Quelques éléments de description et plusieurs illustrations de cet article proviennent d’une mission effectuée par l’auteur en compagnie de Bertrand Hirsch (université Paris 1), Jean-Pierre Bracco (université d’Aix‑Marseille) et plusieurs collègues de l’université de Kankan (Guinée) en 2004 dans le cadre d’une convention d’enseignement. Merci à Serge Robert pour plusieurs informations et pour la figure 11. Merci à Bertrand Poissonnier pour ses suggestions, ses observations au sujet des perles et la calibration des datations. Merci à Nicolas Valdeyron et Bertrand Hirsch pour leur relecture et leurs commentaires.
1Niani est un petit village de maisons circulaires aux toits de chaume planté au bord d’une large rivière, le Sankarani, affluent du haut Niger (figures 1‑2). On y accède après deux journées de voiture depuis la capitale, Conakry. Nous sommes ici dans l’extrême est de la Guinée. Le cours d’eau dessine la frontière avec la république voisine du Mali.
2Est-ce ici, au bord du fleuve, sous la surface presque étale de la plaine alluviale aujourd’hui partiellement inondée sous les eaux d’un barrage, ou bien au pied de la colline de Koulikoro, dont les premiers abords révèlent parmi la végétation des vestiges de tumulus et de fours sidérurgiques, que se trouvent les ruines de la ville dans laquelle résidèrent les souverains du royaume du Mali au temps de sa splendeur, au xive siècle ? Est-ce ici que séjourna, auprès du mansa (« roi » en malinké) Sulaymân, le célèbre voyageur marocain Ibn Battûta, entre les mois de juin 1352 et février 1353 ? Est‑ce ici que s’élevaient jadis le palais, la salle d’audience à coupole face à laquelle s’étirait la place de parade, et la mosquée du vendredi que décrivent Ibn Battûta et un autre auteur arabe contemporain, al‑Umarî (Cuoq, 1985) ? Est-ce d’ici qu’au témoignage de nombreux auteurs partit en 1324 le mansa Mûsâ, frère et prédécesseur de Suleymân, à la tête d’un équipage de milliers d’hommes et d’esclaves, pour une visite diplomatique au Caire et pour le pèlerinage aux lieux saints d’Arabie (Fauvelle‑Aymar, 2013a : chapitre 28) ? Est-ce ici qu’arrivait à la morte-saison, porté à la capitale par les commerçants wangara, tout l’or de la région aurifère du Bouré, dont Niani est à l’orée ? Et est-ce d’ici que partaient, une ou deux fois l’an, les grandes caravanes de marchands qui se rendaient à Sijilmâsa (Maroc) ou au Caire, emportant le métal jaune qu’on avait échangé contre des barres de sel, des lingots de métal, des ballots d’étoffes ou des sacs de cauris ? À se promener sur la plaine, et bien que l’on y remarque de discrets mamelons à l’allure anthropique (figure 3), rien ne laisse penser que s’éleva jamais ici la capitale politique et commerciale d’un grand royaume africain du Moyen Âge.
Figure 1 – Niani, Guinée-Conakry : aperçu du village depuis la colline de Nianikoro
Le cours d’eau est le Sankarani, affluent du Niger, qui dessine ici la frontière avec le Mali
Cliché : Fr.-X. Fauvelle-Aymar
Figure 2 – Niani, Guinée-Conakry : maisons circulaires de banco et de chaume
Cliché : Fr.-X. Fauvelle-Aymar
Figure 3 – Niani, Guinée-Conakry
Abords immédiats du village (gauche de l’image). Le léger rebond topographique sur lequel marche le groupe de personnes (droite de l’image) est le tertre 6M de W. Filipowiak
Cliché : Fr.-X. Fauvelle-Aymar
3L’hypothèse qu’ici, à Niani, se dressa jadis la capitale du Mali n’a cependant cessé de gagner en crédit depuis qu’elle a germé il y a un peu moins d’un siècle sous la plume d’administrateurs coloniaux (Vidal, 1923b ; Delafosse, 1924). L’identification de Niani-sur-le-Sankarani (donnons-lui ce nom pour le distinguer d’autres noms semblables) reposa d’abord sur la conjonction de deux rapprochements onomastiques : d’une part entre le toponyme Niani et le nom Yani‘ indiqué dans une chronique de Tombouctou du xviie siècle – source fort éloignée dans l’espace et dans le temps –, d’autre part entre le nom du Sankarani et celui du cours d’eau (Sansara) que, d’après son propre récit, traversa Ibn Battûta pour arriver à la capitale. On découvrit un peu plus tard que le nom de ce village n’était pas totalement incompatible non plus avec celui de la capitale indiqué par les auteurs arabes du xive siècle, au point que par un coup de force philologique le nom de Niani fut parfois substitué au terme original dans les éditions de ces textes (par exemple Cuoq, 1985 : 262, 264). C’était