1L’origine de cet article vient d’une question, peut-être infondée, qui m’est venue à l’esprit, il y a bien longtemps, en m’intéressant d’un peu près à l’architecture de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle en Roussillon et à Perpignan – le Nord –, ainsi qu’en Catalogne et à Barcelone – le Sud. Compte tenu de la proximité géographique, de l’existence, même s’ils sont très différents, de mouvements de développement économique nouveaux et dynamiques dans les deux territoires à la même époque et compte tenu même, d’une certaine proximité culturelle liée au partage, au moins partiel, d’une langue et d’une histoire, y a-t-il des points de contact dans la production architecturale des deux côtés à cette époque ? Le Sud a-t-il influencé le Nord ? Et si non, pour quelle raison ?
- 1 Œuvres de Domènech i Montaner et de Gaudí, inscrites sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO (...)
2Bien entendu il est impossible de mettre sur un pied d’égalité la Catalogne et Barcelone qui inventent le Modernisme à la fin des années 1880, une école d’architecture et d’art décoratif exceptionnelle, aujourd’hui reconnue comme une production artistique de premier plan par le monde entier1 et le Roussillon, avec Perpignan, qui, s’il accède en effet à une prospérité qui n’avait pas été la sienne depuis longtemps, n’a ni les capacités productives ni les ressources humaines et artistiques pour des ambitions comparables. Pourtant, toutes proportions gardées, le dynamisme des deux territoires et leurs besoins effectifs sont réels à cette époque, aussi bien d’un côté que de l’autre et c’est dans ce genre de situations que l’on peut imaginer une circulation de modèles, des références partagées, ou même une certaine émulation.
3Intuitivement, en se fiant à une connaissance au moins visuelle des paysages et des villes concernées (celle du promeneur curieux), on peut plutôt conclure d’entrée à une absence de contacts ou d’influences, ou à leur caractère réduit. Cela reste cependant à examiner du mieux possible et je voudrais tout d’abord l’aborder selon la chronologie relative de l’évolution des deux territoires, pour mieux cerner les voies et les temps possibles d’éventuels contacts.
- 2 Je cite ici une fois pour toutes l’ouvrage d’Esteban Castañer Muñoz, Modernité et identité dans l’u (...)
4À Perpignan2 et dans le Roussillon, la commande d’architectures d’une certaine dimension ou ambition est un phénomène qui ne prend une certaine ampleur qu’à la fin du XIXe siècle, à la faveur d’une modernisation institutionnelle et, surtout, d’une prospérité financière apportée par la spécialisation viticole des Pyrénées-Orientales, conduisant divers acteurs de la profession à des constructions emblématiques, auxquelles on peut joindre facilement les constructions ostentatoires commanditées par la famille Bardou-Job, seule dynastie industrielle du pays (papier à cigarettes en petits carnets), dont la prospérité est contemporaine. En ce qui concerne Perpignan, un autre facteur à prendre en compte dans cette manifestation de la commande est la disponibilité du sol, l’enceinte défensive bastionnée ayant imposé à la ville, jusqu’en 1906, une vraie rareté des espaces disponibles pour bâtir. On peut ainsi distinguer quelques « groupes » de réalisations architecturales, chacun avec leur moment et leurs acteurs.
5Le premier groupe est à Perpignan intra-muros, où de 1860 à 1880 on édifie le Palais de Justice, la façade de la Préfecture et la succursale de la Banque de France. Il faut joindre à cette activité en ville la construction de la Cité Bartissol (au détriment de l’ancien hôpital médiéval désaffecté) et celle du presbytère de la cathédrale, qui remplace en 1900 quelques maisons anciennes au sud-ouest de l’édifice.
6Le deuxième groupe peut être celui des constructions à Perpignan extra muros ou dans la plaine roussillonnaise, de la fin des années 1880 à 1900, débordant un peu sur les premières années du siècle : ce sont les châteaux et demeures, qu’ils soient viticoles comme Sainte-Lucie à Canohès (vers 1888), L’Esparrou à Canet (1891), la maison du négociant Drancourt avenue de la Gare (1899), la « Villa Palauda » des Violet, créateurs du Byrrh à Thuir (1903), ou les châteaux des Bardou-Job, Valmy à Argelès (1888-1900), Aubiry à Céret (1892-1904), Ducup de Saint-Paul à Perpignan (1890 ca.), sans oublier le fastueux Hôtel Pams, à Perpignan, face à l’usine Job, construit pour Jeanne Bardou-Job. Cette liste pourrait sûrement être étoffée, mais mon propos n’est pas d’établir ici un inventaire.
