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Savoirs et actions de jardinage

Expérimentation d’une position d’observation participante de paysagiste-habitant-jardinier dans la cité de Beutre à Mérignac
Gardening skills and actions – Experimentation as a landscape architect-inhabitant-gardener in a position of participative observation in the Beutre housing estate in Mérignac
Jean-Baptiste Poinot

Résumés

Cet article fait part d’une première année d’expérimentation de paysagiste-habitant-jardinier dans le cadre d’un projet de réhabilitation d’une ancienne cité de transit à Mérignac. Il témoigne de différentes méthodes visant à repenser l’idée du projet de paysage par la question de l’expérience et la prise en compte de la capacité des habitants à agir de façon paysagère. La première méthode a consisté en des rencontres avec chacun d’entre eux par le biais d’entretiens réalisés dans leur jardin. Retranscrites sous forme de brèves, elles ont permis de définir précisément une stratégie d’interventions et d’aménagements dans le temps et d’identifier des espaces collectifs dont la structure et le fonctionnement n’étaient pas donnés à l’avance. Cette méthode a notamment abouti à la mise en place d’une idée singulière d’action paysagiste, celle de paysagiste-habitant-jardinier. La seconde partie de l’article s’attache à décrire les modalités de mise en œuvre d’une telle position et les intérêts de ce mode d’action, notamment dans la capacité de prise en compte d’expériences individuelles dans la conception d’espaces collectifs.

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Texte intégral

1Depuis une vingtaine d’années, la « dimension sociale » est devenue inhérente à la question du paysage, du moins dans sa définition donnée par la Convention européenne du paysage (CEP). Celle-ci considère le paysage comme « une partie de territoire telle que perçue par les populations…1 ». Elle établit ainsi qu’aucun territoire n’échappe à la perception des populations et donc que tout est potentiellement paysage, y compris les lieux les plus banals ou dégradés de notre cadre de vie. Certains voient dans l’évolution de cette définition le résultat des progrès relatifs à la reconnaissance de la fonction sociale du paysage qui, en s’opposant à une conception élitiste, recompose l’approche du paysage à partir de sa dimension subjective (Priore, 2000). Sans s’y opposer, il est possible toutefois d’émettre des réserves sur cette définition. En effet si en redonnant une place à l’individu dans la perception du paysage elle a permis à des pratiques paysagistes de participation ou de médiation d’émerger, cela ne va pas sans entretenir une forme d’ambiguïté sur l’idée du social. Ambiguïté qui mène au constat suivant : en s’attachant principalement à la perception du paysage par les habitants, nous avons tendance à omettre la capacité de ces derniers à agir de façon paysagère, sans nécessairement avoir besoin d’un tiers qui les inciterait à le faire (État, collectivités locales, paysagistes…).

2En parallèle, depuis les années 2000, de nouvelles pratiques ont vu le jour qui interrogent la place de l’habitant dans le projet de paysage. Des groupes de paysagistes cherchent à développer des manières d’agir pour « faire projet ». Ces derniers, parfois transdisciplinaires, font de la question sociale l’un des points les plus importants de leur travail et ont décidé de redonner une place aux habitants dans la construction/conception de leur cadre de vie. Une première et rapide analyse de travaux menés par les Saprophytes, l’atelier Bivouac ou encore le collectif Paysagistes Sans Frontières (PSF) peut éclairer les fondements conceptuels qui sous-tendent les pratiques de ces nouveaux paysagistes :

  • La dimension sociale y est centrale. Chacun à sa façon tente de réintroduire la question de l’habitant dans sa capacité à être mobilisé et à agir directement sur son cadre de vie/paysage.

  • Cela passe notamment par la question de l’agir en saisissant une possibilité d’action par l’existant afin, par exemple, de « permettre aux habitants de disposer de plus de ressources, d’idées, de capacités d’agir2 ».

  • À l’inverse d’une tendance générale qui serait pour le paysagiste-concepteur, travaillant sur les espaces publics, de dessiner des plans et autres outils de représentation visant à définir le futur du projet et ensuite de reléguer à une entreprise la réalisation du projet, ces collectifs ont fait le choix de réaliser, lorsque cela reste possible, eux-mêmes les projets. Ils donnent ainsi une autre valeur au chantier en en faisant un moment d’expérimentation, de conception, de convivialité et d’intégration des habitants à la fabrication de leurs espaces de vie.

