- 1 Voir Miniconi et Devallet, 1979, p. LVI-LVII : « elle (la Nekyia) n’est pas, comme dans Aen. 6, une (...)
- 2 Pour une étude d’ensemble de l’épisode, voir principalement Reitz, 1982, et en amont, Kissel, 1979, (...)
1La Nekyia du chant XIII des Punica est l’un des passages qui ont le plus nui à la réputation de Silius Italicus, accusé d’avoir voulu reproduire la catabase de l’Énéide par pure servilité sans en avoir l’élévation de pensée1 et d’avoir cousu maladroitement des topoi homérico-virgiliens (issus d’Aen. VI et Od. XI) en décalage avec le contexte historique de la narration. Mon propos n’est pas de réhabiliter poétiquement cet ensemble, mais de relativiser le grief de banalité en dégageant une originalité et une cohérence trop souvent méconnues par les critiques. De fait, la déception de ceux-ci vient en partie de ce qu’ils cherchent à retrouver dans cette scène ce que Virgile avait voulu mettre dans la sienne et se désolent de ne pas l’y trouver, alors que le propos de Silius, écrivant dans un contexte tout à fait différent, est radicalement autre. Je voudrais donc reprendre dans son ensemble la revue des héros des v. 721-8672 en montrant que Silius y opère une réactualisation consciente et systématique du modèle virgilien à la lumière des problématiques idéologiques des années 80-90 apr. J.-C, de façon à dresser une sorte de canon exemplaire porteur d’un idéal programmatique pour le comportement et la culture de l’aristocratie romaine de son temps, qui se trouve être son « destinataire idéal » par Scipion interposé.
2Pour commencer, rappelons brièvement la façon dont s’organise la série des ombres qui se présentent à Scipion. Celle-ci comporte successivement :
- sa mère Pomponia (615-649), qui lui révèle son origine jupitérienne ;
- son père et son oncle (650-704), qui lui apprennent les circonstances de leur mort et l’exhortent à modérer sa témérité dans le combat ;
- les généraux romains récemment décédés dans la 2e Guerre Punique (705-720), auxquels il rend un bref hommage sans trop s’attarder ;
- des héros des débuts de la République romaine, depuis Brutus jusqu’à Lutatius Catulus, le vainqueur de la 1re Guerre Punique, immédiatement suivi, par antithèse, de l’ombre menaçante d’Hamilcar (721-752) ;
- les Decemvirs rédacteurs de la Loi des XII Tables (752-761) ;
- Alexandre le Grand, avec lequel Scipion a un entretien, suivi par antithèse de Crésus (762-777) ;
- Homère, suivi des héros de la Guerre de Troie (778-805) ;
- un catalogue de femmes illustres du passé romain, suivi par antithèse d’un catalogue de grandes criminelles, romaines elles aussi (806-849) ;
- enfin, les ombres non encore nées des futurs protagonistes des guerres civiles à Rome : Marius et Sylla, puis Pompée et César (850-867).
3Scipion reçoit ensuite la prophétie du destin pitoyable d’Hannibal, et en sort rasséréné (868-895).
4Avant de me focaliser sur les passages les plus significatifs pour mon propos, je voudrais faire quelques remarques générales.
- 3 Sur la revue virgilienne des héros, voir notamment : Skard, 1965 ; Williams, 1972 ; Basson, 1975, p (...)
- 4 Cf. v. 634-636, 669-671, 774-775.
- 5 Cf. 851 : tu… Romane. Ce passage se situe à l’issue d’une série d’apostrophes aux grands généraux r (...)
- 6 Cf. V. 719-720, 755-756, 781-785, 798-803, 831-832.
- 7 Comparer notamment les v. 868-869 et l’absence de réaction d’Énée à l’annonce du sort tragique de M (...)
- 8 Le lecteur le pouvait, lui, mais il y avait du coup une dissociation entre la perspective du héros (...)
5Premièrement, à la différence de l’Énéide3, une notable partie de cette revue est orientée dans une perspective d’exemplarité directe pour le héros : Pomponia, Scipion le Père, Alexandre lui prodiguent des conseils et des exhortations pour la suite de la guerre4 ; première différence importante avec l’Énéide, où la partie explicitement parénétique est assez limitée (essentiellement la fameuse exhortation des v. 851-853, parcere subiectis et debellare superbos, qui au demeurant vise davantage le Romain de l’avenir qu’Énée lui-même5). Deuxièmement, Scipion manifeste de façon plus ostensible qu’Énée un intérêt actif et une curiosité admirative pour la plupart de ces figures6 (et Silius insiste beaucoup plus que Virgile sur les réactions du héros à ce qu’il voit7), de sorte que la dimension d’exemplarité de la revue est clairement pointée par le comportement du héros lui-même, qui se met avec insistance dans une posture de réceptivité aux modèles. Troisièmement, la plupart de ces figures appartiennent au passé du héros (et a fortiori de ses lecteurs, qui de ce fait se retrouvent sur le même plan que ce dernier) : autre différence avec l’Énéide, dans laquelle Énée se voyait présenter uniquement des personnages tirés de son avenir (qui était le passé pour le lecteur), la conséquence étant qu’il ne pouvait tirer de ces figures inconnues pour lui des exempla éthiques facilement identifiables8. Enfin et surtout, la perspective virgilienne était avant tout historique et dynastique : il s’agissait de conforter Énée dans sa mission en lui montrant la réussite de sa lignée et de la nation issue de son œuvre fondatrice, alors que chez Silius, la perspective est essentiellement morale : la portée historique de la revue est très secondaire (la troisième Guerre Punique n’est nulle part annoncée), et ce sont pour l’essentiel des incarnations de vertus et de vices bien précis que Scipion est appelé à contempler. C’est ce que je vais m’attacher à montrer et à préciser en suivant les étapes principales du parcours du héros à partir du début de la revue proprement dite (v. 721).
- 9 Cf. entre autres Cic, Sest., 143 ; Horace, Od. I, 12, 37 ; Sén., Contr. IX, 2, 9 ; Manil. I, 784 ; (...)
6L’énumération de grands hommes de la République est un topos rhétorique à Rome9, mais le modèle direct de Silius dans cette revue est bien entendu Aen. VI, 817-825. L’intéressant est de voir quelles figures sont privilégiées par le poète flavien et comment elles sont caractérisées.