oublier que, si la restitution Nanî était à la rigueur possible, la graphie non vocalisée et sans points diacritiques des manuscrits arabes en question pouvait aussi être translittérée sous les formes Binî, Butî, Tatî, Yity, parmi une foule d’autres possibilités (Collet, sous presse). Or, si les jeux toponymiques sont toujours risqués, leur portée est ici encore amoindrie par le fait que, en l’absence d’une géographie un peu précise du royaume, la zone dans laquelle il faut chercher la capitale est immense : rien moins que toute l’aire de langue malinké. Autant chercher un « Ville-franche » sur la carte de France ! Mais voilà, Niani‑sur-le-Sankarani avait pour avantage d’être situé dans le cœur de ce que l’on a appelé le « Vieux Mandingue », région centrale de l’aire malinké dans laquelle est établie une chefferie qui, s’appuyant sur ses traditions orales, se proclame héritière de l’ancien royaume. Bref, c’est à la croisée de sources philologiques complaisamment sollicitées et de revendications politiques régionales qu’a pris forme l’hypothèse, et bientôt la « solution », Niani. Mais si les traditions orales permettent de reconstituer avec une certaine vraisemblance l’histoire dynastique de la chefferie de Niani au cours des trois ou quatre derniers siècles (Person, 1981), c’est par un double raccourci que l’on a accordé foi à la « captation de mémoire » à laquelle se livre la tradition orale à l’égard du glorieux royaume médiéval et à la « substitution de lieux » à laquelle laisse prise cette captation en laissant croire que sous l’actuelle Niani‑sur-le-Sankarani se dissimulent les ruines de la capitale des ancêtres supposés de l’actuelle dynastie. En d’autres termes, si notre Niani a fort bien pu, au cours des derniers siècles, être le siège d’un pouvoir cheffal revendiquant une gloire ancienne, cette affirmation ne nous apprend rien sur la capitale du Mali médiéval. À cette capitale il manque encore une chose essentielle : la matérialité d’un site bien réel. Si l’on a parfois écrit qu’il ne fallait pas trop chercher de « capitale » au sens habituel du terme, sous prétexte que la ville royale africaine est parfois multipolaire, parfois itinérante, il nous faut dans le cas du Mali repousser cet argument paresseux. Nous chercherons donc un site qui, aux témoignages de ceux qui y résidèrent sous les rois Mûsâ et Sulaymân, fut un lieu de commerce et d’exhibition des fastes royaux, un lieu d’implantation de monuments régaliens et de maisons de marchands étrangers installés à demeure. C’est‑à-dire, quel que soit le nom qu’on veuille bien lui donner, une ville qui avait alors le statut de capitale.
4On ne retracera pas ici l’histoire de la recherche de la capitale perdue du Mali. Cela a déjà été fait (Masonen, 2000 ; Collet, sous presse). Disons seulement que la géographie des hypothèses émises jusqu’à ce jour est en elle-même une illustration de la plasticité des critères qui président à leur élaboration. Sur la base de l’itinéraire décrit par Ibn Battûta, dont on a du reste pu remettre en cause la totale fiabilité (Fauvelle‑Aymar, Hirsch, 2003), plusieurs auteurs (Cooley, 1841 ; Binger, 1892 ; Hunwick, 1973) ont proposé de chercher la capitale du Mali « impérial » du xive siècle sur la rive gauche du fleuve Niger, en aval de Bamako (au Mali actuel). Un autre a pu, se servant du même levier et s’appuyant non moins que les autres sur une connaissance intime du terrain ouest-africain, proposer une localisation sur les rives du fleuve Gambie, au Sénégal actuel (Meillassoux, 1972). Ces diverses hypothèses n’ont cependant jamais eu le renfort de repérages précis sur place. S’appuyant sur les sources orales, D.C. Conrad (1994) a pensé identifier la capitale du Mali à sa période formative (xiiie siècle) à une autre localité du « Vieux Mandingue », Dakajalan, tout en retenant cependant la possibilité d’un emplacement plus septentrional pour la période proprement impériale. On a suggéré encore d’autres localisations pour les capitales des différentes phases historiques du Mali, accordant ou pas une place à Niani dans la succession des sièges du pouvoir royal. La géographie de ces hypothèses (figure 4) laisse rêveur : elle circonscrit une zone de près de 600 km de diamètre, qui en dit moins long sur les coordonnées de la capitale du Mali médiéval que sur la latitude dont bénéficient les historiens dans l’analyse des sources à leur disposition.
