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Session « actualité de la recherche »

La fin du mésolithique sur le plateau suisse et dans le nord du massif jurassien

Laure Bassin
Traduction(s) :
The End of the Mesolithic on the Swiss Plateau and the Northern Jurassian Massif [en]

Résumé

La fin du Mésolithique et la transition vers le Néolithique en Suisse sont actuellement étudiées à travers les systèmes techniques de production lithique de deux sites d’importance : Arconciel / La Souche (Fribourg, Suisse) et Lutter / Abri Saint-Joseph (Alsace, France). Les différentes innovations et/ou continuités au sein des industries lithiques de ces deux sites sont observées, dans le but de déterminer l’évolution et la répartition des techniques de production lithique à la fin du Mésolithique et d’appréhender, au sein de ces ensembles, d’éventuelles influences provenant de la sphère néolithique.

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Texte intégral

1En Suisse et dans le massif jurassien, comme dans d’autres régions d’Europe occidentale, deux phases se distinguent au sein du Mésolithique (Marchand, 2008). Au niveau des industries lithiques, la première phase se caractérise par des microlithes diversifiés (triangles, segments, pointes diverses) ainsi que par un débitage de produits peu standardisés ; la seconde phase marque la différence par un assemblage d’outils spécifiques (lamelles Montbani et trapèzes) et par l’introduction de la technique de la percussion indirecte. Ces modifications dans les systèmes techniques au second Mésolithique semblent se diffuser depuis le bassin oriental ou méridional de la Méditerranée vers l’Europe occidentale à partir de 7 000 av. J.-C. (Perrin et al., 2009). C’est aux alentours de 6 600 av. J.-C. que le changement s’opère en Suisse avec les premières industries à lamelles Montbani et à trapèzes (ou bitroncatures géométriques) qui s’implantent probablement depuis l’ouest du pays (Nielsen, 2009 : 684-685 ; Mauvilly, 2013 : 108).

2La diffusion du second Mésolithique en Europe, précédant celle du Néolithique, pose des questionnements quant à son origine, son développement et aux liens tissés entre les populations de chasseurs-cueilleurs et d’agropasteurs (Perrin et al., 2009). Dans ce contexte, le Plateau suisse est une zone d’étude intéressante en raison de sa situation géographique au centre de l’Europe : d’une part, il est à la croisée de plusieurs voies de circulation naturelles comme le couloir rhodanien ou celui du Danube. D’autre part, il se trouve cloisonné par deux importants massifs montagneux, le Jura et les Alpes. En conséquence de ce paradoxe, il semble que sa situation soit particulière notamment à la fin de cette période : vers 5 000 av. J.-C., alors que quasiment toute l’Europe se met à l’heure néolithique, l’état de la question sur le Plateau suisse reste encore méconnu (Voruz, 1991 ; Denaire et al., 2011).

3Afin de mieux appréhender les traits de continuité et d’innovation au sein des systèmes techniques des populations mésolithiques régionales, les industries lithiques de deux sites stratifiés fouillés récemment sont en cours d’étude : le premier, Arconciel / La Souche (Fribourg, Suisse), est localisé sur le Plateau suisse, au pied des Préalpes, le second, Lutter/Abri St‑Joseph (Haut‑Rhin, France), dans le nord de l’arc jurassien. Ces deux abris sous roche réunissent plusieurs éléments fondamentaux pour une meilleure compréhension du second Mésolithique régional.

4Tout d’abord, sur le plan géographique, Arconciel / La Souche se situe en bordure du Plateau suisse, ce dernier étant naturellement orienté nord-est/sud-ouest, tandis que Lutter/Abri St-Joseph est au pied du massif jurassien, tourné vers le nord : ils se situent donc sur des axes de circulation différents qui sont à l’origine d’influences culturelles distinctes. En effet, Lutter / Abri St-Joseph montre, notamment à travers des tessons de céramique attribués au Grossgartach et deux tessons à décor de type Rubané, des contacts avec les cultures néolithiques danubiennes (Arbogast et al., 2011 ; Jeunesse et al., 2014), tandis qu’Arconciel / La Souche présente des influences plus ambigües avec à la fois des parures en coquillage de la Méditerranée – arrivées probablement par le couloir rhodanien –, un petit objet en terre cuite décoré ressemblant aux pintadera balkaniques (Mauvilly et al., 2008, 2013). Les industries lithiques de ces deux sites corroborent ces orientations culturelles. En effet, à Lutter / Abri St-Joseph, pour les niveaux concernés, les influences stylistiques sont à rattacher au nord du Jura et aux cultures danubiennes ; par des pointes de Bavans par exemple, type de pointes que l’on retrouve dans les sites de la fin du Mésolithique dans l’est de la France, mais aussi par des armatures triangulaires d’obédience rubanée. Toutefois, une composante locale s’observe également dans la typologie à l’exemple de petites pointes symétriques à retouches abruptes envahissantes et base concave (Arbogast et al., 2009 : 42-44). L’industrie lithique d’Arconciel / La Souche n’est pas encore reliée à des sphères culturelles comme Lutter/ Abri St-Joseph l’est avec les cultures indigènes du nord du Jura et les cultures néolithiques danubiennes. L’étude approfondie des outils, des armatures et de leur production permettra de préciser les influences ou les composantes locales de cet assemblage.