7La revue présente d’abord une série de trois héros nommés et brièvement caractérisés (Brutus, Camille, Curius), suivis de deux héros non nommés mais présentés à travers une action remarquable (Appius Claudius Caecus et Horatius Coclès) avant d’en arriver à Lutatius Catulus, vainqueur de la 1re Guerre Punique, et par antithèse, à Hamilcar. La progression est globalement chronologique pour les trois premiers, puis marque en pallier avec Appius (contemporain de Curius mais un peu plus âgé) avant de repartir brusquement en arrière avec Coclès, qui nous ramène par un effet circulaire à l’époque de Brutus, avant un nouveau « bond en avant » pour Catulus. Mais dans le détail, la revue progresse principalement par glissements associatifs sur le principe de la complémentarité thématique, pour produire au final un ensemble dont la cohérence et l’unité reposent sur un critère éthique.
- 10 Cf. aussi Aen., VI, 824-825, à propos de Torquatus dans un contexte similaire. Silius a « fondu » a (...)
8Les deux premiers ont pour principal point commun d’avoir figuré tous deux dans la catabase virgilienne (Aen., VI, 818 et 825). Plus précisément, l’intention d’allusion à Virgile est évidente dans la façon très elliptique dont ils sont caractérisés. Le trait de la « hache cruelle » de Brutus (721) rappelle par un écho textuel précis l’évocation par Virgile de l’exécution de ses fils qui avaient comploté pour rétablir la royauté en 509 (Aen., VI, 819-82110) ; l’adjectif immortale renvoie entre autres à l’immortalisation… par Virgile de cet épisode fameux. Silius présente donc ici une allusion concentrée au passage de l’Énéide correspondant, sans reprendre la problématisation douloureuse de l’acte de Brutus qu’avait esquissée Virgile : sa seueritas proverbiale est simplement esquissée, réduite allusivement à un détail emblématique, et célébrée sans états d’âme. Vient ensuite Marcus Furius Camillus, cité lui aussi par Virgile (VI, 825), qui le célébrait pour avoir vengé la défaite romaine face aux Gaulois en 387. Encore une fois, Silius est beaucoup plus vague, et se contente de rendre un hommage hyperbolique à sa gloire éminente (superos aequantem laude). Ces deux personnages sont donc moins célébrés pour ce qu’ils ont fait précisément que pour la renommée qu’ils ont obtenue, et qui leur vaut de figurer dans les canons de héros romains en général, et celui de Virgile en particulier. On peut dire que Silius nous présente d’eux le reflet d’un reflet, imago imaginis. Ce faisant, il attire délibérément l’attention sur une filiation virgilienne dont il va ensuite se détacher.
- 11 En revanche, une influence de la Nekyia du chant VI de la Pharsale est très probable ici, dans la m (...)
- 12 Cf. Cic., Tusc., I, 110 ; Hor., Od., I, 13, 41 ; Val. Max., 4, 3, 5 ; Juv., 2 , 3.
9Avec le troisième personnage, on commence à s’écarter de la catabase virgilienne11. Manius Curius Dentatus était célèbre pour avoir repoussé les tentatives de corruption des Samnites en 290 et pour la sobriété de son train de vie12 : Silius l’invoque ici, encore une fois de façon assez vague et allusive, comme parangon d’incorruptibilité (auro non amicum). Sa présence marque la volonté du poète de mettre en avant les valeurs d’intégrité et de simplicité dans le canon des vertus héroïques de sa revue. Il complète ici une triade de héros ayant en commun l’esprit de résistance face à l’ennemi, sous des formes différentes : seueritas de Brutus, gloria belli de Camille, probitas de Curius. Trois héros aussi qui ont déployé leurs vertus face à trois types d’ennemis : intérieurs (Brutus), barbares (Camille) et voisins (Curius).
- 13 Cf. Cic., Brut., 61 ; Sén., Ep., 19, 5, 13 ; Tac. Dial., 18 ; Val. Max., 4, 3, 5.
- 14 Cf. Ov., Fast., VI, 203.
10Cette idée de résistance est complétée par les deux héros suivants, dont l’action est un peu plus détaillée, mais qui, cette fois, ne sont pas nommés, de sorte que le lecteur est invité à les identifier à travers leurs actions par un effet-devinette sur le mode néo-alexandrin. Le premier est le censeur Appius Claudius Caecus (uisus orbus est en quelque sorte la « clé » de l’identification), qui avait dissuadé le Sénat d’accepter les offres de paix trompeuses présentées par Pyrrhus par l’entremise de son légat Cinéas en 27913. La transition associative avec le héros précédent repose sur leur commune participation aux guerres contre les Samnites et Pyrrhus, et surtout, sur leur commune intransigeance face aux avances diplomatiques de l’ennemi. L’antithèse implicite entre la clairvoyance morale d’Appius et sa cécité physique (appuyée par le rejet de l’apposition à valeur concessive) renvoie indirectement à un motif sans doute topique14, ce qui permet à Silius de rester allusif. C’est donc une autre vertu, la prouidentia qui rejoint la constellation de valeurs morales mises en jeu par les héros romains face aux ennemis de la patrie.
11Après Curius et Appius, on revient, avec Horatius Coclès, aux débuts de la jeune république romaine en lutte contre la tentative de retour de la royauté (en écho à Brutus). La geste de Coclès défendant tout seul un pont contre une foule d’ennemis était archi-célèbre15 ; il n’apparaissait pas dans la catabase de Virgile, mais plus tard, sur le bouclier d’Énée (Aen. VIII, 650). Il intervient ici comme un parallèle sur le plan militaire et physique à l’esprit de résistance morale et diplomatique d’Appius, idée soutenue par le parallélisme dans les actions entre reiecit (726) et exclusit (728) et l’image commune de l’accès interdit à l’ennemi ; à cela s’ajoute peut-être aussi une association latente entre la cécité du premier et la qualité de borgne du second (bien que Silius ne mentionne pas explicitement ce détail). Sa vertu spécifique est un courage physique associé à une forme de thumos guerrier (ferocia) qui vient compléter l’éventail des qualités « résistancielles » des Romains.
