- 1 Le plan d’études romand pour la discipline géographie invite en cycle 1 à étudier l’espace véc (...)
1Comment désormais habiter le monde ? figure comme une des questions fondamentales que notre époque pose aux sciences sociales et aussi à l’institution scolaire. Penser l’habitabilité à la lumière des changements et des crises (Fourny, Lajarge et Eleb, 2019, p. 130), tel est le défi. Par conséquent, il paraît prioritaire de développer chez les élèves un regard critique sur les manières de vivre et leur durabilité. Habiter, un champ largement investi par l’ensemble des sciences sociales, a été récemment intégré au curriculum en géographie scolaire en France (Biaggi, 2015) et en Suisse romande1. Habiter le monde c’est aussi habiter des paysages. Comme miroir des modifications profondes introduites par l’urbanisation, de la réduction de la biodiversité, du changement climatique, le paysage pourrait ainsi être un nouvel outil dans le cadre de l’enseignement en géographie, voire une nouvelle méthode, d’intelligibilité du monde. La Convention européenne du paysage (2000) invite d’ailleurs au développement d’une éducation au paysage. À cet égard, le paysage comme objet d’enseignement pourrait être reconsidéré par l’habiter (Sgard et Partoune, 2019, p. 18).
2Autrement dit, c’est l’occasion de réhabiliter l’étude du paysage en géographie scolaire, dans une perspective démocratique et participative. Le paysage, en suggérant intrinsèquement la prise en compte des habitants et du vivant, donne dès lors accès à une lecture géographique, mais également politique et citoyenne du cadre de vie (Sgard et Partoune, 2019). Les menaces sur le paysage vécu suscitent parfois des contestations et des refus, qui témoignent du désir d’une meilleure reconnaissance de la participation des citoyens (Luginbühl, 2012, p. 370-371).
3Cette visée citoyenne de l’enseignement au et par le paysage a déjà été valorisée dans le cadre de l’éducation au développement durable (Vergnolle Mainar, 2009), ou à l’occasion de l’examen de controverses publiques locales (Sgard et Partoune, 2019 ; Lupatini, 2018 ; Sgard, 2015). Le paysage joue un rôle dans la mobilisation politique locale (Sgard et al., 2018), et pourrait permettre, à l’occasion d’études de cas, une mise en débat des modes d’habiter, autour des conflits d’acteurs, des choix d’aménagement actuels et futurs, des valeurs sociétales.
4L’étude du paysage en géographie scolaire a fait l’objet de plusieurs critiques : illustrations paysagères dans les manuels propres à fixer des stéréotypes (Clerc, 2002 ; Niclot 1999, 2002) ou lecture paysagère par plans, simple prétexte à d’autres activités, « porte d’entrée pour développer autre chose » (ibid).
5La recherche présentée dans cet article intègre le paysage selon cette vision ce sens, non pas comme un objet d’enseignement, traditionnellement présent en géographie scolaire, mais comme un outil renouvelé pour accéder au sens de l’habiter, notamment urbain. Le paysage est envisagé à la fois dans sa matérialité, « un arrangement d’objets visibles » mais également comme « perçu par un sujet à travers ses propres filtres » (Brunet et al., 1992, p. 337) ; autrement dit, selon une conception relationnelle (Besse, 2010), et selon le point de vue de la médiance, le paysage associant deux systèmes : physique et symbolique (Berque, 2010). « Le paysage est un motif écouménal, où se composent l’intrinsèque et la représentation » (ibid, p. 261).
6En outre, une géographie des paysages quotidiens suppose que soient considérés des paysages ordinaires (Sgard, 2018 ; Bigando, 2004), qu’ils soient remarquables, dégradés, banals ; et que soient articulées différentes échelles et perspectives (figure 1).
Figure 1. Paysages urbains à Lausanne : du détail aux vues en perspective
Source : Sylvie Joublot Ferré.
7Fort de ces acquis, nous proposons de mettre en discussion un protocole de formation, transversal à tous les contextes universitaires et/ou scolaires, conduit autour de l’expérience in situ de paysages urbains ordinaires ; une expérience de l’intérieur et déployée de façon multiscalaire. Le dispositif didactique ici étudié a été conçu et expérimenté en formation initiale d’enseignants à la Haute École pédagogique (HEP) du canton de Vaud, en Suisse romande ; il intègre l’expérience dans le paysage urbain, avec comme horizon la démocratie et ses valeurs.
