1L’organisation des populations mésolithiques est représentée par différents types de sites, variant selon plusieurs facteurs : le type de mobilité, les activités pratiquées sur place, les ressources recherchées, la place du site dans le cycle de parcours et enfin, selon la période, la durée et la récurrence des occupations (Fontana, 2011). Ces différents types de sites sont générés par les nombreuses activités pratiquées sur place (tableau 1), dictées par des « traditions techniques » propres à chaque groupe, répondant le plus fréquemment à des stratégies économiques.
2Celles-là peuvent également être liées à divers facteurs : aux types d’animaux à traiter, aux conditions climatiques, à la destination des biens obtenus (en relation avec la durée d’occupation des sites) et à la vocation des habitats (Beyries, 1997). Ainsi, les sites présenteront des vestiges différents, dans des proportions différentes, même occupés par les mêmes groupes. Pour chaque groupe humain, la mobilité fait partie intégrante du système socio-économique, la principale difficulté est de réussir à retranscrire des comportements humains à partir d’indices très fragmentaires (Bonnemaison, 1981).
Tableau 1 - Types de sites et d’activités pouvant être engendrés par les différents types de mobilité
|
Activités liées aux ressources animales
|
Activités halieutiques
|
Activités liées à l’exploitation des matières premières
|
|
Types d’activités
|
Raclage et découpe de peaux sèches
|
|
Extraction de la matière première
|
|
Boucherie (découpe de viande, de carcasse, de matière carnée fraîche, de peau fraîche ainsi que raclage et sciage d’os frais)
|
Exploitation des ressources
|
Atelier de taille
|
|
Travail des matières dures animales (os sec et bois de cervidé)
|
|
|
|
Types de sites
|
« Field camps » Centre opérationnel temporaire, occupé par des groupes spécialisés
|
|
« Stations » Lieu utilisé par des groupes spécialisés pour surveiller le territoire et recueillir des informations sur les déplacements des animaux. Ce type de site est rarement occupé la nuit et peut inclure les haltes de chasse
|
|
« Locations » Approvisionnement ou transformation de la matière première. De courte durée, livrant souvent un faible taux d’outils
|
|
Types de mobilités
|
Mobilité logistique des « Collections » (« Stations » « Field camps »)
|
Mobilité logistique des « Collectors »
|
|
|
Mobilité résidentielle des « Foragers »
|
D’après Reversat, 2012
3Afin de déterminer au mieux ces mobilités, il est nécessaire de connaître la nature des regroupements qui ne pourront être approchés que par les facteurs économiques, eux-mêmes appréhendés par les divers vestiges retrouvés sur les gisements : les ressources minérales (abordées par trois biais différents : l’acquisition des matières premières, la typo-technologie des industries lithiques et la tracéologie) tout comme les ressources animales et végétales.
4Ce travail, effectué dans le cadre d’un Master 2 à l’université Toulouse II (Reversat, 2012), se fonde sur les données documentaires disponibles pour la période mésolithique dans le Quercy et le Bassin de Brive (fi 1). Ces régions contiguës offrent une grande variété de biotopes exploitables, permettant ainsi la pratique d’activités variées. Ce contexte apparaissait donc privilégié pour aborder la façon dont s’organise la mobilité des groupes mésolithiques au sein de cet espace.
Figure 1 - Localisation des sites
D’après Reversat, 2012
5Par ailleurs une autre question consiste à savoir si ces deux territoires, le Quercy et le Bassin de Brive, pouvaient se caractériser au Mésolithique par une certaine unité ? Observe-t-on des différences et/ou des ressemblances fonctionnelles entre les sites des deux régions pour évoquer une possible complémentarité ?
6Le corpus des sites (annexe 1), attribué à la culture sauveterrienne, se compose de 24 gisements dont 13 sont situés dans la région de Brive et 11 dans le Quercy. Plus nombreux, les sites de plein air (15) ont une altitude moyenne de 472 m, alors que celle des sites en grotte ou abri (9) est de 312 m. La majorité de ces gisements sont issus de prospections de surface ou de sondages (14) tandis que les autres (10) ont été fouillés.
