1La vallée de Campan (65710), orientée du Nord-Ouest au Sud-Est, est étroite sans être encaissée (fig. 1). Elle est soumise au passage des vents d’ouest venant de l’Atlantique chargés d’humidité. De hauts sommets arrêtent les nuages. Abondamment enneigés l’hiver, ils sont aussi arrosés par les pluies du printemps et les orages de l’été. Au pied des pics et des falaises rocheuses, forêts et pâturages verdoyants recouvrent des pentes escarpées.
Fig. 1
Haute vallée de l’Adour.
© Association Pierre des Esclozes
2Des lacs nombreux se sont formés au pied de l’Arbizon, des pics de Bastan, des Quatre Termes et du Midi. Des ruisseaux s’en écoulent, grossis par d’innombrables sources. Deux torrents puissants s’engagent dans les vallées creusées par les anciens glaciers. Ils se rencontrent à Sainte-Marie de Campan. Bientôt, rejoints par un troisième à la sortie de la vallée de Lesponne, ils vont former le fleuve Adour.
3L’eau est le trésor des montagnards de Campan. Ils ont su l’apprivoiser. Grâce à elle, ils ont connu une relative aisance malgré la rudesse de leur étroite vallée.
- 4 « C’est ici [dans les Pyrénées Occidentales], qu’a pris ses formes typiques… la république agro-pas (...)
4En vallée de Campan, une petite société démocratique s’est montrée capable de garantir durant des siècles la pérennité d’une organisation agro-pastorale particulièrement prospère4. Elle combinait patrimoine familial indivis et biens communautaires. Solidement structurée et résolument conservatrice, elle décourageait les unions en dehors de la communauté et valorisait les solidarités au sein de celle-ci.
- 5 « Le droit d’aînesse et tous les avantages et fonctions attachés à la primogéniture s’appliquent au (...)
5La communauté agro-pastorale a été une forme de république roturière peu soumise aux pouvoirs féodaux. Le patrimoine familial, géré par le ou la « chef de Maison », se transmettait par un droit d’ainesse absolu qui concernait les filles aussi bien que les garçons5. Très étendus, les biens communs étaient régis par l’assemblée des éleveurs-agriculteurs, « les voisins » à travers les institutions électives qu’elle se donnait à cet effet.
- 6 « L’association, c’est comme un principe de vie pour les Pyrénéens…Ainsi sont nées à des dates inco (...)
6Cet esprit d’indépendance et de solidarité s’est maintenu après la révolution et jusqu’au XXe siècle. La richesse de la vie associative témoigne aujourd’hui de cet état d’esprit6.
7Les eaux de l’Adour se prêtent à l’irrigation et à l’alimentation de moulins. Rompus aux travaux collectifs, les Campanois ont aménagé, à partir des ruisseaux (fig. 3 et 4) et des rigoles, une multitude de petits canaux creusés à flanc de côteau en suivant les courbes de niveau (fig. 2). Au milieu du XVIIe siècle, Louis de Froidour décrivait déjà de tels aménagements :
Comme ces montagnes sont pleines de sources et de ruisseaux jusques aux extrémités, ils font mille petits canaux le long des coteaux par le moyen desquels les arrosent et tenant toujours humides, ils les rendent si fertiles et si abondants en herbes qu’ils surpassent les meilleurs prés que j’ai vus jusqu’ici.
Fig. 2
Granges foraines et petits canaux dans les prairies de fauche.
© Association Pierre des Esclozes
Fig. 3
Campan (Hautes-Pyrénées), prise d’eau du canal d’irrigation des Esclozes à partir de la Gaoube.
© Association Pierre des Esclozes
Fig. 4
Campan (Hautes-Pyrénées), régulation du débit du canal d’irrigation.
© Association Pierre des Esclozes
8À l’aide de pierres plates servant de vannes, et selon des horaires précis, l’eau était répartie entre les prairies en fonction de leur surface. Ces distributions règlementées s’appelaient : les « bégades7 ».
9Les prairies irriguées de la sorte étaient de plus abondamment enrichies par l’apport des fumiers collectés dans les « courtaous » et les étables. Les rendements en foin et en regain étaient alors considérables.
10Les éleveurs ont assuré soigneusement l’entretien de ces rigoles et l’ont amélioré pendant des siècles de génération en génération. Ces énormes travaux hydrauliques ont contribué, en retour, à faciliter la régulation des eaux. Ils ont ainsi limité les dégâts occasionnés par les crues. En outre, les truites étaient particulièrement abondantes en raison des frayères qui se développaient dans les canaux d’irrigation ; elles constituèrent longtemps un revenu complémentaire appréciable.
