« Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs. »
Charles Baudelaire, « Le Cygne », Les Fleurs du mal
- 1 Albrecht identifie diverses causes de la solastalgie : la dégradation d’origine naturelle ou artifi (...)
- 2 Les populations autochtones se sont opposées à une définition de l’autochtonie dans le droit intern (...)
1Charles Baudelaire, dans ce poème qu’il adresse à Victor Hugo, exprime son trouble face aux changements de la ville de Paris. La mélancolie et le souvenir évoqués dans ces vers traduisent un sentiment de regret causé par l’altération d’un paysage familier. Face à la transformation d’un lieu qui lui est cher, le poète est envahi par le spleen. Ce sentiment, dont l’origine est ancienne, semble aujourd’hui partagé par de nombreuses personnes qui sont affectées par le dérèglement climatique. Le sentiment d’une dégradation des milieux naturels et des conditions de vie a donné naissance, depuis les années 1960, à l’apparition de nouveaux mots exprimant la fragilité du lien qui unit un individu à son environnement (Marchand et al., 2022). Le terme de solastalgie, inventé en 2005 par le philosophe Glenn Albrecht, décrit la manière dont les individus sont affectés par les changements environnementaux. L’auteur a créé ce concept afin de décrire la douleur psychologique et physique ressentie par les habitants de la Hunter Valley (Australie) dont l’environnement a été altéré par l’exploitation d’une mine de charbon. La solastalgie est une réaction qui désigne un état de stress et d’anxiété lié à la perte de la permanence d’un lieu. Ce concept de nature existentielle, émotionnelle et psychologique (Albrecht, 2019) a été repris et développé dans de nombreuses disciplines, notamment en psychologie environnementale qui étudie les interactions entre les individus et l’environnement anthropique ou naturel (Steg et Groot, 2019). L’enjeu de cet article est d’approfondir ce terme en le déplaçant vers les études paysagères. Ce transfert vise à s’interroger sur la manière dont le paysage est perçu par les groupes humains afin d’analyser en quoi l’identité du lieu et le sentiment d’appartenance sont des causes parmi d’autres1 de la solastalgie. Nous faisons l’hypothèse qu’une analyse des dimensions sensorielle, mémorielle et sociale du paysage permettra de comprendre comment se forme le sentiment de solastalgie chez des personnes faisant l’expérience de la transformation de leur environnement. La question centrale est la suivante : que nous apprend l’étude du paysage sur la formation de la solastalgie ? Afin d’y répondre, nous prendrons l’exemple du projet d’une mine de cuivre à ciel ouvert au sud de l’Arizona (États-Unis) et de son potentiel impact sur la relation du peuple autochtone2 des Tohono O’odham au paysage. Il s’agira, dans un premier temps, d’exposer les enjeux de ce conflit minier et d’introduire le concept de solastalgie. Dans un second temps, on analysera le discours produit par la nation Tohono O’odham en opposition au projet minier afin de comprendre ce qu’ils éprouvent face à l’extraction de leur terre et la façon dont ils perçoivent le paysage.
- 3 Créé en 2011 sous la direction des professeurs Joan Martinez-Alier (Institute of Environmental Scie (...)
2En 2020, une étude basée sur les données de l’Environmental Justice Atlas3 a révélé que le secteur minier est responsable du plus grand nombre de conflits environnementaux. Sur les 2 743 cas documentés et parmi tous les domaines industriels analysés (agroalimentaire, bois, eau, déchets, nucléaire, etc.), le secteur minier représente 21 % des conflits (Scheidel et al., 2020). Les résultats soulignent également les violences fréquentes dont sont victimes les populations autochtones. Pourtant, l’article 32 de la « Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones » (2007) insiste sur l’importance de consulter les peuples autochtones avant d’approuver un projet ayant des incidences sur leurs terres, leurs territoires ou d’autres ressources, notamment minérales (Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, 2007). Les Tohono O’odham d’Arizona se sont opposés au projet d’une mine de cuivre à ciel ouvert dans les Santa Rita Mountains, qui ont une importance historique, culturelle et symbolique pour leur nation. L’objectif de cet article est de mettre en évidence la relation qui unit les Tohono O’odham à ce lieu afin de montrer comment ils et elles perçoivent un paysage, en quoi cette interprétation s’écarte de la représentation européanocentrée du paysage et de quelle façon la potentielle disparition de ces montagnes les affecte.
3En 2019, la revue International Journal of Environmental Research and Public Health a publié une synthèse des études sur la solastalgie réalisées ces quinze dernières années (Galway et al., 2019). L’article insiste sur la nécessité de considérer, d’une part, la notion de paysage et, d’autre part, l’expérience singulière de population autochtone afin de clarifier le concept de solastalgie. Ces deux pistes sont explorées dans ce texte qui s’interroge sur la signification O’odham du paysage dans un contexte minier.
