beaucoup plus restreints. Ainsi, la forte densité et l’outillage assez varié des sites du RMS A ou du Mésolithique à trapèzes peuvent résulter de la taphonomie. En revanche, l’abondance des grattoirs et des burins dans le Mésolithique initial et le « Maglemosien ancien » contraste réellement avec le Beuronien à segments où les outils sont surtout des supports bruts. Ces derniers gisements sont les plus nombreux (un peu moins de 50 % des sites), mais leur abondance dans les vallées tourbeuses, comme le Thérain (Coutard et al., 2010) ou la Selle (Fagnart et al., 2008), peut s’expliquer par une sédimentation favorable avec des niveaux peu profonds et bien préservés. Cependant, la surreprésentation de cette phase n’est pas limitée aux zones tourbeuses. Elle est nette dans la vallée de l’Oise (Paris et al., 2012), ainsi que sur les buttes sableuses et les rebords de plateau (Ducrocq, 2001).

Figure 2 - Armatures et coquilles percées du Beuronien à segments de Warluis II en haut, et du RMS A de Hangest-sur-Somme III (feuilles de gui) et de la fosse 2 de La Chaussée-Tirancourt (Cardiums) en bas

Figure 2 - Armatures et coquilles percées du Beuronien à segments de Warluis II en haut, et du RMS A de Hangest-sur-Somme III (feuilles de gui) et de la fosse 2 de La Chaussée-Tirancourt (Cardiums) en bas

Clichés : S. Lancelot

12Elle est probablement due à une hausse de la mobilité et, par conséquent, à une multiplication des campements. En Flandre, l’abondance des gisements contemporains de cette période est interprétée comme la résultante d’une forte mobilité qui contraste avec celle des populations mésolithiques plus récentes (Crombé et al., 2011).

13Enfin les aires de répartition du « Maglemosien ancien », du Beuronien, puis du RMS A sont très différentes (Ducrocq, soumis). Ces faits sont à rapprocher des modifications paléogéographiques majeures liées à la transgression (Sturt et al., 2013) qui peuvent expliquer des déplacements de populations, des modifications des ressources et/ou l’établissement de nouveaux réseaux d’échange.

14Ce rapide inventaire montre que le phasage qui se dessine progressivement ne repose pas simplement sur des données typologiques, mais sur un ensemble de facteurs qui contribuent à envisager une évolution complexe du Mésolithique dans le Nord de la France.

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Bibliographie

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Coutard S., Ducrocq T., Limondin-Lozouet N., Bridault A., Leroyer C., Allenet G., Pastre J.-F., 2010 - Contexte géomorphologique, chronostratigraphique et paléoenvironnemental des sites mésolithiques et paléolithiques de Warluis dans la vallée du Thérain (Oise, France), Quaternaire, 21, 357-384.

Crombé P., Sergant J., Robinson E., De Reu J., 2011 - Hunter-gatherer responses to environmental change during the Pleistocene-Holocene transition in the southern North Sea basin: Final Palaeolithic-final Mesolithic land use in northwest Belgium, Journal of Anthropological Archaeology, 30, 454-471.

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Ducrocq T., 2009 - Éléments de chronologie absolue du Mésolithique dans le Nord de la France, in Crombé P., Van Strydonck M., Sergant S., Boudin M., Bats M. (eds.), Chronology and evolution within the Mesolithic of North-West Europe, Cambridge Scholars Publishing, Newcastle, 345-362.

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Ducrocq T., soumis - Cultural complexity in the early and middle Mesolithic in Northern France: a consequence of the marine transgression?, in Proceedings of the 8th international conference on the Mesolithic in Europe, Santander, 2010.

Ducrocq T., Bridault A., Cayol N., Coutard S., 2014 - Une concentration de vestiges caractéristiques du Beuronien à segments : le gisement de Warluis I (Oise), Revue archéologique de Picardie, 5-42.

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Fagnart J.-P., 1991 - La fin du Mésolithique dans le Nord de la France. Mésolithique et Néolithisation en France et dans les régions limitrophes, 113e Congrès national des sociétés savantes, Strasbourg, 1988, 437-452.

Fagnart J.-P., Coudret P., Souffi B., 2008 - Les occupations mésolithiques du gisement de Saleux, in Fagnart J.-P., Thévenin A., Ducrocq T., Souffi B., Coudret P. (dir.), Le début du Mésolithique en Europe du Nord-Ouest, Mémoire 45, 107-133.

Gob A., 1985 - Extension géographique et chronologique de la culture Rhein-Meuse-Schelde (RMS), Helinium, 25, 23-36.

Lejeune M., 1984 - Témoins esthétiques du Paléolithique supérieur et du Mésolithique de Belgique, in Cahen D., Haesaerts P. (dir.), Peuples chasseurs de la Belgique préhistorique dans leur cadre naturel, Bruxelles, 211-231.

Paris C., Joseph F., Ducrocq T., 2012 - Un nouveau site mésolithique à Choisy-au-Bac (Oise), Revue archéologique de Picardie, 3-4, 5-27.

Robinson E., Van Strydonck M., Gelorini V., Crombé P., 2013 - Radiocarbon chronology and the correlation of hunter-gatherer sociocultural change with abrupt paleoclimate change: the Middle Mesolithic in the Rhine-Meuse-Scheldt area of northwest Europe, Journal of Archaeological Science, 40, 755-763.

Rozoy J.-G., 1968 - L’étude du matériel brut et des microburins dans l’Épipaléolithique (Mésolithique) franco-belge, Bulletin de la Société préhistorique française, 65, 365-390.

Sturt F., Garrow D., Bradley S., 2013 - New models of North West European Holocene palaeogeography and inundation, Journal of Archaeological Science, 40, 3963-3976.

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Notes

1 Datations absolues toutes exprimées en BP non cal.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 - Armatures et nucléus du Mésolithique initial de Warluis IIIb
Légende En haut, armatures du Maglemosien ancien de Warluis V (au milieu) et hache de Hangest II3
Crédits Dessins : T. Ducrocq excepté le nucléus dessiné par S. Lancelot
URL http://journals.openedition.org/palethnologie/docannexe/image/1398/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 300k
Titre Figure 2 - Armatures et coquilles percées du Beuronien à segments de Warluis II en haut, et du RMS A de Hangest-sur-Somme III (feuilles de gui) et de la fosse 2 de La Chaussée-Tirancourt (Cardiums) en bas
Crédits Clichés : S. Lancelot
URL http://journals.openedition.org/palethnologie/docannexe/image/1398/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 204k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Thierry Ducrocq, « Une évolution complexe du mésolithique en Picardie »Palethnologie [En ligne], 6 | 2014, mis en ligne le 10 février 2014, consulté le 08 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/palethnologie/1398 ; DOI : https://doi.org/10.4000/palethnologie.1398

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Auteur

Thierry Ducrocq

Inrap Nord-Picardie 518 rue Saint-Fuscien. 80 000 Amiens, France
thierry.ducrocq[at]inrap.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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