7Le troisième groupe est celui des constructions réalisées après 1906 grâce à la démolition des remparts nord de Perpignan. De 1909 à 1915, puis après la première guerre mondiale, immeubles ou hôtels particuliers s’élèvent (« Maison de l’Américaine », 1909, Hôtel Sisqueille, Hôtel Vilar, Cinéma Castillet, 1911), sur le boulevard Wilson ou dans les rues adjacentes. On y remarque aussi l’immeuble Mitjaville, dans le bas de l’avenue de la Gare, en 1916. La maison de Gustave Violet, place Jean-Payra, en 1925, mériterait également attention.
- 3 Par exemple : PERMANYER, 1993 ; LOYER, 1991, etc.
8Pour ce qui est du Sud, il n’est bien entendu pas question pour moi de résumer ici l’émergence du Modernisme, ni celle du développement considérable de Barcelone après l’adoption du « plan Cerdà » d’extension de la ville. À quel moment, cependant, apparaissent les premières manifestations du développement architectural et artistique du Modernisme et sont-elles, en termes de chronologie, en capacité de résonner au Nord, ou d’y fournir des modèles au moment où celui-ci se met à bâtir ? Une simple revue des livres si nombreux qui présentent cette activité architecturale3 très fournie permet de constater que les réalisations de quelque relief sont rarement antérieures à 1890.
9Bien que les édifices de notre premier groupe soient hors d’atteinte de toute influence venue d’Espagne par leur caractère institutionnel, il y a donc, en ce qui concerne nos deuxième et troisième groupes, des possibilités, au moins simplement chronologiques, de contact.
- 4 Des comparaisons s’imposeraient (elles sont cependant hors de portée pour cet article) avec des réa (...)
10Les choix des propriétaires châtelains, qui marquent à partir de 1890 le territoire de leurs constructions parfois fastueuses, lui donnant un aspect paysager jusque-là inconnu, n’ont puisé qu’aux références éclectiques franco-françaises, caractéristiques des réalisations des acteurs de la réussite industrielle ou commerciale. Quel que soit le talent de leur médiateur roussillonnais, le Danois – formé à Paris – Viggo Dorph-Petersen, la diversité des références aux styles historiques codifiés, l’assemblage parfois virtuose de séquences reconnaissables mais toutes empruntées à la culture architecturale établie sont pleinement respectées et aucune des sources historiques d’une architecture dont les développements sont parfois exceptionnels, voire extravagants (Château d’Aubiry, Mas Ducup), n’est distordue ou transformée, ni projetée vers un autre langage. Curieusement d’ailleurs, ce « bréviaire des styles » qui s’impose à Aubiry dans une déclinaison très classique pour des réalisations destinées à la bourgeoisie industrielle, avec des pièces successivement Renaissance, Régence, Empire, etc.4, comprend aussi des espaces « Art Nouveau », nullement envisagé comme une évolution de la façon de penser l’architecture ou le décor, mais comme une modalité de plus permettant d’exprimer cet éclectisme des références dont, pourtant, la réunion dans une même construction ne peut assurer la synthèse.
- 5 Une des sources principales dans lesquelles les architectes puisent est l’art catalan du XVe siècle
11Si l’on considère certaines réalisations catalanes contemporaines de même gabarit, par exemple, pourquoi pas, le palais Güell à Barcelone (Gaudí) ou la propriété Can Garí à Mataró (Puig i Cadafalch), on y verra en revanche une fusion des éléments historiques, dont les sources sont d’ailleurs moins diverses5 si l’on observe d’abord leurs caractéristiques décoratives, dans un langage unitaire résolument affranchi et délibérément novateur. Sauf meilleur examen, il paraît impossible de discerner quelle influence ces réalisations auraient pu exercer sur les commandes de Joseph Sauvy (L’Esparrou, 1891) ou de Pierre Bardou-Job pour ses enfants (Aubiry, Valmy, Mas Ducup).