- 4 Nous avons adopté l’orthographe américaine qui écrit soit Santa Rita Mountains, soit Santa Ritas.
4Cette enquête débute à Tucson, la deuxième plus grande ville de l’État de l’Arizona, qui est l’un des premiers producteurs de cuivre au monde. Tucson est situé à environ 730 mètres d’altitude et est entouré par quatre imposants massifs montagneux (les Santa Catalina Mountains au nord, les Santa Rita Mountains4 au sud, les Rincon Mountains à l’est, les Tucson Mountains à l’ouest), qui contrastent avec les prairies semi-désertiques des alentours. La ville est entourée par le désert de Sonora qui s’étend du sud-ouest des États-Unis (Arizona et Californie) jusqu’au nord-ouest du Mexique (Sonora et Basse-Californie).
5Les Santa Rita Mountains s’offrent à la vue du spectateur depuis Tucson (figure 1) ; située à 48 kilomètres au sud de la ville, cette chaîne de montagnes qui culminent à 2 880 mètres fait partie des Sky Island, concept scientifique désignant des montagnes isolées et entourées par des prairies semi-désertiques (Sky Island Alliance, 2008). Composé de forêts de chênes, de pins et de sapins, cet habitat « insulaire » de haute altitude est doté d’une valeur écosystémique exceptionnelle. Ces espaces de végétation favorisent une forte biodiversité, on y trouve des espèces rares d’oiseaux et d’amphibiens. Mais ce paysage naturel a également été façonné par les hommes puisque, dans le passé, les Santa Rita Mountains étaient habitées par des autochtones, des campesinos mexicains, des ranchers, des missionnaires et des mineurs (ibid.). Dans les années 1880, la région s’est révélée riche en gisements d’or et de cuivre et un certain nombre de camps miniers ont vu le jour. Au nord des Santa Ritas, le district minier de Rosemont a été le théâtre de nombreuses opérations d’extraction de cuivre.
- 5 Un premier séjour a eu lieu des mois d’avril à juin 2023 et un second des mois d’avril à mai 2024.
6Depuis 1996, le projet d’une mine de cuivre à ciel ouvert dans les Santa Rita Moutains fait l’objet d’un conflit social et environnemental. Une enquête menée à Tucson pendant trois mois5 a permis de récolter des données qualitatives grâce à une méthodologie mêlant une analyse des corpus textuels et iconographiques (récits, chants, peintures, photographies, etc.), des observations participantes (marches, workshop, colloques), des entretiens semi-directifs auprès d’acteurs divers (professionnels de la mine, paysagistes, archéologues, propriétaires fonciers, environnementalistes, autochtones, artistes), une analyse cartographique. En dialoguant avec les populations locales, l’objectif était de saisir comment les personnes réagissaient face aux changements de leur environnement induits par le projet d’une mine à ciel ouvert dans les Santa Ritas (figure 2).
- 6 En Arizona, la loi minière de 1872 encourage l’exploitation minière des terres publiques. La suspen (...)
7Initialement la compagnie canadienne Hudbay Minerals Inc. (détentrice du projet depuis 2013) prévoyait de creuser une mine, baptisée « mine de Rosemont », sur le versant est des montagnes. Mais cette zone faisant partie des terres fédérales, l’entreprise n’a finalement pas obtenu de permis de construire. En 2022, à la suite de l’interdiction de la cour d’appel fédérale des États-Unis, Hudbay met en place un nouveau projet intitulé « Copper World » et se prépare désormais à construire une mine sur ses propriétés privées, sur le versant ouest des montagnes (Abbott, 2023). La compagnie a déclaré qu’elle reviendrait sur le versant est pour établir d’autres infrastructures et qu’elle concentrerait ses activités sur 5 500 acres de terres situées de part et d’autre de la chaîne de montagnes6. Le projet Copper World prévoit d’être exploité pendant 44 ans (Davis, 2024). Outre l’établissement de la mine, l’infrastructure comprendrait une usine de traitement (broyeur), des lignes de transmission pour l’électricité et l’eau, des routes, ainsi que des installations pour les terrils et les résidus. Il faut savoir que l’exploitation d’un gisement consiste à extraire et à traiter des tonnes de roche pour récupérer seulement quelques grammes de matière première minérale. Cette mine occuperait une surface importante et produirait une grande quantité de déchets solides, liquides et gazeux, c’est pourquoi elle transformerait radicalement le paysage des Santa Ritas. Selon la pratique du mountain top removal (arasement des sommets), les plans montrent que la fosse pourrait supprimer une partie de la ligne de crête. Bien que la mine n’existe pas encore, les premiers travaux ont déjà commencé à transformer visuellement et auditivement le paysage : les traces des camions, la poussière, la pollution lumineuse la nuit, les bruits liés au trafic sont aujourd’hui perceptibles depuis la communauté avoisinante de Sahuarita.