12En conclusion, on peut dire que Silius oppose au désordre apparent (tant éthique que chronologique) de Virgile dans sa revue des héros républicains (où les fauteurs de guerre civile César et Pompée côtoyaient le glorieux Camille et un Brutus ambigu) une clarification axiologique en même temps qu’une forte unité thématique. Les héros qu’il choisit ont en commun un trait dominant : la force de résistance (morale et/ ou physique) face à l’ennemi (intérieur ou extérieur). À ce titre, ils peuvent fonctionner comme des exempla pour le général qui va conduire la guerre contre Carthage (alors que tous les héros de la revue virgilienne n’avaient pas valeur d’exemples directs pour Énée). Mais cette exemplarité est plus large que cela, puisque certaines vertus comme la seueritas d’un Brutus ou l’incorruptibilité d’un Curius n’ont pas d’application directe dans la suite du parcours de Scipion dans les Punica. Cette revue vise donc à représenter un idéal éthique général qui dépasse la personne du héros. En outre, on l’a dit, Silius substitue à la perspective historico-métaphysique de Virgile (axée sur l’idée d’une prédestination de la nation romaine) une perspective purement morale : il ne s’agit pas de procurer une vue d’ensemble de l’Histoire romaine (avec ses lumières et ses ombres), mais une leçon éthique claire et univoque articulée sur la notion de uirtus Romana, déclinée dans ses diverses modalités. Ce primat de la visée morale sur la perspective historique explique aussi l’absence, chez Silius, de références à Énée, à Romulus ou aux autres rois de Rome : il ne choisit que les personnages emblématiques de divers aspects de la uirtus typique des anciens Romains. En ce qui concerne spécifiquement la lignée julienne, elle l’intéresse d’autant moins pour elle-même que son exaltation a perdu beaucoup de son actualité sous la dynastie flavienne, dont l’idéologie (avec Vespasien notamment) s’attache davantage à la mise en scène d’un vertuisme viriliste et traditionaliste16, avec lequel le canon de Silius entre assez bien en consonance. Par comparaison avec Virgile, c’est bien le primat de la uirtus sur la prédestination dynastique qui ressort de cet ensemble.
- 17 Cf. Liv., III, 36.
- 18 Cf. aussi VIII, 670 (Caton en législateur aux Enfers).
- 19 Cf. par ex. I, 376-379.
- 20 Voir Gruen 1992, p. 242-243.
- 21 Voir Coleman 1986.
- 22 Voir notamment la fameuse synkrisis d’Aen., VI, 847-853 ainsi que la célébration des vainqueurs de (...)
13Après la disparition d’Hamilcar, la Sibylle introduit de façon un peu abrupte une série de personnages qui produisent un effet de rupture thématique derrière laquelle se cache en fait une transition subtile. Il s’agit du collège de Decemvirs chargés d’aller étudier à Athènes les lois de Solon afin d’élaborer le premier code de lois romain, la fameuse Loi des Douze Tables17. La présence de ces personnages peut surprendre, dans la mesure où, contrairement aux héros précédents, leur action législatrice n’a pas de lien direct avec le contexte de la guerre que Scipion doit mener contre Hannibal, ni plus largement avec la biographie du héros. Mais il y a tout de même une cohérence interne : quelques vers plus haut (533-534), la Sibylle a insisté sur la présence des législateurs parmi les Justes des Enfers : une surenchère par rapport à Virgile, qui saluait en passant l’œuvre législatrice du roi Numa18 (VI, 808), mais sans faire une place privilégiée aux législateurs en tant que tels ; en mettant ces derniers quasiment sur le même plan que les héros guerriers en tant qu’exempla pour la postérité, Silius « répare » en quelque sorte un « oubli » de Virgile. Mais surtout, ces Decemvirs sont cités comme des « passeurs » culturels entre la Grèce et Rome (753-754 : primique petitas/ miscuerint Italis Piraeo litore leges), un thème cher à Silius. En effet, celui-ci met l’accent dans son épopée sur l’idée d’une communauté de destin entre Grecs et Latins face à la barbarie punique19. Certes, cette question était un enjeu historique important de la Deuxième Guerre Punique. Toutefois, Silius, lui, n’écrit pas pour les Italiens de l’époque des guerres puniques, mais pour ceux de l’époque flavienne, et son philhellénisme a une portée plus large et sans doute aussi plus actuelle à la fois, dans la mesure où sa perspective est moins diplomatique que culturelle. En effet, les Decemuirs interviennent ici en première partie d’une grosse section de la Nekyia centrée sur les exempla issus du monde grec : après eux viendra Alexandre le Grand, puis Homère. Il se dessine donc, au centre de cette revue de héros, un triptyque : législateurs/ guerrier/ poète figurant la Grèce mère des lois, des armes et des arts, modèle de Rome en général et de Scipion en particulier. Un modèle culturel certes adapté à la personnalité historique de ce dernier, réputé pour son philhellénisme20, mais aussi en consonance avec la politique culturelle de l’empereur Domitien, féru de culture hellénique et initiateur de concours poétiques de type grec21, comme du reste Néron avant lui. Or il ne fait pas de doute que Silius, qui avait été un proche de Néron avant de devenir un partisan des Flaviens, devait se trouver assez à l’aise dans ce bain culturel philhellénique, susceptible à ses yeux d’enrichir et de compléter harmonieusement le vertuisme « vieux-romain » que met en avant la première partie de la Nekyia. Le fait est que les Decemvirs, magistrats romains inspirés par l’exemple grec, font ici la transition en douceur entre les héros proprement romains de la République et les personnages historico-littéraires du monde grec qui vont suivre, et qui vont marquer, comme on va le voir, l’introduction de héros grecs dans le canon exemplaire romain. Une démarche qui, il convient de le souligner, constitue une originalité de Silius dans ce contexte, dans la mesure où elle marque une rupture avec Virgile, qui tenait à distance le monde grec et l’hellénisme tout au long de sa catabase22. Tout se passe comme si Silius, tout en marchant dans les traces de son grand devancier, s’attachait à le « corriger » sur un point (la reconnaissance de la dette morale et intellectuelle de Rome envers la Grèce) qui lui tient à cœur, et pour lequel il estime que les choses ont changé depuis l’Énéide. On est bien loin ici du « singe de Virgile » que l’on a souvent voulu voir en lui.
- 23 Sur ce passage, voir Ripoll, 1998, dont je résume ici les conclusions. À compléter par Marks, 2005, (...)
- 24 Cf. Aen., VI, 801-805.
14L’apparition d’Alexandre dans cette Nekyia marque aussi une innovation par rapport à la tradition littéraire23. D’une part, Alexandre était personnellement absent de la catabase virgilienne, et sa présence dans l’Énéide comme paradigme de la gloire militaire d’Auguste restait implicite, par le biais d’une imagerie de la conquête universelle appliquée à celui-ci24, mais qui se gardait bien de citer nommément le Macédonien, tout en reprenant quelques-unes de ses caractéristiques triomphales, dans le cadre d’une aemulatio Alexandri augustéenne qui (souvenir de l’imitatio Alexandri d’Antoine oblige) ne disait pas son nom. De plus, l’image d’Alexandre dans la Pharsale de Lucain (X, 19-52), qui est par ailleurs, on le verra plus loin, l’un des modèles revendiqués par Silius, était fortement négative, héritage d’un anti-alexandrisme romain issu de Tite-Live et de la réaction anti-antonienne promue par Octave, et récupéré par le neveu de Sénèque dans la perspective implicite d’un dénigrement du philhellénisme et du philo-alexandrisme néroniens. On est bien loin de tout cela chez Silius, qui nous offre une véritable réhabilitation d’Alexandre en même temps que son intégration dans le canon héroïque romain par Scipion interposé ; un choix particulièrement judicieux, puisque le Scipion historique pouvait apparaître, par quelques-unes de ses initiatives, comme un authentique admirateur et émule d’Alexandre ; de sorte que Silius rend ainsi explicite, par le biais de la fiction poétique, une aemulatio Alexandri scipionienne que les sources historiques nous laissent deviner en filigrane.
