- 1 CHAPOT, 1893 ; Dictionnaire biographique du Gard, 1905 ; BÉNÉZIT ; BERNARDY, 1980 ; LEPAGE, 2008.
- 2 DURAND, 1913 ; BONNEFOI.
- 3 BERNARD, 2004.
1La biographie de Melchior Doze a été très largement relayée1, et le corpus de ses œuvres religieuses sur commandes n’est plus à faire. Déjà à son décès, l’abbé Durand en avait dressé une première liste exhaustive pour le Comité de l’Art Chrétien2, plus récemment un mémoire de maîtrise3 en avait largement analysé et étoffé la connaissance globale.
2La vente aux enchères du fonds d’atelier de l’artiste à Paris, en 1983, a porté un éclairage certain sur la qualité du dessin de Melchior Doze et permis d’enrichir les collections des musées de France.
3Cependant aucune publication, aucun catalogue n’a été édité et seule l’exposition du musée Georges-Borias à Uzès en 2013, à l’occasion du centième anniversaire de sa mort, a montré un ensemble de dessins et d’esquisses de cet artiste, illustrant les très nombreux décors peints qu’il a réalisés dans les églises du Gard (fig. 1).
Fig. 1
Uzès, musée Georges Borias, études à la sanguine, pour la Vierge de la Visitation et la main de sainte Anne du tableau du musée des Beaux-arts de Nîmes, (Inv. 84. 6.1) 25 x 23,5 visibles dans cadre.
D. Maugendre © Inventaire général Région Occitanie
4Enfin, en 2023, les étudiants généalogistes de l’université de Nîmes ont été lancés sur la piste de la vie privée de Melchior Doze, dont ils ont tiré un mémoire collectif fort instructif4.
- 5 En annexe 1, la liste complète des dossiers accessibles aujourd’hui en ligne. Les photos sont de Ma (...)
5La campagne menée par le service de l’Inventaire Général du Patrimoine culturel en Occitanie, marque une étape décisive pour une meilleure connaissance et une appréciation plus juste de l’œuvre peint de Melchior Doze. Elle a commencé en 2013 à Notre-Dame-des-Pommiers de Beaucaire suscitant la redécouverte de cinq œuvres de jeunesse dont l’impressionnant Saint Paul ermite et le Saint Jérôme protégés depuis au titre des monuments historiques. Devant l’intérêt des œuvres, l’impossibilité de les valoriser autrement que par une exposition d’images, la couverture photographique est devenue systématique pour s’achever en 20235. Elle autorise une lecture comparative des œuvres murales difficilement accessibles dans des églises éloignées et parfois peu ouvertes, plus ou moins bien éclairées, et dont l’observation in situ est parfois gênée par la hauteur de l’accrochage.
6Elle permet une corrélation avec les dessins préparatoires conservés dans les musées.
7Cet impressionnant travail rend possible une synthèse de l’œuvre : on dénombre quarante-quatre peintures, réparties dans dix-huit communes du Gard et deux de l’Hérault ; on répertorie vingt figures saintes parmi lesquelles on constate que Doze a représenté cinq fois la Vierge Marie (fig. 2) – deux fois l’Annonciation, l’Immaculée Conception, la Nativité, l’Adoration – quatre fois Jésus et deux fois le Christ en croix.
Fig. 2
Nîmes (Gard), musée des Beaux-Arts, La Visitation, peinture à l’huile, dépôt de l’État en 1869 et dessin à la sanguine.
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- 6 Cf. entre autres : CHAPOT, 1888.
8Le long travail entrepris dans l’église de Saint-Gervasy6, en particulier la grande procession déployée en 1860 dans le sanctuaire – partant des reliques majeures que sont la croix et la couronne d’épines du Christ, les apôtres semblent marcher vers l’extérieur afin d’aller diffuser la Parole – apporte au peintre une notoriété certaine, qui lui vaut d’autres chantiers gardois dans les chœurs d’église : L’Eucharistie se liant au calvaire à l’église Saint-Privat de Rivières (1864) ; L’Église enseignante de l’église Saint-Ferréol de Tavel (1874-1875) ; cinq tableaux de la Vie de saint Pierre à Marguerittes (1876-1877) ; deux grands anges au-dessus de rideaux drapés dans le chœur de l’église Saint-Baudile de Nîmes (1881) ; La vie et la mort de la Vierge à l’église Notre-Dame de Sumène, 1889.
9Parallèlement il a produit plusieurs portraits (fig. 3) de belle facture, l’évêché lui ayant confié la galerie des évêques, de chanoines et de curés, soit par copies de tableaux anciens, soit « d’après le modèle » pour les personnages contemporains. On connaît aussi quelques beaux portraits civils en collections publiques et privées.
10Quelques rares scènes de genre sont identifiées en collections particulières, mais celles-ci apparaissent aussi sporadiquement sur le marché de l’art, elles concernent particulièrement le cadre familial.
Fig. 3
Nîmes (Gard), évêché, portrait de Mgr Plantier, peinture à l’huile sur toile, signée, datée 1875.
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11Jean-Marie-Melchior Doze (fig. 4) est né en 1827 à Uzès. Au décès de son père, il est à peine âgé de deux ans. La famille revient s’installer à Nîmes où sa mère doit élever seule ses quatre enfants. Entré à quinze ans à l’école de dessin de Nîmes, le jeune homme est assez vite remarqué pour un certain talent. N’ayant pas les moyens de quitter cette ville, la chance lui est offerte de rencontrer le peintre bordelais Joseph Félon (1818-1897) venu pour réaliser les décors de l’église Sainte-Perpétue (1852-1862), mais il reçoit surtout les conseils d’Hippolyte Flandrin (1809-1864) à Nîmes pour les peintures murales de l’église Saint-Paul (1835-49).