Figure 1. Panorama des Santa Rita Mountains
Le versant est des montagnes sur lequel il était prévu de creuser la mine de Rosemont. Sur le côté droit de la ligne de crête, on peut voir des zones de décoloration qui indiquent les sites utilisés pour l’exploration des ressources en cuivre et les parcelles d’essai pour la restauration des lieux après l’exploitation minière.
Source : Emma Wolton, avril 2024.
Figure 2. Localisation du projet minier Copper World
Source : ScenicSantaRitas.org, mars 2024, DR Save the Scenic Santa Ritas Association.
8La transformation d’une portion d’espace terrestre peut avoir pour conséquence l’apparition du sentiment de solastalgie chez les individus. Le philosophe Glenn Albrecht invente en 2005 ce concept à la vocation psychoclinique (Albrecht, 2005 ; Morizot, 2019) ; ses recherches débutent dans la Hunter Valley (Australie) où des habitants sont contraints de quitter leur propriété, car ils ne souhaitent pas vivre à proximité d’une mine de charbon. Le philosophe décide alors de s’intéresser à cet endroit qui n’est pas encore complètement détruit : l’exploitation minière a transformé le paysage familier et chéri des locaux en un lieu inhabituel et étrange, si bien que l’impression d’être chez soi disparaît pour laisser place à une scène de désolation. Albrecht se demande quelles émotions négatives se déclenchent chez une personne qui continue à vivre dans un endroit qui a été radicalement transformé. C’est ainsi qu’il invente le terme de solastalgie.
9Ce néologisme a été créé à partir du terme latin solacium qui signifie « consolation » et du mot français nostalgie (apparu au xvie siècle) qui se compose de deux mots grecs, signifiant « retour » (nóstos) et « douleur » (álgos) (Albrecht, 2021). Albrecht décrit la solastalgie comme un « mal du pays éprouvé alors que vous vivez toujours chez vous dans votre environnement habituel » (ibid., p. 76). À la différence de la nostalgie, la solastalgie n’est pas causée par l’éloignement du pays natal, c’est plutôt un état de tristesse qui atteint l’individu sur son lieu d’existence. Ce sentiment est généré à la suite d’un changement de la surface terrestre, ce qui provoque un regret ou une douleur chez la personne qui ne parvient plus à identifier son environnement habituel et perd tout sentiment d’appartenance vis-à-vis de celui-ci. Baptiste Morizot décrit la solastalgie comme « un affect d’exil immobile qui restitue aux plus sédentaires d’entre nous les dimensions de perte et d’errance » (Morizot, 2019, p. 169).
10Lorsqu’un bouleversement environnemental advient, en raison de facteurs naturels (cyclone, incendie) ou humains (extraction minière), ce qui rend sensible la perte c’est le paysage. Le spectacle d’un monde terrestre en voie de dégradation suscite des émotions négatives telles que la crainte, le dégoût, la tristesse. Le paysage porte en lui une charge affective et la création du terme solastalgie traduit la façon dont nous sommes touchés, affectés par celui-ci. L’exemple des Santa Rita Mountains, menacées par l’exploitation d’une mine de cuivre, montre que l’anticipation et la crainte transforment la façon de voir la surface terrestre. Bien que les montagnes n’aient pas encore disparu, les entretiens menés à Tucson en 2023 et en 2024 sur un échantillon de la population locale ont montré que certaines personnes souffrent d’anxiété. Les travaux d’Albrecht posent la question des effets psychologiques de la transformation d’un lieu à la suite d’une installation minière ; nous proposons de déplacer la question en amont avant que l’exploitation ne le détruise. Il s’agit de s’interroger sur la manière dont le paysage est perçu afin de comprendre ce qui pourrait être perdu si la mine était construite. L’analyse des dimensions sensorielle, mémorielle et sociale du paysage permettra de comprendre pourquoi l’extraction dépasse la simple dégradation matérielle de l’environnement et comment le sentiment de solastalgie se forme chez les individus. L’objectif est de détailler la genèse de cette émotion au sujet des Tohono O’odham. En analysant la manière dont ils perçoivent ces montagnes sous la forme d’un paysage, l’objectif est de mettre en lumière ce qui pourrait être perdu à l’échelle individuelle et collective si celui-ci disparaissait, et de comprendre comment se développe le sentiment de solastalgie.
