1Pratique millénaire sur le territoire de la Cerdagne, la construction de canaux dans un but d’irrigation des prairies de fauche et des cultures a vu se superposer les différents matériaux et techniques en vue d’en conserver la fonctionnalité et d’en augmenter l’utilité. L’usage de la pierre, pierre sèche ou pierre de taille, qui a connu une période faste avant la première guerre mondiale sur le territoire a permis de réaliser des ouvrages toujours en fonctionnement mais dont la pérennité est aujourd’hui regardée au vu de la faisabilité technique et financière des travaux de réfection, des politiques publiques en jeu concernant la gestion de l’eau agricole.
2La région naturelle et transfrontalière de Cerdagne se situe à l’extrême-ouest du département des Pyrénées-Orientales, à une centaine de kilomètres de Perpignan et du littoral méditerranéen. Située à l’ouest du col de la Perche, ligne de partage des eaux entre le Sègre et la Têt, la région forme un altiplano d’environ 50 kilomètres de long et 15 kilomètres de large à 1 200 mètres d’altitude de moyenne, entre le col de la Perche et les communes de Martinet et Montellà (province de Lleida), entourée de massifs tutoyant les 3 000 mètres, comme le massif du Carlit (2 921 m) et du Campcardós (2 905 m) au nord, et le massif du Puigmal (2 910 m) et la Serra del Cadí au sud (2 649 m). Le plateau est drainé par le Sègre dont il représente l’amont du bassin versant. Conséquence du Traité des Pyrénées de 1659, la Cerdagne a été coupée et divisée entre les couronnes françaises et espagnoles, la frontière définitive (non naturelle) n’ayant été officiellement fixée que plus de deux siècles plus tard, avec le Traité de Bayonne en 1866. Elle se situe historiquement à un carrefour entre le Languedoc, la Catalogne, l’Andorre et la Méditerranée (fig. 1).
Fig. 1
Plan de situation de la Cerdagne.
© François Mancebo
- 2 Lire sur le sujet BECAT Joan, Aiguats et inondations exceptionnelles en Andorre au XXe siècle. L’ai (...)
3Son climat est méditerranéen et montagnard couplé à un ensoleillement important, avec des étés chauds et secs et des périodes de hautes eaux au printemps et à l’automne, hautes eaux pouvant être entraînées par des épisodes méditerranéens violents, dénommés aiguats en catalan, tel celui de 19822.
- 3 Le projet Institutional and Social Innovations in Irrigation Mediterranean Management (ISIIMM) s’es (...)
4L’appartenance de la Cerdagne à la « montagne méditerranéenne » est mise en évidence par le paysage induit des réseaux de canaux séculaires, et notamment avec la mise en place d’un paysage agricole dichotomique irrigué/non irrigué typique et décrit par les termes catalans de regadiu (périmètre irrigable) et de secà (périmètre non irrigable). Ce paysage est une dominante des bassins de vie situés autour de la Méditerranée et présentant une pratique séculaire de l’hydraulique agricole, mis en évidence par le projet ISIIMM réalisé en 20073.
5La présence de canaux d’arrosage en Cerdagne remonte très certainement au Haut Moyen Âge, avec une implantation connue dans le Conflent voisin dès le IXe siècle. La première trace écrite d’une concession d’eau pour l’arrosage est datée de 1023 d’après le Cartulaire Roussillonnais de Bernard ALART, publié en 1880, avec la concession d’une dérivation de la rivière Sègre (Sicaris) par le Comte de Cerdagne Guifre à son frère l’abbé Oliba, pour l’arrosage des prés de fauche de l’actuel hameau d’Age (villam Ageri), sur la commune de Puigcerdà.
6Cette concession est représentative de la première période de constructions d’ouvrages hydrauliques pour des usages industriels (scieries, moulins etc.) et/ou agricoles entre les Xe et XIVe siècles. Le schéma traditionnel laissait l’utilisation des torrents à régime nival aux usages domestiques et vivriers, avec une implantation villageoise sur les hauteurs, tandis que les rivières de plus grande importance, en fond de vallées, étaient consacrées à l’arrosage de prairies et, surtout, au fonctionnement hydraulique des moulins, scieries ou encore draperies.