  • Le jardin est utilisé comme un outil qui permet, tout en s’intéressant aux individus et à leurs pratiques de jardinage, de générer une force d’action collective.

3L’étude des différents discours portés par ces collectifs fait apparaître assez clairement que la question de l’individu et du collectif semble jouer un rôle déterminant si l’on veut inscrire leur pratique sur la base conceptuelle d’une « dimension sociale du paysage » comme le promeut la Convention européenne du paysage depuis deux décennies. Si la notion d’individu apparaît dans l’énoncé des méthodes émergentes qui vont dans ce sens, il semble pourtant que la prise en compte des expériences individuelles ne s’opère pas de la même manière par chacun d’entre eux. Dans certains cas, la notion de collectif paraît prendre d’emblée plus d’importance que celle de l’individu et ce dernier ne semble exister que par son appartenance au collectif. Dans d’autres cas, la capacité d’expression individuelle à l’intérieur du collectif est très volontairement mise en avant. Suivant l’idée que l’on se fait des notions d’« individu », de « collectif » et de « social » et donc des couplages social/société ou individu/collectif, les modalités d’action, ou plus largement les visions du projet de paysage, ne semblent pas les mêmes. « C’est à partir de l’idée que les paysagistes se font de la “dimension sociale du paysage” que s’organise le plan de l’action dans lequel ils s’engagent » écrit le paysagiste-chercheur Cyrille Marlin (2022).

4Cela implique certainement un questionnement fondamental sur la place et le rôle du paysagiste dans la société, son rapport à l’individu et sa capacité de prise en compte de l’expérience dans ses modalités d’action. Aborder « la dimension sociale du paysage » nécessite pour ce dernier d’explorer des modalités d’actions susceptibles de redonner une place à l’individu dans l’action. C’est cette question qui sera développée au travers d’un exemple d’une action singulière qui est toujours en cours et qui s’inscrit dans le cadre du projet de réhabilitation de la cité de Beutre à Mérignac.

Des premiers dispositifs de rencontre dans la cité de Beutre

Un projet de réhabilitation à Beutre

  • 3 Mises en place dans les années 1970, les cités de transit étaient définies par les textes officiels (...)

5Pour résumer brièvement, la cité de Beutre a été construite à Mérignac en 1968 via le dispositif des cités de transit3 dans le but de loger des rapatriés portugais, algériens et espagnols, des travailleurs migrants et d’accueillir des habitants délogés du centre de Bordeaux lors de périodes d’assainissement et de reconstruction des faubourgs de la ville. Elle se compose de cent maisons mitoyennes avec jardins réparties sur vingt bâtiments de plain-pied qui s’organisent autour de petites places (figure 1). Conçue pour être provisoire, la cité est devenue pérenne. Les locataires, dont plusieurs familles sont présentes depuis la construction, y ont dépassé le simple statut de locataire ou d’occupant précaire pour prendre en charge l’amélioration de leurs conditions de vie : en faisant des travaux de rénovation et d’extension de leurs logements, en cultivant des jardins potagers, en jardinant des espaces forestiers voisins ou encore l’avant des maisons. Bref, en montrant une capacité d’agir de façon paysagère depuis leur arrivée à la fin des années 1960.

Figure 1. Vue sur le quartier depuis l’une des places centrales

Figure 1. Vue sur le quartier depuis l’une des places centrales

Source : Rebecca Roks, janvier 2021.

6Le quartier de Beutre à Mérignac et plus précisément le contexte de réhabilitation dont il fait l’objet aujourd’hui est le terrain d’étude d’un travail de recherche sur la base d’une logique de recherche-action et d’observation participante que je mène depuis plus d’un an. Le bailleur social Aquitanis a missionné l’agence Christophe Hutin Architecture et le paysagiste Cyrille Marlin pour la réhabilitation des 93 logements de cette cité de transit. Leurs approches et leurs modalités de travail menant à un étirement possible du temps de l’action ont permis un travail prolongé avec les habitants du quartier et une expérimentation portant sur des modalités qui diffèrent de celles prévues et décrites dans les procédures de marchés publics classiques4. D’une part, la commande du marché oriente l’action sur une forte prise en compte des pratiques habitantes. D’autre part, ces résidents ont montré une capacité à agir de façon paysagère depuis leur arrivée à la fin des années 1960. Ces deux caractéristiques sont les composantes d’une situation propice à un questionnement approfondi sur les notions de temps de l’action et de couplage individu/collectif.