7D’après Pierre-Yves Demars (Demars, 2007) on assiste au Mésolithique à une intensification de la colonisation du plateau corrézien. Les gisements sont en majorité situés sur une éminence : un sommet (Puy de Pauliat Sommet), un replat (Puy de Pauliat Ouest), une crête (La Croix de Nespoulé, Roc de Maille) ou encore un bord de falaise dominant une gorge (La Roche d’Allassac, Les Ajustans) et s’ouvrent généralement sur un vaste panorama. Cette exposition aux intempéries permet de supposer que ces sites étaient occupés lors de la belle saison (Demars, 2007). Les sites en grotte ou abri (3), moins nombreux, se situent dans le Bassin de Brive. Très proches l’un de l’autre, les gisements de Chez Jugie et de La Source, sont creusés dans une petite falaise gréseuse de 30 m de haut, à côté du petit ruisseau d’Enval. Enfin, non loin de ces deux gisements, le site de La Doue se situe dans un cirque rocheux (Demars, 2011).
8Dans le Quercy, les sites en grottes ou abris (6), sont plus nombreux que dans la région de Brive tandis que les gisements de plein air (5) sont moins nombreux. Seuls deux sites de plein air sont situés dans le Bas Quercy, il s’agit de Al Poux et Camp Jouanet. Les autres sites se concentrent dans le Haut-Quercy et s’inscrivent tous dans un environnement calcaire de faible altitude, entre 200 m et 400 m (Barbaza et al., 1991) sauf pour le gisement de Pech Long qui se situe à 618 m d’altitude. L’ensemble des sites ne semble pas comporter de récurrence topologique évidente dans le choix des lieux pour l’implantation de ces occupations.
9Dans le cadre de cette étude, il est nécessaire d’établir une chronologie au sein de laquelle il est possible de déterminer si les observations et les comparaisons sont pertinentes (Gallay, 1986). Sur les 24 gisements pris en compte, sept possèdent des datations radiocarbone disponibles (figure 2). Il s’agit des sites de Chez Jugie et de La Doue pour le Bassin de Brive et de Fontfaurès-en-Quercy, Les Escabasses, Les Fieux, la Grotte du Sanglier et du Cuzoul-de-Gramat pour le Quercy. L’ensemble de ces gisements forme un corpus de 27 dates nettement départagées entre le Sauveterrien ancien et le Sauveterrien moyen. Un hiatus apparaît clairement entre 7600 et 7400 cal BC. Cet événement ne semble être lié ni à des variations climatiques ni à celles de la courbe de calibration. Si l’hypothèse d’un phénomène régional ne peut être écartée, ce hiatus peut également être lié à un état de la recherche, un manque de données. Même si une stricte contemporanéité ne peut être démontrée pour établir d’éventuelles complémentarités, ce corpus présente une certaine unité chronologique.
Figure 2 - Datations radiocarbone
Uniquement pour le Quercy, d’après Reversat, 2012
10Malgré un nombre important de sites considérés pour cette étude, ce corpus présente certaines limites : manque de certaines données (analyses fonctionnelles, étude des industries lithiques ou encore datations radiocarbone parfois absentes), données parcellaires ou non publiées, problèmes taphonomiques (palimpsestes, ramassages de surface) et de représentativité de certains éléments (déficit d’armatures, par exemple dans le cas de sites de ramassage), qui peuvent gêner la lecture d’un site. Parallèlement, la présence de certains vestiges varie d’un site à l’autre, les restes fauniques et les éléments en matière organique étant peu fréquents voire absents dans la région de Brive du fait de l’acidité du terrain (milieu gréseux), ce qui constitue une perte de données non négligeable. Tous ces problèmes, ces limites et ces manques ont constitué une gêne réelle dans la confrontation de tout cet ensemble de sites. Toutefois, il est possible d’extraire plusieurs caractéristiques et éléments intéressants issus des différentes études réalisées sur certains sites.