5Au sein de cette géographie, Niani occupe le point le plus méridional. Ce pourrait être une raison pour ne pas trop s’appesantir sur son cas, le site étant placé plusieurs centaines de kilomètres à l’écart de la bande sahélienne où, du viiie au xve siècle, s’établirent les points de contact entre royaumes ouest-africains et réseau commercial du monde islamique. C’est le long de cette bande sahélienne qu’au cours de l’histoire ont fleuri des villes telles que Takrûr, Ghâna, Tombouctou ou Gao. Faut-il imaginer que la capitale du Mali fît exception à cette récurrence historique précisément déterminée par le rôle d’interface écologique, humaine et économique qui fut celui du Sahel pendant des siècles ? Pourquoi pas ? On ne saurait en effet accepter un déterminisme trop strict, tant il est vrai que beaucoup de lieux mentionnés dans les sources écrites nous sont encore inconnus sur le terrain. Mais, alors, tournons-nous vers Niani pour y chercher les vestiges attendus.
Figure 4 – Carte de distribution des localisations possibles (carrés noirs) de la capitale du Mali médiéval
Fond de carte : d-maps.com. Données portées sur la carte, d’après P. Masonen, 2000 : 459
- 1 Fonds Mauny (archives Raymond Mauny), bibliothèque de recherches africaines, université Paris 1-Pan (...)
6Là encore, il y aurait eu de nombreuses raisons, et depuis longtemps, de dédaigner Niani. R. Mauny, grand historien de l’Afrique dont le Tableau géographique de l’Ouest africain au Moyen Âge (1961) reste un modèle d’intégration des sources écrites, archéologiques et ethnographiques, avait sillonné la région à vélo. Ses carnets de terrain, inédits1, montrent qu’il était resté quelque peu dubitatif devant la maigreur des vestiges visibles à Niani, qu’il visita en février 1958 (figures 5-7). Déjà, en 1923, M. Gaillard, un fonctionnaire colonial missionné par J. Vidal, lequel avait le premier posé l’hypothèse Niani et avait visité le site quelques mois auparavant (Vidal, 1923a), réalise des enquêtes et quelques fouilles sur place (Gaillard, 1923). Publiées par sa hiérarchie afin de valider l’hypothèse de J. Vidal, les observations de M. Gaillard sont assez remarquables par leur degré de résolution historique. M. Gaillard distingue en effet quatre phases d’occupation de Niani (présentées ici de la plus récente à la plus ancienne) :
-
Niani 4, fondé en 1877, qui est le village actuel (à l’époque de Gaillard) ;
-
Niani 3, dont les ruines sont toujours visibles à l’époque, mais qui a été en grande partie arasé par la mise en culture et le réemploi des matériaux. Il s’agit d’un épais tata (« fortification de terre ») que divers recoupements permettent d’attribuer aux xviiie et xixe siècles. Son enceinte préserve (à l’époque de M. Gaillard – ce n’est plus le cas aujourd’hui) des élévations de la taille d’un homme, et le complexe présente encore un bâtiment rectangulaire qui « devait être la grande mosquée [Gaillard note l’existence d’un mihrab dans le mur est, ce qui semble confirmer son interprétation] » (Gaillard, 1923 : 624) ;
-
Niani 2, que les informateurs attribuent à un certain mansa Mamourou. M. Gaillard n’identifie aucune ruine particulière à cette phase, excepté la mosquée qu’il suppose avoir été en fonction dès cette époque. Sur la base de l’étendue des tertres dans la plaine, sur lesquels il observe par ailleurs des arases de murs en banco (briques de terre crue) et un type de céramique qui n’est plus produit de son temps, M. Gaillard suppose l’existence d’une vaste localité pourvue de postes défensifs et de voies de communication ;
-
Niani 1, « fondée par des ancêtres », dit la tradition recueillie par M. Gaillard, « dont nous [les informateurs] avons perdu le souvenir » (Gaillard, 1923 : 621). Ne relevant aucune trace de ce premier état, M. Gaillard s’interroge sur « l’existence de cette première cité sur laquelle l’histoire locale ne donne aucune précision » (Gaillard, 1923 : 630).