- 7 Les données présentées dans cet article proviennent de lectures en anthropologie, du visionnage du (...)
11Le paysage n’est pas un fait brut, il est construit historiquement et culturellement, nous avons appris à le voir, à le reconnaître et à l’apprécier. En Occident, le paysage a été inventé au moyen de la littérature, de la peinture et de l’aménagement des jardins (Berque, 1995) ; tandis que la perception autochtone diffère comme en témoigne l’analyse du paysage O’Odham, présentée dans cette seconde partie.
12Le peuple autochtone Tohono O’odham est originaire du désert de Sonora, leur nom signifiant « gens du désert ». Il y a des milliers d’années, les Hohokam (leurs ancêtres) se sont installés le long des rivières Salt, Gila et Santa Cruz. Ils ont appris à tirer le meilleur parti de leur environnement, en mettant au point un système de stockage et d’acheminement de l’eau. Aujourd’hui la nation Tohono O’odham compte environ 28 000 personnes, il s’agit de la deuxième plus grande réserve amérindienne de l’Arizona en matière de population et de superficie.
- 8 Il s’agit d’un document public qui détaille les impacts du projet sur l’environnement et présente l (...)
- 9 D’autres groupes autochtones nouent une relation historique avec cet espace et se sont alliés aux T (...)
13Le Draft Record of Decision8 (2013) montre qu’une mine dans les Santa Ritas pourrait avoir un impact négatif sur les Tohono O’odham9. Dans ces montagnes se trouvent des sources d’eau et des éléments naturels qui ont une fonction cérémonielle et un caractère sacré pour les autochtones. Néanmoins, les Tohono O’odham ne se revendiquent pas comme étant les propriétaires de ces terres ; en réalité, la notion de propriété privée leur est étrangère et les liens qui les unissent à ces montagnes sont plus profonds : elles sont une partie d’eux-mêmes comme en témoigne Michael Enis (conteur d’histoires Tohono O’odham) dans un court-métrage intitulé Ours is the land qui a été produit par la nation Tohono O’odham :
- 10 Citation traduite en français par l’autrice. « When we don’t take care of the relationship (with ou (...)
« Lorsque nous ne prenons pas soin de notre relation avec la terre, nous perdons une partie de nous-mêmes10 » (Enis dans Causey, 2018, entre 1 min 39 s et 1 min 48 s).
14Cette phrase montre qu’il y a une identification des Tohono O’odham à la terre. Cette relation entre humains et monde terrestre existe à travers le langage et la toponymie. Harry Winters, spécialiste de la culture O’odham, a étudié la linguistique, l’histoire et les traditions de ce peuple autochtone et a documenté les noms qu’ils donnent aux lieux dans un ouvrage intitulé : O’odham Place Names : Meanings, Origins, and Histories Arizona and Sonora. Il explique comment les O’odham ont développé un système détaillé des noms des montagnes, basé sur leurs formes (Winters, 2020, p. xxxiii). Chaque mot implique une géométrie particulière et il est possible de connaître le relief d’une montagne sans la voir, simplement par son nom (figure 3). La toponymie correspond ainsi à la morphologie visible sur l’ensemble du territoire. Les Santa Rita Mountains se nomment Ce :wi Duag en O’odham, qui peut se traduire par « longue montagne ». L’installation d’une mine transformerait radicalement la structure du lieu créant une dissonance entre le nom et la chose, ce qui pourrait avoir comme conséquence l’oubli du sens des mots et des savoirs qui leur sont associés. La dégradation de la surface terrestre peut être éprouvée telle la perte de sa propre langue et donc d’une partie de soi, comme en témoigne la citation de Michael Enis. Si le langage exprime le lien d’identification des Tohono O’odham à la terre, c’est aussi la manière dont le paysage est perçu et vécu qui révèle l’importance des Santa Rita Mountains pour cette population. Le sens du terme « paysage » s’écarte des discours européanocentrés et doit s’interpréter autrement dans le contexte de la culture O’odham.
Figure 3. Vocabulaire géographique en langue O’odham
Les préfixes de formes vav et vaupa permettent de qualifier de façon précise la forme des montagnes ou des collines. Cette richesse lexicale traduit une capacité d’abstraction qui consiste à connaître la géométrie du territoire avant de le voir, simplement par des mots.
Source: Winters, 2020, p. 618.