7La deuxième période faste de construction de canaux, avec une priorité agricole marquée, est comprise entre le XIXe siècle et la première guerre mondiale, profitant de la volonté “progressiste” de l’époque et qui a donné lieu à des ouvrages plus hauts en altitude et arrosant des surfaces plus importantes pouvant dépasser les 100 hectares. Cette deuxième vague a été doublée par la création de nombreuses Associations Syndicales Autorisées (ASA) ou Libres (ASL) grâce à la loi du 21 juin 1865, certaines étant encore en activité de nos jours. Cette deuxième période est particulièrement intéressante dans le cadre de cet article car, se couplant à la professionnalisation du travail de la pierre en Cerdagne, elle a donné lieu à la fabrication de multiples ouvrages en pierre de taille et en pierre sèche.
- 4 RENDU, 2003.
- 5 Seul, Michel MARTZLUFF (Maître de conférences à l’Université de Perpignan en 2005) a mené des étude (...)
8Si l’utilisation de la pierre est attestée dès le Néolithique en Cerdagne par la présence de dolmens, d’abris sous roche ou de vestiges de cabanes de bergers4, les sources archéologiques et écrites concernant le travail de la pierre sur le territoire sont quasiment inexistantes. C’est une mémoire sans texte, car les picapedrers (tailleurs de pierres) n’étant pas constitués en corporation, il n’y a pas d’archives. C’est aussi une mémoire sans geste car, dans les siècles passés, les érudits locaux n’ont pas porté d’intérêt ou mené de collecte d’informations autour de ce savoir-faire5. Pour les périodes historiquement documentées, seul un dépouillement systématique des actes notariaux, des registres d’état civil et des relevés de recensement permettrait (peut-être) d’en retrouver la trace écrite.
9Pour comprendre et appréhender le travail de la pierre, il faut donc s’appuyer sur l’observation des paysages, des ouvrages civils, religieux ou militaires encore existants qui manifestent, dès le Moyen Âge, un travail de la roche.
- 6 LLAC, 1991-1, pp. 7-20.
10En revanche, la diversité et la densité géologique de la Cerdagne6 ont largement favorisé l’usage de la pierre, tant du granite que du schiste, matériaux les plus utilisés dans la construction traditionnelle cerdane ; très schématiquement, le territoire peut se découper en trois grandes zones :
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- 7 MARTZLUFF, 1998, pp. 229-294.
Au nord, le périmètre Campcardos/Carlit avec un axe granitique (Mont-Louis/Andorre), présent sous forme de chaos (Enveitg, Dorres, Angoustrine, Targasonne), « entassements de grosses boules, de pierriers issus d’une très vieille altération du pluton magmatique depuis le Tertiaire et de blocs erratiques abandonnés par les glaciers quaternaires (Angoustrine et Enveitg) 7». Cette aire granitique est encadrée de deux zones schisteuses : au nord la bande Puymorens/Carlit/Péric, au sud, les contreforts de Meranges et Llivia.
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Au centre, la dépression cerdane avec ses larges terrasses alluviales (sables/argiles) irriguées par le Sègre.
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Enfin au sud du plateau, le périmètre Cambre d’Ase/Puigmal/Serra del Cadi où se retrouvent les gneiss, les micaschistes, marbres et schistes (Puigmal/Valcebollère) et les calcaires (Tossa/Cadi).
- 8 MARTZLUFF, 1983, p. 4-14.
11La ressource Pierre est donc omniprésente, et son exploitation s’est faite sur des gisements à proximité immédiate des villages : Dorres, Angoustrine, Targasonne, Carol, Les Bouillouses, Mont-Louis et La Llagonne pour le granit8, Valcebollère, Osséja, Estavar et Espousouille pour le schiste (fig. 2).
Fig. 2
Dorres (Pyrénées-Orientales), ancienne carrière de granite, dite « carrière Gordia ».