7Au-delà de l’insistance de M. Gaillard sur la discontinuité de l’occupation, sur laquelle nous reviendrons, on peut tirer plusieurs remarques de ses observations. Tout d’abord, la tradition locale n’affirme pas que Niani a eu un rôle quelconque au temps de l’empire. Si, par extrapolation, on voulait que les « ancêtres dont nous avons perdu le souvenir » fussent les héros du temps de Sunjata Keita, le fondateur semi-légendaire de l’empire au xiiie siècle, nous aurions quelque raison de voir là une revendication des habitants actuels de Niani, membres du clan Keita et titulaires de la chefferie : siège du pouvoir actuel, Niani ferait de la sorte office de capitale « par procuration » pour les ancêtres royaux des dignitaires contemporains. En deuxième lieu, à prendre la tradition locale à la lettre, celle-ci ne fournit de détails de nature historique qu’à partir de mansa Mamourou. On reconnaît sans peine dans ce personnage Mamoudou, ou Nyaani Mansa Mamudu (« Mamudu roi de Niani »), l’« horizon stratigraphique » le plus profond de la mémoire collective de la région (Person, 1981) que les traditions orales compactent souvent avec l’autre grand personnage historique, Sunjata. Victime de cette compaction, M. Gaillard croit d’ailleurs pouvoir avancer que Mamourou régnait quatre générations après Sunjata (Gaillard, 1923 : note 1, 621-622). C’est sur la foi de cette hypothèse contingente que la Niani 2 de M. Gaillard put être attribuée par ses successeurs (Vidal, 1923b ; Delafosse 1924) à la période impériale du Mali sans que personne ne réexamine par la suite les motifs de cette attribution, même lorsqu’il devint évident que Mamoudou et la strate mémorielle qu’il incarnait correspondaient à un horizon daté du xvie siècle d’après les sources historiques (Person, 1981). Enfin, et en troisième lieu, on peut dire que si la chronologie de M. Gaillard s’est révélée fausse, sa séquence des phases archéologiques de Niani était néanmoins juste et aurait dû servir de base à tous les examens postérieurs du site.
Figures 5-7 – Pages du carnet de terrain de Raymond Mauny pour l’année 1958 : la visite de Niani
8Jusqu’à très récemment, hormis plusieurs sites ayant connu une continuité d’occupation depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours (tels Oualata et Tombouctou), aucune fouille n’était venue conférer de matérialité archéologique au royaume du Mali dans sa période de plus grande gloire, quand il était l’interlocuteur privilégié des commerçants du monde islamique. En 2006, une équipe américano-malienne a entamé la fouille de Sorotomo, un tell archéologique de 72 ha situé non loin de Ségou et qui a livré un établissement important des xiiie-xve siècles (MacDonald et al., 2009-2011). De l’aveu des auteurs de la fouille, Sorotomo, qui n’a fourni que fort peu de matériel archéologique en lien avec le commerce transsaharien, aurait été davantage un centre de pouvoir politique qu’un centre économique. Les auteurs sont tentés d’y voir la capitale d’une formation politique alors vassale du Mali. Quoi qu’il en soit, cette découverte a fait saillir un point : le potentiel archéologique largement inentamé de larges portions du Sahel, en particulier au Mali actuel. Il faut s’en souvenir pour tenter d’expliquer le succès de l’hypothèse Niani : c’est dans le silence des données archéologiques qu’elle a pu fleurir.
9Niani, de ce point de vue, avait un avantage, et peu importait que le candidat offrît a priori peu d’atouts : c’était le seul à avoir fait l’objet de fouilles systématiques. En plus des quelques interventions mineures des années 1920, Niani fit en effet l’objet de trois campagnes de fouille (1965, 1968 et 1973) par une équipe emmenée par W. Filipowiak dans le cadre de la coopération scientifique entre la Pologne communiste et la Guinée de Sékou Touré. L’équipe comprenait Djibril Tamsir Niane, historien guinéen spécialiste des traditions orales, en particulier de l’épopée de Sunjata, cycle épique dont diverses versions ont été récoltées dans l’ensemble de l’aire mandingue (Niane, 1960). Si la place manque ici pour montrer comment les données archéologiques et les informations orales ont été mises au service de l’hypothèse Niani, on peut tout de même pointer du doigt le rôle que joua dans ce dispositif la redoutable pression politique exercée sur les deux hommes et l’ambiance nationaliste qui prévalait dans la Guinée d’après le « non » de Sékou Touré à la Communauté en 1958 (Fauvelle‑Aymar, 2013b). Sur place – vrai ou faux souvenir ? – les habitants rappellent que la « confirmation » archéologique de Niani comme capitale royale suscita quelques tentatives d’annexion de la région par le voisin malien. On peut aussi désigner quelques-uns des relais et amplificateurs dont bénéficia l’hypothèse Niani, au moins dans le domaine francophone : le chapitre que D. T. Niane consacra au Mali médiéval dans le quatrième volume (dirigé par lui‑même) de la bible de l’histoire africaine que fut l’Histoire générale de l’Afrique publiée sous l’égide de l’UNESCO (Niane, 1985), puis Internet ou, plus récemment, les manuels scolaires d’histoire pour les collèges français (Collet, sous presse).