15Le paysage n’est pas une simple donnée perceptible, c’est une forme spécifique d’appréhension du monde environnant. La question de savoir ce que l’observateur Tohono O’odham saisit de cet environnement et ce qu’il représente à ses yeux (Briffaud, 2014) permettra de mesurer le potentiel impact d’une installation minière dans les Santa Rita Mountains. Véritable tissu de relations entre humains et non-humains, le paysage des Tohono O’odham est d’abord un espace social qui se compose d’acteurs visibles et invisibles : animaux, végétaux, ancêtres et divinités. Dans la cosmologie O’odham, les morts continuent à vivre dans certains lieux ; les personnes décédées vont à l’est (siʼalig weco en langue O’odham) et s’incarnent ainsi dans les paysages. Seth Schermerhorn, spécialiste des peuples et traditions autochtones du sud-ouest des États-Unis, a travaillé avec la nation Tohono O’odham. Il analyse dans son livre Walking to Magdalena : Personhood and Place in Tohono O’odham Songs, Sticks, and Stories (2019) la relation des personnes aux lieux à travers des récits, des chants et des pratiques comme la marche. Plusieurs entretiens avec Simon Lopez (cow-boy, chanteur traditionnel, guérisseur Tohono O’odham) témoignent du lien existant entre les ancêtres et le paysage :
- 11 Citation traduite en français par l’autrice. « When I get to Magdalena, I always get things that my (...)
« Quand j’arrive à Magdalena, je prends toujours des choses que mon père aime, ou mon grand-père, ou ma mère, et je les mets quelque part, où je sais qu’ils sont là […] le temps où nous sommes à Magdalena. Mon grand-père nous a dit, à moi, à mon père et à tout le monde, qu’ils sont là. Ceux que nous avons perdus vont toujours là-bas. Ils sont là avec nous. Vous ne pouvez pas les voir, mais ils vous verront11 » (Schermerhorn, 2019, p. 42).
16Simon Lopez décrit son pèlerinage à pied dans le désert jusqu’à Magdalena (Sonora, Mexique), marche qui est associée à la remémoration des instants passés avec ses proches dans ce même lieu. Les personnes ayant fait ce voyage se sont comme sédimentées dans le sol, c’est pourquoi Simon Lopez apporte des présents pour ses morts qu’il dépose au cours de sa marche. Pour ce dernier, certains aspects de la surface terrestre sont interprétés comme des signes de la présence d’autres personnes ou entités, auxquelles il est subordonné et qui le précèdent dans le temps. Ces signes peuvent prendre la forme de pétroglyphes comme à Huerfano Butte, dans les Santa Rita Mountains, où se trouvent des cupules creusées par les Hohokam à la surface d’un rocher, datant probablement de l’an 1100 (Figure 4). Traditionnellement, Huerfano Butte était une destination où les Tohono O’odham s’arrêtaient pour déposer une offrande avant de poursuivre leur voyage vers les Santa Ritas. La façon de percevoir ces détails à la surface de la Terre peut être associée à un type de perception paysagère, comme l’explique Philippe Descola dans son cours « Les formes du paysage » (2012). En comparant différentes représentations paysagères dans des cultures européennes et autochtones, il affirme que le paysage est le produit d’une transfiguration, d’une métamorphose d’un genre particulier. Descola substitue le concept de transfiguration à celui d’artialisation proposé par Alain Roger, afin de montrer que le paysage est le résultat d’un changement de forme : il diffère de sa simple réalité matérielle pour représenter autre chose (une idée, un concept, un objet, une personne, un événement, etc.). Dans le cas de Simon Lopez, la surface terrestre rend présents sous une autre forme ses ancêtres, qui se sont transfigurés et ont laissé quelque chose de leur personne/être dans le paysage. Les lieux réverbèrent ainsi l’écho lointain des âmes et des esprits invisibles (Descola, 2014).
17Dans ce contexte, le paysage est un témoignage de la vie et de l’œuvre des générations passées qui l’ont habité et qui, ce faisant, y ont laissé quelque chose d’elles-mêmes. Tim Ingold dans un article intitulé « The Temporality of the Landscape » (1993) soutient que le paysage raconte – ou plutôt est – une histoire : il renferme la vie et l’époque des ancêtres qui, au fil des générations, s’y sont déplacés et ont participé à sa formation. Percevoir le paysage, selon Ingold, c’est accomplir un acte de réminiscence. Cette mémoire ne consiste pas tant à rappeler une image intérieure, stockée dans l’esprit, qu’à s’engager dans un environnement qui est lui-même chargé de passé (Ingold, 1993).
Figure 4. Mortiers creusés à la surface d’un rocher, à Huerfano Butte dans les Santa Rita Mountains
Cette photographie a été présentée dans le cadre de l’exposition « Lens on the Land » (2014). Ce projet collectif a réuni des photographes professionnels, des biologistes et des citoyens concernés par le projet minier Rosemont.
Source : Jeanne Broome.