12À Perpignan, cependant, après 1906, la démolition des remparts nord ouvre un nouvel espace à la construction, qui va être le lieu de la réalisation d’une nouvelle « scène urbaine » perpignanaise, selon la formule d’Esteban Castañer. C’est, je crois, cette scène qui est le lieu, peut-être, d’une certaine confrontation nord-sud, qui montre, à la fois, la présence de certaines références aux innovations venues du Sud et la persistance incontestable de l’expression des formes bien connues dans l’architecture française. Par certains côtés, on pourrait surnommer cet ensemble, qui occupe le boulevard Wilson et la rue Jeanne-d’Arc, « l’îlot de la discorde », en lui répétant le sobriquet attribué à la section du Passeig de Gràcia, à Barcelone, où se sont confrontés Domènech i Montaner, Puig i Cadafalch et Gaudí dans des édifices imposants que tous considèrent aujourd’hui comme des chefs d’œuvre. Disons cependant tout de suite qu’il y a, avec Perpignan, une différence d’échelle évidente.
13Le front du boulevard Wilson accueille en tout 14 édifices, dont la construction est réalisée, semble-t-il, entre 1909 et le milieu des années 1920, bien qu’un édifice important semble clore la série en 1933. Si l’on élargit le regard à la rue Jeanne d’Arc (ancienne rue de la Poste), ce sont environ 25 réalisations architecturales au total, que l’on peut sans doute considérer comme un ensemble, élevé en un peu plus d’une vingtaine d’années. Ensemble cependant très inégal et inachevé, puisque au moins une parcelle importante est restée non bâtie jusqu’à aujourd’hui et qu’une dizaine d’autres portent des constructions nettement postérieures à la seconde guerre mondiale, voire même à l’an deux mille pour une ou deux d’entre elles : cette nouvelle « scène urbaine » perpignanaise est peut-être ambitieuse, mais elle n’apparaît pas, finalement, portée par une émulation sociale ou un mouvement constructif très puissants. Le front bâti sur le boulevard Wilson est évidemment le plus emblématique et ambitionne visiblement de constituer une véritable façade urbaine, sans vis-à-vis puisque longeant la promenade des Platanes ; mais on remarquera également dans ce quartier une certaine logique de blocs, avec des édifices ayant des façades en angle au coin des rues, certains d’entre eux présentant d’ailleurs un traitement remarquablement développé ou élaboré à cet endroit (fig. 1), aussi bien sur le boulevard Wilson que sur la rue Jeanne d’Arc.
Fig. 1
Perpignan (Pyrénées-Orientales), « Maison de l’Américaine » (1909), 13, boulevard Wilson, Claudius Trenet.
M. Kérignard © Inventaire général Région Occitanie
- 6 Mes comptages sont liés à un inventaire visuel, celui du « promeneur curieux », nécessairement appr (...)
14Au point de vue de la typologie, dix environ6 de ces édifices sont des hôtels particuliers (trois sur le boulevard), sept environ des édifices commerciaux ou d’usage collectif, les autres des immeubles de logement comportant de plus ou moins nombreux appartements. Les parcelles, en particulier sur la rue Jeanne d’Arc, sont inégales et peuvent être de faible largeur. Cette typologie variée montre, sans doute, une nette diversité de la commande, introduisant, peut-être, la diversité des références architecturales pour les réalisations.
Fig. 2
Perpignan (Pyrénées-Orientales), Claudius Trenet, « Maison de l’Américaine » (1909), 13, boulevard Wilson, détail de la porte d’entrée.
M. Kérignard © Inventaire général Région Occitanie
15Disons-le toute suite, boulevard Wilson, trois ou même quatre accents stylistiques différents dans ces façades peuvent contribuer à justifier le sobriquet de la « discorde » dont on vient de parler. Le premier pourrait être le plus attendu dans la première décennie du XXe siècle, celui de l’Art Nouveau, puisé à des sources parisiennes ou nancéiennes : le premier immeuble construit au nouvel alignement, dit la « Maison de l’Américaine », œuvre de Claudius Trenet en 1909, affiche des portes couvertes d’arcs en plein cintre largement outrepassés recoupés par des piédroits (fig. 2), marqueur délibéré d’après des modèles de Guimard (Castel Béranger) et des éléments de céramique (grès) à la corniche, tandis que l’Hôtel Vilar, construit en 1912 par Henry Sicart à l’angle du boulevard et de la rue Cité-Bartissol montre, lui, une qualité particulière d‘élaboration des arcs ou linteaux couvrant les baies, avec une décoration sculptée figurant des chardons et des lucarnes en pierre de taille à silhouette concave, qui appartiennent plutôt à l’ambiance nancéienne autour de Majorelle (fig. 3).
