- 1 Acronyme pour : Études Archéologiques et géographiques Urbaines et Rurales des Implantations hum (...)
1Le projet collectif de recherche Eaurigines1 (PCR) étudie les relations Homme/Milieu sur le bassin versant de la Garonne amont, des Pyrénées centrales à Toulouse, autour de l’axe fluvial Garonne. Il est composé d’une quarantaine de chercheurs de disciplines différentes et complémentaires en sciences humaines et en sciences de la nature ainsi que de membres associatifs. Il a pour objectif de mettre en relation l’évolution des systèmes sociaux avec les systèmes environnementaux, de la Protohistoire jusqu’à nos jours, permettant d’appréhender les relations entre l’anthropisation de l’espace et son occupation avec les phénomènes naturels hydrologico-climatiques et les impacts sur l’environnement.
- 2 AMOROS, PETTS, 1993. L’hydrosystème est caractérisé́ par ses cours d’eau et ses régimes (étiage, ha (...)
2L’emprise géographique du projet collectif de recherche comprend le bassin versant du cours supérieur de la Garonne, avec comme fil conducteur le fleuve Garonne, englobant le territoire du Comminges – de la vallée de la Neste d’Aure en Hautes-Pyrénées à la vallée du Salat en Haute-Garonne, jusqu’à Toulouse. Il peut être divisé en plusieurs tronçons, correspondant à la fois à leur topographie et à leur hydrosystème2, et donc à la navigation. Depuis son entrée en France jusqu’à Cazères, la Garonne est rejointe par cinq affluents. D’amont en aval, se trouvent en rive gauche : la Pique, dite aussi la Neste de Luchon formant la vallée de Luchon, qui rejoint le fleuve à Cierp, en aval de Saint-Béat ; l’Ourse qui traverse les Hautes-Pyrénées par la vallée de Barousse et qui se jette dans la Garonne à Loures-Barousse, en amont de Valcabrère et de Saint-Bertrand-de-Comminges ; la Neste d’Aure, elle-même possédant de nombreux affluents, dont le confluent avec la Garonne se trouve à Montréjeau.
3À Montréjeau, la Garonne se heurte au plateau de Lannemazan et bifurque pour prendre la direction nord-est. Les affluents principaux se jettent dorénavant dans le fleuve en rive droite. La Garonne est rejointe par le Ger, en aval de Labarthe-Inard, puis par le Salat, à Roquefort-sur-Garonne.
4Les lieux névralgiques le long de la Garonne amont coïncident avec les lieux de confluence que ce soit fluviale ou terrestre, favorisés par une topographie propice à l’installation d’un centre urbain.
5Depuis la frontière espagnole au Pont-au-Roi jusqu’à sa confluence avec la Neste d’Aure à Montréjeau, la déclivité́ du relief de la Garonne passe de 7,36 m par kilomètre à 2,27 m pour un débit annuel moyen actuel, calculé à partir des données des stations de Saint-Béat et de Chaum, de 26,8 m3/s. Cette section, composée d’une série de bassins, a été́ creusée et élargie par les glaciers3.
- 4 PARDÉ, 1935, pp. 110-111.
6À partir de Montréjeau, la pente remonte à 3,36 m par kilomètre sur environ 46 km jusqu’au confluent du Salat à Roquefort, avec un débit moyen annuel actuel, calculé à partir des données des stations de Valentine et de Mancioux, de 53,6 m3/s. Puis la pente diminue à nouveau de 2,26 m du Salat jusqu’à Cazères4. Le débit moyen à Marquefave, en aval de Cazères et de la confluence avec le Salat hors zone d’étude, est de 107 m3/s, plus du double avec l’ajout des eaux du Salat et de l’Arize. Les affluents de la Garonne supérieure à avoir connu une activité́ nautique sont la Neste d’Aure et le Salat, et plus secondairement la Pique. La Neste d’Aure prend sa source dans les Hautes-Pyrénées, près du village d’Aragnouet et parcourt 73 km avant de rejoindre la Garonne. Elle constitue l’un des principaux affluents de la Garonne supérieure et a connu une activité́ fluviale intense du XVIIe siècle au XIXe siècle. Dans cette vaste emprise, cinq zones d’ateliers ont été sélectionnées situées à des endroits stratégiques : confluences et zones de rupture de charge, sur lesquels l’équipe du PCR se focalise en priorité (fig. 1).