- 8 « Autre particularité, et non des moindres, des pays pyrénéens, les biens privés ne représentaient (...)
11Depuis très longtemps sans doute, des abris et des parcs à bestiaux avaient été aménagés dans les pâturages communaux d’altitude, les estives8.
12Afin de faciliter la garde et la traite des troupeaux, des constructions leurs ont été adjointes. Bâties entre 1 200 et 1 800 mètres d’altitude, particulièrement nombreuses en vallée de Campan, elles sont une des caractéristiques de ses paysages (fig. 5).
Fig. 5
Campan (Hautes-Pyrénées), extrait du plan cadastral de 1825.
©AD Hautes-Pyrénées, section Z 3P332/27
- 9 « Le courtàu, c’est l’endroit en montagne où l’on rassemblait les troupeaux, où il y avait des caba (...)
13Le « courtaou » est un enclos en pierres sèches9. Aux plus grands sont associées deux constructions, de pierres sèches également, dont le toit est couvert en lauzes ou végétalisé. Une cabane sert d’abri au vacher ; un bâtiment allongé et ouvert sur un côté permet de protéger les bêtes pour la traite et de tenir à l’abri les veaux ou les animaux malades (fig. 6).
Fig. 6
Campan (Hautes-Pyrénées), plan d’un enclos du « courtaou » des Esclozes, dessin CAUE des Hautes-Pyrénées novembre 2006.
© Association Pierre des Esclozes
- 10 « Une sorte de niches construite en pierre qui servait de réfrigérateur naturel grâce à un courant (...)
14L’approvisionnement en eau de ces étables est absolument nécessaire. Lorsqu’une rigole peut être conduite à proximité les pasteurs ont construit des « leytés »10. Le « leyté » permet de garder le lait au frais pour en assurer la conservation et favoriser la séparation de la crème (fig. 7).
Fig. 7
Campan (Hautes-Pyrénées), croquis d’un « leyté » : niche à lait.
© Association Pierre des Esclozes
- 11 « Les prés sont arrosés par des canaux d’irrigation (agaus) qui amènent, parfois de très loin, les (...)
15Il ne fallait surtout pas laisser perdre cette eau précieuse. Depuis les « estives » les rigoles étaient prolongées vers les prairies de fauche échelonnées le long des « côtes » depuis la limite inférieure des pâturages communaux jusqu’au fond de la vallée11.
16Le vacher, souvent un tout jeune homme ou même une jeune fille, logeait l’été dans la cabane. Il avait la charge des troupeaux et assurait la traite matin et soir (fig. 8). Plusieurs fois par semaine une sœur, un jeune frère ou une cousine montait le ravitailler. La précieuse crème était descendue au retour. Dans la vallée, la maîtresse de maison, ce sont ses tâches réservées, veillait à la fabrication et à la vente du beurre.
Fig. 8
Campan (Hautes-Pyrénées), le travail dans les « courtaous ».
© Association Pierre des Esclozes
17Le pâtre faisait aussi sécher la bouse sur les dalles de l’enclos. Le fumier était descendu à dos d’âne ou, si le « courtaou » était suffisamment accessible, dans un charriot tiré par une paire de vaches. Parfois, en fin de saison, il était déversé dans la rigole qui l’amenait jusqu’aux prairies situées plus bas.
- 12 « …pour ces hommes des hauteurs (les paysans montagnards), pour ces colonisateurs de l’altitude, l’ (...)
18La vie était rude dans les « courtaous » mais, lors des belles soirées d’été, elle était égayée par les chants et les danses de la jeunesse. Souvent, pour séduire sa belle ou tromper la solitude (aueyèr en gascon), le berger se faisait poète. Il apportait sa pierre à une anthologie de langue bigourdane transmise de bouche à oreille dans les veillées ; et pour cette raison, longtemps ignorée des folkloristes12.
19Plusieurs enclos sont souvent regroupés dans des sites propices à leur installation. Ils peuvent alors former de véritables villages saisonniers comptant, aux « Esclozes », jusqu’à une vingtaine de cabanes.
20Au prix d’un travail acharné, il fut alors possible d’obtenir des rendements exceptionnels en foin et en regain sur des prairies souvent très pentues mais bien exposées, enrichies par la fumure et abondamment irriguées.
