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Expression libre en hommage à des hommes libres

Marcel Otte
Traduction(s) :
Freedom of Expression a Tribute to Free Men [servi]

Texte intégral

1À supposer qu’une humanité quelconque se fût jamais nourrie exclusivement de denrées animales, à supposer même que cette humanité se dispersait périodiquement à cette seule fin (phénomène qu’il reste à découvrir), à supposer encore que, dans cette fiction, des traces significatives en fussent préservées, il eût tout de même fallu qu’un archéologue les comprît. Tout au contraire, la fiévreuse imagination en perpétuelle quête de tels arguments a constamment butté sur des cas inverses, là où nulle raison nutritionnelle ne venait justifier l’emprise d’une pensée sur un paysage. En dépit d’un entêtement soutenu, la catégorisation de l’espace par une société humaine ne se laisse pas saisir par la seule recherche de gibier, comme si cette forme d’alimentation n’avait jamais constitué qu’une conséquence et non une cause des filets tendus par un groupe humain sur son milieu.

2Les mécanismes mis en œuvre par les cycles de déplacement des peuples nomades relèvent d’un rapport entretenu par ces sociétés avec l’univers, bien davantage que d’une quête anxieuse de denrées sauvages qu’il pourrait contenir. En tous lieux, des calories consommables peuvent maintenir l’existence humaine, car il y s’agit d’intimes et profondes associations entre êtres vivants.

3En d’autres termes, les mouvements infléchis par des êtres pensants répondent à un jeu de valeurs spirituelles autrement plus complexe qu’une quête nutritionnelle : il s’agit de choix, opérés parmi mille autres, dans un cadre naturel donné. Les motivations aux origines de ces choix relèvent d’une pensée collective sanctionnée par la tradition et gratifiée par l’usage, lui-même référentiel à une loi mythique. Plutôt la mort qu’y déroger comme tant d’interdits religieux le réveille chaque jour sous nos yeux. Cette « cohérence spirituelle » offre un cœur à l’Anthropologie, sans lequel elle ne serait constituée que de litanies chaotiques et absurdes. On voit mal pourquoi, par exemple, des Fuégiens ou des Inuits auraient opté pour de tels inconforts, dont seule l’approche scolaire « nutritionniste » pourrait s’étonner. Seules les séquelles laissées par l’enseignement rudimentaire semblent justifier des équations aussi simplistes dans le rapport entre nourritures et points d’installation. Là où les phénomènes humains relevant d’une effroyable complexité comme la Révolution de 1789, la découverte de l’Amérique ou la montée du national-socialisme sont réduits en schémas mécanistes, il est alors fatal d’y chercher aussi des refuges naturels pour des chasseurs affamés.

  • 1 Soyons justement charitable à l’égard du lecteur qui continue à jouer au préhistorien : dans les li (...)
  • 2 Cette proposition de l’usage de l’arc rejoint l’idée, déjà avancée par plusieurs collègues au sujet (...)

4Néanmoins, jouons au préhistorien dans des situations peu communes. L’abri de Yafteh (Lurestan, Iran) fut autrefois rempli jusqu’à la gueule par des restes de chèvres abattues par les Aurignaciens, entre 40 et 30 000 ans environ avant le présent (Hole, Flannery, 1967)1. Au pied d’une montagne, sa situation correspond parfaitement à l’idée d’une chasse spécialisée (« halte ») pour les tireurs à l’arc : victimes fugaces contre armes légères2. Les lamelles appointées extraites de foyers superposés évoquent d’alléchants barbecues. Le sommet est tronqué par des aires de parcages de chèvres (les « vraies ») protohistoriques, la base n’est pas atteinte mais sent bon le Moustérien. Un amateur de typologie comme il y a en tant précisera la subtilité : à la base, les pointes sont droites (pointes d’Arjeneh, évoquant les pointes d’El Wad de l’Ahmarien) ; au sommet, les pièces carénés abondent (caractéristiques de l’Aurignacien du Zagros, ou Baradostien). Voilà pour le « culturel » : point central d’un Aurignacien en pleine expansion, vers le Levant et vers l’Ukraine (Otte et al., 2007 ; Otte, Kozlowski, 2009 ; Shidrang, 2007).

  • 3 Une remarque en passant : si les premières lignes de ce texte ont pu plaider l’immanence de la spir (...)