10Le paradoxe est que cette transmutation de l’hypothèse en vérité s’est faite sans avoir véritablement besoin des résultats de l’archéologie. Comme s’il fallait seulement que des fouilles aient eu lieu pour auréoler Niani d’un limbe historique, nul ne s’est véritablement préoccupé de regarder de près leurs résultats. R. Mauny a donné de la monographie finale un compte rendu poli et critique (Mauny, 1980) ; sa conviction que rien de médiéval n’était sorti du sol de Niani avait été forgée au long de sa correspondance avec W. Filipowiak (Fauvelle‑Aymar, 2013b). On ne trouve guère d’autres comptes rendus, et l’ouvrage n’est que peu cité ou commenté (que ce soit à charge ou à décharge) quoiqu’il soit souvent placé en bibliographie. Est-ce parce que la monographie est rédigée dans un français fort déficient, qui outrepasse souvent la limite du compréhensible ? Est-ce parce qu’une lecture superficielle de l’ouvrage a convaincu ses lecteurs que les arguments étaient pleinement là ou, au contraire, qu’une critique n’en valait pas la peine ? En tout cas, tout se passe comme si les résultats archéologiques n’avaient pas leur place dans l’économie de l’argumentation, jouant en somme le rôle de catalyseur chimique d’une opération imaginaire dont le principe est ailleurs. Il en va ainsi des mythes historiques.
11Et pourtant, puisque fouille il y eut à Niani, il y a de fortes chances qu’une grande partie de la réponse se trouve dans les résultats qui en sont sortis. Entendons-nous : il sera toujours impossible (sauf à retourner chaque décimètre carré du terrain) de prouver que les vestiges de la capitale du Mali du xive siècle ne sont pas dans le sous-sol de Niani ou des environs. Mais au moins peut-on montrer qu’il existe un large spectre d’arguments négatifs qui rendent impossible, jusqu’à preuve du contraire, l’identification de Niani à ladite capitale. Arguments négatifs, oui, mais de poids : les indices qui auraient dû être mis au jour à la fouille ou tout simplement découverts en prospection sont tous absents. La suite de cet article est, en guise de compte rendu à contretemps de la monographie archéologique sur Niani (Filipowiak, 1979), un inventaire de tout ce qui aurait dû être trouvé à Niani – et qui ne l’a pas été.
-
Une organisation urbaine bipolaire. Toutes les sources écrites se rapportant à des sites urbains ouest-africains du Moyen Âge évoquent des villes bipolaires constituées d’une agglomération islamique (quartier résidentiel des élites marchandes nord-africaines) et d’une cité royale (quartier des élites ouest-africaines ; Fauvelle-Aymar, 2013a : chapitres 7 et 8). Certes, aucune fouille dans cette zone n’a jamais livré de cité royale reconnaissable comme telle, mais l’absence de complexes régaliens dans les sites islamiques connus, à l’instar de Koumbi Saleh en Mauritanie (Berthier, 1997), indique précisément que ces cités doivent se trouver ailleurs. W. Filipowiak croit pouvoir repérer à Niani une dualité (figure 8) entre ce qu’il appelle le « quartier royal » (ou station 1 de ses fouilles), parce qu’il y observe les restes d’une muraille tata et d’une possible mosquée (sans doute celle mentionnée par M. Gaillard), et ce que, mobilisant une appellation locale (larabou-so en malinké), il désigne comme « quartier arabe » (ou stations 6A à 6M, qui correspondent aux tertres visibles dans la plaine ; figure 3). Cette polarité apparente correspond en réalité à des ensembles archéologiques qui ne sont pas complètement synchrones. Les fouilles effectuées dans le tertre 6D ont livré une stratigraphie d’environ 4 m de profondeur, dans laquelle l’essentiel de la séquence (couches III à VI se développant sur les trois mètres inférieurs) est constitué de restes d’occupations des viie‑xiie siècles en résultat calibré (les datations données par W. Filipowiak, non calibrées, indiquent les viiie‑xe siècles ; à ce sujet, voir le tableau 1) caractéristiques de populations d’agriculteurs et de pêcheurs pratiquant la poterie, le tissage et la métallurgie. La partie haute de la séquence (couches I à II, correspondant aux quelques décimètres de niveau archéologique sous le sol végétal) peut être attribuée par comparaison stylistique avec la poterie appartenant à l’horizon supérieur de la station 1. Les fouilles de cette dernière ont produit une puissance stratigraphique encore plus faible (de l’ordre d’une trentaine à une cinquantaine de centimètres jusqu’au sédiment stérile) caractérisée par un niveau inférieur (couche III) daté des alentours des ve‑ixe siècles en résultat calibré (Filipowiak : vie siècle) surmonté d’un autre niveau archéologique très mince (couches I et II) directement attribuable à la période égale ou postérieure à la fin du xve siècle en raison de la présence de fragments de pipes à tabac en argile, « fossile directeur » sûr dans ces régions. À les prendre au pied de la lettre, les données archéologiques documentent donc deux phases : tout d’abord, avant le xiiie siècle, un habitat paysan ubiquiste en divers endroits du site ; ensuite, une ou plusieurs occupations « modernes » (employons ce terme pour la période post‑xive siècle) centrées autour de la station 1 où semble bien avoir été bâti un petit complexe architectural possiblement flanqué d’une mosquée. La question est : y a-t-il eu continuité entre ces deux phases ? C’est parce qu’il suppose que oui que W. Filipowiak s’autorise à affirmer que le site était occupé au xive siècle. Nous verrons qu’il n’existe aucune donnée permettant d’aller dans ce sens.