- 25 Pour le détail, voir Spaltenstein, 1990, p. 269-270.
- 26 La première interprétation est plus proche de mon opinion ; la seconde correspond plutôt à la thèse (...)
15De fait, le passage commence par une laudatio d’Alexandre par la Sibylle (763-776). Celle-ci est axée sur le thème de la conquête universelle, en exploitant un jeu d’échos intertextuels avec les laudes Augusti de la poésie augustéenne25. En fait, Silius utilise pour louer Alexandre des motifs que Virgile et Horace employaient pour louer Octave-Auguste… en faisant allusion à Alexandre. Cela renforce la superposition des figures d’Auguste et Alexandre, ce dernier apparaissant désormais ouvertement comme une préfiguration du fondateur du Principat. De plus, les thèmes « alexandro-augustéens » (motif du triomphe sur les Bactres et sur le Gange notamment) ont aussi été utilisés par Silius dans son éloge de Domitien au chant III (616-617), de sorte qu’on voit se dessiner une sorte de filiation symbolique d’Alexandre à Domitien en passant par Auguste. Si l’on ajoute à cela que Scipion apparaît aussi, dans les Punica, comme une préfiguration soit du princeps romain en général, soit de Domitien en particulier26, l’Africain constitue au final le maillon d’une chaine héroïque qui relie le Macédonien aux empereurs romains, et réconcilie la mémoire du premier avec la tradition romaine.
- 27 Cf. 768-770 :
- 28 Pour le détail de la démonstration, voir Ripoll, 1998, p. 236-254.
- 29 Voir Billerbeck, 1985 et 1986.
16La tirade de Scipion (767-771) permet de préciser les choses. Scipion salue en Alexandre une filiation jovienne qui fait écho à la sienne, dont il vient de recevoir la révélation par sa mère, et qui recoupe une rumeur effectivement répandue à son propre sujet par le Scipion historique, probablement par imitatio Alexandri consciente et délibérée. Par ailleurs, il salue en Alexandre un désir de gloire égal au sien27 ; ce qui rejoint un thème récurrent des Punica, qui est la revalorisation de la cupido gloriae comme moteur de l’action héroïque (cf. VI, 332, III, 576-581, et surtout XV, 88-89), en rupture avec Virgile chez qui cette motivation apparaissait plus ambiguë28. Chez Silius, il n’y a plus de conflit entre le désir de gloire des individus et l’intérêt de la collectivité, dans la mesure où le premier contribue directement au second. Le moyen-stoïcisme issu de Panétius, dont Silius est profondément imprégné, exerce à plein son influence en faisant passer la gloria du domaine des « indifférents » à celui des « préférables ». La réhabilitation d’Alexandre va donc de pair avec une revalorisation du désir de gloire dans le contexte du Stoïcisme romanisé qui s’impose comme une vulgate idéologique à la fin du ier siècle29. Comme dans la revue des héros romains, l’épisode d’Alexandre est axé sur la mise en valeur d’une vertu morale dominante, en l’occurrence l’amor gloriae ; le fait nouveau est qu’une convergence se dessine ici sur ce point entre les mondes grec et romain, à travers la fraternisation de Scipion et Alexandre.
- 30 Cf. Cic., Verr., II, 5, 10, 25.
- 31 Sur cet épisode, voir Heck, 1970 et Marks, 2005, p. 148-161.
17Quant à la réponse d’Alexandre (772-775), elle met aussi en avant des qualités dont il se proclame le paradigme : la celeritas, l’audacia et la uirtus ; des valeurs elles aussi notoirement attachées à la figure historique de Scipion30, ce qui renforce le jeu de miroirs entre les deux chefs de guerre. Par ailleurs, en mettant l’accent sur la uirtus plutôt que sur la fortuna comme source des succès du Macédonien, Silius prend indirectement parti dans une controverse historique entre détracteurs et admirateurs d’Alexandre, les premiers (dont Tite-Live) mettant en avant le second facteur comme source principale de ses succès, et inversement. Toutefois, cette apologie d’Alexandre reste strictement limitée au domaine militaire, et la réception de son exemple n’est qu’une étape du parcours de Scipion ; dans la suite de l’épopée, et principalement au chant XV, 18-128, il apprendra à approfondir et à dépasser sa uirtus guerrière de type « alexandrin » par une pédagogie morale d’inspiration stoïcienne que lui prodiguera Virtus personnifiée, dans une scène inspirée directement de l’apologue de Prodicos sur Hercule à la croisée des chemins31. Alexandre est un modèle positif, mais incomplet, et à dépasser pour atteindre la uirtus accomplie.
- 32 Voir De Oliveira, 1992, p. 339.
18Cette intégration d’Alexandre dans le canon héroïque romain marque un jalon dans l’évolution positive de l’image du Macédonien à Rome, qui s’épanouira à l’époque antonine. Cette revalorisation ne découle pas d’une directive du Pouvoir politique, dans la mesure où les Flaviens ne semblent pas avoir pris position officiellement face à l’image d’Alexandre. Elle s’inscrit plutôt dans un contexte général d’atténuation des polémiques autour de la récupération politique du personnage qui avaient marqué l’époque néronienne, et, corrélativement, de l’émergence d’une vision dépassionnée et relativement objective du Macédonien dans le cadre d’un courant stoïcien modéré et favorable au Principat ; une tendance dont on trouve l’écho vers la même époque chez Pline l’Ancien32 (et peut-être aussi, dans une certaine mesure, chez Quinte-Curce, s’il faut le situer sous les Flaviens plutôt que sous Claude). Encore une fois, le canon de Silius est en parfait accord avec l’air du temps, et réactualise complètement l’approche virgilienne de la revue catabatique.
- 33 Sur ce passage voir Juhnke, 1972, p. 289-292 ; Deremetz 1995, p. 470-474 ; Ripoll, 2001 ; Van der K (...)
- 34 Voir Ripoll, 2000.