Fig. 3
Perpignan (Pyrénées-Orientales), Henry Sicart, Hôtel Vilar (1912), 7, boulevard Wilson.
© Olivier Poisson
16Le second faciès est moins nettement individualisé et correspondrait, plutôt, à cette « doxa » de l’enseignement des Beaux-Arts de Paris, d’utilisation, sinon de styles historiques, du moins d’éléments architecturaux fixés, issus directement ou indirectement du vocabulaire classique, combinés et recombinés dans des compositions variées. Il y a des degrés divers d’utilisation de ce vocabulaire, allant d’édifices ouvertement historicistes, plutôt Louis XVI d’ailleurs (Hôtel Nicolau, rue Jeanne-d’Arc, 1924, ou le n° 6, même rue), jusqu’à des variations plus complexes où une décoration originale distingue l’édifice (Cinéma Castillet et Skating, 1911, Hôtel Sisqueille (fig. 4), tous deux œuvres d’Eugène Montès).
Fig. 4
Perpignan (Pyrénées-Orientales), Eugène Montès, Hôtel Sisqueille, 14, boulevard Wilson.
M. Kérignard © Inventaire général Région Occitanie
17L’immeuble Carbonell, 9, boulevard Wilson, est lui, si l’on veut, « néo-gothique », mais dans un langage qui n’a rien de médiéval. Mais on remarquera aussi, par exemple, un emploi presque systématique du comble brisé recouvert d’ardoises au sommet de la façade, que l’on peut sans doute admettre comme topique de l’architecture française. Enfin, le troisième accent indéniablement exprimé est une modalité « catalane » de l’usage de certaines formes et de la combinaison des matériaux. Cette expression est, dans notre îlot, l’apanage quasi-exclusif de l’architecte Henry Sicart, qui d’ailleurs est l’architecte le plus représenté dans l’ensemble... même s’il est aussi l’auteur de l’Hôtel Vilar dont nous venons de remarquer les tendances Art Nouveau ! Ce « catalanisme » concerne cinq, six édifices et s’exprime d’abord par la présence de la brique pour les murs et certains partis pris architecturaux comme une galerie plus ou moins affirmée en partie haute, ou une porte d’entrée arborant une arcade presque monumentale en plein cintre, « médiévalisante ». Ces codes, bien que clairement perceptibles, restent cependant très éloignés de l’exubérance des réalisations modernistes catalanes proprement dites, sauf peut-être le 13, rue Jeanne d’Arc (Henry Sicart, 1914) (fig. 5).
Fig. 5
Perpignan (Pyrénées-Orientales), Henry Sicart, 13, rue Jeanne d’Arc (1914).
© Olivier Poisson
18Par ailleurs et bien que plus tardif, l’édifice commercial daté de 1933 (5, boulevard Wilson, aujourd’hui Trésor Public) où les jeux décoratifs créés par les positions en diagonale des briques dans les piliers ou les consoles sont très reconnaissables (fig. 6), s’inspire évidemment de motifs venus du Sud.
Fig. 6
Perpignan (Pyrénées-Orientales), Immeuble 5, boulevard Wilson (1933), détail de la façade.
© Olivier Poisson
19Comment apprécier ces expressions stylistiques, leurs sources, leurs conditions d’expression ? Quel rôle attribuer à la commande ? Ces questions seraient celles d’une thèse et il ne peut s’agir ici que de donner un commentaire personnel, un peu intuitif. Le promeneur que je suis, même au bout d’une longue carrière, n’est pas le chercheur impliqué qui pourrait répondre en détail à ces questions. Si l’îlot Wilson-Jeanne-d’Arc a retenu mon attention, depuis longtemps, c’est que plus que tout autre il entend affirmer une nouvelle identité urbaine après la destruction de l’enceinte fortifiée et que, même si d’autres édifices plus ou moins proches participent aussi de cette pluralité d’expressions, son aspect de façade, de scène urbaine, lui confère un rôle-clé.