7En accord avec le bailleur social et l’architecte, un cadre particulier a été créé dans cette procédure de marché public pour permettre de développer une recherche en paysage. Une situation de paysagiste-habitant-jardinier y est donc expérimentée en grandeur nature au fil de la recherche pendant trois ans. Cette position singulière d’observation participante est active et croise la notion de « paysagiste-habitant » développée par Cyrille Marlin qui est ici expérimenté par le biais d’une permanence jardinière/paysagiste. La méthode de la permanence qui se développe aujourd’hui en architecture et qui s’inspire au départ des résidences d’artistes (Howa, 2022) consiste en une présence de longue durée de la part du concepteur dans la situation sur laquelle il intervient. La permanence est alors censée faciliter la création de rapports de familiarité entre le concepteur et les habitants, confronter le concepteur à la réalité du quartier et favoriser ses interactions quotidiennes avec les habitants humains et non humains. Pour cela, un logement vacant de la cité a été loué par les architectes durant l’intégralité du projet, afin d’expérimenter une forme d’immersion dans l’expérience habitante.

Des entretiens menés dans les jardins

8En juin 2019, architectes et paysagistes récupèrent les clés de la maison no 53, rue des Étourneaux qui fera désormais office de maison du projet pour les habitants et de bureaux pour l’équipe de maîtrise d’œuvre. Cette présence dans le quartier permet petit à petit de créer des liens de voisinage, de se familiariser avec le territoire et trouver une place dans ce lieu qui, comme l’a exprimé Mme T : « n’a pas l’habitude de voir des gens qui ne sont pas du quartier ».

9Tandis que les architectes commencent les relevés de chacune des maisons, l’équipe de paysagistes débute également son diagnostic. Cependant, il apparaît rapidement que les outils habituels tels que la cartographie, la photographie, etc., ne peuvent suffire à comprendre les logiques propres au fonctionnement du quartier. En effet, ce lieu est chargé d’une histoire particulière : celle d’habitants qui, en cinquante ans, ont agi pour l’amélioration et la transformation de leur environnement de façon très importante. Ainsi, pour tenter de saisir la complexité d’un tel espace, notamment dans sa dimension collective, il a semblé nécessaire de s’intéresser aux différentes expériences individuelles qui le constituent, en se détachant d’une dualité qui opposerait expérience individuelle et expérience collective.

10Ainsi, pour tenter de repenser les collectifs de Beutre à partir des différentes relations qu’entretiennent les habitants humains entre eux et avec le vivant, le choix a été fait de considérer qu’a priori tout acte/expérience était à prendre en compte. C’est pourquoi, dans le cas du diagnostic à Beutre, des entretiens semi-directifs ont été menés avec les résidents dans leurs jardins, afin de pouvoir décrire leur expérience quotidienne en relation avec les êtres qui les peuplent. Une méthode de transcription simple a été employée, prenant pour modèle la forme d’écriture mise en place lors de l’élaboration de l’Atlas des paysages d’Auvergne (Pernet et al, 2014). Les discussions menées sur le terrain avec des habitants et acteurs des territoires auvergnats ont abouti à la rédaction de « brèves », c’est-à-dire de courtes écritures anonymes qui rassemblaient sous une forme compacte et simple d’accès des propos se référant à une expérience quotidienne ou à une expérience d’aménagement. Cela à la fois sans recourir à l’énonciateur et sans émettre de jugement vis-à-vis de ces propos. Une photographie associée permettait une entrée imaginée dans la lecture de la brève. Ce processus particulier de travail a donc permis de rencontrer une soixantaine d’habitants directement dans leurs jardins. Chaque entretien, d’une durée variant entre dix minutes et une heure, a abouti à la rédaction d’une vingtaine de brèves en moyenne. Ainsi, après trois mois de rencontres et d’écriture, nous avons rédigé un peu plus de mille trois cents brèves rendant compte de plusieurs niveaux de connaissances en ce qui concerne les jardins (figure 2). Que ce soit sur les animaux rencontrés dans ces derniers, l’inventaire des plantes cultivées, le sens et l’intérêt que les jardiniers leur portent, les techniques de culture des plantes horticoles, maraîchères ou fruitières utilisées, les dispositifs singuliers pour aménager le jardin (fertilisation du sol, protection contre le soleil, la pluie et le vent, etc.), les modalités d’échanges et d’entraide qui ont cours via les jardins et l’action de jardiner. Par cette approche, il a également été possible d’identifier des espaces collectifs dont la forme et le fonctionnement n’étaient pas donnés à l’avance. Voici quatre brèves, rédigées à la suite des rencontres dans les jardins, qui nous informent sur le rapport qu’entretiennent des habitants avec les oiseaux, les espèces d’oiseaux que l’on trouve dans le quartier, ce que le jardin peut représenter dans la vie quotidienne ou encore comment certaines actions comme l’évacuation des eaux de pluie se mutualisent entre deux maisons mitoyennes.