8Notre hypothèse est que ce dispositif pourrait favoriser le développement de plusieurs compétences citoyennes et politiques des étudiants, comme des élèves. Plus précisément, il y aurait une dimension politique de l’enseignement avec le paysage, articulée à la participation, à la mobilisation collective, à l’éthique, à l’attention au futur. La citoyenneté est entendue comme ce qui a trait à la formation du citoyen, une finalité ancienne et primordiale, proclamée par la plupart des systèmes éducatifs (Audigier, 2017, p. 46-51).
9Nous rappellerons les modalités du protocole et son ancrage théorique, avant de décrire une démarche concrète, puis nous tenterons d’évaluer son potentiel politique.
10Le protocole que nous présentons, d’une part, s’inscrit dans le sillage des évolutions épistémologiques qui touchent les sciences sociales et la géographie en particulier. D’autre part, il envisage l’expérience paysagère comme partie prenante de l’expérience spatiale.
11Le dispositif de formation développé avec les étudiants comprend trois aspects principaux : l’enquête in situ, l’épreuve d’un « terrain » par l’expérience spatiale et, enfin, une démarche réflexive et prospective au moyen d’une mise en récit, selon différents langages. Cette étape est appuyée par un étayage, grâce aux échanges entre pairs et avec les formatrices. Des enjeux théoriques, en particulier du point de vue épistémologique, mais également paysagers et didactiques (tableau 1) justifient et fondent ce protocole, tel que nous le développons.
Tableau 1. Enjeux théoriques, paysagers et didactiques du protocole choisi
12L’expérience paysagère pourrait être incluse dans l’expérience spatiale. Pour certains géographes, les spatialités seraient premières (Lussault, 2019, p. 7-24) et l’espace second. Autrement dit, ce que les individus font de l’espace primerait sur l’espace lui-même, ce qui est précisément bien documenté dans les études portant sur l’habiter. Que font les individus de l’espace-ressource, en habitant ? Le concept de spatialité, porteur en géographie depuis deux décennies, est entendu comme « descripteur de l’ensemble des relations des opérateurs avec l’espace, ici considéré comme une ressource matérielle et idéelle pour ceux-ci » (Lussault, 2007, p. 147). La spatialité se présente comme un concept potentiellement intégrateur, à l’échelle de l’individu notamment, en articulant toutes les dimensions de sa relation à l’espace à la fois corporelle et matérielle, d’une part, immatérielle, idéelle et symbolique, d’autre part. La spatialité serait aussi « une expérience individuelle et sociale qui engage la personne, son corps, ses capacités, ses sens, et la met à l’épreuve de l’espace, qui est à considérer comme un environnement de l’action » (Lussault, 2015, p. 409-410). La spatialité pourrait ainsi se construire au moyen de plusieurs expériences spatiales. Cette expression est retenue pour désigner l’opération la plus élémentaire de faire avec l’espace, qui engage le corps, mais aussi d’autres médiations. En effet, si l’expérience spatiale intègre bien une dimension perceptive et sensible, comme cela a pu être envisagé dans des études et ateliers de paysage (Szanto et Bergsjö, 2018), elle pourrait être qualifiée par les rapports sociaux. Ainsi l’expérience spatiale serait à la fois corporelle, sensible et sociale.
13L’expérience peut dès lors être envisagée comme un processus cognitif à part entière : a minima une meilleure connaissance de soi-même, des autres et de l’espace arpenté ; mais aussi une augmentation des expériences et référentiels précédents. Dans une perspective didactique, l’expérience spatiale est ainsi féconde, telle une épreuve de l’espace, guidée, accompagnée et étayée. Cela s’inscrit dans une logique expérimentale de la connaissance et de la construction des compétences citoyennes et politiques, si l’on se réfère notamment à la philosophie politique et à la théorie de l’enquête, du philosophe américain John Dewey (Dewey, 2018). Sa conception de la démocratie, comme un mode de vie d’abord personnel, valorise l’idée d’un ajustement réciproque entre les mœurs et les institutions par la pratique quotidienne.
14À l’occasion de nos enquêtes, menées sous le format de marches urbaines, les intéressés vivent une expérience directe de et dans l’espace. La marche est « une expérience pleine qui permet au promeneur de prendre le temps nécessaire pour tisser des liens avec son environnement » (Douence, 2019, p. 149). Elle permet de « se mettre à l’écoute du monde et de soi » (Lévy, 2008, p. 25). Elle rend ainsi possible l’accès aux paysages urbains, en étant attentif, des détails jusqu’aux panoramas, au sein d’une expérience spatiale collective. Le paysage déchiffré devient la réalité sensible de l’espace arpenté, expérimenté, situé en commun. Ainsi, « l’expérience paysagère résulte d’un indissociable va-et-vient entre ce qui relève de la sphère du spatial, de la sphère du social et de la sphère du sujet » (Bigando, 2004, p. 206).