18La perception paysagère des Tohono O’odham englobe à la fois des caractéristiques de leur culture traditionnelle et de la culture chrétienne. Au xviiie siècle, les Franciscains ont joué un rôle important dans l’évangélisation des Améridiens, si bien qu’aujourd’hui nombre d’entre eux sont chrétiens. Le professeur d’esthétique italien Falvio Cuniberto a étudié le rôle joué par la diffusion du franciscanisme dans l’émergence de la peinture de paysage en Occident. Dans son livre Paesaggi del Regno (2017), il montre comment la célébration de la Terre, considérée dans la sphère religieuse comme une image du jardin originel, royaume de Dieu, est associée à la naissance des premières représentations paysagères. La valeur sacrée donnée par les Franciscains au monde terrestre, aux éléments qui le composent (montagnes) et aux êtres qui le peuplent (animaux dotés d’une forme d’âme), a pu favoriser dans le sud de l’Arizona un syncrétisme culturel. La colonisation du territoire O’odham par les Franciscains a probablement joué un rôle dans l’organisation des représentations visuelles. L’église San Xavier del Bac, localisée dans le district San Xavier de la nation Tohono O’odham, témoigne de la façon dont l’exportation de l’architecture européenne a pu servir de cadrage à la vue. Le regard de l’observateur est centré sur la silhouette des Santa Rita Mountains à la sortie de l’église, l’architecture apparaît de la sorte comme un dispositif optique (figure 5). Patrick Pérez, architecte et anthropologue français, a étudié l’émergence de pratiques et de représentations paysagères dans la société autochtone Hopi d’Arizona. Selon lui, un ensemble de techniques du regard s’est développé avec le franciscanisme en raison de l’ontologie analogique propre au cadre religieux. Le paysage est contenu « comme en creux » dans les rapports que les sociétés analogiques entretiennent avec l’espace (Pérez, 2013, p. 263). L’analogisme désigne un mode de pensée consistant à fractionner, à ordonner et à rapprocher des êtres et des formes distinctes, ce qui rend lisible un morceau de territoire et permet de lui donner du sens (Descola, 2005). On retrouve dans les sociétés analogiques (la Chine du premier millénaire et l’Europe du Moyen Âge et de la Renaissance) une classification de l’espace qui conditionne l’apparition d’une vision paysagère. On peut supposer que les Franciscains ont importé sur les terres d’Arizona une manière de « faire paysage » en bâtissant une architecture qui cadre la vue et structure l’étendue du territoire s’offrant à l’observateur. Néanmoins, certaines pratiques paysagères telles que la marche et le chant semblent être propres aux Tohono O’odham.
Figure 5. Point de vue sur les Santa Ritas depuis la sortie de l’église Saint Xavier del Bac, qui fait partie de la réserve Tohono O’odham
Source : Emma Wolton, mai 2024.
- 12 En Occident, également, la marche se pratique et s’intègre à la pensée du paysage. Dès 1336, Pétrar (...)
- 13 « Et quel bel objet dynamique qu’un sentier ! Comme ils restent précis pour la conscience musculair (...)
19En Occident, le paysage est réputé tributaire d’une ontologie naturaliste qui oppose la nature et la culture. Cette séparation se manifeste notamment dans le Wilderness Act (loi de 1964 sur la protection de la nature aux États-Unis), qui a influencé le mythe paysager occidental de la wilderness désignant une nature perçue comme originelle, vierge, sauvage, et où les traces de l’action humaine sont indétectables (Cronon, 2016 ; Joliet, 2020). Cette distinction n’est pas présente dans la société Tohono O’odham où le paysage n’est pas mis à distance. Au contraire, les autochtones parcourent et racontent le paysage en vivant in situ et, de cette manière, ils entretiennent une mémoire culturelle (Pérez, 2013). Le paysage des Tohono O’odham est un espace vécu dans la mesure où la marche joue un rôle important dans sa fabrication. Pour l’architecte italien Francesco Careri (2013), la marche est une première pratique esthétique qui transforme physiquement l’espace et, ce faisant, produit le paysage. L’acte de traverser est simultanément une écriture et une lecture de l’espace, sa transformation et son interprétation symbolique. Contrairement à la perception occidentale, qui repose majoritairement sur une représentation artistique et une mise à distance du paysage (Afeissa et Lafolie, 2015), la relation des Amérindiens au paysage s’enracine dans différentes formes de marche12 : le parcours religieux comme le pèlerinage ou le parcours littéraire comme le chant (Schermerhorn, 2016). Chaque année à la fin du mois de septembre, des centaines de Tohono O’odham marchent plusieurs jours à travers le désert, à destination