Fig. 1
Emprise du PCR Eaurigines et localisation de ces zones d’ateliers.
SIG/DAO A.L. François © PCR Eaurigines, 2020
- 5 À Saint-Béat, à partir des données calculées sur 100 ans, le mois de mai a un débit moyen actuel (...)
- 6 FISCHER, 1932, p. 288.
- 7 PARDÉ, 1935, p. 172.
- 8 FISCHER, 1932, p. 314.
7Les régimes du fleuve (hautes-eaux, basses-eaux, étiage) déterminent le rythme des activités anthropiques fluviales et les différentes formes qu’elles peuvent revêtir. Ces régimes sont influencés par le climat de chaque bassin fluvial et celui de la Garonne par les climats océanique et méditerranéen. Les hautes-eaux et les crues ont lieu à partir du mois d’avril jusqu’au mois de juillet avec un pic durant les mois de mai et juin5. Cette période correspond à la fonte des neiges et aux très importantes précipitations sur le nord de la chaîne Pyrénéenne avec l’arrivée d’un air humide qui se transforme en abondantes pluies, entraînant une élévation rapide du niveau d’eau. La topographie accidentée des Pyrénées a entraîné un encaissement des talwegs et créé de fortes pentes qui drainent avec rapidité́ les eaux des averses de printemps, ce qui génère à cette période des crues à montée et évolution rapide et à profil torrentiel6. Ces crues printanières sont appelées par Maurice Pardé « crues océaniques pyrénéennes7 » et la vitesse des eaux peut atteindre 4 à 5 m/s8 et 1030 m3/s.
8La période de la fin de l’été au début de l’automne correspond à l’étiage du fleuve, soit à 0,60 m de hauteur d’eau au XIXe siècle dans la section flottable9. En hiver, les glaces retiennent les précipitations et correspondent à la période des moyennes eaux. La période entre décembre et mars correspond au redoux, les montagnes condensent à nouveau un air humide se transformant en précipitation mais d’intensité́ plus faible et commençant à faire fondre les neiges en faible altitude. Celles-ci sont appelées « crues océaniques classiques10 ». Cette caractéristique, propre aux cours d’eau pyrénéens au régime pluvio-nival, est commune avec le bassin de l’Adour. Les crues décennales et centennales, dont les débits sont les plus importants, sont aussi à prendre en compte. Cependant, face au réchauffement climatique, elles sont de moins en moins prévisibles et prennent, progressivement, des aspects différents.
- 11 FRANÇOIS, 2021 ; VENCO, en cours.
- 12 LABBAS 2018-2019 ; LABBAS, 2021.
- 13 JANTZI, 2021 ; JANTZI, 2018 ; DAVID, 2016.
- 14 FABRE, 2017.
9Depuis 2011, différents travaux de recherche universitaires ont été menés sur la Garonne, haute (des Pyrénées centrales à Toulouse) et moyenne (de Toulouse à Agen), en : archéologie11, archéodendrologie12, géomorphologie et géographie13, histoire14 et écologie, donnant naissance en 2021 à une dynamique de recherche pluridisciplinaire autour du Projet Collectif de Recherche EAURIGINES (2021-2024), acronyme pour « Études Archéologiques et géographiques Urbaines et Rurales des Implantations humaines sur le bassin supérieur de la Garonne. Intégration de la gestion de l’eau, des ressources Naturelles et de l’Environnement par les Sociétés sur la longue durée ». Outre l’appui scientifique et institutionnel dont le PCR bénéficie, la présence et l’engagement des collectivités et du projet du Parc naturel régional Barousse Comminges Pyrénées ont permis de forger une forte dynamique collective et de sensibiliser les habitants et les acteurs locaux à la protection du patrimoine archéologique.
10Le PCR est composé d’une quarantaine de chercheurs et membres associatifs de disciplines différentes et complémentaires, en sciences humaines et en sciences de la nature, ainsi que de membres associatifs, représentant : six universités, neuf laboratoires, huit institutions et trois associations.
- 15 FRANÇOIS, 2021 ; VENCO, en cours.