5Ensuite, concernant l’économie des matières premières, ces deux sites présentent l’intérêt de regrouper les principales roches de la région utilisées pour la production d’outillage, à savoir les différents silex du massif jurassien, les roches siliceuses des Préalpes et le quartz alpin. Ces deux gisements apportent chacun des exemples particuliers de gestion du débitage de ces roches. À Lutter / Abri St-Joseph, l’emploi, du Mésolithique au Néolithique, de la même matière première – de petits nodules corticaux de différents silex se trouvant à proximité dans les calcaires jurassiens – a favorisé une approche dominante du débitage apparemment similaire entre les différentes phases d’utilisation de l’abri. Les lames et les lamelles sont l’objectif de la production. Cette dernière, profitant de la convexité naturelle des petits nodules de silex, n’a pas fait l’objet d’une importante préparation, ni de phases d’entretien intensives. À Arconciel / La Souche, les matières premières sont beaucoup plus diversifiées. Étant donné qu’il n’y a pas de gisements primaires de matières siliceuses dans les environs immédiats, différentes roches amenées par les glaciers et déposées dans les moraines, par les réseaux fluviatiles ou alors par des déplacements d’êtres humains, ont été utilisées pour la production des outils. Les trois principales sont des roches des Préalpes : radiolarites, quartzites à grains fins et silex, mais il y a aussi du silex provenant du massif jurassien, comme à Lutter / Abri St-Joseph, ou encore du silex importé depuis l’est de la France (Mauvilly et al., 2006 : 115-121). Ces roches ayant des qualités très variées, différentes gestions du débitage ont été mises en œuvre par les tailleurs d’Arconciel / La Souche pour la production de l’outillage : les perspectives de l’étude de l’économie des matières premières sur ce site laissent présager des résultats intéressants.

6Finalement, au niveau de la chronologie, les deux sites sont complémentaires : à Arconciel / La Souche, les couches archéologiques se développent sur plus de trois mètres de hauteur ; elles sont datées au radiocarbone entre 7 100 et 4 800 av. J.-C. avec d’intenses occupations entre 6 600 et 5 800 av. J.-C. Le site de Lutter / Abri Saint-Joseph (Alsace, France), quant à lui, présente une stratigraphie davantage compactée, mais celle‑ci s’échelonne du Mésolithique ancien jusqu’à l’époque romaine. Les couches qui nous intéressent, du second Mésolithique et du début du Néolithique, sont datées entre 5 700 et 4 700 av. J.-C. Ainsi, les qualités spécifiques de ces sites sont pour Arconciel / La Souche une succession d’occupations tout au long du second Mésolithique et pour Lutter / Abri St-Joseph l’existence probable de contacts avec le Néolithique danubien.

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7Les systèmes techniques de production des industries lithiques de ces deux sites sont actuellement en cours d’étude1 dans la perspective de mettre en évidence l’évolution et la répartition des techniques, au cours du second Mésolithique en Suisse et dans l’arc jurassien. À travers cette étude, nous tentons de déterminer le rôle joué par les réseaux de circulation des idées et par l’aspect un peu en marge de certaines zones géographiques dans la composition des assemblages lithiques. L’objectif final est d’enrichir et de renouveler les réflexions sur l’origine et le développement du second Mésolithique en Europe.