de l’église Santa Maria Magdalena. Ce pèlerinage permet au marcheur d’acquérir deux types de connaissance : d’une part, il apprend à discipliner son corps ; d’autre part, il est initié à la mythologie et à la cosmologie O’odham et revient transformé et grandi de son voyage (Ibid.). La marche permet de fabriquer le paysage ainsi qu’une mémoire sociale ; idée qui se reflète dans la langue O’odham où le verbe him, « marcher », tire sa racine de himdag, qui peut se traduire par « mode de vie », « coutume », « tradition » (Schermerhorn, 2019). La marche devient un moyen de mémorisation : les chemins sur lesquels l’individu se déplace imposent un modèle au mouvement du corps, qui progressivement se transforme en conscience musculaire, comme l’écrit Gaston Bachelard13 dans La Poétique de l’espace, une œuvre aux enjeux anthropologiques qui explore la dimension imaginaire de notre relation à l’espace. Les Tohono O’odham associent également la mémoire du paysage à une seconde pratique : le chant. Le souffle, le rythme et la mélodie permettent de ne pas oublier ce qui a été corporellement spatialisé (Schermerhorn, 2016 ; Pérez, 2013). D’un côté, la marche et le chant incorporent le paysage dans la mémoire, de l’autre côté, le paysage se dessine sous la forme d’un réseau de sentiers, ses contours révélant les activités de toute la communauté, et ce sur plusieurs générations. À la manière d’un parchemin, le paysage « palimpseste » garde la trace d’une succession immémoriale de marcheurs. Cette association entre la temporalité des activités humaines et les formes du paysage renvoie au concept inventé par Tim Ingold de taskscape, qui combine trois notions : lieu-temps-tâches. Pour ce dernier, le paysage est un processus vivant, il fait les hommes et il est fait par eux. Autrement dit, les formes du paysage sont générées par les mouvements, les activités et les façons d’habiter l’espace. Selon Ingold, il n’y a pas lieu de distinguer le paysage et le taskscape, en ceci que le paysage est un processus d’incorporation des activités humaines à travers le temps (Ingold, 1993).
20Dans le court-métrage produit par la nation Tohono O’odham, Ours is the land, des membres du conseil législatif ainsi que des anciens de la tribu parlent du lien multigénérationnel qui les unit aux Santa Rita Mountains. Cette connexion avec le paysage est à la fois spirituelle, culturelle et physique.
21La principale revendication contre le projet minier concerne ses conséquences matérielles puisque dans les Santa Ritas se trouvent deux anciens villages Hohokam, les vestiges d’un terrain de jeu de balle (utilisé pour les cérémonies religieuses) ainsi que des sites funéraires sacrés. Outre la perte de cet héritage historique, l’exploitation endommagerait des zones où les O’odham cueillent des plantes qu’ils utilisent à des fins médicinales ou pour tresser des paniers. Enfin, le plus grand danger concerne les ressources en eau de la réserve San Xavier. Les habitants estiment que les nappes aquifères seraient abaissées de trois mètres si la mine était creusée. C’est grâce à l’eau que les Tohono O’odham ont pu survivre et habiter dans le désert, c’est un bien sacré comme en témoigne Ned Norris Jr. (président de la nation Tohono O’odham entre 2007-2015) :
- 14 Citation traduite en français par l’autrice. « There are springs that are sacred to us. We go there (...)
« Certaines sources sont sacrées pour nous. Nous y allons pour faire des offrandes, pour être bénis, pour prier, pour demander au Créateur de nous aider, de nous donner de la force pour les choses que nous voulons accomplir dans notre vie14 » (Norris, dans Causey, 2018, 8 min 7 s).
22La potentielle contamination des eaux est non seulement une profanation, mais aussi un danger pour les futures générations qui habiteront cette région aride. Outre les dommages matériels, la perte du paysage des Santa Ritas pourrait avoir des conséquences sur le plan social, car le paysage est un point de contact entre les vivants et les morts. Sa disparition menace le lien qui unit les Tohono O’odham d’aujourd’hui à leurs ancêtres et aux générations futures comme l’exprime Frances Stephens (ancienne conseillère municipale de la nation Tohono O’odham) :
- 15 Citation traduite en français par l’autrice. « Our ancestors never thought that someone would be ou (...)
« Nos ancêtres n’ont jamais pensé que quelqu’un viendrait déterrer leurs restes et les objets qu’ils ont laissés derrière eux. Nous ressentons la douleur, nous ressentons la maladie qui en résultera15 » (Stephens, dans Causey, 2018, entre 2 min 45 s et 3 min 1 s)
- 16 Citation traduite en français par l’autrice. « I went to visit the site and just looking at the lan (...)