11L’étude des ressources végétales concerne uniquement le gisement d’Al Poux, dans le Quercy, avec un total de 17 carporestes. L’étude, menée par Laurent Bouby (Bouby, 2002), a montré la dominance des coquilles de noisettes, dans un corpus de trois espèces, avec le gaillet et le cornouiller sanguin. Au regard de ces résultats, concernant les noisettes vraisemblablement apportées volontairement sur le site, l’hypothèse d’un ramassage à l’automne et d’une conservation pour l’hiver a été proposée. L’atout important étant sa valeur nutritive, mais également sa facilité de collecte et de conservation. La présence des deux autres espèces semble être accidentelle. De manière générale, ces trois espèces fructifient en automne et colonisent préférentiellement les forêts relativement claires et les lisières.
12Les données disponibles pour les ressources animales concernent uniquement certaines occupations situées dans le Quercy. La Herse a été étudié par Hélène Martin (Martin, 1991), qui suggère une fonction de transformation ou d’utilisation des matières dures animales, en raison de trois fragments portant des traces de sciage, des stries et des traces de façonnage. L’occupation de Fontfaurès‑en-Quercy, également étudiée par Hélène Martin (Martin, 1991), est interprétée comme une zone d’abattage avec une exportation des pièces les plus charnues vers l’extérieur. De plus, l’étude des vertèbres de poissons effectuée par Eric Lignon (Lignon, 1991) indique une fréquentation du site durant la bonne saison. L’étude des Escabasses, réalisée par Julie Rivière (Rivière, 2006), montre l’utilisation du gisement dans le cadre de la chasse au cerf durant le brame avec un ramassage complémentaire de bois de cerf du printemps à l’automne. Pour la Grotte du Sanglier, Jean Dufau (Dufau, 2001) met en évidence une période d’occupation du site de mai à novembre grâce à la cémentochronologie et considère la chasse mésolithique comme opportuniste en raison de l’abondance du cerf, qu’il décrit comme inféodé à la forêt. Hélène Martin et Olivier Le Gall (Martin, Le Gall, 1987, 1989) interprètent le gisement de La Doue comme une occupation spécialisée dans le cadre d’un campement de chasse pour la préparation des carcasses en vue d’un export vers un autre campement relativement proche, pour y constituer des réserves pour l’hiver. Enfin, Al Poux étudié par Isabelle Carrère (Carrère, 2002) n’a pu être interprété, en raison d’un corpus relativement réduit (21 restes) et par conséquent, pas forcément représentatif.
13De manière générale, les sites en grotte ou abri présentent un spectre faunique dominé par le cerf, tandis que le seul site de plein air étudié (Al Poux) livre un spectre faunique dominé par les bovidés dont l’aurochs. Ces derniers sont des animaux très lourds qui fournissent une grande quantité de viande. Cette occupation de grande superficie (Amiel, Lelouvier et al., 2002) avec une quantité de viande importante démontre vraisemblablement la présence d’un groupe conséquent. Les questions du contexte environnemental et de la répartition des ressources animales ne peuvent pas être écartées. Toutefois, ces ressources étant accessibles dans tous les milieux, elles montreraient plutôt un vrai choix de consommation. D’après les auteurs, ces études ont révélé des occupations saisonnières grâce, dans la plupart des cas, à la cémentochronologie et aux données carpologiques. Néanmoins, il convient de préciser que ces deux types d’études nous donnent en réalité le moment d’abattage et non pas le moment de consommation. Seule l’identification exacte des os présents sur les sites aurait été utile pour être précis quant à la saisonnalité mais aussi à la nature de l’occupation.
14Sur l’ensemble du corpus des gisements pris en compte, une seule étude tracéologique a été réalisée. Il s’agit de celle effectuée par Sylvie Philibert pour le site de Fontfaurès‑en-Quercy (Philibert, 2002). Cette étude porte sur trois horizons archéologiques : le stade ancien du Sauveterrien ancien, le stade évolué du Sauveterrien ancien et le Montclusien ancien. Malgré un faible taux de pièces portant des traces d’utilisation (10 % de l’ensemble de l’outillage), souvent en mauvais état de conservation dû à des altérations par le feu et à la patine, l’analyse a révélé un abri fréquenté au début de la bonne saison dans le cadre d’un travail de boucherie et pouvant s’apparenter à une halte de chasse. Ce site s’inscrirait au sein d’un système de parcours, lors des déplacements d’un petit groupe de chasseurs qui pourrait provenir du Haut‑Agenais, du Périgord ou encore du Massif Central, au regard de certains silex provenant de ces régions. Néanmoins, rien ne certifie cette appartenance éloignée, les chasseurs pouvant être venus avec du matériel acquis au moins partiellement par échange.