Figure 2a. Brèves 11.6 : « Demain dès l’aube »

Figure 2a. Brèves 11.6 : « Demain dès l’aube »

Source : Amandine Saget, Cyrille Marlin et Jean-Baptiste Poinot, juillet 2019.

Figure 2b. Brève 15.3 : « Étourneau à la figue »

Figure 2b. Brève 15.3 : « Étourneau à la figue »

Source : Amandine Saget, Cyrille Marlin et Jean-Baptiste Poinot, août 2019.

Figure 2c. Brève 39.15 : « Évacuation des eaux de pluie commune »

Figure 2c. Brève 39.15 : « Évacuation des eaux de pluie commune »

Source : Amandine Saget, Cyrille Marlin et Jean-Baptiste Poinot, août 2019.

Figure 2d. Brève 55.17 : « Des merles, des moineaux et un rouge-gorge »

Figure 2d. Brève 55.17 : « Des merles, des moineaux et un rouge-gorge »

Source : Amandine Saget, Cyrille Marlin et Jean-Baptiste Poinot, août 2019.

D’un relevé d’expériences à une idée particulière d’action paysagiste

Définir une stratégie d’intervention

11Les trois mois de relevés ont abouti à la réalisation de deux grands documents jouant dorénavant le rôle utile d’interface entre les habitants, l’équipe de maîtrise d’œuvre et l’équipe du bailleur social. Ils constituent ainsi une sorte d’espace de référence commun contenant, a priori, toutes les possibilités d’un projet d’aménagement à l’échelle du quartier qui aurait pour ambition de travailler pour et avec ses habitants. Pour transformer ces relevés en un document plus synthétique, les informations et savoirs qu’ils contiennent ont été résumés par le biais de tableaux et de carnets synthétiques. Ainsi, un premier tableau récapitulatif des connaissances acquises par le travail d’inventaire a permis de différencier des registres d’informations qui se réfèrent à des plantes, à l’origine des plantes, à des animaux ou qui renvoient à des problèmes de jardinage, à des savoir-faire spécifiques, etc. Un second tableau rend compte de liens et regroupements potentiels entre les jardiniers en fonction de leurs intérêts et savoir-faire pour certains types de plantes. Quatre grands types de plantes et d’usages du jardin sont différenciés : les plantes comestibles (potagères, aromatiques et fruitières), les plantes grimpantes, les arbres et arbustes et les plantes à fleurs décoratives. Enfin, des carnets spécifiques ont permis de rassembler et de faire parler en les illustrant certains croisements que nous avons identifiés entre les jardins via leurs éléments récurrents (figuiers, vigne, gestion de l’eau, ombre…).

12Ces documents sont ainsi de précieux supports stratégiques d’aménagement des espaces publics du quartier. En effet, les connaissances accumulées lors des relevés ont servi à établir un programme d’actions à mener durant trois ans pour mettre en place un système de jardinage des espaces publics situés devant les maisons. Pour cela, les trois années de chantier ont été découpées en multiples phases de microchantiers (allant de l’échange de plantes au partage de savoirs et savoir-faire, à des micro-élevages, à l’installation de composteurs ou au décaissement des zones de graves devant les maisons) qui impliquent à chaque fois des groupes d’habitants déjà plus ou moins constitués, qui ont été identifiés lors des relevés.