19En intégrant la figure d’Homère au beau milieu de la parade des héros, Silius innove une fois de plus33. Certes, la présence de poètes aux Champs Elysées n’est pas en soi une idée nouvelle : on avait Orphée et Musée chez Virgile (Aen., VI, 645 et 667), dont Silius s’est souvenu ici, ainsi qu’Alcée et Sappho chez Horace (Od., II, 13, 25-27). Mais Silius va beaucoup plus loin que ses prédécesseurs. D’une part, Virgile n’ayant pas fait figurer Homère dans sa catabase, il profite de cet « oubli » pour marquer son originalité. D’autre part, Homère, je l’ai dit, est pleinement intégré à la parade de héros : il succède à Alexandre, héros historique, et précède ses propres personnages, les héros mythiques de la guerre de Troie. Le uates est lui-même un héros et un exemple. Je reviendrai plus loin sur la signification d’Homère pour Silius, mais je voudrais insister ici sur la signification d’Homère pour Scipion, présenté comme un lecteur enthousiaste des poèmes homériques. Ce que suggère Silius, c’est que la poésie homérique est une source d’exempla pour le héros romain sur le même plan que l’Histoire nationale (les magni uiri de Rome) ou mondiale (Alexandre) et que la tradition familiale (les parents de Scipion, présents dans la première partie de la Nekyia). Comme, de fait, les poèmes homériques étaient un pilier de la formation scolaire des jeunes aristocrates romains, au même titre que la tradition nationale, on peut dire que le parcours initiatique de Scipion recoupe, à un niveau métatextuel, la formation pédagogique d’un jeune noble romain de son temps, d’abord dans la domus familiale, puis à l’école du grammaticus. En outre, il faut prendre en compte, je l’ai dit, le fait que la formation de Scipion sera complétée au chant XV par une leçon de philosophie morale stoïcienne délivrée par Virtus : l’enseignement philosophique théorique viendra compléter, au niveau en quelque sorte « supérieur », le parcours pédagogique du jeune Scipion entamé par l’apprentissage de l’histoire familiale et nationale et poursuivie par la lecture des poèmes homériques. Les exempla de la Nekyia et la prédication philosophique de Virtus (fortement inspirée du De re publica de Cicéron) constituent donc bien une formation intellectuelle complète à la mode cicéronienne34. Dans l’immédiat, cette importance pour l’homme d’État, de la culture littéraire en général, et homérique en particulier, est confirmée par l’allure spécifique de la revue des héros iliadiques, que nous allons examiner à présent.
20Enfin, comme cela a été bien souligné par la critique, Homère est aussi, implicitement, revendiqué ici comme un modèle poétique par Silius. Il est à noter que les vers par lesquels Silius évoque Troie élevée aux cieux par la poésie d’Homère (XIII, 791 : uestram tulit ad sidera Troiam) rappellent ceux par lesquels Silius lui-même introduisait ses Punica (I, 1 : ordior arma quibus caelo se gloria tulit/ Aeneadum). L’émulation fonctionne à un double niveau : Achille est un modèle pour Scipion comme Homère est un modèle pour Silius. Ce dernier ambitionne d’être à Scipion ce qu’Homère est à Achille, et se pose comme l’Homère latin, alter Homerus (revenant pour cela à des motifs homériques plus ou moins abandonnés par Virgile, comme le principe même de la Nekyia ou le catalogue des femmes ; mais en les réinterprétant dans l’esprit de son temps). En prenant Homère comme modèle le plus direct, Silius affiche ses ambitions de refonder le genre épique.
21Certes, les combattants de la guerre de Troie apparaissaient aussi bien dans la Nekyia homérique (Od., XI, 385-564) que dans la catabase virgilienne (Aen., VI, 489-493), mais leur présentation et leur statut changent du tout au tout.
22Premièrement, ils ne sont plus dans une zone intermédiaire en attente de purification comme chez Virgile, mais apparemment dans les Champs Elysées (cf. 788), d’où la tonalité positive du passage, en rupture avec l’allure craintive et pitoyable de leurs ombres virgiliennes, mais aussi avec la tristesse plaintive des héros morts chez Homère.
23Deuxièmement, ces personnages sont ici comme désincarnés, figés dans une attitude ou une caractérisation topiques (grandes enjambées d’Ajax, aspect vénérable de Nestor, intelligence d’Ulysse, topiquement mis en parallèle antithétique avec Achille)… De plus ils semblent n’exister que par le regard que Scipion porte sur eux (stupet, aspectat, miratur), comme une série d’imagines parcourues des yeux (799 : heroum effigies), et sont, en outre, comme subordonnés à Homère, apparaissant dans son sillage. Bref, ils sont moins représentés ici comme des êtres autonomes dotés d’une vie propre que comme les personnages d’une œuvre littéraire offerts à l’admiration du lecteur Scipion, ce qui renforce la coloration métalittéraire de tout ce passage.
- 35 Cf. Aen., VI, 529-530.
- 36 On est bien loin de l’esprit « revanchiste » de la catabase virgilienne, qui célébrait sans complex (...)
- 37 L’attitude admirative de Scipion devant Achille et Hector (800 : anaphore de stupet) rappelle notam (...)
24Cet effet de distanciation a pour corollaire la disparition totale des antagonismes entre Grecs et Troyens encore vivaces dans l’Énéide35 : ici, Hector et Achille apparaissent côte à côte (v. 800 : anaphore et chiasme) ; non pas réconciliés affectivement, mais réunis dans une même fama littéraire. Éloignement temporel et perspective métalittéraire aidant, les antagonismes mythiques ne sont plus d’actualité36. La conséquence est que les héros achéens peuvent, dans ce contexte de « littérarisation » dépassionnée, devenir des paradigmes directs pour le héros romain37.
- 38 Cf. notamment Pun., VIII, 551-558. Voir Marks, 2005, p. 31, 120, 123-124.
- 39 Par comparaison, Hector, véritable modèle d’Énée chez Virgile, est un peu rejeté dans l’ombre (l’ho (...)
- 40 Cf. Barnes, 1981.
- 41 Cf. Arg., I, 7-9.
- 42 Voir Néraudau, 1986.