15Dans notre proposition, le paysage serait ainsi un « intermède » (Retaillé, 1997, p. 103) au sens d’intercesseur entre les individus et l’espace. Le paysage est une des traductions du lieu qui « se décompose en morceaux présentant chacun un aspect nouveau et une composition originale » (ibid.).
« [Le paysage] est, dès l’expérience spontanée, sur la même voie qui conduit à la construction raisonnée de l’espace par la maîtrise de la distance qui lie et sépare à la fois. » (Ibid, p. 104.)
16Selon cette optique, l’expérience paysagère participe, au sein de l’expérience spatiale, à la construction de la spatialité de l’individu. Dès lors, s’énonce la pertinence d’une formation aux paysages ordinaires.
17Les éléments de présentation proposés ici concernent le module interdisciplinaire intitulé « Explorer la ville : transmettre, éprouver, mettre en récits le terrain », à destination des étudiants en master secondaire 1 et 2. Ce module a été retenu car nous disposons d’une collecte des représentations des étudiants avant et après l’enquête urbaine. Après avoir décrit les principales caractéristiques de cette formation, nous présenterons l’évolution des représentations spatiales des étudiants.
18L’objectif principal de ce module est de découvrir d’autres modalités d’enseignement à développer auprès des élèves, pour pratiquer la géographie, l’histoire, les lettres et les arts visuels, en valorisant la démarche d’enquête en sciences humaines et sociales, ainsi que les ressources offertes par et dans l’espace urbain lausannois. Il est conduit en collaboration entre deux formatrices, une collègue historienne et l’auteure.
19Afin d’initier les étudiants à l’enquête sur le terrain, qu’ils devront ensuite réaliser en autonomie, le dispositif comprend toujours, en amont, une partie accompagnée. Une à deux journées sont ainsi consacrées à des déambulations en ville, rythmées par des visites historiques, des rencontres avec des experts ou des artistes : géographe, historien, directeur du musée, musicien, écrivain, etc.
20Les étudiants doivent ensuite réaliser un parcours lausannois en retenant une focale au choix, puis restituer le contenu sous la forme d’un récit. Ce dernier permet d’aborder l’espace urbain dans sa multiperspectivité : témoignages, aménagements urbains, espaces mémoriels, etc. Il est le point de départ à un projet créatif, dont le format n’est pas imposé, il peut donc être textuel, cartographique, visuel, artistique etc. Plusieurs étapes caractérisent ce module (figure 2).
Figure 2. Les étapes concrètes du module
21Les résultats témoignent d’une appropriation créative et plus sensible du paysage lausannois.
22D’évidence le parcours pédestre, urbain et collectif a permis une actualisation de la vision de la ville. Des données empiriques étayent ainsi ce processus de construction personnelle et collective du paysage, en mouvement, attestant d’une approche rendue à la fois plus sensible et plus politique. Par ailleurs du fait de l’interdisciplinarité de ce module, le potentiel créatif serait transformatif, cet aspect a déjà été documenté par d’autres expériences, telles que la lecture partagée de paysages à Ouessant, entre étudiants en géographie et en écoles d’art (Chevrel et al., 2015).
Figure 3. Carte d’abstraction géométrique à Lausanne de M.
Source : travaux des étudiants du module MSSH35, HEP Vaud, 2020.
23De manière explicite, l’enquête sur le terrain a plongé une étudiante dans une situation d’observation attentive : le prélèvement et l’association des détails urbains témoignent de son expérience visuelle et tactile du paysage. Un réagencement créatif du paysage se réalise à partir des matériaux, parties prenantes de l’identité urbaine, articulée à la minéralité, à l’imperméabilité, et à la rugosité. Elle raconte de manière transformative et graphique le paysage urbain avec ses compositions pierreuses, ses lignes, ses matériaux, ses artefacts, ses tonalités. S’énonce ainsi une herméneutique du paysage habité, selon le point de vue de l’étudiante. Au-delà, des questions se posent : « qui je suis ? », « comment ces éléments accessibles à tous créent ou non un paysage partagé ? »
24Nous proposons de confronter les résultats de deux exercices réalisés avec le même groupe d’étudiants à l’automne 2021, qui rendent compte des représentations spatiales des étudiants et de leur évolution, avant et après la balade urbaine (tableau 2). L’expression de « représentation spatiale » établit et exprime la confrontation entre « les modalités d’appréhension du monde et le statut du réel, c’est-à-dire le problème de l’adéquation entre la réalité, ce que nous en percevons et nos discours sur la réalité » (Bailly, 1995, p. 372). Autrement dit, cette géographie des représentations valorise l’existence pour chacun de schémas du réel, orientés par des valeurs, qui sont mobilisées dans la lecture de l’espace et du monde. Ce sont les représentations spatiales.