L’énoncé du besoin d’un paysagiste-habitant-jardinier

13Cette stratégie d’action d’aménagement diffère des modalités habituelles de mise en œuvre d’un projet de paysage urbain. Il a donc paru nécessaire de passer par une stratégie temporelle plus complexe qu’un dessin d’apparence finale de l’espace, ce qui a été rendu possible en donnant au paysagiste la position d’un acteur accompagnant et guidant le processus d’aménagement dans le temps. Pour cela, il s’adapte, organise, modifie et met au point les actions préétablies selon un processus « itératif » : chaque fois qu’une action est réalisée, elle modifie de fait les potentialités de la suivante, facilite les implications nouvelles d’autres acteurs ou habitants qui simplifient les modalités générales de l’action et permet à chacun une meilleure compréhension des évolutions de l’apparence du quartier. Pour cela, une présence permanente tout au long du processus d’aménagement a semblé nécessaire afin, entre autres, d’occuper une place à l’interface entre les habitants et les autres acteurs de l’aménagement (bailleurs, services techniques, entreprises éventuelles, spécialistes des cultures, autres systèmes de production mis en œuvre dans le quartier…). Ce rôle s’inspire d’expériences menées dans certains pays comme le Japon où, pour concevoir de tels processus d’aménagement, cet acteur, parfois nommé parc master, est toujours une sorte de jardinier-paysagiste-animateur qui travaille la plus grande partie de l’année sur le terrain en étroite relation avec les habitants.

14Le parc de Koga réalisé par Nakamura Yoshio est ici pris en référence. La présence d’un parc master y a favorisé « les possibilités d’une utilisation plus large et plus sociale du parc [...] aidant à organiser toutes les actions qui auraient pour effet de revitaliser localement les liens communautaires » (Nakamura, 2021, p. 76).

Une observation participante en tant que paysagiste-habitant-jardinier

15Un travail de terrain en tant que paysagiste-habitant-jardinier est donc effectué sur l’ensemble de la durée du projet d’aménagement du quartier de Beutre avec ses habitants, à savoir trois ans. Une immersion dans l’expérience ordinaire et quotidienne de ces derniers est ainsi approfondie sous la forme d’une observation participante telle qu’elle est employée en sciences sociales (sociologie, anthropologie, géographie sociale…).

16Par ce biais, des observations sont menées sur la base de différentes formes d’actions de jardinage entreprises avec les habitants. La présence permanente sur le terrain a l’avantage de suivre au fil des saisons des expériences de jardin liées à des moments précis : plantation des bulbes en hiver, récolte des champignons en automne, préparation des potagers au printemps, récolte et conservation des aliments en été, etc. Cette présence quotidienne permet également de ne pas passer à côté d’expériences habitantes qui seraient insoupçonnables sans une immersion dans le terrain de l’enquête.

Devenir jardinier du quartier

17À l’inverse d’une tendance générale qui voudrait faire participer les populations au projet de paysage, la question dans le cas du projet de Beutre s’est posée de cette façon : comment le paysagiste peut-il participer à la vie de la cité ? Posée ainsi, cette question interroge la place de ce dernier auprès des habitants et sa capacité à réduire son extériorité vis-à-vis de la situation dans laquelle il s’engage. Après une première année d’expérience et de présence quotidienne dans le quartier, différentes relations se sont créées de façon spontanée avec les habitants, autour d’actions de jardinage comme des échanges de graines, de plantes, de matériel de jardinage, de services, de conseils, etc. Ils semblent s’être accoutumés à cette nouvelle présence dans le quartier et il est fréquent que le paysagiste, en plus de jardiner avec certaines personnes, soit invité à discuter ou à prendre le café. C’est, en outre, en partageant ces moments de la vie quotidienne que se tissent et se consolident des relations entre eux et que le paysagiste construit la posture lui permettant de « devenir lui-même et avant tout un habitant parmi d’autres pour agir comme paysagiste parmi les habitants » (Marlin, 2022).