Figure 8 – Plan de localisation des stations archéologiques de la fouille de W. Filipowiak (1979)
Les structures sensément régaliennes numérotées de 1 à 6 en bas à gauche du plan correspondent à la station 1. Les numéros sont ainsi légendés par W. Filipowiak : 1 : Mosquée ; 2 : Puits ; 3 : Cases découvertes dans la partie habitée ; 4 : Muraille inférieure ; 5 : Salle d’audience de l’époque de Mansa Mûsâ ; 6 : Palais
-
Une architecture quadrangulaire bâtie en dur. Tous les sites islamiques médiévaux reconnus dans la zone saharo-sahélienne ont livré un habitat en dur (dallettes de schiste ou autre roche locale) de plan quadrangulaire. Il n’existe rien de tel à Niani, où tous les vestiges de construction mis au jour sont des couches ou des « lentilles » plus ou moins épaisses d’argile identifiées par W. Filipowiak, sans doute avec raison, comme des résidus du matériau constructif local, le banco. En outre, à l’exception de deux bâtiments quadrangulaires – considérés par W. Filipowiak l’un comme la mosquée (figure 9), l’autre comme la salle d’audience des souverains du xive siècle –, toutes les structures clairement identifiables sont des maisons circulaires matérialisées par des fondations ou des bases de murs en lignes de galets (figure 10). Sauf à admettre que les résidents arabo‑musulmans auraient emprunté ici l’architecture vernaculaire, ce qui est possible mais reste à démontrer, aucun témoin architectural n’indique la présence d’élites nord-africaines. Notons également l’absence totale de dispositifs architecturaux (dallages, niches, banquettes, mobilier encastré, moulurages, etc.) ou d’éléments de décors architecturaux de prestige (fragments de stuc peint ou sculpté provenant de frises murales ou de chapiteau de colonnes, etc.) tels qu’en livrent les sites à habitat islamique de la région sahélienne (pour l’exemple d’Oualata, voir Jacques-Meunié, 1957).
Figure 9 – Hypothèse de restitution de la « mosquée » de Niani (station 1) par W. Filipowiak (1979, figure 67)
Remarquer que si la restitution du minaret, en ouest, correspond éventuellement à un alignement de blocs pouvant faire office de soubassement, la reconstitution du périmètre du bâtiment ne s’appuie sur aucune observation archéologique
Figure 10 – Niani, station 1 : fonds de maisons circulaires ; fouille W. Filipowiak (1979, figure 69)
-
Objets de mobilier islamique. À défaut de vestiges architecturaux distinctivement islamiques, on devrait s’attendre à trouver dans les fouilles de Niani, sinon un peu partout dans un périmètre assez large, des objets importés caractéristiques d’une présence de marchands islamiques. Or on n’a sorti des fouilles de Niani aucune lampe à huile en céramique tournée à glaçure alors qu’elles sont nombreuses à Tegdaoust par exemple (Robert-Chaleix, 1983), aucune pièce de bijouterie ou de dinanderie de fabrication islamique, aucun fragment de verre islamique dans lequel sont faites usuellement les fioles à parfum, et, plus généralement, aucun objet domestique d’origine islamique. Plus significativement encore, concernant cette fois les objets qui pourraient témoigner de la vocation commerciale du site ou d’une activité liée à la technologie de l’or, on n’a retrouvé à Niani aucune monnaie islamique ni, plus bizarrement encore, aucun dénéral, ces jetons en verre du poids d’un dinar si fréquents à Koumbi Saleh (Devisse et al., 1983), ni, enfin, aucun moule de coulée pour la fabrication d’objets en or, que l’on trouve pourtant en Afrique à l’interface entre zones de production et routes commerciales (Fauvelle-Aymar, Mensan, 2011). À peine a-t-on découvert quelques perles d’importation (moins d’une dizaine ; Filipowiak, 1979 : 200), – en l’occurrence des perles ocelées (eye-beads) et d’autres à chevrons en pâte de verre filé probablement issues des ateliers de Murano (Venise) vers le xixe siècle, ainsi que quelques produits en cornaline dits « de Cambay », d’âge indéterminable (de semblables sont fabriqués jusqu’aujourd’hui) – et … un seul cauri (Filipowiak, 1979 : 199), ce coquillage récolté dans l’océan Indien et importé en Afrique par tonnes par les commerçants islamiques pour y servir de monnaie locale ou de parure (Fauvelle‑Aymar 2013a : chapitre 27).