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Bibliographie

Arbogast R.-M., Denaire A., Doppler T., Jacomet S., Jeunesse C., Mauvilly M., Schibler J., 2009 - Lutter « Abri Saint-Joseph » (Haut-Rhin), Rapport de fouille programmée 2009, Strasbourg, CNRS, UMR 7044, Bâle, IPNA, 77 p.

Arbogast R.-M., Denaire A., Doppler T., Jacomet S., Jeunesse C., Mauvilly M., Schibler J., 2011 - Lutter « Abri Saint-Joseph » (Haut-Rhin), Rapport de fouille programmée 2011, Strasbourg, CNRS, UMR 7044, Bâle, IPNA, 111 p.

Denaire A., Doppler T., Nicod P.-Y., van Wiligen S., 2011 - Espaces culturels, frontières et interactions au Ve millénaire entre la Plaine du Rhin supérieur et les rivages de la Méditerranée, Bâle, Annuaire d’archéologie suisse, 94, 21-59.

Jeunesse C., Arbogast R.-M., Denaire A., Doppler T., Jacomet S., Mauvilly M., Schibler J., 2014 - L’abri Saint-Joseph à Lutter : 9 000 ans d’histoire du Jura alsacien, Annuaire de la société d’histoire sundgauvienne, Société d’histoire du Sundgau, 13-44.

Marchand G., 2008 - Dynamique des changements techniques sur les marges du Massif armoricain de l’Azilien au Premier Mésolithique, in Fagnart J.-P., Thevenin A., Ducrocq T., Souffi B., Coudret P. (dir.), Le début du Mésolithique en Europe du Nord-Ouest, Actes de la table ronde d’Amiens (9 et 10 octobre 2004), Paris, Société préhistorique française, Mémoire XLV, 52-64.

Mauvilly M., McCullough F., Dafflon L., 2006 - Archéologie de l’abri Arconciel / La Souche, Canton de Fribourg/Suisse, Rapport de fouilles 1998-2006, Fribourg, Service archéologique de l’État de Fribourg, 171 p.

Mauvilly M., Daffl L., McCullough F., 2008 - L’abri mésolithique d’Arconciel/La Souche : bilan des recherches 2003-2007, Fribourg, Service archéologique de l’État de Fribourg, Cahiers d’archéologie fribourgeoise, 10, 44-75.

Mauvilly M., Spielmann J., McCullough F., Dafflon L., 2013 - Arconciel / La Souche : une page de la recherche sur le Mésolithique fribourgeois se tourne, Fribourg, Service archéologique de l’État de Fribourg, Cahiers d’archéologie fribourgeoise, 15, 104-109.

Nielsen E. H., 2009 - Paläolithikum und Mesolithikum in der Zentralschweiz, Mensch und Umwelt zwischen 17 000 und 5 500 vor Christus, Luzern, Kantonsarchäologie (« Archäologische Schtriften Luzern » 13), 720 p.

Perrin T., Marchand G., Allard P., Binder D., Collina C., Garcia-Puchol O., Valdeyron N., 2009 - Le second Mésolithique d’Europe occidentale : origine et gradient chronologique (The late Mesolithic of Western Europe : origins and chronological stages), Annales de la Fondation Fyssen, 24, 160-177.

Voruz J.-L., 1991 - Le Néolithique Suisse, Bilan documentaire, Genève, Document du Département d’Anthropologie et d’Écologie de l’Université de Genève, 16, 172 p.

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Notes

1 En l’état actuel de la recherche, nous n’avons encore pas de résultat à apporter à ce sujet. Ce travail fait l’objet d’une thèse de doctorat à l’Université de Neuchâtel (CH), il est soutenu financièrement par un projet du Fonds national suisse de la recherche scientifique déposé à l’Université de Zurich (100012_140419) et par le Service archéologique de l’État de Fribourg pour Arconciel / La Souche. Il est réalisé en collaboration avec l’Université de Strasbourg (CNRS UMR 7044) pour Lutter / Abri St-Joseph.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Laure Bassin, « La fin du mésolithique sur le plateau suisse et dans le nord du massif jurassien », Palethnologie [En ligne], 6 | 2014, mis en ligne le 10 février 2014, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/palethnologie/1710 ; DOI : https://doi.org/10.4000/palethnologie.1710

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Auteur

Laure Bassin

Université de Neuchâtel - Institut d’Archéologie - Chaire d’archéologie pré- et protohistorique - Laténium - Espace Paul-Vouga CH-2068 Hauterive, SUISSE
laure.bassin[at]gmail.com

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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