- 7 Esteban Castañer publie les projets non exécutés – 1907 ou 1908 - de la « Maison de l’Américaine », (...)
- 8 GIARD, 2006.
20Plus que l’Art Nouveau, dont l’influence est très limitée – deux édifices7 – et apparemment sans suite aucune, c’est le groupe plus nombreux des édifices « Beaux-Arts », ou éclectiques – auxquels, d’ailleurs, les deux édifices identifiés « Art Nouveau » pourraient aussi s’apparenter par certains de leurs aspects –, qui s’impose. Ces constructions répondent à des programmes spécifiques ou importants et leurs commanditaires sont certainement à même de demander à leurs architectes des projets formels correspondant, sinon à leurs goûts particuliers, du moins à leur standard social et culturel tel que la nouvelle façade urbaine permettait de l’affirmer. Noémie Giard a montré dans son article de 20068 comment l’architecture moderniste catalane passe d’abord inaperçue des milieux culturels français et, lorsqu’elle devient plus visible, vers 1910, passe facilement pour « extravagante ». Certes, on peut certainement penser que les personnes telles que les commanditaires des immeubles du boulevard Wilson avaient, dès les premières années du siècle, proximité oblige, une expérience de Barcelone que n’avaient pas les critiques ou journalistes parisiens, mais il pouvait paraître évident que cette nouvelle architecture, qui plus est, née dans un contexte étranger - même s’il était proche -, incarnait une sorte de rupture qui n’entrait pas dans l’arrière-plan de leurs projets. L’usage du comble mansardé et des ardoises était sans doute, pour ceux-ci, une valeur rassurante quant à l’enracinement national (fig. 7).
Fig. 7
Perpignan (Pyrénées-Orientales), Immeuble 3, boulevard Wilson.
© Olivier Poisson
- 9 On peut remarquer à cet égard la répétitive variété, mais dans un vocabulaire commun, des consoles (...)
21Un autre aspect technique semble aller dans le même sens : ce sont toutes des constructions en maçonnerie enduite, substrat qui accueille facilement la modénature classique ou d’origine classique faite de profils tirés et d’ornements divers, qui conforte la « conformité » de l’architecture produite aux modèles français sous-jacents. L’expression des matériaux apparents aurait, sans doute, nécessité un travail plus approfondi, ou une remise en cause formelle9. Cela ne veut pas dire, pour autant que les architectes n’aient pas cherché, en suivant peut-être leurs commanditaires, à enraciner localement les projets, à leur conférer un certain « accent », même en restant dans le cadre général qu’on vient de décrire. On peut en trouver l’écho dans les décorations faites à partir d’éléments végétaux, par exemple aux immeubles des 1 (cinéma Castillet et Skating), 2 et 13, boulevard Wilson : ces ornements sont des feuilles et des fruits de platane (fig. 8 g.), allusion évidente aux arbres qui faisaient face, dont on avait fastueusement fêté le centenaire en 1909. Le n° 6 est décoré de feuilles de laurier et, aux deux extrémités de la série, le Cinéma Castillet et l’Hôtel Sisqueille sont décorés avec luxe d’iris et de pin, flore locale. L’Hôtel Sisqueille, en particulier, décline les rameaux d’aiguilles de pin en de nombreux endroits de sa décoration, y compris inattendus (fig. 8 d.), soulignant ainsi la richesse plastique d’une architecture qui, sans renoncer à l’éclectisme, introduit tout de même des formes inhabituelles.
Fig. 8
Perpignan (Pyrénées-Orientales), gauche : immeuble 2, boulevard Wilson, détail de la décoration végétale ; droite : Eugène Montès, architecte, Alexandre Guénot, sculpteur, Hôtel Sisqueille, 14, boulevard Wilson, détail d’un pilastre orné de branches de pin.