11Les thématiques de recherches se placent dans la continuité de plusieurs programmes menés sur le territoire national et développés en Région. Tout d’abord, l’étude des dynamiques d’occupation sur la longue durée en lien avec les trajectoires forestières et fluviales sont des thématiques développées dans le cadre des programmes REPERAGE et RHEFOREST, conduits depuis 2013 par Nicolas Poirier, et de la chaire IDEX Gragson portée par Florent Hautefeuille. Ce programme a été développé dans le but de documenter les dynamiques du paysage et du peuplement, l’évolution des relations sociétés/milieu dans la vallée de la Garonne moyenne, en aval de Toulouse, dans la longue durée. Pour le cours supérieur de la Garonne, les recherches récentes menées dans le cadre de thèses universitaires15 ont mis en évidence une anthropisation du fleuve sur son cours supérieur et de sa vallée alluviale sur le temps long, en étroit lien avec la mobilisation des ressources (bois, pierres) en prenant en compte l’impact de ces aménagements fluviaux sur l’environnement et le cours d’eau, répondant aux besoins des sociétés.
12Ces recherches ont permis d’obtenir de nombreuses données diachroniques et pluridisciplinaires sur un même territoire qu’il devient nécessaire de corréler afin de comprendre les relations entre les sociétés et l’environnement (cours d’eau, forêts, plaine alluviale) dans la haute vallée de la Garonne.
13Enfin, l’étude du patrimoine fluvial nécessite de prendre en compte la politique publique interministérielle sur la Restauration écologique des cours d’eau (RCE) liée à la directive cadre sur l’Eau de 2000. Cette politique, importante pour le patrimoine fluvial, est rappelée par Virginie Serna qui propose également différentes pistes autour de la prise en compte de la personnalité́ juridique des cours d’eau, déjà̀ développée sur d’autres bassins versants16.
14L’objectif du PCR est d’étudier l’interrelation entre les systèmes sociaux avec les systèmes environnementaux et tenter d’apporter une contribution archéologique face aux modifications climatiques globales (comprendre, agir, anticiper) avec une réelle volonté scientifique interdisciplinaire.
15Les méthodes utilisées sont les analyses sérielles de textes, des opérations archéologiques (prospections, sondages, fouilles) et géomorphologiques, ainsi que des analyses dendrologiques.
16Les sources mobilisées sont textuelles (normatives, administratives, actes notariés) ; iconographiques et cartographiques (gravures, estampes, peintures, photographies, plans, cadastres, cartes) et matérielles (sites archéologiques en contexte sédimentaire et subaquatique ; charpentes et autres bois d’œuvre dans le bâti) (fig. 2 et 3).
Fig. 2
Relevé et topographie des sites fluviaux entre Fos et Cazères.
D. Taillefer © PCR Eaurigines, 2021
Fig. 3
Étude du bâti et dendrologique des bois de la charpente de l’Hôpital de La Grave (Toulouse).
D. Taillefer © PCR Eaurigines, 2020
17Les méthodes et problématiques de chaque discipline ont permis de réfléchir ensemble à des thématiques globales et transdisciplinaires. À ce jour, il est indispensable de reconsidérer les méthodes d’étude du patrimoine en milieu humide à travers des programmes interdisciplinaires pouvant ainsi prendre en compte les dimensions multiscalaire et multiproxy, essentielles pour comprendre dans sa globalité́ la co-évolution des systèmes sociétaux et des milieux biophysiques.
18Il est proposé́, au sein de ce PCR, de s’interroger sur les interactions Homme / Fleuve et, plus largement, à l’anthroposystème du cours supérieur de la Garonne à travers trois disciplines complémentaires : l’archéologie terrestre et subaquatique, la dendroarchéologie et la géomorphologie.
19Pour les secteurs de plaine, les recherches en cours ont permis de mettre en évidence de nombreux sites installés aux abords immédiats de la Garonne. Dans la plupart des cas, ces occupations s’étalent de la transition âge du bronze/âge du fer aux alentours de l’an mil. L’appropriation et la mise en valeur de ces terroirs s’inscrivent donc dans la longue durée avec naturellement des changements de fonction, quelques hiatus chronologiques et des déplacements en nébuleuse.