5L’accroche moustérienne semble évidente, car les industries antérieures dites « Moustérien du Zagros » (telles qu’on les connaît à Warwasi) s’orientent également vers la production de lamelles, afin de réduire l’effort d’approvisionnement. Comme aucun manuel n’était alors disponible, l’évolution des industries s’est poursuivie vers des supports légers propulsés à l’arc et compatibles avec de petits gibiers (chèvres), illustrés par les pointes recherchées par les auteurs de l’Ahmarien (tel qu’on les rencontre à la base de la séquence aurignacienne de Yafteh). Dans une seconde étape seulement apparaissent les sagaies et autres outils osseux, à l’instar de l’Ouest (Bon, 2002). La mécanique passe alors de l’arc tendu au propulseur rotatif, mais en restant dans le même rapport à l’animal, c’est-à-dire en lui laissant peu de chance. Que cette emprise nouvelle fut conçue d’avance ou qu’elle constituât un phénomène « historique » n’enlève rien à son effet direct sur la proie : l’homme en devint maître. À ce titre, notre humble abri de Yafteh procéda telle une étape le long d’un chemin de croix : toujours plus audacieux, quel que fut le degré de confession de ses acteurs, ils en jouèrent le rôle, jusqu’au fond de l’Europe, balisée par Mesmaiskaya (Golovanova et al., 2006), Siuren (Demidenko, Otte, 2000-2001), Kozarnika (Tsanova, 2006). La métamorphose radicale illustrée à Yafteh forme ce que nous appellerions « homme moderne » (en Europe) car désormais cet homme‑là se libère de l’inféodation aux aléas naturels : il les transforme, il les crée3. Ce basculement s’est opéré partout ailleurs sur la terre mais nos manuels nous ont habitués à ne concevoir que ce petit coin de l’Eurasie où, tout à coup, cet homme semble jaillir sans passé. Cette nouvelle relation à l’animal passe aussi par le symbole car les canines sont perforées et suspendues, telles des marques d’ascendance. Les coquilles viennent de loin pour subir le même sort (depuis le Golfe persique). Et le plus curieux, à la fouille, c’est le chatoiement des couleurs : des blocs d’ocre et l’hématite, des silex brillants et chamarrés. Un mode qui plait toujours dans cette « halte de chasse ». Des fragments modelés d’argile cuite ajoute à ce mystère, peut-être des figurines ou des pendeloques.

6L’approche préliminaire de la faune réalisée par Marjan Mashkour (Mashkour et al., 2009) montre l’écrasante majorité des chèvres, rien que des chèvres, toutes fracassées et carbonisées : rien de rituel chez ces humbles capridés insignifiants. Mais on peut se demander si une si forte densité présentée par un tel « gibier » n’en attirait pas d’autres, un peu sur le modèle des parcages d’Arabie où l’animal est rassemblé, accoutumé, trait, tondu et finalement abattu rituellement comme la durée constante de vie le marque à Yafteh.

7Les succès remportés par ces humanités armées d’armes balistiques ont à la fois assuré la suprématie sur le monde animal et encouragé l’expansion géographique. Cette puissance confine à la divinité, donc au basculement du mythe à la pensée religieuse, car l’homme y apparaît alors sous la forme d’un dieu.

  • 4 Si l’on ne peut encore, à proprement parler, évoquer la domestication pour décrire le rapport désor (...)

8Symétriquement, la maîtrise des matières dures animales manifeste cet assujettissement, par exemple dans l’emploi de sagaies propulsées. Ici, la ré‑interprétation de lois mécaniques (force centrifuge) accentuait ce sentiment de puissance, mais cette fois partagé avec le gros gibier vivant en hardes : chevaux, rennes, aurochs. Une solidarité associait les modes de vie, encore actuels, où l’animal peut être alternativement monté, élevé et abattu, dans le respect des équilibres collectifs entre les unes et les autres communautés4.

9La durée de vie de ces modes d’existence en Asie centrale semble réellement extraordinaire : une vingtaine de millénaires au seul site de Yafteh et de nombreuses autres occupations dans tout l’Iran. C’est là où les fondements de l’Aurignacien sont les plus clairs, les plus longs et les plus constants : aucun autre ensemble ne vient les séparer du Moustérien local, de telle sorte qu’une continuité apparaît autant en démographie que dans la technologie. Fatalement, ces modes de vie en parfaite symbiose avec l’environnement steppique présentent peu de modifications spectaculaires, du moins pour celles accessibles à la technologie dont les variations semblent contemporaines et fonctionnelles.

10Il en fut probablement tout autrement en ce qui concerne les mythes, les pratiques rituelles et les aventures spirituelles. Sur cette seule base, les conquêtes territoriales peuvent s’expliquer car l’équilibre règne partout ailleurs, du gibier à la démographie. Les déplacements progressifs des habitats apparus tardivement vers l’ouest eurasiatique n’en forment qu’un des exemples, que seule l’histoire des sciences a promu au rang d’évènement majeur, tandis que le phénomène s’est maintenu au cœur de cet espace originel jusqu’à l’orée de l’histoire écrite.