© Olivier Poisson
22Ces deux édifices sont particulièrement élaborés en termes de décor et introduisent, par ailleurs, la question de la céramique dans la composition de ces architectures. L’architecture moderniste catalane utilise en effet la céramique à profusion, c’est même une de ses signatures. C’est peut-être un aspect paradoxal de notre commentaire de la « discorde » que de remarquer cette présence importante de la céramique dans le groupe des édifices qui semblent vouloir rester dans une logique d’appartenance française. Le plus surprenant – et, à première vue, énigmatique – est le grand immeuble Carbonell (9, boulevard Wilson) que l’on pourrait qualifier d’inspiration néo-gothique qui arbore au sommet de sa façade une frise en carreaux vernissés brisés, le motif très catalan du « trencadís » immortalisé par Gaudí, orné de feuilles de lierre sur fond blanc (fig. 9).
Fig. 9
Perpignan (Pyrénées-Orientales), immeuble, 9, boulevard Wilson, détail de la décoration à « trencadís ».
© Olivier Poisson
23Le Cinéma Castillet (1911) arbore lui une frise d’iris en bas-relief, polychrome, sur sa façade ouest (fig. 10), façade qui forme d’ailleurs le pignon de tout le quartier nouveau, face à l’architecture historique du Castillet lui-même, flanqué de la porte Notre-Dame.
Fig. 10
Perpignan (Pyrénées-Orientales), Eugène Montès, Cinéma Castillet (1911), 1 ,boulevard Wilson, détail de la frise d’iris en céramique polychrome.
M. Kérignard © Inventaire général Région Occitanie
24Outre cette frise qui flanque le nom de l’établissement, les façades sont aussi décorées de plaques de grès polychrome figurant elles aussi des iris, imitant semble-t-il des mosaïques (fig. 11) et qui ressemblent, dans leurs découpes géométriques à des plaques comparables figurant des branches de pin à l’Hôtel Sisqueille (fig. 12).
Fig. 11
Perpignan (Pyrénées-Orientales), Eugène Montès, architecte, Alexandre Guénot, sculpteur, Cinéma Castillet (1911), 1, boulevard Wilson, détail d’une plaque en céramique polychrome, décorée d’iris.
© Olivier Poisson
Fig. 12
Perpignan (Pyrénées-Orientales), Eugène Montès, architecte, Alexandre Guénot, sculpteur, Hôtel Sisqueille, 13, boulevard Wilson, décor de façade en céramique polychrome, décorée de branches de pin.
M. Kérignard © Inventaire général Région Occitanie
- 10 Comme par exemple, l’emploi du béton armé « système Hennebique », étudié en détail par E. Castañer.
25Il s’agit très vraisemblablement du travail du sculpteur Alexandre Guénot, associé à l’architecte Eugène Montès. Un problème intéressant à résoudre serait celui du lieu de production de ces céramiques, qui ne peut être local. Serait-on allé chercher les ateliers proches de Barcelone qui ont été les pourvoyeurs de Domènech et de Gaudí, par exemple Pujol et Baucis ou Cal Diví, à Esplugues de Llobregat ? Il est peut-être difficile d’imaginer une telle origine, alors que tout ce que nous savons des pratiques de construction en Roussillon à cette époque, quand il s’agit de prestations particulières, sont orientées vers les ressources françaises, même lointaines10. Un peu auparavant (1901) les décors de la porte de l’École primaire supérieure (aujourd’hui Collège Jean-Moulin), de Gustave Violet, sont réalisés en grès en Bourgogne.
26En rajustant le regard, d’ailleurs, sur le Cinéma Castillet ainsi superlativement orné on pourrait presque considérer que celui-ci présente, finalement, tous les caractères d’un édifice moderniste... sauf qu’il ne l’est pas, chacun des éléments originaux restant assez sagement à sa place, les fenêtres soulignées de plaques céramiques strictement définies selon leur modèle architectural, avec leurs frontons, etc. Est-ce l’architecte qui manque du sentiment qui sous-tend les réalisations barcelonaises et n’arrive pas à se hisser à leur niveau, malgré la liberté et la densité d’ornementation dont il dispose ? On aura garde d’oublier que le commanditaire, pionnier du cinéma, est un catalan, Joan Font.