20Ces installations de noyaux d’habitat ou d’exploitations pérennes dans des espaces particulièrement ouverts aux phénomènes hydrologiques et traditionnellement considérés dans le piémont pyrénéen comme dangereux, invitent à s’interroger sur les rapports qu’entretiennent les sociétés anciennes avec le fleuve, sur les aménagements mis en place au fil du temps pour le contrôler et l’exploiter. L’existence de vestiges et de mobiliers archéologiques toujours visibles en surface dans ces secteurs pourtant propices aux divers dépôts pose la question de l’évolution de son tracé sur la longue durée, mais aussi celle de l’apparente faiblesse des dépôts sédimentaires dans ce secteur depuis près de 3 000 ans.
21Aux alentours de l’an mil, la situation semble cependant se modifier assez radicalement. Dans certains secteurs, les occupations anciennes disparaissent et la quasi-totalité des villages médiévaux sont désormais situés aux pieds des massifs montagneux, sur les terrasses les plus élevées ou même à flanc de colline. Cette transformation de la structuration de l’espace doit-elle être uniquement mise en relation avec des phénomènes économiques, politiques et sociaux ou faut-il y voir la transcription dans l’occupation du sol d’une rupture dans les rapports entretenus jusqu’alors entre les sociétés et un paysage fluvial toujours en mutation ? De nouvelles interrogations se font jour.
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Quelle influence du fleuve sur les dynamiques de peuplement et la structuration des territoires sur la longue durée ?
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Quelle prise en compte du fleuve par les sociétés anciennes dans un territoire de montagne ?
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Quels sont les différents facteurs de cette transformation dans les dynamiques de peuplement et l’occupation du sol ? Naturels, anthropiques ?
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Quelle est la nature de ces nouveaux rapports au fleuve et leur éventuel impact jusqu’à nos jours ?
22Ces différentes problématiques font aborder les thématiques suivantes :
231. Les différentes formes d’exploitation et d’aménagement du fleuve sur le temps long en prenant en compte les impacts sur l’environnement
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Comment les sociétés ont-elles modelé́ et construit le fleuve pour répondre à leurs besoins ?
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Sous quelles formes ont-elles exploité la Garonne amont et quelles étaient les activités liées au fleuve ?
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Comment l’ont-elles franchi et où ?
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Quelles ont été́ les conséquences de cette anthropisation sur le fleuve et sa dynamique fluviale ?
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Quel a été́ le rôle de l’aménagement du fleuve sur la modification de son hydrosystème ? Cette modification est-elle due à un changement climatique global (optimum climatique médiéval, petit âge glaciaire) et/ou à l’anthropisation du fleuve (exploitation, canalisation du fleuve, dragage, extraction de granulats) et de sa vallée (gestion forestière, agriculture, pâturage) ?
242. La (ré)adaptation des sociétés à l’hydrosystème
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Face à cette modification de l’hydrosystème, comment reconstruire et réaménager le fleuve ?
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Faut-il abandonner, réoccuper ou reconstruire les aménagements fluviaux ? Quand et comment ? Pour une fonction identique ou différente ?
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Comment modifier ses navigations et ses navigabilités à ce nouvel hydrosystème ?
253. La perception et la gestion du risque par ces sociétés, de l’exploitation du fleuve à sa défiance
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Comment la Garonne amont était-elle perçue par les sociétés sur le temps long ?
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Comment sauvegarder les données archéologiques du patrimoine subaquatique face aux menaces naturelles et anthropiques ? Comment gérer le risque ?
26Ces thématiques et problématiques ont pu être mises en pratique dans le cas de l’étude de la zone d’atelier 3, de Boussens à Cazères.
- 17 Les vestiges d’un bâtiment gallo-romain de 70 m de long sur 10 m de large, divisé en 6 compartimen (...)
27La limite de la navigabilité́ de la Garonne fait encore débat. Elle est traditionnellement située à Cazères ou à Boussens17, à la confluence avec le Salat. L’importance de cette limite n’est pas réelle, mais elle a des conséquences sur l’aménagement du territoire et de l’espace fluvial.
28La lecture des sources textuelles permet de se rendre compte des impacts environnementaux de la construction d’une infrastructure dans le lit mineur et/ou majeur et les constants réfections et réajustements entre aménagements et dynamique fluviale, notamment à travers les rapports et mémoires des visites de rivière du XVIe au XIXe siècle.
- 18 AD Gers C 318/2.
- 19 AN F14 1195 1, fol. 425, Département d’Auch, rivière de Garonne, Digue et passelit de Cazères, 26 (...)