15Trois principales matières premières, communes au Quercy et à la région de Brive, ont été prises en compte pour cette étude (figure 3). Il s’agit du silex tertiaire, majoritaire dans le Quercy, du silex jaspéroïde, majoritaire dans la région de Brive et du silex sénonien (tableau 2).
Figure 3 - Carte des matières premières (les plus présentes et leurs proportions) et gîtes primaires
D’après Reversat, 2012
16Le choix de prendre en compte uniquement ces trois matières premières a été fait dans le but d’avoir tout d’abord un échantillon commun aux deux régions mais également d’avoir un matériau local pour chacune de celles-ci et un autre considéré comme non local. Ce dernier pourrait plus ou moins apporter une limite flexible du territoire. Le silex sénonien est accessible à environ 30 km, que l’on soit dans la région de Brive ou dans le Quercy (sauf pour les sites de Camp Jouanet et al. Poux). Pour les deux régions, les silex d’origines lointaines (100 km ou plus) comme les silex du fumélois ou du bergeracois sont absents.
Tableau 2 - Pourcentage des principales matières premières, par type de site et par région (pourcentages à titre indicatif)
|
Matières premières
|
Quercy
|
Bassin de Brive
|
Total
|
|
Silex jaspéroïde
|
Grotte ou abri
|
2,00
|
-
|
2,00
|
|
Plein air
|
0.50
|
61
|
30.75
|
|
Total
|
1.25
|
61
|
|
|
Silex sénonien
|
Grotte ou abri
|
14,00
|
-
|
14,00
|
|
Plein air
|
7,00
|
22
|
|
|
Total
|
10,50
|
22
|
|
|
Silex tertiaire
|
Grotte ou abri
|
57,00
|
-
|
57,00
|
|
Plein air
|
76,00
|
16
|
46,00
|
|
Total
|
66,50
|
16
|
|
17Le silex jaspéroïde de l’Infralias (début du Jurassique inférieur) se rencontre au sud de la Corrèze : dans les gîtes du Bout de la Côte, de Puy d’Arnac et de la Chabrelie. Toutefois, il est aussi relativement bien localisé tout autour de la bordure nord et occidentale du Massif central (Demars, 1995), autour de Figeac et jusqu’à Capdenac (Turq, 2000). Le silex lacustre tertiaire (Cénozoïque) est abondant au sud, dans le Lot-et-Garonne (Demars, 1995). Les gîtes primaires se situent en périphérie des plateaux calcaires (Bassin du Cantal et de l’Aveyron à l’est, formations du Bas-Quercy au sud ou encore silicifications du Périgord à l’ouest) et alimentent les alluvions et les terrasses du Lot, du Célé et de la Dordogne en galets et forment les gîtes secondaires.
18Dans la région de Brive, le silex sénonien est présent en quantité réduite en excluant les sites de La Roche d’Allassac et de Puy de Pauliat. Concernant ce dernier, Pierre‑Yves Demars explique ce phénomène par son attribution chronologique plus ancienne et suggère que c’est à partir du Sauveterrien moyen que le silex jaspéroïde est « largement majoritaire » (Demars, 2007 : 51) au détriment du silex sénonien. Pour le site de La Roche d’Allassac, il l’attribue à une « autre province » (Demars, 2007 : 51) d’approvisionnement en matières premières. Dans certains sites, il semble que la qualité du silex joue un rôle important quant à la réalisation de l’outillage. Le gisement de Chez Jugie, dont seule une étude pétrographique de l’outillage a été réalisée (Chelotti, 2010), possède une majorité de silex sénonien, pourtant plus proche des gîtes du Bout de la Côte ou de Puy d’Arnac. D’autres facteurs tels que l’aptitude à la taille ont déterminé le choix de ces matières premières utilisées pour le façonnage des armatures. Deux hypothèses peuvent alors être émises : d’une part c’est la conséquence d’échanges et/ou de déplacements et d’autre part c’est le résultat d’une recherche qualitative du silex.