18Néanmoins, c’est principalement l’acte même de jardiner qui produit au fil du temps une multitude d’interactions avec les habitants, qui eux-mêmes augmentent leurs savoirs jardiniers. Sur ce point, le paysagiste s’inscrit dans une dynamique déjà existante dans le quartier depuis sa construction comme cela a pu être identifié lors de la phase d’écriture de brèves. En effet, de nombreuses personnes ont déjà recours à des échanges de plantes, de savoir-faire ou encore de services comme des actions de défrichage de jardins ou de travaux de construction. Cependant, par sa présence, il permet d’augmenter ce réseau d’échanges et d’entraide en apportant son savoir et en développant une connaissance approfondie des savoirs paysagers habitants. Un exemple extrait du journal que tient le paysagiste-habitant illustre cela :

« Après avoir rencontré deux voisines lors d’entretiens individuels, l’une d’elles m’a fait part de sa fierté à réussir “presque à tous les coups” le bouturage des rosiers. À l’inverse, sa voisine a toujours rêvé d’avoir de beaux rosiers dans son jardin, mais il s’avère que les deux jardinières n’ont jamais parlé de ça entre elles. Quelques jours plus tard, en croisant les deux voisines en train de discuter, il m’a suffi de leur faire part de la situation pour que la première voisine donne certaines de ses boutures à la seconde qui peut maintenant fleurir l’avant de sa maison avec des roses » (extrait du 23 septembre 2019).

19C’est ainsi qu’à mesure que s’enrichissent les relations constituées avec les habitants, le projet de paysage prend forme. Finalement ce processus même de construction de cette position de paysagiste-habitant-jardinier place petit à petit le paysagiste au cœur d’une multitude de relations possibles avec les habitants-jardiniers de Beutre. La cartographie présentée en figure 3 témoigne de la complexité des relations identifiées dans le quartier après une année en tant que paysagiste-habitant. S’y croisent à la fois les liens familiaux, amicaux, les groupes menant des actions collectives, mais également les différentes relations qui se sont créées entre les architectes, le paysagiste et les habitants du quartier.

Figure 3. Cartographie des relations dans le quartier

Figure 3. Cartographie des relations dans le quartier

Cette carte est à la fois le produit d’un travail de recherche puisqu’elle retrace une forme d’observation et de compréhension sociale du quartier, mais aussi un document sur lequel peut s’appuyer le paysagiste pour agir.

Source : Marion Howa et Jean-Baptiste Poinot, novembre 2021.

Créer de nouveaux lieux d’action

20Afin de centraliser l’activité du paysagiste et de créer un véritable lieu autour de la question du jardin, une serre de 100 m2 a été installée dans l’espace public. Cette initiative a été rendue possible grâce à l’opportunité de récupérer une structure de serre inutilisée et d’obtenir un apport financier du maître d’ouvrage. Imaginée comme un dispositif spatial mis à disposition des habitants-jardiniers de Beutre dans l’optique d’une amélioration des espaces communs, la serre pourra rester dans le quartier une fois le projet de réhabilitation terminé. Cette décision se fera en fonction de l’envie des habitants, de son utilisation et de son appropriation par des groupes de jardiniers du quartier. Depuis son installation, la serre qui s’avère recouvrir de multiples fonctions est fréquentée régulièrement par une vingtaine d’adultes et d’enfants et une trentaine en période de récolte estivale. En premier lieu, elle tient une fonction nourricière puisque le paysagiste y développe une production vivrière de légumes et de fruits destinée à la consommation du quartier. La production n’est pas suffisante pour nourrir le quartier, mais la serre fait office de jardin de cueillette dans lequel chaque personne peut venir se servir en fonction de son envie. Il s’agit également d’un lieu qui sert à lever les semis, bouturer certaines plantes issues des jardins des résidents, mais surtout qui permet directement une diversité d’interactions entre le paysagiste et les habitants : dialogue, attention, apprentissage, coopération. C’est un dispositif qui articule des relations possibles entre ces derniers et leur environnement quotidien et qui génère des regroupements divers selon les intérêts des habitants. Son organisation leur offre la possibilité d’expériences singulières, individuelles ou partagées, en interaction avec leur milieu. À la fois lieu de convivialité (figure 4), d’abri les jours de pluie, d’apprentissage pour les enfants (figure 5), de cueillette, de négociation, d’agrément, etc., la serre est devenue un lieu du commun dans la cité.