29Pour la zone d’atelier 3, entre Boussens et Cazères, il est possible d’approcher une reconstitution de l’évolution de la dynamique fluviale du cours de la Garonne entre la seconde moitié du XVIIIe siècle et la fin du XXe siècle grâce à la corrélation des études planimétriques, cartographiques, archéologiques et géographiques. L’étude planimétrique de deux plans datés de 175518 et sa copie de 176319, du cadastre dit napoléonien du début du XIXe siècle et des photos aériennes de 1942 et 1998, met en évidence les impacts de l’occupation et de l’aménagement de l’espace fluvial sur leur environnement. Elle fait état d’un profil fluvial différent, rectiligne et canalisé, avec la construction d’épis pour stabiliser les berges ainsi que la présence d’une canelle de remonte, bras secondaire réservé pour les bateaux à la remonte. Sur le cadastre dit napoléonien figure un chemin de halage jusqu’à Boussens, traditionnellement caractéristique d’un fleuve navigable en bateau à la remonte. Il est possible d’émettre l’hypothèse que cette portion de Garonne entre Boussens et Cazères était, jusqu’à la deuxième moitié du XVIIIe siècle, seulement navigable en radeau, et qu’à partir du XIXe siècle, la Garonne devient navigable en bateau depuis Boussens simultanément à la navigation en radeau qui ne s’est jamais arrêtée.
- 20 BRAVARD, 1987, p. 396.
- 21 Ibid.
- 22 Ibid.
30L’étude de l’espace fluvial interroge sur ce que Jean-Paul Bravard nomme le « spectre d’influence20 » de ces aménagements sur le fleuve. Ce concept définit « l’ensemble des mutations diverses subies par l’environnement en réponse à une cause donnée21 », c’est-à-dire « l’extension spatiale des mutations subies par tel ou tel paramètre en réponse à un aménagement22 ». Toute intervention dans l’espace fluvial impacte de différentes manières et à différentes échelles spatio-temporelles l’environnement en influençant la morphologie fluviale. Les anciens bras du fleuve qui sont indiqués sur les plans peuvent être une conséquence de ces aménagements et de cette rectification du lit du fleuve à propos desquels l’apport d’étude géomorphologique associé à la chronologie relative des aménagements pourrait apporter des éléments d’analyses et de compréhension.
- 23 Digue transversale submersible, généralement associée au réseau de canalisation d’un moulin, rehaus (...)
31À Martres-Tolosane, les changements successifs des moyens et des lieux de franchissement sont définis, bien sûr, pour des raisons politiques et économiques lorsque la réfection devient plus importante que le réel revenu du point de franchissement – la réfection trop régulière d’un pont finissant par devenir plus coûteuse que celle d’un bac –, mais aussi en fonction de l’environnement et des dynamiques fluviales. Le bac de Martres-Tolosane a été déplacé par trois fois : avant 1820, vers 1830 et vers 1852. Ces déplacements peuvent être dus à ses nombreuses destructions par les eaux et à cause de la sédimentation engendrée par les paissières23 en amont qui a fini par nuire au bon fonctionnement du bac, ne lui permettant plus d’avoir un mouillage suffisant et obligeant les passagers à finir la traversée à pied.
32À Palaminy, il est possible d’approcher une reconstitution de l’évolution de la dynamique fluviale du cours de la Garonne entre Palaminy et Cazères entre 1755 et 1998 grâce : au plan daté de 1755 conservé aux Archives nationales et sa copie de 1763 issus des Archives départementales du Gers ; ainsi que du cadastre dit napoléonien du début du XIXe siècle et des photos aériennes de 1942 et 1998 – avant et après la construction de l’usine hydroélectrique de Palaminy. Cette étude préliminaire permet de poser les premiers jalons d’une étude interdisciplinaire du « spectre d’influence » qui mettrait en relation l’occupation et l’aménagement de l’espace fluvial et les impacts de ces aménagements sur leur environnement.
33Tout d’abord, sur les plans de 1755 et 1763, la Garonne possède plusieurs îles alluviales dont certaines sont végétalisées et, si nous nous référons aux différents codes graphiques utilisés sur le plan de 1755, d’autres semblent être des atterrissements d’alluvions fins ou plus grossiers non encore végétalisés. Le chenal de navigation est matérialisé́ sur le plan de 1755 par la représentation de radeaux dirigés par deux ou trois radeliers et pour sa copie de 1763 par un simple trait graphique. Les radeaux naviguent entre les îles tout en passant : les paissières, les vestiges d’anciennes paissières, entre des épis ainsi que sous les bac et pont.