27L’autre groupe à considérer est donc celui des édifices dans lequel on remarque une évidente composante « catalane », de différents caractères selon le cas. Je propose de distinguer sept immeubles, deux sur le boulevard Wilson (n° 5, n° 11) et cinq rue Jeanne d’Arc. À part le 5, boulevard Wilson, dont j’ignore l’auteur, tous sont d’Henry Sicart, entre 1912 et 1922. Le 5, boulevard Wilson, de date plus tardive, 1933, me semble quelque peu à part du mouvement qui construit l’îlot et sort du champ de ce commentaire. Le 11, en revanche, daté de 1922, sans être à proprement parler moderniste, entend traduire des références à l’architecture vernaculaire catalane, sur un mode relativement élaboré (fig. 13).
Fig. 13
Perpignan (Pyrénées-Orientales), Henry Sicart, hôtel particulier, 11, boulevard Wilson (1922).
© Olivier Poisson
28On remarque bien sûr la galerie à jour en encorbellement, ornée de quatre arcades en bois sculpté, les fers forgés des grilles du rez-de-chaussée – résille d’ovales en fer attachés par des liens – et la maçonnerie apparente de briques, qui joue avec les entourages de baies en pierre blanche, ou en enduit. Une forme de préciosité, de caractère, anime cette façade dissymétrique qui ne joue pas sur l’exubérance comme la façade presque voisine de l’Hôtel Sisqueille. Le 13, rue Jeanne d’Arc, daté 1914, lui, frappe par son caractère monumental, aux traits puissants et appuyés (fig. 5). Une galerie imposante se déploie en haut de la façade, à poteaux et linteaux en bois, portée sur un encorbellement à consoles serrées qui n’est pas sans évoquer le mâchicoulis du Castillet voisin. Les grilles des balcons sont en fer, avec un motif géométrique, plutôt moderne, de petits triangles. La porte est couverte d’un arc en plein cintre monumental orné de bossages, renvoyant typiquement à l’architecture catalane de la fin du Moyen Âge. La maçonnerie est en briques apparentes, dans un dialogue avec la pierre de taille pour les entourages ou les linteaux. C’est une grammaire assez semblable qui distingue les deux édifices du 21, rue Jeanne d’Arc et du 4, rue Pierre-Talrich (angle de la rue Jeanne d’Arc) : seul ce dernier est signé et daté par Sicart (1914), mais l’autre présente une nouvelle fois, bien que de façon modeste, la galerie ouverte au dernier étage et la porte avec arc en plein cintre (fig. 14 g.).
Fig. 14
Perpignan (Pyrénées-Orientales), gauche : Henry Sicart [?], immeuble 21, rue Jeanne d’Arc ; droite : Raoul Castan, immeuble Mitjaville (1916), avenue du Général de Gaulle.
© Olivier Poisson
- 11 Ajoutons que le n° 13 bis, rue Jeannne d’Arc, de Sicart (1922), si déroutant par sa simplicité/nudi (...)
29Ici les accents architecturaux sont discrets, voire faibles, mais la maçonnerie de briques distingue tous ces édifices des édifices « Beaux-Arts », comme on a pu les appeler, qui utilisent tous l’enduit, support de leurs modénatures abondantes, modénatures dont ce groupe d’édifices est complètement dépourvu11. Il faut ajouter à cette petite série l’édifice situé à l’autre bout de la rue Jeanne d’Arc, signé Sicart et daté 1912, face à l’arrière du Cinéma Castillet. Toujours structurée par la maçonnerie de brique et les entourages de baies en pierre ou en enduit, on y remarque au second étage une baie « trifore » issue de l’architecture médiévale. Ces trois derniers édifices sont peu expressifs, mais les deux premiers suffisent à montrer qu’il était possible pour un architecte et son commanditaire à Perpignan, dans les années 1910, de se placer délibérément, à son échelle, dans la ligne des innovations modernistes du Sud. Un autre exemple, même s’il n’apparaît pas dans l’îlot que j’observe ici, est l’immeuble Mitjaville construit par Raoul Castan en 1916 dans le bas de l’avenue de la Gare. Celui-ci est, d’ailleurs, d’une certaine façon, plus caractéristique encore (maçonnerie de briques, galerie sommitale, céramique, ornements métalliques, etc.) (fig. 14 d.). Cette possibilité avérée de suivre l’influence du « Sud » au moment où Perpignan conquiert de nouveaux espaces méritait d’être mise en lumière, tout en constatant sa marginalité et sa discrétion. On ne peut que supposer, dans ces réalisations, une volonté venant plus précisément du commanditaire, mais, sans informations particulières à ce sujet, il n’est pas possible d’en dire plus.