19Concernant le Quercy, on remarque que le spectre des matériaux utilisé à Fontfaurès‑en-Quercy, aux Escabasses et aux Fieux reste sensiblement le même sur plusieurs niveaux d’occupations, tout au long de la séquence sauveterrienne. Ce phénomène suggère une continuité dans l’occupation d’un territoire et une connaissance des ressources de cet espace géographique par les populations mésolithiques ainsi qu’une transmission de ces repères au cours du temps (Briand, 2005).
20L’étude des matières premières révèle donc deux aspects : d’une part, une économie de la matière première avec un choix préférentiel pour les silex venant de sources proches et d’autre part, des choix de matières premières différents pour les deux régions.
21Le nombre total de pièces n’étant pas renseigné pour chaque site, les pourcentages (tableau 3) des industries lithiques ont été calculés à partir du nombre : d’outils (fonds commun et armatures), de nucléus, de microburins et de produits bruts (éclats, lamelles et lames).
Tableau 3 - Pourcentages des produits bruts, de l’outillage, des nucléus et de microburins par type de site et par région (pourcentages à titre indicatif).
|
Sites
|
Niveaux
|
Produits bruts
|
Nucléus
|
Outils domestiques
|
Armatures
|
Microburins
|
|
Éclats
|
Lamelles
|
Lames
|
|
|
|
|
|
Puy Bressou
|
|
90,5
|
3
|
-
|
6,0
|
-
|
0,2
|
0,7
|
|
Roc de Maille locus 2
|
|
88
|
2
|
0,4
|
9,0
|
-
|
0,4
|
0,6
|
|
Rouchamp
|
|
86
|
3
|
-
|
7,0
|
3,0
|
-
|
1,0
|
|
Pech Long
|
|
74
|
8
|
0,3
|
14,0
|
3,0
|
0,3
|
0,2
|
|
Al Poux
|
|
80
|
7
|
4,0
|
2,0
|
3,0
|
2,0
|
0,1
|
|
Camp Jouanet
|
|
55
|
26
|
4,0
|
3,0
|
2,5
|
7,0
|
1,0
|
|
Chez Jugie
|
Perturbé
|
20
|
24
|
12,0
|
6,0
|
13,0
|
17,0
|
8,5
|
|
La Source
|
|
58
|
28
|
0,3
|
1,2
|
5,0
|
4,5
|
3,0
|
|
Fontfaurès-en-Quercy
|
C6
|
70
|
13
|
1,0
|
1,0
|
7,5
|
4,0
|
3,0
|
|
C5 d, c, b
|
80
|
11
|
0,5
|
0,3
|
2,0
|
5,5
|
0,02
|
|
C5 a / C4 b
|
79
|
14
|
0,2
|
0,5
|
2,0
|
4,5
|
-
|
|
Les Escabasses
|
|
71
|
14
|
1,6
|
0,2
|
1,6
|
12,0
|
0,1
|
|
La Grotte de Sanglier
|
C 7 a 1
|
51
|
10
|
0,2
|
4,0
|
13,0
|
21,5
|
0,5
|
|
C 6
|
53
|
11
|
-
|
8,0
|
14,0
|
14,0
|
-
|
22Concernant les produits bruts : les éclats sont majoritaires dans les deux régions, sauf pour le site de Chez Jugie, les lamelles sont plus représentées sur les sites en grotte ou abri, sauf pour le site de Camp Jouanet (Chalard et al., 2002), et les lames sont globalement peu présentes par rapport au reste du débitage voire absentes à Puy Bressou, à Rouchamp et dans la couche du Sauveterrien moyen (C6) de la Grotte du Sanglier (Séronie-Vivien [dir.], 2001). La part élevée d’éclats dans les deux régions admet deux hypothèses. D’une part, la fabrication des armatures se fait préférentiellement à partir de lamelles, plus usitées que les autres supports, elles sont donc moins retrouvées sur les sites. Cette première hypothèse peut être confirmée grâce au gisement de Camp Jouanet : en prenant en compte le matériel retouché, le pourcentage d’éclats sur le total de la série passe de 54 % à 55 % et celui des lamelles progresse de 26 % à 32 %. Ainsi, l’écart entre les deux pourcentages se réduit, montrant la part importante de l’outillage sur lamelle au sein de la série lithique. La seconde hypothèse est que ces éclats sont véritablement les produits recherchés et sont des outils expédients, minimisant les coûts d’obtention, le transport et la maintenance. L’exemple du site de Pech Long (Reversat, 2011) pourrait corroborer cette seconde hypothèse, avec un débitage clairement orienté vers une production d’éclats, en raison de : leur abondance dans la série (51 % d’éclats et 6 % de lamelles), l’effectif d’outils sur éclats (17 pour les éclats, 12 pour les lamelles) mais également au regard du pourcentage de nucléus à éclats (79 % à éclats et 10 % à lamelles).