25Plus précisément, c’est bien le modèle d’Achille qui est ici revendiqué sans équivoque et avec insistance. Présent dans la bouche de Scipion ainsi qu’au début et à la fin de la parade de héros homériques, le Péléide est cité pas moins de trois fois dans ce passage (796, 800, 803). D’autres passages des Punica confirment la prégnance de ce modèle pour Scipion38, représentant d’un héroïsme de type achilléen (celeritas, cupido gloriae) réhabilité par rapport à Virgile (avant d’être transcendé, on l’a dit, par la pédagogie morale médio-stoïcienne). Le Péléide est en fait le modèle héroïque par excellence pour Scipion39 (comme il l’avait été, avant lui, pour Alexandre le Grand, lui-même modèle de Scipion dans une relation « triangulaire »). Ce regain de faveur pour la figure d’Achille n’est pas un cas isolé à l’époque flavienne : vers le même temps où Silius rédige (probablement) ce chant XIII, Stace entreprend la rédaction de son Achilléide, première (et seule) épopée attestée à Rome sur la vie du héros dans son ensemble. Plus largement, il me semble que Silius s’inscrit dans une tendance « pro-achéenne » de l’homérisme flavien, observable aussi chez Valérius Flaccus, qui insiste beaucoup pour faire apparaître ses Argonautes comme les précurseurs des Achéens de la guerre de Troie40 (en même temps, du reste, que des empereurs flaviens41). Cette mise en valeur d’Achille comme prototype de Scipion, au-delà de raisons conjoncturelles tenant à la personnalité des deux héros, semble donc rejoindre une sorte de réaction philo-achéenne de la poésie flavienne, en rupture avec la tendance philo-troyenne de l’époque julio-claudienne en général, et néronienne en particulier42 (Ilias Latina de Baebius Italicus, Troica de Néron). L’évanescence d’Énée dans les Punica irait tout à fait dans ce sens (seule Lavinie rappelle ici indirectement les origines troyennes de Rome, comme nous le verrons plus bas). Le fait que les Flaviens non seulement ne soient pas d’origine phrygienne, mais soient de souche sabine a pu jouer en ce sens, les Sabins prétendant quant à eux descendre des Spartiates ; mais cela relève assurément d’une tendance culturelle générale plutôt que d’une orchestration du Pouvoir politique.
- 43 La position de Clélie en clôture de la liste des héroïnes du passé est le pendant de celle de Coclè (...)
- 44 Carmenta (VIII, 335), les Sabines (VIII, 635), et surtout Clélie (VIII, 651).
- 45 Voir Spaltenstein, 1990, p. 276. La véhémence particulière du ton va dans le sens d’une allusion à (...)
- 46 Voir Grelle, 1980.
- 47 Voir Van Abbema, 2016
- 48 Voir White, 1975, p. 284.
- 49 Voir à ce propos Agri, 2014 et Korneeva, 2011, p. 161-163.
- 50 À ce titre, la virile Clélie et la Vestale impudiques, situées chacune au sommet de leur catégorie, (...)
26Ce passage est à la fois traditionnel et surprenant. Traditionnel, parce qu’il a, cette fois, un précédent direct : le catalogue des femmes de la Nekyia homérique (Od., XI, 225-332) ; en outre, il y avait aussi un petit catalogue d’héroïnes dans les champs des Pleurs des Enfers virgiliens (Aen. VI, 440-451). Mais la revue de Silius se distingue de ces deux modèles par deux traits fondamentaux. D’une part, ce ne sont plus des héroïnes de la mythologie grecque, mais du passé romain, de la première d’entre elles, Lavinie, à la plus récente, Virginie (dans un demi-désordre chronologique). D’autre part, cette liste n’est pas celle d’une série d’histoires d’amour (comme chez Homère) ou de destins malheureux (comme chez Virgile), mais de vertus féminines qui sont le pendant complémentaire des magni uiri du début. Enfin, la revue des héroïnes est complétée par une liste de criminelles avec leur châtiment, suivant un principe d’antithèse qui rappelle notamment Properce, IV, 7, 55-68. Pour le second volet, on pense évidemment à la revue des criminels dans la catabase virgilienne (Aen., VI, 580-627), dont Silius s’est en partie inspiré, mais alors que chez Virgile, cette revue est rattachée de façon tout à fait cohérente au passage d’Énée près du Tartare, cette logique est totalement brisée chez Silius, dans une complète indifférence à la cohérence géographique : ce qui prime chez lui est la volonté d’ordonner son catalogue des femmes suivant une nette dichotomie entre exemples et contre-exemples. Globalement, ce catalogue se caractérise en effet par une visée essentiellement morale. On a dans le premier volet un éventail de vertus féminines organisées par doublets : deux figures d’épouses incarnant respectivement la fécondité (Lavinie) et la concorde familiale (Hersilie) ; deux figures de prophétesses incarnant une forme de prouidentia (Carmenta, Tanaquil), deux figures de vierges sacrifiées incarnant la pudicitia (Lucrèce, Virginie), et enfin, isolée en fin de liste et couronnant l’ensemble, une figure incarnant la uirtus virile au féminin43 (Clélie). Certaines de ces héroïnes étaient mentionnées dans l’Énéide, en dehors de la catabase44 ; ce catalogue renoue donc en partie avec l’ambiance virgilienne dont le passage précédent nous avait un peu éloignés, à ceci près que, une fois encore, Silius met l’accent sur la portée morale plutôt qu’historique de ces anecdotes. Le catalogue des criminelles qui lui fait pendant confirme cette portée moralisatrice : impietas de Tullia envers son père (antithèse partielle de Virginie), trahison et cupidité de Tarpéia (antithèse de Clélie), impudicité de la mystérieuse vestale adultère (antithèse de Lucrèce et de Virginie) ; même si cette dernière allusion est, au premier degré, intemporelle, et si plusieurs cas de ce type sont attestés dans l’Histoire, on s’accorde généralement à y voir une référence semi-cryptée au châtiment de la Grande Vestale Cornélie sous Domitien45 (89 apr. J.-C.). L’emphase et le relief conférés à cette dernière criminelle semblent indiquer que Silius tenait particulièrement à mettre l’accent sur cette allusion, qui lui permet de rendre hommage à la politique de correctio morum de Domitien, axée sur la valorisation de la pudicitia46. Ce qui nous amène à nous poser la question de la fonction de tout ce passage, qui n’a guère de rapport, pour le coup, avec la formation héroïque de Scipion. Certes, l’idée générale est la même que dans le catalogue des magni uiri : les vertus individuelles des héros sont bénéfiques à la collectivité dans son ensemble (et inversement pour les vices) ; mais pourquoi avoir mobilisé les femmes pour confirmer cette idée ? Y a-t-il un rapport entre cette série de figures exemplaires et la trame narrative générale des Punica ? On peut certes relever des échos thématiques, mais ils restent assez lointains, et, surtout, ne se limitent pas au côté romain, de sorte qu’on ne peut pas dire que cette apologie de la uirtus féminine ait pour référent implicite la Rome de Scipion. Le seul cas qui aille dans ce sens est celui de Claudia Quinta, qui surmonte avec succès l’ordalie destinée à attester sa pudicitia (XVII, 1-45), et en qui l’on peut