© Sylvie Candau
12Après la vague d’édifications d’églises des XIIe et XIIIe siècles, l’usage de la pierre se développe de façon continue, à partir du XVIIe siècle, d’abord dans l’habitat vernaculaire, puis dynamisé par la construction de la place-forte de Mont-Louis (1681). Elle permet l’importation du savoir-faire d’artisans spécialisés extérieurs au territoire, originaires notamment du nord de l’Italie et d’Espagne, et d’apports techniques nouveaux, comme l’usage de la poudre noire pour le débitage, remplaçant les coins en bois puis en métal et permettant de travailler des granits plus durs. Nombre de grosses fermes cerdanes s’ornent alors de linteaux sculptés en granit (fig. 3).
Fig. 3
Sainte-Léocadie (Pyrénées-Orientales), ferme Cal Mateu – Musée de Cerdagne.
© Sylvie Candau
13Puis au cours du XIXe siècle, des mausolées familiaux sont édifiés dans les cimetières, les maisons cossues s’agrémentent de portails monumentaux, d’escaliers ou de balcons, les espaces agricoles voient apparaître feixes, (murs de soutènement pour les terrasses), piquets, entrées et murs de séparation de champs, travail à ferrer, mais aussi tous les réseaux et ouvrages hydrauliques des canaux agricoles, érigés en granite. Le maçon se spécialise et devient tailleur de pierres, comme une manifestation d’évolution sociale (fig. 4, 5).
Fig. 4
Dorres (Pyrénées-Orientales), canal de Pont de Canal.
© Sylvie Candau
Fig. 5
Dorres (Pyrénées-Orientales), borne de la Font Mageta.
© Sylvie Candau
14À la fin du XIXe siècle, les gros chantiers pyrénéens démarrent : routes nationales, électrification, lignes de chemin de fer (Train jaune 1905 et Transpyrénéen 1908), barrages feront l’âge d’or des tailleurs de pierres. Mais, la guerre de 14/18 en freinera très largement la croissance et ne fera pas basculer le travail de la pierre cerdan dans un fonctionnement industriel.
- 9 CANDAU, 2001-3, pp. 267-270.
15L’activité perdurera ensuite de façon très artisanale et très localisée, jusqu’aux années 1970 pour les ardoisières de Valcebollère et aux années 1980 pour le travail du granite avec Michel Balaguer à Angoustrine et Jean Gordia à Dorres9.
16Dès lors, la ressource n’étant plus exploitée localement et ce savoir-faire n’ayant pas été véritablement transmis, l’utilisation du granite pour la réfection des canaux cerdans ne semble plus, à ce jour, concevable, d’un point de vue économique. Mais, il y aurait peut-être, pour l’avenir, à imaginer une politique de revalorisation locale de cette ressource toujours présente pour conforter un patrimoine bâti ancestral ?
17Les canaux d’arrosage de Cerdagne présentent trois grandes catégories de constructions en pierre, majoritairement de taille :
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le linéaire : le canal est construit en partie ou entièrement en pierre ;
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les murs de soutènement : le franchissement de passages difficiles, notamment à l’amont des vallées, a pu demander la réalisation de murs de soutènement ;
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les ouvrages d’art et de répartition des débits : le besoin d’un ouvrage pérenne et le couplage fréquent avec des règles de répartition de débit a demandé la mise en œuvre d’un matériau résistant tel que la pierre.
18Cette catégorisation ne se veut pas exhaustive des usages de la pierre dans les constructions des canaux d’irrigation en Cerdagne, elle a cependant le mérite de présenter une représentativité intéressante.
19Le linéaire du canal peut parfois suivre l’aplomb d’un mur en pierre sèche suivant les limites du parcellaire (fig. 6). Certaines ouvertures ont été réalisées dans le mur de délimitation afin de laisser passer l’eau d’une parcelle à l’autre (fig. 7). Actuellement, très peu de passages sont encore en fonctionnement.
Fig. 6
Ur (Pyrénées-Orientales), canal du Plandail, mur en pierre sèche de granit en rive gauche du canal.