- 24 AN F14 1195 1, fol. 425, Département d’Auch, rivière de Garonne, Digue et passelit de Cazères, 26 (...)
- 25 Ibid.
34Le projet qui accompagne le plan de 1763 est conservé dans la série F14 des Archives nationales24. La majorité de l’eau s’engageait alors dans le bief du moulin de Cazères dont l’extrémité de la paissière « appuyée sur une langue trop faible a l’extrémité de l’isle, fait craindre une troüée ou l’irruption à cet endroit lors des premiéres grandes eaux25 » pouvant nuire à la navigation. Le propriétaire du moulin de Cazères, le duc d’Uzès, est chargé de faire « fortifier non seulement la pointe de l’isle ou est appuyée la digue de son moulin assés solidement pour que toute crainte d’interruption de navigation a cet endroit ne puisse avoir lieu » mais aussi de rejeter le plus gros de l’eau dans le chenal de navigation et non plus dans le bief. Pour ce faire, il doit également faire construire : un battis double « à la teste de l’ensablement formé par la pointe de l’isle ou les eaux du moulin et du foulon de Palaminy se réünissent a celles totales de la rivière », noté A de couleur rouge sur le plan ; ainsi qu’une langue de serpent « qui partage les eaux et les porte du même coté droit en quantité suffisante à la navigation [...] sans interrompre ce qui est propre à son cours sur la rive gauche pour le servir également de la navigation et pour celuy du moulin ». Cette langue de serpent est située en aval du premier battis de pieux et en amont du village de Palaminy, « quarante a cinquante toises de duits en clayonnage à la teste de l’amas de gravier ».
35En comparant les deux plans, nous pouvons faire les suppositions suivantes. Les rives droite et gauche du fleuve à la hauteur du village de Palaminy ont été érodées entre 1755 et 1763 – notées C sur le second plan. Les épis et la digue du canal d’amenée du moulin de Cazères vis-à-vis du village ne sont plus rattachés à la berge. Face à cette érosion, il est proposé de construire une « Langue de serpan » « servant à partager les eaux » afin que celles-ci se répartissent entre le chenal de navigation des radeaux et le canal d’amenée du moulin de Cazères en évitant d’éroder les berges. Il est intéressant de remarquer que pour installer la « langue de serpan », il a été́ jugé nécessaire de déplacer le bac en amont de l’aménagement. Les deux routes qui menaient à la traversée n’aboutissent plus au bac.
- 26 Anciens bras de rivière ayant été comblés par des sédiments
36Ensuite, en prenant en compte l’ensemble des éléments cartographiques – plans de 1755 et 1763 (fig. 4), cadastre dit napoléonien –, photographiques entre 1942 et de nos jours et les données archéologiques des prospections thématiques menées entre 2017 et 2020, un premier document peut-être produit mettant en relation la succession des différents bras du fleuve actifs et paléochenaux26 avec les vestiges archéologiques fluviaux sur une photographie aérienne de 1998, après la construction de l’usine hydroélectrique. Les paléochenaux et bras du fleuve sont classés par chronologie croissante et sont indiqués par des lettres rouges de A à F. Les aménagements fluviaux sont mentionnés par des numéros de 1 à 5 parmi lesquels les sites repérés en prospection sont différenciés graphiquement par une icône des aménagements non encore mis au jour et mentionnés uniquement par les archives (fig. 5). À la lecture de ce document, plusieurs interrogations peuvent être faites quant aux relations entre pression anthropique et réponse environnementale, et inversement.
Fig. 4
Détail du plan de la Garonne entre Palaminy et Cazères de 1763.
© AD Gers, C 318/2
Fig. 5
Mise en relation des éléments cartographiques, photographiques et archéologiques entre Palaminy et Cazères entre 1755 et 1998.
Géoportail, 1998 ; graphique : J.-M. Antoine, 2010 ; SIG/DAO A.L. François © PCR Eaurigines, 2021
- 27 La courbe de référence dendrochronologique des chênes dans le Sud-Ouest est en cours d’élaboration (...)