- 2 Anne-Sophie Subilia anime des ateliers d’écriture itinérants, elle est l’auteure de Jours d’agrum (...)
25Le premier exercice consiste en un prélèvement individuel de mots et de phrases venant spontanément à l’esprit des seize étudiants pour exprimer leur vision de Lausanne. Le second exercice, effectué huit semaines plus tard, consiste à replonger mentalement dans le circuit réalisé en groupe pour laisser surgir et exprimer les éléments et associations d’idées qui reviennent en mémoire, les réminiscences. Il a été imaginé et conduit par Anne-Sophie Subilia2, écrivaine romande. Il faut indiquer que Lausanne est une agglomération de versant, bâtie sur trois collines, avec un dénivelé important entre le Nord (Sauvabelin, 640 mètres) et le Sud (Ouchy, 374 mètres).
Tableau 2. L’impact de l’expérience spatiale et paysagère sur les représentations spatiales
26Dans le premier exercice, il se produit une personnification de Lausanne, comme si la ville était une entité vivante et, en l’espèce, nerveuse, fascinante, jeune, ou hostile, indépendamment des habitants eux-mêmes. Or, les attributs qui sont cités ne procèdent en réalité pas de la ville elle-même, mais plutôt des habitants, de ce qu’ils sont, de ce qu’ils font dans l’espace, et de ce qu’ils font de cet espace. Les spatialités habitantes font la ville. Les étudiants évaluent Lausanne comme une réalité intrinsèque, il y a une essentialisation de la ville. Les représentations mobilisent des catégories principalement englobantes telles que le rayonnement, l’attractivité, ou la différenciation sociospatiale. D’évidence le registre représentatif prend le dessus avec les repères, le vécu sociospatial et discriminatoire, l’imaginaire géographique. L’expérience corporelle n’est pas ignorée, puisque les efforts à faire physiquement sont mentionnés, mais cela reste assez secondaire. En revanche l’expérience sensible est absente, dans les réponses, il n’y a ni paysage ni évocation de la nature ou d’aspects patrimoniaux par exemple. Si le rapport émotif existe, c’est sous un angle négatif : la peur, l’hostilité.
27Dans la seconde série, le point de vue diffère, l’expérience sensible prédomine. La dimension corporelle s’exprime avec les efforts physiques mais surtout le recours aux sens : le bruit des pas, le silence, les bruits de la route, la fraîcheur de l’air, la brise, la voix de l’enseignante, les changements de couleur du vert au gris, la lumière, la journée grise, les éclaircies. Cela conduit à l’expression d’émotions : la surprise, la joie d’être là, la satisfaction, le bien-être, l’inconnu, les découvertes. Comme dans un tableau, le cadre paysager apparaît avec certains éléments qui le constituent : vue panoramique, collines, jardins familiaux, vigne, vue magnifique, voie ferrée, parc, nature, côte, chemin, grand pont, ville à étages. Les détails du paysage sont aussi cités : place de jeu, rue, route, banc, antennes, toits, arbre centenaire, chalet, maisons modernes, habitations, villas, cour d’école, axes. Il y a aussi du vivant : les chats, les visages, les regards, la voix, marcher ensemble. Le rapport sociospatial n’a pas disparu avec l’idée de bourgeoisie mais l’expérience collective partagée a noué une relation plus apaisée, une relation à la ville comme un lieu d’habitat et du vivre ensemble, entre êtres vivants. Une relation plus sensible à l’espace et aux autres s’exprime avec l’éloignement de la vision à distance des lieux, originellement énoncée. Un bien commun, au sens de ressources partagées, pourrait potentiellement se construire et renvoyer aux enjeux politiques de notre démarche autour du paysage.
28La mise en œuvre à l’école d’une éducation au politique demeure un défi, en raison de la complexité des questionnements. C’est plus particulièrement du côté des éducations à – à la citoyenneté, au développement durable par exemple – que le champ du politique est investi (Barthes, 2017). Avec l’éducation à la citoyenneté, les objectifs théorique et moral de l’éducation au politique sont explicites (Chauvigné, 2013). La nécessité d’explorer des dispositifs didactiques directement producteurs de compétences politiques et citoyennes, visant la participation et l’émancipation, est évidente. Le contexte des crises actuelles la justifie.