© CDC PYRCER
Fig. 7
Latour-de-Carol (Pyrénées-Orientales), passage d’un canal d’arrosage aménagé dans un mur de délimitation.
© CDC PYRCER
20Sur la Soulane granitique, deux canaux « jumeaux », le canal de la Serre et le canal de la Devèze, à Angoustrine, présentent certaines sections de linéaire en ligne de crête entièrement réalisé en granit, les joues comme le radier (fig. 8).
Fig. 8
Angoustrine (Pyrénées-Orientales), canal de la Serre, joues et radiers du canal en granit.
© CDC PYRCER
21Les ouvrages situés au plus haut dans les différentes vallées, ouvrages majoritairement originaires du XIXe siècle et historiquement gérés par des Associations Syndicales de Propriétaires. La topographie des vallées traversées et l’obligation de conserver une pente autour de 2/1 000 pour arroser la plus grande surface possible a conduit les maîtres d’œuvre et bâtisseurs à mettre en place des murs de soutènement sur lequel vient reposer le canal d’irrigation (fig. 9, 10).
Fig. 9
Llo (Pyrénées-Orientales), canal d’Espluga, mur de soutènement en schistes.
© CDC PYRCER
Fig. 10
Osséja (Pyrénées-Orientales), canal inférieur d’Osséja, mur de soutènement en schistes liés à la terre présentant plusieurs niveaux de restauration.
© CDC PYRCER
22Le caractère transfrontalier et la diversité des usages liés à l’eau superficielle ont conduit à l’élaboration de règles de répartition de l’eau sur les ouvrages situés à l’amont. Certains ouvrages de répartition, ceux construits à l’âge d’or de l’usage de la pierre de taille, peuvent contenir des éléments massifs de pierre toujours fonctionnels (fig. 11, 12, 13).
Fig. 11
Eyne (Pyrénées-Orientales), canal de Rondole et Rohet, bassin de répartition en pierres de taille de granit.
© CDC PYRCER
Fig. 12
Err (Pyrénées-Orientales), canal d’Err, bassin de décantation en schistes liés au mortier et couronnement en pierres de taille de granit.
© CDC PYRCER
Fig. 13
Angoustrine (Pyrénées-Orientales), canal international d’Angoustrine-Llivia, ouvrage de répartition en pierre de taille de granit.
© CDC PYRCER
23Certains habillages plus récents reprennent un schéma traditionnel, prolongeant une tradition du travail de la pierre, même si celle-ci n’est plus l’élément structurant de l’ouvrage (fig. 14).
Fig. 14
Estavar (Pyrénées-Orientales), ouvrage de répartition sur le canal d’Estavar-Bajande, habillage en schistes liés au ciment et chaînes d’angle en granit.
© CDC PYRCER
24La conservation dans l’état ou la réfection à l’identique des ouvrages hydrauliques, ou des parties d’ouvrage, évoqués plus haut, se heurte aujourd’hui à plusieurs difficultés pouvant mettre en péril différents aspects des canaux d’irrigation de Cerdagne, que ce soit leur utilité, leur finalité première étant de desservir de l’eau brute aux usagers, ou leur maintien en état.
- 10 INSEE, 2007.
- 11 Chambre d’agriculture Occitanie, 2017.
25L’utilisation des canaux d’irrigation est avant tout collective. De fait, leur gestion l’est également, gestion institutionnalisée par la création de la loi sur les Associations Syndicales de Propriétaires en 1865. Réglée par les statuts de l’association, la vie de l’association peut donner lieu à l’élaboration d’un règlement de service précisant les devoirs de chaque propriétaire vis-à-vis de l’entretien courant de l’ouvrage. Le nombre de personnes pouvant participer à l’entretien de l’outil de travail quotidien a fortement diminué en parallèle à la déprise agricole et à la diminution de la part de l’emploi agricole10,11, estimée à 23 % dans le dernier quart du XXe siècle.