23Le pourcentage de nucléus découverts sur les sites est d’une part représentatif de ce qui a été produit sur place, si celui-ci est élevé, et d’autre part peut suggérer une segmentation de la chaine opératoire, si celui-ci est faible, tout comme l’absence d’éclats corticaux (Dachy, 2010). De manière générale, la part de nucléus retrouvés sur les sites en grotte ou abri est plus faible (3 %) que celui des gisements de plein air (7 %). Il existe de nombreux sites où les nucléus portent encore du cortex (information non chiffrée), témoignant d’une mise en forme sommaire, notamment pour les gisements de Camp Jouanet (Amiel, 2002), de Pech Long (Reversat, 2011), des Ajustans, des Chaux de Coudert et de La Roche d’Allassac (Demars, 2011).
24Deux sites de plein air ont été interprétés comme un atelier de taille (annexe 2), il s’agit de Rouchamp (Demars, 2007) et Camp Jouanet (Valdeyron, 2002), toutes les étapes d’une ou plusieurs chaines opératoires étant représentées. Il semble également que le gisement de Pech Long possède toutes les caractéristiques d’un atelier de taille. Au contraire, ce n’est pas le cas pour les gisements en grotte ou abri au regard de la fragmentation des chaînes opératoires et du faible pourcentage de nucléus, même si ceux-ci ont pu être emportés. Les sites des Fieux (Marcus, 2000 : information précisée mais non chiffrée), des Escabasses (Guilbault, 2009 : 14 %) et de Al Poux (Chalard et al., 2002 : 11 %), possède un pourcentage de pièces corticales faible, la réalisation de cette première étape du débitage ayant pu être effectuée en dehors du campement. De la même manière, le site des Fieux ne possède aucun nucléus en silex sénonien et en silex jaspéroïde, refl ant un apport de ces pièces sur place ou une acquisition par échanges (Briand, 2004). Enfin, sur le site de Camp Jouanet les éclats corticaux représentent 40 % du total des éclats, soit 21 % de la série, pour 3 % de nucleus, cette abondance pouvant correspondre à la quantité de blocs (70) retrouvés sur le site (Amiel, 2002) ou à un emport d’une part des nucléus pouvant encore servir, au regard de nombreux nucléus pas encore à l’état d’exhaustion.