voir un rapport (encore qu’assez vague) avec Lucrèce et Virginie. D’autre part, la geste de Clélie était déjà commémorée au chant X, à propos de la mort héroïque d’un de ses descendants (472-502), mais là, on n’est plus au niveau de la narration principale. En outre, la mère de Massinissa (XVI, 124-131) rappelle à la fois Tanaquil et Carmenta par son rôle prophétique, mais cette fois, on sort du domaine romain. Quant à Lavinia et Hersilie, elles n’ont pas de correspondantes directes côté romain dans le reste du poème, et les grandes criminelles encore moins. Quelques échos donc, mais pas organisés en un système allusif unitaire et cohérent. Je pense qu’il faut prendre les choses de plus haut, et partir de l’idée que les modèles présentés à Scipion par Silius sont valables, par-dessus la tête du jeune héros, pour la société contemporaine du poète dans son ensemble. Or si cette question de la uirtus féminine n’avait pas grand intérêt pour Scipion, elle en avait sans doute un pour les lecteurs (et aussi les lectrices) de l’époque flavienne ; une époque où l’importance des femmes dans la vie sociale et économique se développe de façon significative (même si leur visibilité politique au plus haut niveau de l’État est moins grande qu’à l’époque de Livie et d’Agrippine), comme l’a bien montré Laura van Abbema à partir des sources épigraphiques et littéraires47. Le rôle de femmes de la haute société non seulement comme lectrices, mais aussi comme patrons et promoteurs de poètes est bien attesté à l’époque flavienne48. Il n’est pas absurde de penser que le développement d’un public féminin aisé, socialement influent et cultivé, ait pu inciter les poètes épiques à ménager une place plus grande à des formes spécifiques d’héroïsme féminin à l’intérieur du cadre moraliste et vertuiste de l’époque flavienne. De fait, le catalogue de Silius s’oriente dans deux directions principales. D’une part, il y a des femmes qui jouent un rôle actif dans la politique des hommes (Hersilie, Tanaquil, et sur le mode négatif, Tullia et Tarpeia), ou qui se comportent comme des hommes (Clélie). Il est à noter que Stace dans la Thébaïde, met aussi en valeur des figures féminines égales des hommes en héroïsme (Argie et Antigone), et souligne fortement cette idée49. Une autre constellation de femmes du catalogue tourne autour de la problématique de la pudicitia féminine (Lucrèce, Virginie, la Vestale) ; comme on l’a vu avec cette dernière, la question de la législation morale de Domitien est sans doute à l’arrière-plan. Dans ce contexte, ce canon d’héroïnes contribue sans doute à définir la position idéale de la femme dans la société flavienne, avec à la fois l’hommage à un rôle d’auxiliaires actifs que les femmes peuvent jouer dans l’Histoire, jusqu’à se voir reconnaître une forme de uirtus virile, et d’autre part, l’aspiration au maintien d’un idéal antique de pudicitia, bien loin de l’image sulfureuse des aventurières impudiques de la fin de la République ou de la Cour julio-claudienne50. De même que Scipion est un modèle de héros apte à servir de prototype au princeps flavien, ces héroïnes sont un peu des modèles pour les femmes des années 80… après J.-C. Encore une fois, c’est bien, semble-t-il, un canon héroïque pour les temps flaviens qui est présenté à la faveur de la Nekyia de Scipion.
- 51 Il y a aussi quelques variations : alors que Virgile insistait sur le caractère fratricide du confl (...)
27La revue des héros s’achève par une double paire de personnages historiques romains (Marius et Sylla, Pompée et César) qui constituent la seule échappée proleptique de cette Nekyia vers ce qui est le futur par rapport à Scipion (avec la révélation du destin d’Hannibal). Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi Silius choisit de montrer prophétiquement à Scipion ces deux couples d’antagonistes, et seulement eux, à l’exclusion des quelques héros à peu près consensuels de l’histoire à venir (comme par exemple Scipion Émilien, son propre petit-fils, ou encore Caton d’Utique, pour ne pas parler d’Auguste ou des empereurs flaviens). Un premier élément de réponse est que Pompée et César figuraient déjà dans la catabase de Virgile, dans le cadre d’une déploration des guerres civiles (826-835) ; idée que l’on retrouve ici avec quelques variations, et c’est bien de là que vient l’idée de départ de Silius ; à ceci près que ce dernier, en les plaçant en clôture de sa revue et non au milieu, donne à leur antagonisme un relief supérieur51. Quant à Marius et Sylla, ils figuraient tous deux (mais dans une perspective toute différente) dans la Nekyia du chant VI de la Pharsale (788, 794) et surtout, la mise en parallèle de leur guerre civile des années 83-82 avec celle de 49-48 était une idée directrice du chant II de cette épopée (63-234). C’est donc aussi l’influence de Lucain qui se fait sentir ici. Mais une influence n’est pas une cause, et il faut aller plus loin.
28La singularité apparente de ce passage réside aussi dans l’effet dysphorique qu’il induit. Il résulte de la position de cette prophétie des guerres civiles en clôture de la revue que Scipion ressort de sa Nekyia avec une vision à la fois ambivalente et partielle de l’avenir. Une vision sombre et négative de ce qui est, pour lui, l’avenir à long terme, avec les guerres civiles pour seul horizon. Mais une vision positive de l’avenir à moyen terme, avec le châtiment promis à Hannibal par les destins, ce qui suffit à lui redonner le moral pour affronter les épreuves qui l’attendent (895 : laetus). Cette ambivalence affective n’est pas toutefois un cas isolé en contexte prophétique : c’est en fait une idée assez commune dans l’épopée latine que l’annonce d’un succès futur est généralement assombrie par une touche plus inquiétante qui évite le triomphalisme claironnant et hybristique. Chez Virgile aussi, la dernière partie de la revue des héros est à dominante triste, avec l’annonce de la mort de Marcellus (Aen., VI, 860-885). Mais si affligeante que soit celle-ci, il ne s’agit que d’un destin individuel : Énée a reçu au préalable une vision complète de la grandeur future de Rome couronnée par le règne d’Auguste, vision que le sort de Marcellus vient nuancer, mais non pas annuler. Scipion, lui, n’en saura pas plus sur l’avenir de sa patrie. Par ailleurs, cette antithèse entre une prolepse dysphorique sur le long terme et euphorique sur le moyen terme rappelle un peu la double prophétie de Mopsus et d’Idmon au chant I de Valérius Flaccus (Arg., I, 205-239), avec l’annonce d’un avenir lointain inquiétant (préfiguration voilée de l’infanticide de Médée) suivie de celle d’un avenir proche rassurant (succès de l’expédition). Mais comme les Argonautes ne sont pas en mesure de percevoir clairement l’allusion à Médée, l’impact affectif de celle-ci sur les personnages reste tout de même limité, alors que Scipion prend de plein fouet la prémonition de la guerre civile, et comprend parfaitement de quoi il s’agit (868-869).