-
Céramique à glaçure. Une mention spéciale doit être faite au sujet de la céramique à glaçure, production islamique que l’on retrouve, quoique généralement en petite quantité, sur tous les sites de la zone saharo-sahélienne liés au commerce. Un débat épistolaire sur ce sujet a opposé R. Mauny et W. Filipowiak, le premier demandant à voir les échantillons glaçurés que le second disait avoir découverts (Fauvelle‑Aymar, 2013b). Le paquet finalement reçu par R. Mauny ne contenait qu’une céramique locale ordinaire (pâte jaune à orangé, engobe rouge, décor d’impressions). La poterie publiée ne présente par ailleurs aucun fragment pouvant se rapprocher de la céramique islamique, à l’exception d’un tesson décrit comme appartenant à « un vase ou une couvette [sic : cuvette ?] en faïence » (Filipowiak, 1979 : 92-93, 167), auquel W. Filipowiak assigne à contrecœur une origine européenne moderne. Un réexamen de l’ensemble du matériel céramique de Niani serait bienvenu, mais des interrogations subsistent sur l’emplacement actuel de la collection – une partie était conservée au musée de Conakry vers 1983 (figure 11) alors que l’autre aurait été rapatriée de Pologne en 1999, mais aucune n’a pu être localisée en 2004 (observations personnelles, 2004 ; correspondances avec s. Robert et le musée de Szczecin, Pologne, 2011). En somme, ce qui se dégage de l’absence de toute culture matérielle islamique ou de tout témoin d’une activité commerciale à l’époque médiévale (à l’exception insignifiante d’un cauri), comme d’ailleurs à l’époque moderne (à l’exception de quelques perles et d’un tesson de faïence européenne), est plutôt une indication du grand isolement séculaire de la région par rapport aux zones dans lesquelles se pratiquait l’échange, le long de la façade sahélienne ou, plus tard, le long de la façade atlantique.
-
Sépultures musulmanes et inscriptions funéraires. À défaut de « preuves de vie » fournies par la culture matérielle, peut-être peut-on se tourner vers les sépultures et inscriptions funéraires arabes qui les accompagnent parfois, témoins de ce que des musulmans se sont bien trouvés sur les lieux, puisqu’ils y sont morts. Le caractère distinctif des sépultures musulmanes est un trait remarquable dans un paysage archéologique africain, et quelques sites livrent parfois des corpus importants d’inscriptions qui permettent de préciser l’appartenance (ethnique, sociale, familiale) des intéressés et la date précise de leur décès (à propos de plusieurs sites maliens médiévaux, dont Gao, voir Moraes Farias, 2003). Rien de tel à Niani : tous les visiteurs du site, même les plus disposés à croire à l’hypothèse Niani et à solliciter la mémoire des habitants, ont souligné l’absence de tombes musulmanes et de stèles épigraphiées dans la région.
Figure 11 – Niani : échantillon de céramique de fabrication locale ; fouille W. Filipowiak
Cliché : s. Robert, autour de 1983, musée de Conakry
-
Datations et attributions chronologiques à la période médiévale. Le tableau 1 présente les datations radiocarbone obtenues à Niani et publiées dans sa monographie (Filipowiak, 1979) ou discutées dans la correspondance entre W. Filipowiak et R. Mauny, lequel avait fait effectuer pour son collègue polonais plusieurs analyses radiocarbone auprès du laboratoire de Gif-sur-Yvette (Fauvelle-Aymar, 2013b).
12On a déjà attiré l’attention plus haut sur l’hiatus apparent dans l’occupation du site entre le xiiie et le xvie siècle, séparant deux phases archéologiques assez bien documentées. La petite série de datations radiocarbone confirme cette observation, en faisant saillir un remarquable vide pour le xive siècle (disons même pour un gros « siècle » qui courrait du milieu du xiiie au milieu du xve siècle). Compte tenu de la très bonne stratification des séquences et de la bonne résolution de la fouille, on observe même que le niveau daté du ier millénaire (mais mal daté, en raison du plateau de la courbe de calibration) dans la couche III de la station 1 est scellé par un niveau supérieur bien délimité et lui-même daté du xvie siècle (Filipowiak, 1979 : figure 68). Ces observations incitent à conclure à l’interruption de l’occupation, au moins dans les zones fouillées, au cours des siècles qui nous intéressent tout particulièrement.