21La rigueur des hivers interdit le pâturage sur les estives pendant plusieurs mois. Pourtant, l’abondance du fourrage permettait de conserver un cheptel important tout au long de l’année.
22Campan, à cet égard, se distinguait des vallées voisines où les éleveurs vendaient à l’automne une partie du bétail et en rachetaient au printemps.
23La vallée s’ouvre largement en aval de Campan. Elle offre un accès facile à la cité thermale de Bagnères-de-Bigorre et aux bourgs commerçants du plateau de Lannemezan.
24Profitant de ces possibilités d’échange, les Campanois ont développé le commerce du beurre. La qualité et la régularité de leur production la faisait apprécier des négociants qui assuraient la diffusion de cette denrée de luxe dans toute la région et jusqu’à Bordeaux et Toulouse.
- 13 « Cette communauté de Campan abonde en bétail à laine et le beurre y est beaucoup meilleur qu’en au (...)
25La vente d’un beurre renommé a longtemps assuré la prospérité remarquable de la vallée13.
26La richesse et la singularité de la vallée de Campan reposait, on le voit, sur l’aménagement des estives ainsi que des canaux d’irrigation qui les parcouraient et conduisaient l’eau jusqu’aux prairies de fauche. Le Haut Adour resta jusqu’à la seconde guerre mondiale un véritable monument d’irrigation gravitaire.
- 14 On attribue l’amenée d’un savoir-faire hydraulique dans le Haut Adour à des moines cisterciens venu (...)
27Les installations hydrauliques sont, en effet, très anciennes. On peut penser que les moines cisterciens installés dans la vallée au XIIe siècle ont été à l’origine de leur développement voire même de leur création14.
28L’usage partagé de l’eau était tellement essentiel pour les propriétaires qu’il faisait l’objet d’un acte notarié dont chacun jurait d’en respecter les termes.
29Le troisième et dernier règlement du canal des Esclozes est daté du 11 mai 1893. On peut y lire qu’un premier règlement avait été rédigé le 26 juillet 1583, ce qui confirme que les premières constructions du « courtaou » des Esclozes et sa rigole existaient déjà pendant la seconde moitié du XVIe siècle.
30Le règlement de 1893 concerne 23 propriétaires : « … réunis en association syndicale libre pour l’utilisation d’un canal d’arrosement et de servitude qui prend son origine au ruisseau de la Gaube… ».
- 15 « …c’est à dire le tour de chacun pour prendre l’eau du canal avec le jour et la durée. Pour l’alim (...)
31La période d’arrosement commençait chaque année le 15 avril et se terminait le 15 septembre. Le tour d’arrosement ou « bégade » arrivait à jour et heure fixe tous les huit jours15. Chaque tour était composé de 24 h d’arrosement et commençait à 4 h du matin. Pour chaque propriétaire, la durée d’arrosement dépendait de la surface à irriguer.
32L’entretien du canal devait être fait par tous les co-usagers, tous les ans le 5 juin. Sans avoir reçu de convocation, tous les usagers devaient se réunir le 5 juin, à 8 h du matin, pour un appel qui était renouvelé à la fin de la journée de travail. Si un propriétaire se trouvait indisponible ce jour-là, il devait fournir un ouvrier.
33La dimension des canaux devait être de 55 cm de large pour 22 cm de profondeur. L’alimentation en eau des maisons et des granges devait se faire par un trou ne dépassant pas 4 cm de diamètre sous peine d’amende.
34Le 5 juin, deux syndics étaient désignés. Leur rôle était de veiller au bon respect du règlement des usages de l’eau et de l’entretien des canaux. Ils recevaient les doléances des propriétaires mécontents et réglaient les conflits. Ils étaient habilités à appliquer les amendes prévues par le règlement et décidaient des travaux à exécuter. Leurs décisions étaient consignées par écrit devant notaire. Les syndics pouvaient être réélus, les femmes aussi bien que les hommes étaient éligibles.
35Ce type d’organisation était mis en œuvre dans toute la vallée.
- 16 ARDISSON Luc, « L’utilisation agro-pastorale de l’eau dans l’économie traditionnelle de la vallée d (...)
36Il y avait 9 groupes de canaux. Le plus important, le canal de Gaye, long de 10 km, irriguait 280 ha de prairies. En 1910, sur les 1 500 ha de prairies naturelles de Campan, plus de 1 000 étaient irriguées. Il y avait encore 57 syndicats en activité en 191016.