Figure 4. Un groupe se réunit dans la serre pendant que les enfants jardinent

Figure 4. Un groupe se réunit dans la serre pendant que les enfants jardinent

Source : Jean-Baptiste Poinot, printemps 2021.

Figure 5. Initiation au jardinage avec un groupe d’enfants

Figure 5. Initiation au jardinage avec un groupe d’enfants

Source : Jean-Baptiste Poinot, automne 2020.

Présence au quotidien et observation

21En plus de favoriser la mise en place de relations pérennes avec les habitants, la présence quotidienne du paysagiste laisse place à une observation précise des pratiques dans le quartier.

Figure 6. Extraits du journal tenu par le paysagiste-habitant

Figure 6. Extraits du journal tenu par le paysagiste-habitant

Source : Jean-Baptiste Poinot, mai-juillet 2022.

22Cet extrait de journal (figure 6) est un exemple parmi d’autres qui témoigne de l’ajustement continu qu’apporte cette position d’observation participante sur le projet de réhabilitation. Le fait d’éprouver le lieu au quotidien, de pouvoir y observer les habitudes et d’avoir des discussions régulières avec les habitants vise à favoriser une prise en compte des expériences individuelles dans la construction d’espaces collectifs. Cela s’accompagne toutefois de temps plus officiels de concertation et de réunions de quartier où les habitants, la maîtrise d’œuvre et la maîtrise d’ouvrage peuvent échanger collectivement sur les orientations du projet.

Conclusion

23Cet article fait état d’un travail en cours sur l’expérimentation d’une position particulière de paysagiste : celle d’un paysagiste-habitant-jardinier impliqué dans un projet de réhabilitation d’une ancienne cité de transit. Si la démarche apparaît aujourd’hui vertueuse sur de nombreux points, notamment dans sa capacité à favoriser la prise en compte d’une diversité d’expériences individuelles dans la réflexion et la construction d’espaces communs, elle n’est toutefois pas sans difficultés. Nous pouvons à ce jour évoquer par exemple le fait qu’il y ait peu d’expériences similaires dans les projets de paysage, ce qui demande au paysagiste de trouver ses propres méthodes et conditions d’adéquation avec la situation dans laquelle il est engagé. Également, ce rôle, n’étant pas toujours compris par les habitants et certains acteurs institutionnels, mène à des sollicitations qui dépassent parfois sa fonction de paysagiste.

24Encore à ses débuts, cette méthode tente cependant d’expérimenter le fait qu’un autre type d’action en matière de paysage est possible. En effet, il semble nécessaire dans le cas du projet de Beutre que l’action, pour qu’elle soit non plus sur le paysage mais paysagère en soi, doive se définir de l’intérieur des groupes avec lesquels le paysagiste travaille. Ce qui passe, entre autres, par « la capacité du paysagiste à devenir lui-même habitant de la situation, comme les autres membres de l’action » (Marlin, 2022).

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Bibliographie

Howa, M. 2022, « La transformation comme conception ouverte en architecture. Expérience de la cité de Beutre, un projet de transformation des logements avec les habitants dans un quartier populaire », thèse de doctorat en architecture, université Toulouse II Jean-Jaurès.

Marlin, C. 2022, « L’hypothèse du paysagiste habitant. Entre France et Japon, contribution à une théorie de la pratique paysagiste », habilitation à diriger des recherches, vol. 1, université Bordeaux-Montaigne, 231 p.

Marlin, C. 2008, « L’expérience ordinaire : fabrication d’un énoncé de jardin », thèse de doctorat en jardins, paysage et territoire, EHESS, Paris.

Nakamura, Y., 2021, « Le parc de Koga », traduit par Iguchi, N., Sakamoto, M. et Marlin, C., dans Marlin, C. (dir.). Autour de Nakamura Yoshio. Une expérience de pensée du paysage au Japon, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, p. 63-93.