37Sur les deux plans du XVIIIe siècle, il est fait mention d’un ancien lit de la Garonne en rive droite – A – appelé́ « vieille Garonne » et délimité́ graphiquement par un trait sombre. Ce paléochenal est donc antérieur à 1755. La fossilisation de ce chenal amène les riverains à traverser l’ancienne île alluviale afin d’accéder au bac – n° 1 – et d’y construire deux routes. Ce bac aurait bien fonctionné au XVIIIe siècle et aurait succédé́ à un précédent point de franchissement – site M, n° 1 – dont la datation dendrochronologique livre une période d’abattage entre 1498 et 1576 mais avec un risque statistique élevé ne permettant pas encore d’attribuer une datation absolue27.
- 28 RICHARDIN, LAVIER, 2022, 14 p.
38Toujours sur les plans du XVIIIe siècle, deux paissières figurent en amont du village de Palaminy – site G, n° 8 – dont il ne reste plus que les vestiges pour l’une d’entre elles. La première hypothèse sur la succession de ces deux paissières est qu’une première paissière aurait été construite puis détruite – causes inconnues – et que la seconde aurait remplacé la première. La seconde hypothèse, au vu de la proximité́ des deux aménagements similaires, serait que ces deux paissières aient fonctionné simultanément à un instant T car les fondations et les seuils sont généralement réutilisés pour asseoir une nouvelle structure, ce que les datations radiocarbones28 de ces deux structures, bien que les statistiques de fiabilité soient faibles, semblent conforter. Le site C en rive gauche a été daté du XIVe-XVIIe siècle, le site G en rive droite du XVe-XVIIe siècle (fig. 6).
Fig. 6
Paléoformes entre Palaminy et Cazères avec localisation des sites fluviaux et leur datations relatives dendrochronologiques et radiocarbones. IGNF 2015.
J. Piana, Inrap © PCR Eaurigines, 2022
- 29 AD Haute-Garonne 3 P 3819, Cadastre de Palaminy- Section C de Moncrabun, 1re feuille, éch. 1/2500. (...)
39Le tracé B figure sur les cartes de 1755 et 1763 et sa présence antérieure à 1747 est mentionnée sur ces mêmes cartes avec la mention de l’ancienne paissière du moulin de Cazères – n° 2 – emportée par les inondations de 1747. Les bras fluviaux B et D sont contemporains mais le bras B est le bras principal alors que le D est le secondaire. En 1825, sur le cadastre dit napoléonien29, le bras D devient le bras principal au détriment du bras B qui semble s’être entièrement fossilisé et n’est même plus mentionné sur le cadastre. En 1755 et 1763, la construction d’une digue – dont le site K, n° 7, semble situé au même emplacement – avait déjà̀ été envisagée pour limiter les érosions du bras secondaire D qui fonctionnait alors comme un canal d’amenée pour alimenter l’ancien moulin de Cazères situé au niveau de l’ancien pont de Cazères – n° 3. Quels enchaînements de phénomènes naturels et/ou anthropiques ont favorisé le déplacement du bras principal du fleuve entre 1755 et 1825 ? Il semblerait que la Garonne avait déjà̀ tendance à vouloir suivre ce tracé. Le site K a été daté par radiocarbone du XIVe siècle, cependant son emplacement à l’actuelle sortie d’une canalisation d’eaux usées peut avoir falsifié les données par une pollution trop importante des échantillons donnant une date bien antérieure.
- 30 AD Haute-Garonne, PG 768, plan d’une portion du cours de la Garonne et de ses abords, relatif à la (...)
- 31 Ibid.
40Au début du XIXe siècle, en amont de Palaminy, le chenal principal – C – longe le hameau des Pesquès et garde le tracé de 1755. Ce dernier change entre 1825 et 1942 pour prendre le tracé actuel – F. Antérieurement à 1825, juste en amont du village de Palaminy, le lit de la Garonne – E – s’est déporté́ vers le nord. Comme au XVIIIe siècle, la rive gauche où est établi le village est en proie à un processus d’érosion et la reconstruction d’une digue de redressement est projetée en 183730 – n° 4 – pour barrer un bras secondaire de la Garonne qui venait au plus près du village31. Actuellement, l’établissement de l’usine hydroélectrique de Palaminy, construite vers 1960, et ses aménagements dépendants – retenue d’eau, canal d’amenée, canal de sortie, barrage – ont remodelé l’espace fluvial compliquant la lecture du spectre d’influence de l’établissement des aménagements fluviaux antérieurs. Néanmoins, à la sortie actuelle du canal de l’usine, un alignement de trois pieux a été observé en 2018 – site L, n° 6 – et a été daté par radiocarbone du XIe-XIIIe siècle sans qu’il soit possible actuellement de les relier à un aménagement précis. Ces datations sont à considérer avec prudence au vu de la zone pouvant être polluée par la présence de l’usine à proximité.