37Pendant des siècles, ces pratiques rigoureuses ont réglé l’activité agro-pastorale de la vallée. Elles ont eu d’importantes conséquences :
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Agronomiques : l’irrigation et la fertilisation des prairies rendaient possible une deuxième coupe de foin, le regain, voire une troisième coupe en octobre ou novembre.
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- 17 Archives départementales de Tarbes, Fonds Causi. Vallée de Campan J.-CH. Boué Ingénieur agronome, p (...)
Économiques : les vaches, étant mieux nourries, donnaient plus de lait. Vers 1880, chaque semaine, 800 kg à 1 tonne de beurre étaient vendus au marché de Bagnères-de-Bigorre. Ces ressources étaient complétées par celles provenant du bois, du tissage de la laine et du lin ainsi que de divers commerces17.
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- 18 Berthe Maurice, Le Comté de Bigorre au bas Moyen-Âge, École des Hautes études en Sciences Sociales. (...)
Démographiques : en 1313, Campan comptait environ 500 habitants. La population a crû très rapidement aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le pic démographique est atteint en 1825 avec 4 329 habitants Campan était alors la troisième ville du département des Hautes-Pyrénées18. Le cadastre dit « de Napoléon » a été terminé à Campan en 1825 ; il identifiait 270 propriétaires d’une cabane d’estive et une trentaine de « courtaous » sur la commune. À titre de comparaison, la commune ne comptait plus que 1 332 habitants en 2017 et pratiquement aucune cabane à l’usage exclusif d’un éleveur.
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Conséquences sur le paysage et l’occupation du territoire : dans les pentes, pour éviter l’érosion, les paysans ont planté sur les rives des canaux de nombreux arbres : frênes, saules, aulnes, en particulier. Ceci a renforcé le caractère verdoyant de la vallée.
- 19 Cavaillès Henri, « l’association pastorale dans les Pyrénées », in Le Musée social, 1910, p. 45 à 8 (...)
38Les rigoles assuraient non seulement l’irrigation mais aussi l’approvisionnement en eau pour les usages domestiques et le bétail. Les maisons, les granges et les « courtaous » se sont donc installés dans la vallée en suivant le cours des canaux. Le « courtaou » des Esclozes, avec ses 19 enclos implantés le long du canal, en est un parfait exemple19.
39L’identité socio-culturelle des habitants de la vallée de Campan s’est forgée au fil du temps grâce à la gestion collective de la ressource en eau. L’originalité de ces pratiques a retenu l’attention de différents chercheurs, historiens, sociologues, géographes qui en ont étudié les caractéristiques. De telles études se poursuivent aujourd’hui avec l’intérêt croissant porté à l’archéologie et au patrimoine matériel et immatériel des communautés agropastorales.
- 20 L’appellation « Escodes » est conforme à l’usage des anciens Campanois. Le terme désigne les eaux s (...)
40C’est pourquoi l’association « Pierre des Esclozes » s’est donné pour tâche de restaurer un « courtaou », son « leyté » et sa rigole d’alimentation au lieu-dit les « Esclozes » ou « Esclodes » situé près de la station touristique de Payolle20.
41Pour l’association « Pierre des Esclozes », le rétablissement d’un « courtaou » tient au désir de faire connaître l’aspect des anciens abris pastoraux saisonniers aujourd’hui en ruines dans les « estives » de Campan. L’un des dix-neuf « courtaous » des Esclozes a été entièrement relevé par des bénévoles ne se résolvant pas à l’oubli et voulant laisser aux générations futures un témoignage des anciens usages.
42Le projet est né au sein de l’Université du Temps libre de Tarbes. En souvenir d’un de ses animateurs, décédé prématurément, une équipe s’est fédérée à partir des amitiés, des bonnes volontés et des savoir-faire. La municipalité de Campan, propriétaire des terrains, a soutenu activement leur action et des Campanois se sont joints aux volontaires tarbais. En cinq étés, un « courtaou » dans son ensemble a été reconstruit (fig. 9 et 10).
Fig. 9
Campan (Hautes-Pyrénées), restauration de la cabane du vacher.
© Association Pierre des Esclozes
Fig. 10
Campan (Hautes-Pyrénées), restauration de l’étable.