25Concernant la typologie des séries lithiques : la présence d’armatures sur les sites de plein air est rare sauf pour deux d’entre eux, Puy de Pauliat Ouest (Demars, 2007) et Camp Jouanet (Amiel, Lelouvier et al., 2002), qui se distingue par leur pourcentage élevé d’armatures, par rapport aux autres sites de plein air. Les sites en grotte ou abri des Escabasses, de Fontfaurès-en-Quercy niveau sauveterrien ancien évolué (C 5 d, c, b) et niveau sauveterrien moyen (C 5 et C 4 b) et de la Grotte du Sanglier (C 7 a 1) ont un pourcentage d’armatures élevé par rapport au faible pourcentage de microburins. Ce phénomène est un argument en faveur d’un apport total ou quasi-total d’armatures sur ces sites. En réalité, seuls les sites de Chez Jugie, de La Source et de Fontfaurès-en-Quercy niveau sauveterrien ancien (C 6) ont un pourcentage d’armatures et de microburins corrélatifs. Enfin, on remarque qu’à Fontfaurès‑en-Quercy, les outils du fonds commun classique comme les grattoirs, les perçoirs ou les burins sont présents mais en faible quantité. Ce déficit ne se retrouve pas au Sauveterrien ancien (Barbaza et al., 1991). Enfin, des grattoirs ocrés ont été retrouvés à La Herse et à Fontfaurès-en-Quercy (Philibert, 2002). L’ocre est souvent associé au travail des peaux sèches ou tannées en raison de ses qualités d’abrasif fin (Philibert, 1995).
26De manière générale, on remarque que les sites de plein air ont des taux plus élevés en ce qui concerne les éclats et les nucléus et très peu d’armatures, tandis que les gisements en grotte ou abri ont des taux élevés d’éclats, de lamelles et d’armatures avec très peu de nucléus et de microburins.
27Bien qu’il ne semble pas possible de retenir un seul modèle d’organisation pour ces sociétés de chasseurs-cueilleurs mésolithiques, comment l’analyse des différentes ressources utilisées (minérale, animale et végétale) peut-elle nous permettre de répondre au mieux à la question posée au début de cette étude, à savoir comment s’organise la mobilité des populations mésolithiques dans le Quercy et le Bassin de Brive ?
28La mobilité logistique est caractérisée par une distinction entre l’acquisition des ressources alimentaires et la consommation. Elle est représentée par les occupations spécialisées : dans le travail de boucherie, dans l’acquisition des matières premières ou encore les haltes de chasse par exemple. Au contraire, dans une mobilité résidentielle, ces deux étapes se confondent (Fougère, 2008). Cette dernière est représentée par les sites de type habitat. Il semble également que les fonctions des sites soient difficiles à mettre en évidence quand la mobilité est très forte.
29En effet, les activités se fondent et se mélangent lorsque la fonction du site ne se concentre pas en une activité spécifique (Fougère, 2008). Si chaque type de gisement est typique de mobilités différentes, Binford souligne aussi la souplesse de ces systèmes d’occupations (Binford, 1980). Il précise également la possibilité d’une variabilité dans la mobilité des groupes selon les cycles saisonniers. On observe que les sites de plein air de la région de Brive se situent en majorité sur une éminence et s’ouvrent généralement sur un vaste panorama, ce qui avait permis à Pierre-Yves Demars de supposer que ces occupations étaient investies lors de la bonne saison (Demars, 2007). Néanmoins, la saisonnalité reste difficile à interpréter en termes de durée d’occupation : traduisent-elles des séjours de plusieurs mois ou bien des passages successifs au cours d’une saison ? En contexte ethnographique, il ne semble pas exister de relation systématique entre la durée d’occupation et le nombre d’outils retrouvés sur les campements qui paraît plutôt révélateur de la nature des activités (Nicholson, Cane, 1991). Ici, la variabilité des différents statuts de sites pourrait vraisemblablement nous faire émettre l’hypothèse d’une probable mobilité logistique. Néanmoins, il est difficile de déterminer un statut pour chaque gisement pris en compte dans cette étude.