Pernet, A. Baret, M. Marlin, C. et Miramand, V., 2014, « Un atelier mobile comme vecteur de mise en relation des acteurs du paysage. Retour réflexif sur l’expérience de l’atlas pratique des paysages d’Auvergne, 2011-2013 », Sud-Ouest européen, no 38, mis en ligne en mars 2016, URL : http://journals.openedition.org/soe/1564 ; DOI : https://doi.org/10.4000/soe.1564

Priore, R., 2000, « La Convention européenne du paysage ou de l’évolution de la conception juridique relative au paysage en droit comparé et en droit international », Revue européenne de droit de l’Environnement, no 3, p. 281-299, URL : https://www.persee.fr/doc/reden_1283-8446_2000_num_4_3_1290

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Notes

1 https://www.coe.int/fr/web/landscape

2 https://www.les-saprophytes.org/le-collectif/

3 Mises en place dans les années 1970, les cités de transit étaient définies par les textes officiels (circulaire du 17 avril 1972) comme « des ensembles d’habitations affectées au logement provisoire des familles dont l’accès en habitat définitif ne peut être envisagé sans une action socio-éducative s’exerçant au premier chef dans cet habitat provisoire ».

4 https://www.marche-public.fr/Marches-publics/Textes/Lois/lois.htm

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Vue sur le quartier depuis l’une des places centrales
Crédits Source : Rebecca Roks, janvier 2021.
URL http://journals.openedition.org/paysage/docannexe/image/32284/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 514k
Titre Figure 2a. Brèves 11.6 : « Demain dès l’aube »
Crédits Source : Amandine Saget, Cyrille Marlin et Jean-Baptiste Poinot, juillet 2019.
URL http://journals.openedition.org/paysage/docannexe/image/32284/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 304k
Titre Figure 2b. Brève 15.3 : « Étourneau à la figue »
Crédits Source : Amandine Saget, Cyrille Marlin et Jean-Baptiste Poinot, août 2019.
URL http://journals.openedition.org/paysage/docannexe/image/32284/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 271k
Titre Figure 2c. Brève 39.15 : « Évacuation des eaux de pluie commune »
Crédits Source : Amandine Saget, Cyrille Marlin et Jean-Baptiste Poinot, août 2019.
URL http://journals.openedition.org/paysage/docannexe/image/32284/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 270k
Titre Figure 2d. Brève 55.17 : « Des merles, des moineaux et un rouge-gorge »
Crédits Source : Amandine Saget, Cyrille Marlin et Jean-Baptiste Poinot, août 2019.
URL http://journals.openedition.org/paysage/docannexe/image/32284/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 209k
Titre Figure 3. Cartographie des relations dans le quartier
Légende Cette carte est à la fois le produit d’un travail de recherche puisqu’elle retrace une forme d’observation et de compréhension sociale du quartier, mais aussi un document sur lequel peut s’appuyer le paysagiste pour agir.
Crédits Source : Marion Howa et Jean-Baptiste Poinot, novembre 2021.
URL http://journals.openedition.org/paysage/docannexe/image/32284/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 647k
Titre Figure 4. Un groupe se réunit dans la serre pendant que les enfants jardinent
Crédits Source : Jean-Baptiste Poinot, printemps 2021.
URL http://journals.openedition.org/paysage/docannexe/image/32284/img-7.jpg
Fichier image/jpeg, 275k
Titre Figure 5. Initiation au jardinage avec un groupe d’enfants
Crédits Source : Jean-Baptiste Poinot, automne 2020.
URL http://journals.openedition.org/paysage/docannexe/image/32284/img-8.jpg
Fichier image/jpeg, 399k
Titre Figure 6. Extraits du journal tenu par le paysagiste-habitant
Crédits Source : Jean-Baptiste Poinot, mai-juillet 2022.
URL http://journals.openedition.org/paysage/docannexe/image/32284/img-9.jpg
Fichier image/jpeg, 328k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-Baptiste Poinot, « Savoirs et actions de jardinage »Projets de paysage [En ligne], 28 | 2023, mis en ligne le 21 juillet 2023, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/paysage/32284 ; DOI : https://doi.org/10.4000/paysage.32284

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Auteur

Jean-Baptiste Poinot

Jean-Baptiste Poinot est paysagiste DEP, diplômé de l’École nationale supérieure d’architecture et de paysage de Bordeaux. Paysagiste indépendant depuis trois ans, il est doctorant à l’université Bordeaux-Montaigne dans l’UMR Passages depuis septembre 2022.
jeanbaptiste.poinot[at]gmail[dot]com

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Droits d’auteur

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