26Cette déprise a pu mener, dans certains cas, à l’abandon total de canaux d’irrigation (fig. 15). Les ouvrages les plus structurants sont néanmoins en souffrance au vu de la difficulté des ASA (et de certaines communes ayant repris à leur compte la gestion) à subvenir aux investissements obligatoires à leur fonctionnement optimal. Cette souffrance se traduit notamment par la mise en place d’une politique tournée vers le court-terme, au détriment d’une vision globale de maintenance du patrimoine hydraulique.
Fig. 15
Porté-Puymorens (Pyrénées-Orientales), canal abandonné au Cortal Michette.
© CDC PYRCER
- 12 Parc Naturel Régional des Pyrénées catalanes, 2007.
27Dans les zones les plus soumises à l’urbanisation, l’utilité même du canal peut être remise en cause, celui-ci pouvant être vu principalement comme un agrément et un loisir. Les réparations menées sur un ouvrage, amenant une refonte totale de la typologie du canal (passage d’un canal aérien en un canal busé et enterré), peuvent alors être questionnées par les utilisateurs « passifs ». Ces questions, légitimes, car les canaux d’irrigation sont considérés comme une des principales sources du paysage bocager de la Haute-Cerdagne12, se poseront en revanche beaucoup moins sur le manque d’entretien et l’implication collective nécessaire à un maintien en bon état sur le long terme de tels ouvrages (fig. 16, 17).
Fig. 16
Llo (Pyrénées-Orientales), canal d’Espluga, mur de soutènement dégradé.
© CDC PYRCER
Fig. 17
Angoustrine (Pyrénées-Orientales), canal du Ribéral, canal à l’air libre fuyard en pierre sèche de granit.
© CDC PYRCER
- 13 LOUBIER, GARIN, 2013, p. 90-95.
28Les difficultés inhérentes à la gestion collective des ouvrages hydrauliques agricoles amènent irrémédiablement à un abandon progressif des structures collectives vers une utilisation individuelle, qu’elle soit apparentée à des canaux de faible linéaire ou de forages, lorsque le sous-sol le permet13. Cette évolution, très marquée sur l’ensemble du territoire français, puisque les surfaces irriguées en systèmes collectifs ont diminué de 50 % entre 2000 et 2010, contre une hausse de 10 % pour les accès individuels à la ressource, est encore peu marquée en Cerdagne où la topographie montagneuse du territoire encourage l’usage gravitaire de l’eau.
- 14 Secrétariat technique SDAGE Rhône-Méditerranée, Plan de Gestion quantitative de la Ressource en Eau (...)
- 15 ROY, 2013, p. 4-5.
- 16 Les données concernant les usages de l’eau en Cerdagne sont à retrouver dans le document de référen (...)
29À la suite de l’adoption de la Loi sur l’eau et des milieux aquatiques de 2006, transcription de la Directive Cadre sur l’Eau de l’Union Européenne (2000) demandant d’atteindre un bon état chimique, biologique et quantificatif des masses d’eau à l’horizon 2015 à travers la mise en œuvre de plans de gestion ou de programmes d’actions, les Schémas Directeurs d’Aménagement et de Gestion des Eaux Rhône-Méditerranée successifs demandaient l’élaboration par bassin versant de Plan de Gestion quantitative de la Ressource en Eau (PGRE) afin de résorber les déséquilibres hydriques mis en lumière par des études dédiées14. Les actions d’économies d’eau ont ainsi été les premières attentes des politiques publiques, notamment sur l’utilisation de l’eau agricole représentant 50 % de la consommation de l’eau au niveau national15 et près de 95 % en Cerdagne16.
- 17 Programme de Développement Rural Languedoc-Roussillon 2014-2020, version 12, Type d’opération 4.3.2 (...)
- 18 GRANIER, DEUMIER, 2013, p. 30-34.