30La mobilité n’est peut-être pas appréhendable ici, mais qu’en est-il du territoire parcouru par ces groupes mésolithiques ? Ce territoire peut s’appréhender par les études pétrographiques. Le choix d’un gîte dépend tout d’abord de sa distance et de son accessibilité, mais également de la qualité et de la quantité de silex que livre celui‑ci. Ce territoire sera différent selon le mode d’acquisition de la matière première, si celui-ci se fait directement, dans le cadre de déplacements ou indirectement, par le biais d’échanges. La première situation représentera un territoire de subsistance tandis que la deuxième possibilité témoignera d’un territoire culturel. Dans le cas de la région de Brive, Pierre-Yves Demars observe la disparition de silex éloignés (100 km et plus) comme le silex du bergeracois ou du fumélois dans les industries lithiques sauveterriennes alors qu’ils sont présents en grande quantité dans celles du Paléolithique supérieur. On assiste donc au Mésolithique à une diminution des déplacements humains dans le cadre de l’acquisition des matériaux lithiques et de ce fait à une reduction du territoire (Demars, 2000 : 281). Ce phénomène est perceptible dans certains comportements de ces populations, comme le ramassage de blocs à proximité, offrant des avantages de morphologies pour simplifier les différentes actions de taille intervenant tout au long du processus opératoire. Ces comportements pourraient vraisemblablement être mis en relation avec des populations à grande mobilité.
31De manière générale, les différences et les ressemblances mises en évidence grâce aux industries lithiques et aux ressources animales et végétales sont d’ordre fonctionnel. La confrontation de ces industries lithiques dans une analyse des correspondances révèle deux interprétations. La première, représentée par l’axe horizontal, montre clairement une répartition des sites du Quercy d’un côté et des sites de la région de Brive de l’autre (figure 4). On observe donc une distinction régionale et la confirmation d’une distinction fonctionnelle, puisque les gisements du Quercy sont majoritairement des sites en grotte ou abri et ceux de la région de Brive, des sites majoritairement de plein air. La seconde interprétation (figure 5), représentée par l’axe vertical, met en évidence une probable évolution chronologique : les gisements les plus anciens entre 9500 et 8 000 cal BC, suivis d’une phase plus évoluée entre 8 500 et 7 600 cal BC, on retrouve ensuite le hiatus, entre 7 600 et 7 400 cal BC, les sites de la région de Brive pouvant hypothétiquement combler celui-ci et enfin, une période récente entre 7 400 et 6 500 cal BC. L’absence de dates pour les sites de la région de Brive est un réel manque, qui aurait pu venir étoffer cette hypothèse chronologique. Si effectivement l’ensemble de ces différents gisements participe à une même organisation du territoire, elle semble s’étaler sur une durée importante, au regard de l’épaisseur chronologique. L’observation du spectre des matières premières stable tout au long de la séquence sauveterrienne, faite à Fontfaurès‑en-Quercy, aux Escabasses et aux Fieux, pourrait confirmer cette hypothèse.
Figure 4 - Analyse des correspondances dans la composition de l’outillage, axe horizontal
D’après Reversat, 2012
Figure 5 - Analyse des correspondances dans la composition de l’outillage, axe vertical
D’après Reversat, 2012
32L’ensemble de ces gisements peut alors s’insèrer dans une sorte de chaîne opératoire, avec des étapes différentes, représentées par les diverses activités pratiquées sur les sites. Les occupations pouvant également être complémentaires d’autres sites, eux‑mêmes étant des étapes, postérieures ou antérieures, de cette chaîne opératoire (Fougère, 2008). Dans ce cadre géographique, peut-on émettre l’hypothèse d’une occupation des sites de plein air dans le cadre d’habitats et d’une occupation des sites en grotte ou abri dans le cadre d’activités spécifiques ? Binford précise que, le plus souvent, « les grottes et abris seraient utilisés comme des haltes de chasse ou de pêche par des groupes spécialisés ou comme transient camp, tandis que les sites d’habitats se situeraient plus souvent en plein air » (Fontana, 2011 : 2).
33De manière générale, cette étude ne nous aura pas permis de déterminer un type d’organisation, mais plutôt d’observer des ressemblances et des différences d’ordre fonctionnel entre les gisements dans les stratégies économiques de ces groupes mésolithiques. L’établissement d’une chronologie nous permet tout d’abord de remarquer que les différents sites s’échelonnent de 9 500 cal BC pour les plus anciens à 6 500 cal BC pour les plus récents, mais également de mettre en évidence un hiatus entre 7 600 et 7 400 cal BC dans le Quercy, qui pourrait vraisemblablement être comblé par les sites de la région de Brive. Enfin elle nous aura permis de recenser la documentation disponible et d’établir une synthèse des données.