© Association Pierre des Esclozes
43La restauration à l’identique a concerné la clôture comprenant une aire de séchage, une étable et sa remise ainsi que la cabane de vacher attenante équipée d’un leyté et d’un fenil. Aujourd’hui, à nouveau, les murs en pierres sèches se dressent, les toits de lauzes couvrent les bâtiments, le canal d’amenée d’eaux vives alimentant le hameau a été rétabli sur plus d’un kilomètre dans son cours amont (fig. 11 et 12).
Fig. 11
Restauration du canal d’irrigation des Esclozes.
© Association Pierre des Esclozes
Fig. 12
De nombreux bénévoles participent à cette action.
© Association Pierre des Esclozes
44Initiée en 2012, achevé en 2016, le rétablissement de ce « courtaou » en fait aujourd’hui un but d’excursion. Proche d’un refuge non gardé entretenu par la commune de Campan, il accueille librement les visiteurs (fig. 13). L’association « Pierre des Esclozes », pour sa part, veille à son entretien ; une petite équipe y montant à cet effet chaque semaine à la belle saison.
Fig. 13
Transmission de la mémoire par des anciens éleveurs ayant travaillé aux Esclozes.
© Association Pierre des Esclozes
45Les aides apportées à l’agriculture de montagne ont permis jusqu’à nos jours le maintien des troupeaux sur les estives. Dès la fonte des neiges et la repousse des herbages, les troupeaux quittent la vallée pour monter jusqu’aux « estives ». Pourtant, une profonde transformation des modèles agro-pastoraux s’est opérée. La traite et la transformation du lait a été abandonnée. Aujourd’hui en Haut-Adour, la production de la viande prévaut largement.
- 21 « Le montagnard peut accueillir sur les estives, individuellement ou collectivement, des animaux ve (...)
46Cependant, comme la plupart des espaces de moyenne montagne, Campan est aujourd’hui confronté à une déprise pastorale alors que progresse le reboisement spontané. Pour remédier à cette situation, la commune met ses estives « à gazaille »21.
47Chaque été environ 1 200 têtes de bétails - chevaux, bovins, ovins – sont amenées depuis la plaine. Trois vachers, rémunérés par la commune, assurent la surveillance des animaux. Ce bétail permet de stabiliser les prairies en passe de se refermer. Pour autant les estives campanoises sont globalement menacées de déséquilibre. Ainsi, selon les secteurs, elles sont exposées à un sur-pâturage ou bien un sous-pâturage, montrant ainsi que la conduite et l’accompagnement des troupeaux reste au cœur du pastoralisme.
- 22 L’inscription à l’Inventaire national du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO des systèmes gr (...)
48Le « courtaou » restauré témoigne très concrètement d’un mode de vie pastorale disparu, mais il prend également un autre sens. Il n’est pas seulement un nouveau but de promenade pour visiter l’ouvrage des générations passées. Ce « courtaou » est le signe d’un esprit de renouveau visible partout dans les estives, ici dans les Pyrénées comme ailleurs en France et dans d’autre pays22.
49Aujourd’hui, ce vigoureux mouvement en faveur des abris saisonniers de moyenne montagne montre qu’il ne s’agit plus seulement de préserver des ouvrages du passé au titre des « arts et traditions populaires » mais de reprendre le fil de savoir-faire, de retrouver des gestes, de renouveler des pensées à l’aune de l’actualité (fig. 14).
Fig. 14
Des écoliers découvrent le « courtaou ».
© Association Pierre des Esclozes
- 23 Se reporter à l’article d’Anne-Claire Guénée, Chambre d’Agriculture de Lozère, dans la revue Monume (...)
50Un « courtaou » entretenu apparaît ainsi comme une des efflorescences possibles d’un imaginaire ouvert au déploiement d’un « nouveau paysage »23. Car restaurer de la sorte un enclos permet à chaque passant de recevoir la discrète hospitalité de la montagne. Et ainsi accueilli, il peut observer l’influence du climat et des saisons, l’actuelle mutation des paysages, l’incidence des mobilités adaptées au travail des éleveurs, aux exploits des sportifs, comme à la méditation des promeneurs. L’été dernier, aux Esclozes, nous avons croisé un adolescent qui, en découvrant le lieu, déclarait à ses parents : c’est là que je veux vivre !
51Réaménager un paysage appelle à établir un large partage du sentiment du bien commun. Une autre économie de montagne est ainsi, aujourd’hui, spontanément pressentie.
52Le pastoralisme doit-t-il être l’expression d’une résistance ou bien celle d’un devenir ? Les « courtaous » restaurés invitent à cette réflexion (fig.15 et 16).