30Au niveau régional et de son Plan de Développement Rural (PDR), l’appel à projets FEADER « Soutien aux infrastructures hydrauliques : réalisation d’économies d’eau et substitution des prélèvements existants », piloté par la Région Languedoc-Roussillon puis Occitanie, est venu appuyer financièrement les structures gestionnaires d’infrastructures agricoles pour la « modernisation de leurs outils de travail » et le « remplacement des réseaux vétustes par un mode de prélèvement plus efficient17». À travers les critères de sélection de cet Appel à Projets, l’efficience hydraulique est le point central, dans ses aspects « transport » et « distribution18 ».
31Après huit années d’application du PDR en Cerdagne, plus d’une dizaine de canaux d’irrigation ont pu être rénovés et/ou modernisés, en améliorant le rendement de transport ou de distribution et facilitant leur utilisation quotidienne dans un contexte de raréfaction de la main d’œuvre « de gestion » comme vu plus haut. Pour des raisons essentiellement financières, des techniques et matériaux courants ont été mis en œuvre, comme l’installation de buses en Polyéthylène à Haute Densité, l’acier galvanisé ou le béton, au détriment d’une réfection à l’identique qui n’aurait pu être mise en œuvre pour trois raisons principales :
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le coût financier des travaux, demandant une technicité accrue et des entreprises qualifiées ;
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les économies d’eau directes inférieures, élément pénalisant au vu de la notation des projets lors de l’instruction de l’Appel à Projets ;
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l’inadéquation avec le besoin à court-terme des gestionnaires vis-à-vis d’une fonctionnalité accrue, voire d’un sauvetage.
32Des compromis ont été trouvés afin de cadrer avec le patrimoine bâti en place et/ou le paysage, les gestionnaires étant notamment sensibles à la conservation d’une pratique de la pierre, très forte en Cerdagne (fig. 18).
Fig. 18
Porté-Puymorens (Pyrénées-Orientales), canal du Pla, nouvel ouvrage de répartition en béton armé avec habillage de schistes liés à la terre.
© CDC PYRCER
- 19 BOUFFIER, WATEAU, 2019.
33La conservation du patrimoine bâti en pierre dans la gestion des canaux d’arrosage est une question d’actualité, comme le montre le projet de « beau livre » du Parc Naturel Régional des Pyrénées catalanes sur la mémoire orale des canaux d’arrosage du territoire et leur intégration dans le paysage. Ailleurs sur le pourtour méditerranéen, cette préoccupation est présente, comme en témoigne le travail mené par la Maison méditerranéenne des Sciences de l’Homme sur le canal Galermi, ouvrage antique, dans le territoire syracusain (Sicile)19. La sécheresse vécue en 2022 vient heurter de plein fouet les aménagements hydrauliques en place avec une pression autour de la gestion efficiente de la ressource en eau, pression traduite dans les demandes de résultats des institutions, et la possibilité de garder intact ou restauré des savoir-faire et des techniques permettant de valoriser le territoire et l’histoire locale.
34La conservation de l’existant vient également se confronter à la mutation des usages et de l’usage des sols, avec des surfaces construites plus importantes et des usages davantage liés à l’usage domestique voire à une simple protection contre les possibles débordements des ouvrages. L’adaptation aux usages et aux changements de société entraînent une modification des ouvrages en place.
35L’aspect utilitaire des canaux d’arrosage semble avoir su mettre en avant les techniques de construction contemporaines, en se chargeant de maintenir intact l’objet premier de ces ouvrages, rappelé dans chacun des statuts syndicaux, à savoir le transport d’eau brute. Dans ce sens, une complémentarité entre une efficience accrue et un patrimoine conservé pourrait-elle se mettre en place à travers un programme adapté à chaque canal en y faisant intervenir autant les acteurs financiers et techniques des deux domaines ? Cette dualité serait-elle durable sur le long terme ou l’une des deux composantes prendraient-elles progressivement le dessus au gré des volontés politiques ? Enfin, l’utilisation de techniques et matériaux plus couramment utilisés ne doit-elle pas également être valorisée comme étant le patrimoine bâti de demain ? En envisageant la pierre comme matériau de construction de base au vu de sa proximité et disponibilité, les constructeurs ont-ils suivi une autre logique que celle, plus actuelle, du travail du ciment, de l’acier et des composés plastiques ?