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Bibliographie

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Demidenko Y. E., Otte M., 2000-2001 - Siuren-I (Crimea) in the context of a European Aurignacian, European Prehistory, 16-17, 133-146.

Geneste J.-M., Plisson H., 1986 - Le Solutréen de la grotte de Combe Saunière 1 (Dordogne). Première approche palethnologique, Gallia Préhistoire, 29 (1), 9-27.

Golovanova L. V., Cleghorn N. E., Doronitchev V. B., Hoffecker F. J., Burr G. S., Sulergitzkiy L. D., 2006 - The Early Upper Palaeolithic in the Northern Caucasus (new data from Mezmayskaya Cave, 1997 excavation), Eurasian Prehistory, 4 (1-2), 43-78.

Hays M., Surmely F., 2005 - Réflexions sur la fonction des microgravettes et la question de l’utilisation de l’arc au Gravettien ancien, Paléo, 17, 145-156.

Hole F., Flannery K., 1967 - The Prehistory of Southwestern Iran: A Preliminary Report, Proceedings of the Prehistoric Society, XXXIII, 147-206.

Mashkour M., Radu V., Mohaseb A., Hashemi N., Otte M., Shidrang S., 2009 - The Upper Paleolithic faunal remains from Yafteh Cave (Central Zagros), 2005 Campaign. A Preliminary Study, in Otte M., Biglari F., Jaubert J. (dir.), Le Paléolithique d’Iran, Oxford, Archeopress (« BAR International Series » 1968), 73-84.

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Otte M., Kozlowski J. K., 2004 - La place du Baradostien dans l’origine du Paléolithique supérieur eurasiatique, L’Anthropologie, 108, 395-406.

Otte M., Kozlowski J. K., 2009 - Origines du Paléolithique supérieur en Asie occidentale, in Otte M., Biglari F., Jaubert J. (dir.), Le Paléolithique d’Iran, Oxford, Archeopress (« BAR International Series » 1968), 57-72.

Shidrang S., 2007 - The early upper paleolithic lithic assemblages from F15 test pit (2005), Yafteh Cave, Iran. A typo-technological Study, Thèse européenne, université de Ferrare.

Soriano S., 1998 - Les microgravettes du Périgordien de Rabier à Lanquais (Dordogne), Gallia-Préhistoire, 40, 75-95.

Tsanova T., 2006 - Les débuts du Paléolithique supérieur dans l’Est des Balkans. Réflexions à partir de l’étude taphonomique et techno-économique des ensembles lithiques des sites de Bacho Kiro (couche 11), Temnata (couches VI et 4) et Kozarnika (niveau VII), Thèse de doctorat, université Bordeaux I, 543 p.

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Notes

1 Soyons justement charitable à l’égard du lecteur qui continue à jouer au préhistorien : dans les lignes qui suivent, sont rassemblées sous la bannière générique de l’Aurignacien des industries ayant pu auparavant être distinguées sous plusieurs termes : à la base de la séquence de Yafteh, les industries rencontrées se rapprochent de l’Ahmarien (lui-même apparenté au Protoaurignacien), tandis que celles du sommet correspondent à l’Aurignacien du Zagros. Le terme de Baradostien, qui a pu être employé auparavant dans le contexte iranien afin de désigner l’ensemble de ces industries (Otte, Kozlowski, 2004), est désormais réservé au seul Aurignacien du Zagros.

2 Cette proposition de l’usage de l’arc rejoint l’idée, déjà avancée par plusieurs collègues au sujet du Gravettien ou du Solutréen (Geneste, Plisson, 1986 ; Soriano, 1998 ; Hays, Surmely, 2005), selon laquelle des pointes étroites vraisemblablement montées de façon apicale (cf. pointes d’Arjeneh) peuvent davantage correspondre à des armatures de flèches que de sagaies.

3 Une remarque en passant : si les premières lignes de ce texte ont pu plaider l’immanence de la spiritualité humaine depuis ses origines les plus lointaines, il n’en demeure pas moins que ce mouvement profond est scandé par des moments décisifs comme celui-ci.

4 Si l’on ne peut encore, à proprement parler, évoquer la domestication pour décrire le rapport désormais introduit entre l’homme et l’animal, tous les ingrédients idéologiques de cet autre mouvement profond se mettent en place.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marcel Otte, « Expression libre en hommage à des hommes libres »Palethnologie [En ligne], 3 | 2011, mis en ligne le 01 janvier 2011, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/palethnologie/7971 ; DOI : https://doi.org/10.4000/palethnologie.7971

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Auteur

Marcel Otte

Service de Préhistoire, Université de Liège, 7 place du XX août, bât. 41, 4000 Liège, Belgique
Marcel.Otte[at]ulg.ac.be

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