Cette série « catalane » de Sicart est intéressante car elle est contemporaine de l’autre série dans la construction de l’îlot Wilson-Jeanne-d’Arc, que je me plais à appeler discordant. Henry Sicart signant et datant le plus souvent ses réalisations au moyen d’une petite plaque, la chronologie démontre qu’il pose ces réalisations, sinon comme concurrentes, au moins comme alternatives par rapport à l’esthétique bourgeoise et chargée d’un Montès ou d’un Trenet. Mais il faut aussi examiner ces références, à l’époque où elles s’expriment, par rapport à l’expression délibérément et ouvertement régionaliste qui apparaît en Roussillon plus tardivement, à partir de la fin des années 1920, avec comme protagoniste principal Édouard Mas-Chancel et comme climax la réalisation du pavillon du Roussillon à l’Exposition universelle de 1937. Il y a d’ailleurs, rue Jeanne d’Arc, en face du n° 13 de Sicart commenté plus haut, une maison de Mas-Chancel (n° 16, 1933) (fig. 15 g.) et, au bout de la rue, au coin des rues Ramon-Llull et Élie-Delcros, l’immeuble qu’il réalisa pour lui-même en 1935 (fig. 15 d.).
Fig. 15
Perpignan (Pyrénées-Orientales), Édouard Mas-Chancel : gauche : hôtel particulier (1933), 16, rue Jeanne d’Arc, détail de la façade ; droite : immeuble Mas-Chancel (1935), rue Élie Delcros.
Gauche : © Olivier Poisson ; droite : M. Kérignard © Inventaire général Région Occitanie
30Ce serait un trait de plus de la discorde. Ces édifices ont pour caractère prépondérant l’affirmation des matériaux locaux, c’est-à-dire bien sûr les briques – mais en modénatures, et non pour les parois – mais aussi les moellons de granite, ou les galets. Les surfaces se veulent très plastiques, rugueuses mêmes, les baies toujours couvertes d’arcades, ou géminées avec une fine colonnette axiale. Les modénatures de briques (arcs, corniches) sont le lieu de jeux répétés, avancées et retraits, poses diagonales, multipliant, à la différence d’un Sicart, les ornements. Mas-Chancel a exprimé ses choix et ses motivations dans un certain nombre de textes, étudiés par Esteban Castañer avec le contexte du régionalisme, considéré comme un mouvement d’ensemble, en France, dès le début du siècle. On trouve dans ces déclarations la référence évidemment revendiquée à des formes locales ou proprement vernaculaires, mais ces textes ne sont, le plus souvent, qu’un empilement de phrases creuses ou de clichés sans portée réelle, telles les « influences hispano-mauresques » dont on se demande ce qu’elles pourraient être, en réalité, dans les traditions de ce pays. Quels que soient ces justifications ou cet habillage idéologique (car c’en est un), Mas-Chancel a cependant développé un vocabulaire architectural très typé, qui illustre finalement le « régionalisme roussillonnais » des années Trente, qui marquera ce pays et prospérera jusqu’à l’après-guerre. Ce style est-il un régionalisme au sens propre, c’est-à-dire la reprise de traits spécifiques vernaculaires de l’architecture roussillonnaise reformulés ? J’ai bien peur que non. Un simple regard aux villages de la plaine autour de Perpignan suffit pour s’en assurer. S’il y a des sources pour ce style, elles sont, pour certains éléments seulement, et d’ailleurs indirectement, puisées dans l’architecture médiévale, via l’archéologie ou la description monumentale. Quant à sa « grammaire », combinaison et recombinaison d’éléments, association et contraste des matériaux bruts, animation des façades (bow-windows, balcons, corniches), jeu, enfin, multiforme de l’usage de la brique, il est difficile de ne pas y voir le legs du Modernisme, au moins dans ses œuvres les moins monumentales ou les moins ornées, par exemple chez Gaudí au collège des Thérésiennes ou Puig i Cadafalch à l’usine Casaramona. On arrive ainsi, quarante ans après les débuts du Modernisme, à une acclimatation au Nord des créations du Sud, certes très transformées, mais désormais perçues comme des constituants plus ou moins naturels, à défaut d’être traditionnels, d’une identité catalane.