- 52 Cf. Miniconi, 1979, p. 256, repris en substance par Spaltenstein, 1990, p. 279.
- 53 Alors que dans l’Énéide, il y a un effet d’écho entre la prophétie de Jupiter à Vénus au chant I et (...)
- 54 Cf. Ripoll, 1998, p. 268-275 et Manuwald, 2009.
29La question est donc : pourquoi Silius a-t-il voulu laisser Scipion sur une image aussi négative de l’avenir de Rome dans son ensemble ? La réponse des commentateurs est simple, voire simpliste : il s’agirait du « pessimisme de l’époque flavienne52 ». Mais pour que cette explication générale soit valide, il faudrait que les guerres civiles apparaissent comme la « fin de l’Histoire » dans l’ensemble de l’épopée. Or au chant III, Jupiter a délivré à Vénus une prophétie sur l’avenir de Rome qui se termine sur une célébration euphorique de l’avènement des Flaviens et du règne de Domitien (570-629). Le lecteur sait donc bien que sur le plan historique, les guerres civiles ne sont pas un horizon indépassable dans la perspective des Punica. Mais Scipion, pour sa part, ne le saura jamais : grande différence avec Énée, qui, lui, est dûment informé qu’après Pompée et César viendra Octave-Auguste, et avec lui, le retour de l’Âge d’Or (cf. Aen., VI, 791-805). À cette différence de traitement il y a, me semble-t-il, deux raisons : une générale et une particulière. La première correspond à une « tendance lourde » des épopées flaviennes consistant à distendre les liens de communication entre la volonté des dieux et la connaissance qu’en ont les hommes, en rupture avec Virgile53. Cela apparaît de façon frappante dans les Argonautiques de Valérius Flaccus, où les hommes sont très peu informés des desseins des dieux54, et aussi dans la Thébaïde, où le héros Thésée rétablit l’équilibre dans le monde sans que son action entre en connexion directe avec la volonté divine. Il y a incontestablement à l’époque flavienne le sentiment d’une fêlure entre les univers divin et humain, et l’idée d’une communication directe d’ordre mystique entre les deux plans telle qu’on l’observe en partie dans l’Énéide semble s’être définitivement éloignée. Peut-on parler pour autant de pessimisme ? Sur le plan anthropologique peut-être ; mais je parlerais plutôt, dans ce cas, d’une conscience plus aiguë de la finitude humaine. Sur le plan historique toutefois, ce terme de pessimisme me semble inadéquat, car d’une part, il existe toujours bien un dessein providentialiste, et d’autre part, les hommes ont tout de même les moyens de réaliser le Bien dans le monde même dans l’ignorance des arrêts de la Providence : la pratique des valeurs morales humaines (pietas, iustitia, uirtus), et aussi (ce qui nous ramène à Scipion) la méditation des exempla des époques antérieures.
- 55 La tonalité de ces quatre notices est globalement laudative, ce qui induit un contraste paradoxal a (...)
30J’en viens à présent à la raison particulière, qui répond enfin à la question capitale : pourquoi précisément les guerres civiles à l’horizon de cette Nekyia ? La réponse est simple à mon avis : c’est un avertissement à valeur générale. Avertissement adressé non à Scipion lui-même, mais encore une fois, de portée universelle, et donc adapté aux lecteurs contemporains, qui savent bien qu’il s’agit sinon de la fin de l’Histoire, ou même d’une fatalité historique, du moins d’une menace toujours possible (le souvenir de l’année des quatre empereurs n’est pas si loin). Mais comme on l’a vu dans l’ensemble de la Nekyia, la perspective n’est pas tant historique que morale, et la synchronie l’emporte sur la diachronie : les guerres civiles sont le résultat de la perversion de cette valeur par ailleurs reconnue comme positive qui est le désir de gloire ; et du reste, ce que le poète met en valeur dans la présentation de ces quatre généraux, avec des variations, c’est bien l’idée de gloire éminente55. Ces contre-modèles ambigus sont un peu le garde-fou contre les dérives possibles d’une émulation héroïque qui est par ailleurs intrinsèquement encouragée dans le reste de la revue, et leur position conclusive appuie et dramatise la solennité de la mise en garde. Comme pour la mort de Marcellus chez Virgile, mais sur un plan différent, cette vision finale vient en somme nuancer la leçon de la Nekyia sans pour autant l’annuler. Si les imperatores rivaux de la fin de la République sont en quelque sorte les « accidents historiques » qui ont perverti un modèle héroïque « romano-homérico-alexandrin », il n’en reste pas moins que celui-ci paraît digne d’être réévalué dans ce qu’il a de bénéfique, mais aussi complété et transcendé par la psychagogie stoïcienne, comme l’apprendra Scipion sous l’égide de Virtus au chant XV.
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31Je pense avoir montré que cette Nekyia présentait avant tout un canon éthique adapté à l’époque du poète, en quelque sorte par-dessus la tête du héros Scipion l’Africain (même si la démarche va, à plusieurs reprises, chercher des points d’appuis dans la personnalité historique de ce dernier) : un vertuisme passéiste mais ouvert au philhellénisme, un néo-homérisme à tendance pro-achéenne, un féminisme relatif tempéré par le rigorisme moral, un Stoïcisme diffus et modéré aux inflexions néo-cicéroniennes ; ce sont là autant de points de contact avec l’esprit de son temps, qui n’est plus tout à fait celui de Virgile ; mais nous avons vu que Silius en est plus conscient qu’on le dit parfois. Au fond, ce que révèle cette revue, c’est, d’une part, un souci de « remise à jour » du topos catabatique dans le détail du contenu, avec la liquidation ostensible de préoccupations propres au contexte des années 20 av. J.-C., et leur remplacement par des thématiques plus actuelles. D’autre part, c’est un rapport sensiblement différent au temps dans la quête d’un moteur de l’action héroïque. Alors qu’Énée allait chercher des encouragements dans le futur en prenant appui sur la pietas, Scipion trouve les siens dans le passé en prenant appui sur la uirtus. Comme Scipion, c’est donc sur la connaissance et l’émulation de l’héroïsme de jadis que les Romains de l’époque flavienne doivent régler leur conduite, plus que sur une hypothétique (et pas toujours rassurante) quête de l’avenir. À une époque proto-augustéenne où l’espoir dans les lendemains prometteurs était le moteur d’une entreprise de construction d’un nouvel ordre, sur fond de mystique du renouveau, s’oppose une époque flavienne où l’on cherche, plus modestement, à maintenir les acquis positifs du passé par-delà les accidents de l’Histoire. Et à défaut de rêver d’un retour de l’Âge d’Or, on peut toujours tenter de faire revivre l’Âge des Héros.