29Notre proposition didactique consiste à questionner la relation de l’habitant à son cadre de vie, qui est aussi le cadre de vie de l’autre. Cela engage en soi une dimension politique, tant du point de vue des biens communs, de la préparation au changement global, que du vivre ensemble. L’enquête et les expériences spatiales qu’elle conditionne sont orientées vers une meilleure connaissance du lieu de vie, qu’il soit temporaire ou non, notamment au moyen des paysages urbains. Le terrain choisi est, pour des raisons pratiques, situé dans les alentours de la HEP. De nombreux étudiants n’habitent pas Lausanne, ils en ont une approche plutôt superficielle et fragmentée. Pourtant, durant une ou plusieurs années, ils vont devoir adopter le quartier de la HEP et plus largement la ville de Lausanne, comme leurs lieux de vie, des endroits où ils habitent, même temporairement à la journée ou à l’année. Ces lieux sont d’emblée associés à des trajets, des cheminements, des habitudes et des paysages, même inconsciemment. Faire du « terrain » est ainsi d’évidence pertinent, pour entrer en familiarité avec les lieux, estimer le voisinage, évaluer les menaces, les choix, les arbitrages, en particulier à l’égard des paysages urbains, les qualités et les atouts de certaines vues paysagères. La démarche est éloquente, elle permet d’ériger des espaces vécus, pratiqués, même de passage, en paysages. Encore faut-il prendre le temps d’un déchiffrage visuel, sonore, tactile, olfactif, social, culturel et politique. C’est le cœur de notre démonstration, qui valorise le paysage comme une méthode d’intelligibilité du monde habité.
30L’enquête par immersion dans les paysages urbains répond ainsi aux attentes d’une éducation au politique, en visant plus spécifiquement cette mise en intelligibilité collective du monde. Par-là, seraient rendues possibles la construction d’une culture commune, l’émancipation et l’engagement dans la cité, et enfin la formalisation d’une éthique partagée, faite de valeurs discutées entre citoyens, et en l’occurrence entre les participant·e·s (tableau 3).
Tableau 3. Éducation politique par le paysage
31Le dispositif didactique associant les expériences de l’espace, de la marche, du paysage et du rapport à l’altérité a, nous semble-t-il, permis une évolution des représentations spatiales initiales grâce au déchiffrage plus précis du paysage par :
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le corps et les sens : effort physique, couleurs, impressions tactiles, odeurs, sons ;
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une augmentation des repères dans la ville : itinéraires, arbre centenaire, potagers, vigne, place de jeu, etc. ;
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une analyse de l’organisation spatiale et sociospatiale : axes, voie ferrée, bourgeoisie, jardins familiaux, villas ;
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l’apprentissage de nouveaux itinéraires ;
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l’énonciation des sentiments et du rapport aux lieux ;
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l’échange et la mise en commun entre pairs à propos du paysage habité et partagé ;
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l’accès en pleine conscience aux paysages.
32Au moyen de l’expérience spatiale in situ et collective, intégrant marche urbaine et expérience paysagère, des compétences spatiales, citoyennes et politiques ont été augmentées, au bénéfice d’éléments culturels discutés, partagés et conscients, contribuant à une éthique plus attentive du monde. Le pari est de contribuer à un engagement individuel plus éclairé vis-à-vis du cadre de vie, dans un sens politique et citoyen.
33Si le paysage a longtemps été envisagé en géographie scolaire comme un simple outil, principalement illustratif, pour donner à voir des milieux naturels ou aménagés avec leurs habitants ou leurs activités, la proposition est désormais de réhabiliter sa place et son rôle dans l’enseignement. En effet, sous l’effet du renouvellement épistémologique et pluridisciplinaire dont il a fait l’objet, il peut rendre possible un accès sensible, éthique et politique à l’analyse du cadre de vie, dans le contexte actuel marqué par le changement global, le développement durable, l’anthropocène et le vivre ensemble. Ce fut l’orientation poursuivie au sein du colloque international « Débattre du paysage », organisé en 2017 à Genève. C’est dans cette optique que la proposition décrite dans cet article est conçue. Nous avons montré que l’expérience spatiale in situ et en particulier l’expérience paysagère constituent une direction éloquente, pour le renouvellement de l’enseignement de la géographie et l’intégration des finalités citoyennes à l’école. Il s’agit de réhabiliter l’étude consciente et approfondie du paysage sur le terrain, en réalisant son potentiel vis-à-vis de la réflexion sur l’habiter. Dans la période contemporaine, traversée par les crises environnementales et sociétales, l’objectif serait de, collectivement, construire et documenter une nouvelle manière d’être au monde, plus respectueuse de nos cadres de vie.