Tableau 1 – Datations radiocarbone du site de Niani (Guinée)
|
Station
|
Éch.
|
Code labo (Kiel ou Gif)
|
Résultat non calibré
|
Résultat non calibré, présentation en date calendaire (Filipowiak, 1979)
|
Résultat calendaire calibré à 2 sigma (moteur OxCal, courbe IntCal 09), 2013
|
|
1
|
5
|
Gif-1291
|
1400 ± 100 BP
|
550 ± 100 AD
|
Cal AD 425-867 (95,4 %)
|
|
1
|
?
|
KI-292
|
380 ± 50 BP
|
1570 ± 50 AD
|
Cal AD 1440-1636 (95,4 %)
|
|
1
|
8
|
Gif-1915
|
300 ± 90 BP
|
1650 ± 90 AD
|
Cal AD 1431-1954 (95,4 %)
|
|
6D
|
9
|
KI-293
|
1090 ± BP
|
860 ± 65 AD
|
Cal AD 774-1146 (95,4 %)
|
|
6D
|
10
|
Gif-1916
|
?
|
930 ± 90 AD
|
Cal AD 782-1214 (95,4 %)
|
|
6D
|
12
|
KI-294
|
1035 ± 35 BP
|
915 ± 35 AD
|
Cal AD 896-1118 (95,4 %)
|
|
6D
|
13
|
Gif-1292
|
1200 ± 100 BP
|
750 ± 100 AD
|
Cal AD 658-1014 (95,4 %)
|
13On a déjà suggéré que c’est parce qu’il faisait la supposition tacite d’une continuité dans l’occupation du site que W. Filipowiak était amené à « combler » mentalement l’hiatus chronologique entre deux phases archéologiques parfaitement distinctes. Cette façon de supposer a priori la continuité de l’occupation (plutôt que son interruption) résulte certainement d’un biais conceptuel. À ce biais s’ajoute une mauvaise compréhension des résultats radiocarbone. La publication partielle de la correspondance entre R. Mauny et W. Filipowiak montre en effet la confusion, dans l’esprit de ce dernier, entre âge et date d’un échantillon analysé au C14. L’archéologue polonais croit ainsi avoir affaire à des échantillons du xive siècle alors qu’il s’agit d’échantillons de quatorze siècles d’âge (Fauvelle-Aymar, 2013b). Pourtant, la confusion est vite levée et ne peut expliquer l’attribution au xive siècle de structures manifestement plus tardives. Une autre explication nous vient de l’inter- prétation par W. Filipowiak de la datation de la « salle d’audience » (ou bâtiment A) qu’il fouille sur la station 1. Commentant le résultat obtenu à partir d’un échantillon de charbon (échantillon 8) provenant du niveau de destruction (un incendie a « cuit » des briques de banco et rendu repérable une partie de la structure), W. Filipowiak comprend que l’analyse radiocarbone date l’épisode de la destruction du bâtiment (Filipowiak, 1979 : 204 et passim). Il n’en est évidemment rien, puisque la date obtenue (résultat calibré : 1431-1954 AD ; Filipowiak : 1650 ± 90) est celle de la « mort » du bois employé lors de la construction dudit bâtiment. Cette confusion, probablement excusable dans le contexte de l’époque, est ce qui permet à W. Filipowiak d’antidater (d’environ trois siècles, tout de même !) la construction d’un bâtiment dont il pensait tenir entre les mains un témoin de la destruction. La réalité est tout autre : la « salle d’audience » n’a pas été érigée au xive siècle, puis détruite au xviie. Elle a été érigée n’importe quand après le milieu du xve siècle, peut-être aux alentours du xvie siècle si l’on croise les résultats des deux échantillons datant les niveaux modernes de la station 1 ; de surcroît, elle a été érigée sur un ensemble de vestiges beaucoup plus anciens parmi lesquels rien ne subsiste d’une éventuelle occupation au cours d’un gros xive siècle.
14Toutes les données archéologiques concernant Niani sont donc sous nos yeux : elles disent l’absence de données pour le xive siècle, comme d’ailleurs plus généralement pour la période d’hégémonie du Mali, entre le milieu du xiiie et le milieu du xve siècle. Cette absence de données, criante, est une information décisive : là où nous devrions rencontrer ne serait-ce que quelques-uns des témoins, même fragmentaires, même dispersés, de la gloire passée de la capitale des mansa Mûsâ et Sulaymân, nous ne rencontrons qu’un vide archéologique qui nous dit que la capitale n’était pas là. Quant à notre volonté que Niani soit, malgré tout, cette capitale disparue, elle tient sans doute à notre désir profond, qui fut déjà celui de nombre d’historiens et d’archéologues qui visitèrent et fouillèrent ce site, de croire à un mirage plutôt que de ne croire en rien.