41L’espace fluvial entre Martres-Tolosane et Cazères a subi de nombreuses évolutions entre le milieu du XVIIIe siècle et le XXe siècle, dont les causes sont de nature anthropiques et naturelles. Dans quelles mesures l’aménagement de l’espace fluvial pour améliorer la navigation et, par là, l’approvisionnement de Toulouse en matières premières, a pu impacter l’environnement ? En d’autres termes, dans quelles mesures les besoins sociétaux ont-ils favorisé et intensifié l’anthropisation de l’espace fluvial ? D’après les travaux de Jean-Marc Antoine, cette période du XVIIIe au XXe siècle correspond à deux périodes plus sujettes à des phénomènes « hydrologico-torrentiels » : 1750-1780 et 1850-1910. L’auteur fait le rapprochement entre ces phénomènes et la pression agro-pastorale des milieux montagnards avec la réduction des surfaces boisées dont le maximum est atteint en 188032. Bien qu’il soit encore trop précoce pour l’affirmer ou l’infirmer, il est également à observer que ces périodes coïncident plus ou moins à deux grandes phases d’aménagement de l’espace fluvial pour répondre notamment aux besoins en ressource ligneuse : la première s’étendant de la deuxième moitié du XVIIe siècle, avec les plans d’aménagements des cours d’eau et de l’espace fluvial sous l’impulsion de Colbert, à la fin du XVIIIe siècle et la mise en place d’un plan de grandes envergure de structuration de la navigation ; la seconde période s’étendant de la première moitié́ du XIXe siècle au début du XXe siècle avec l’avènement de l’ère industrielle et l’arrivée des nombreuses usines hydrauliques qui ont nécessité́, elles-aussi, de grands plans d’aménagement de l’espace fluvial.
42L’apport de l’analyse géoarchéologique mettant en évidence les paléoformes ainsi que les premiers résultats dendrochronologiques et radiocarbones des sites fluviaux repérés en prospection archéologique, permettent de se rendre compte d’une réalité nautique et de saisir la modification de cet espace fluvial à travers l’aménagement progressif du territoire, du XIe siècle à nos jours.
- 33 FROISSART, AINSWORTH et VARVARO, 2004.
43Les datations radiocarbones et dendrochronologiques des sites K, L et M s’étendant du XIe au XVIIe siècle, dont la structure du site M est similaire à celle d’un point de franchissement de type pont, peuvent faire suggérer hâtivement que nous soyons en présence d’une succession de points de franchissement depuis le XIe siècle avec, notamment, les vestiges du pont du XIVe siècle mentionné par Froissart33. À ce stade, bien que cette hypothèse soit possible, elle ne peut être affirmée. Cette étude devra être renforcée par une fouille approfondie de ces structures ainsi que par des datations des paléochenaux, afin de compléter la chronologie entre les aménagements du fleuve pour sa navigation et son exploitation, et les modifications de la dynamique fluviale engendrée, pour, à terme, restituer l’évolution du paysage sur la longue durée. L’étude géomorphologique de ces paléoformes pourra également apporter des éléments de réponse aux interrogations sur le rôle des deux paissières – sites C et G – avec la fossilisation du chenal A.
44Les recherches du PCR Eaurigines participent à l’enrichissement de la carte archéologique et veillent à faire le lien entre universitaires et acteurs territoriaux. Cette articulation souple a pu être concrétisée par l’engagement de plusieurs institutions comme l’Inventaire général du patrimoine, la Direction régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement de la Haute-Garonne, les syndicats mixtes et surtout l’association du Parc naturel régional Barousse Comminges Pyrénées en préfiguration qui assure le lien avec les collectivités. Ce réseau local permettra, à terme, de réaliser des outils patrimoniaux communs à ces institutions et de mettre à disposition les données issues du PCR sur les plateformes numériques publiques.