Fig. 15
Campan (Hautes-Pyrénées), le « courtaou » en ruines.
© Association Pierre des Esclozes
Fig. 16
Campan (Hautes-Pyrénées), l’enclos restauré.
© Association Pierre des Esclozes
53Beaucoup ont la conviction que les savoirs des acteurs locaux replacés dans l’actualité du temps ont une réelle capacité à accompagner les évolutions que la vallée du Haut-Adour est amenée à connaître. Cette capacité est propre aux gens de montagne qui ont démontré une remarquable inventivité pour tirer parti des multiples ressources de la montagne et s’accorder aux mutations socio-économiques.
54Les canaux et rigoles sont le fruit de l’ingéniosité et du savoir-faire de sociétés rurales dont la frugalité et l’endurance à la tâche ont su produire des paysages que nous trouvons aujourd’hui d’une grande beauté.
55La beauté tient à la discrétion d’un ouvrage qui n’en a pas moins nécessité de solides notions d’hydrauliques pour maîtriser la pente et le débit, pour amener et répartir l’eau sur de telles distances, calculer les temps d’irrigation au ratio des prés à irriguer. Ces gestes attentifs et savants prenant soin d’un tel écosystème hydraulique sont la plus directe expression de ce que signifie fondamentalement une culture.
- 24 Écosystème complet, c’est-à-dire, incluant les humains dans les interactions entre biotope et biocé (...)
56Ces enchaînements de canaux et rigoles de terres, de pierres, de sable, d’herbes, créés et entretenus par des gestes hérités de traditions ancestrales peuvent cependant être défaits par des interventions peu précautionneuses. Cette symbiose hydraulique est, en effet, paradoxalement un système poreux dont l’étanchéité dépend étroitement de l’eau vive qui y fluctue et de la vie qui s’y développe. Il s’agit là d’un écosystème « complet »24.
57L’hydraulique gravitaire aménagée à partir des hautes prairies de Campan alimentait autrefois non seulement les terroirs de la vallée du Haut-Adour, mais aussi l’ensemble de ses agglomérations bâties : hameaux, villages, et station thermale.
58Bagnères-de-Bigorre était ainsi irriguée jusqu’au cœur de son noyau médiéval. À l’égal des villageois, les habitants de la ville avaient eu soin d’aménager des chenaux distribuant les eaux vives dans chacune de leurs maisons. Le Plan des Petits canaux de 1864 (Service Technique de la Ville de Bagnères-de-Bigorre) détaille avec précision cet aménagement hydraulique25.
59Les enchaînements hydrauliques reliaient l’ensemble de la vallée, la montagne, les campagnes et les bourgs. Ils étaient l’expression d’un profond accord entre les hommes, les plantes et les animaux, entre vie rurale et vie urbaine. Les actions de maintenance menées actuellement par plusieurs associations de bénévoles témoignent de la mémoire vivante d’antiques savoir-faire comme de la conscience de devoir les transmettre.
60En engageant à « faire société » par l’entretien partagé du paysage, leurs réalisations font vivre, en Haut-Adour, la notion de « patrimoine culturel immatériel » telle que définie et promue par l’UNESCO.
- 26 États Généraux de la transition du tourisme en montagne – Déclaration commune du 24 septembre 2021.
61Dans ce sens, la reconnaissance des irrigations gravitaires en Haut-Adour a toute son actualité. La nouvelle loi sur l’eau cherchant à rétablir les continuités écologiques des cours d’eau provoque des inquiétudes chez leurs riverains attachés à leurs usages comme chez les propriétaires du patrimoine hydraulique auquel un droit d’eau est encore attaché. Cependant, la « déclaration commune des états généraux de la transition du tourisme en montagne », en considérant la nécessité d’interroger les modèles de développement de la montagne, engage à poursuivre un dialogue apaisé et constructif avec les différents acteurs concernés pour « assurer une vie économique pérenne, créer des emplois, améliorer les conditions de vie des habitants tout en préservant un environnement montagnard à la fois exceptionnel et fragile »26.
62Pour qu’une telle quadrature du cercle ne reste pas vaine, il est heureux de constater que des processus sont en mouvement à partir de l’initiative des résidents permanents ou temporaires.
63Ici, en Haut-Adour, le terme ruisseau, « agau », désigne aussi bien le lit creusé par la rivière que le chenal tracé par l’homme. Il montre que la langue conserve de façon immémoriale le principe que l’un est inséparable de l’autre.