« J’ai visité le site et rien qu’en regardant le paysage, j’étais triste parce que les destructions qui vont avoir lieu vont détruire tout cela. Nos enfants, nos petits-enfants, nos arrière-petits-enfants ne le verront jamais et même si des histoires sont racontées, ils ne sauront jamais ce qu’il y avait là16 » (ibid., entre 13 min 48 s et 14 min 9 s).
23Frances Stephens adresse un message politique qui vise à sensibiliser les auditeurs contre la potentielle exploitation des Santa Rita Mountains. Dans cette citation, le paysage n’est pas associé à la « nature » ni à un monde extérieur stable ou objectifié, le terme renvoie plutôt à un état, à une émotion : voir le paysage, c’est être affecté par l’ampleur de la destruction. L’extraction est associée au fait de venir déterrer des vestiges laissés là par les ancêtres, mais la perte n’est pas simplement matérielle. Le paysage O’odham est un espace social, il est le support entre le monde des vivants et celui des morts. Pour cette raison, la dégradation des Santa Rita Mountains par l’installation d’une mine pourrait être éprouvée comme une déshumanisation du paysage. De plus, Frances Stephens évoque la relation entre paysage et mémoire en insistant sur le fait que les futures générations n’auront pas la même expérience du lieu. La fabrique du paysage se rapporte à des mécanismes cognitifs, car c’est par l’intermédiaire de la marche et du chant que se développe et se maintient la mémoire sociale. Le peuple Tohono O’odham, en perdant le contact avec le paysage, risque de voir disparaître une partie de sa langue, de ses mythes, de ses ancêtres et plus largement, une partie de lui-même.
- 17 Un schème perceptif désigne un modèle acquis par l’expérience et par des apprentissages sociocultur (...)
24C’est le spectacle d’un monde dégradé ou l’anticipation de cette détérioration qui provoquent un sentiment de solastalgie ; c’est pourquoi on doit se demander ce que l’observateur saisit de son environnement et ce qu’il représente à ses yeux (cf. supra). Cette question permet le croisement entre la psychologie de l’environnement et les études paysagères. En prenant pour point de départ le paysage, on est en mesure de comprendre comment s’articule la relation entre un sujet sensible et conscient, un schème perceptif17 et une portion d’espace. Quelles que soient les pratiques, les définitions, les cosmologies ou les ontologies, cette relation tripartite forme l’essence du paysage. C’est la perte de cette relation qui marque l’importance du changement quand un bouleversement environnemental advient, car toutes les transformations n’entraînent pas la péremption des schèmes perceptifs en vigueur. L’étude du projet minier dans les Santa Rita Mountains et de ses conséquences sur le peuple Tohono O’odham montre la façon dont le paysage est perçu et accompagne une axiologie sociale et des mécanismes cognitifs. Le paysage évoqué est culturel, déjà connu, et situé dans une histoire en partie collective, c’est pourquoi l’extraction ne provoque pas simplement des changements visuels et matériels, mais est associée à la perte d’un vocabulaire géographique, d’un espace social, de pratiques ancestrales et de la mémoire. L’apparition de la solastalgie est liée à la dégradation de l’environnement, mais pour comprendre sa portée existentielle, émotionnelle et psychologique il importe de prendre en compte les dimensions sensorielle, mémorielle, sociale et ontologique du paysage.
25Il s’agissait de savoir ce que l’étude du paysage pouvait nous apprendre sur la formation du sentiment de solastalgie. Au terme de cette analyse, il apparaît que la solastalgie, qui est une réaction émotionnelle et psychologique face à la dégradation de l’environnement, peut être éclairée sous le prisme des relations paysagères. Une analyse des dimensions sensorielle, mémorielle, sociale et ontologique du paysage permet de mettre en lumière la manière dont un groupe humain se représente son environnement et expérimente sa transformation. Face à l’incertitude et à la menace d’une exploitation minière dans les Santa Rita Mountains, l’étude du paysage O’odham permet de comprendre la formation du sentiment de solastalgie : l’anticipation et la crainte de voir disparaître ce lieu sont associées à la perte d’un langage, d’une mémoire culturelle et d’un lien unissant les générations passées, présentes et avenir. Pour approfondir la compréhension de ce sentiment, des recherches supplémentaires sont nécessaires dans différentes parties du monde afin d’identifier comment d’autres populations, autochtones et occidentales, font ou non l’épreuve de la solastalgie face à la dégradation de leur environnement et du paysage.
L’autrice tient à remercier la School of Geography, Development & Environment et le laboratoire Iglobes (UMI 3157) de l’université d’Arizona pour l’avoir accueillie en 2023 et en 2024. Cette invitation a permis la poursuite d’un travail de terrain dans le sud de l’Arizona, dont cet article offre quelques résultats.