Fig. 4
Photographie de Melchior Doze publiée dans Gard, dictionnaire, Annuaire & Album, p. 221.
Reproduction J. Pagnon © Inventaire général Région Occitanie
12À partir de 1855, il est nommé professeur de dessin au lycée de Nîmes (âgé de 28 ans) et poursuit simultanément sa carrière d’artiste. Déjà professeur à l’école de dessin depuis 1851, il en est nommé directeur et conservateur du musée par le préfet du Gard le 4 mars 1875, sur recommandation du maire de Nîmes Adolphe Blanchard (catholique royaliste), suite au brusque décès de son ancien professeur Numa Boucoiran. En effet ce dernier est mort d’apoplexie deux jours après avoir pris possession de la collection Gower à Aix-en-Provence le 26 février 1875.
13La Ville avait accepté sans trop d’hésitation la collection Gower, car elle projetait d’installer l’ensemble de ses collections, ainsi que la Bibliothèque et l’école de dessin, dans un Palais des Arts qui occuperait les bâtiments de l’ancien Hôpital Général (l’actuel Lycée Alphonse Daudet, boulevard Victor Hugo). Ceux-ci furent effectivement luxueusement aménagés, et même complétés par des constructions nouvelles, et le musée y fut transféré en 1880.
14Doze sera donc chargé d’installer et d’accrocher les collections dans le nouveau Palais des Arts. Mais lorsque Ali Margarot (protestant républicain) devient le premier maire élu par le conseil municipal en 1882, Melchior Doze est brutalement relevé de ses fonctions, en raison de ses opinions monarchistes et cléricales, pour être remplacé dès le lendemain par le peintre Adolphe Perrot (1818-1887). Le musée est alors fermé pour laisser place au lycée républicain. Doze est alors âgé de 48 ans, et cet événement se situe entre deux séries de décès familiaux.
15Même si Melchior a bénéficié d’une vie longue (il meurt en 1913 âgé de 86 ans), elle est parcourue de drames et de décès successifs, concentrés sur les douloureuses années 1856-1857, 1862, 1887-1889. Il perd ses deux épouses et, sur ses six enfants, deux meurent en bas âge et deux fils jeunes adultes : marié en 1851 (23 ans) avec Marie Pellet, pianiste, maîtresse de musique, sa première fille meurt à l’âge de 3 ans en 1856, puis son épouse décède en 1857 (32 ans), il verra aussi la mort de son fils en 1888 (35 ans) et de sa belle-fille en 1908 (48 ans) sans descendance. Il se remarie en 1859 avec Jeanne-Marie Istchner (fig. 5) maîtresse de pension.
Fig. 5
Nîmes, musée des Beaux-Arts, portrait de Madame D., qui est Jeanne-Marie Itschner, seconde épouse de Melchior Doze, peinture à l’huile sur toile, signée, datée 1870, cadre : h. 230 ; la. 141.
D. Maugendre © Inventaire général Région Occitanie
- 7 Bulletin des séances de l’Académie de Nîmes, 1912, p. 13.
16Un premier garçon, né en 1860, décède un an plus tard, juste trois semaines avant la naissance de sa sœur, Louise Marie (1861-1921). Une seconde fille, Delphine Félicie Marie, naît en 1863 (m. 1933). Le sixième et dernier enfant de Melchior Doze, Louis Marie Melchior (1864-1887), entamait une brillante carrière militaire en ayant réussi à entrer à Saint-Cyr, lorsqu’il meurt à 22 ans d’une méningite foudroyante, deux ans avant sa mère. La très probable dévotion du petit Melchior venant de sa mère veuve, a bien pu s’amplifier au cours de sa vie et se manifester de manière prépondérante dans ses œuvres au fil de cette nécrologie familiale. Melchior Doze n’est le grand-père que d’une fille, Marie-Thérèse, née en 1890. Fille de Delphine Félicie Marie qui a épousé Pierre Izac, juge d’instruction, elle devient elle aussi orpheline de père, à l’âge de 6 ans ; le grand-père a eu le plaisir le 12 janvier 1912 de la voir épouser un avocat, Jean Joseph Dumas, dans la cathédrale de Nîmes7.
- 8 CHAPOT, 1893, p. 95-124, Nîmes, 1893.
« Oui c’est à son foyer que M. Doze prenait pour lui le conseil que Reboul donnait à Sigalon : “Ton pinceau sera grand si ton cœur est pieux.” Il s’était légitimement réjoui de voir ses deux fils reçus l’un à l’École Polytechnique et l’autre à l’École Saint-Cyr ; hélas ! en peu de temps la mort les prenait tous les deux. Mme Doze en reçut au cœur une telle blessure qu’elle ne tarda pas à les suivre dans la tombe. Lui, qui jusqu’à cette épreuve avait montré tant d’énergie, en montre encore plus : sa douleur est immense, sa résignation des plus chrétiennes. Il relit plus attentivement l’Évangile où il a puisé la plupart de ses inspirations, les livres d’art lui deviennent plus familiers, les chefs-d’œuvre des grands maîtres parlent davantage à son imagination et à son cœur ; il reporte toute son affection sur les deux filles qui lui restent8. »
- 9 TRARIEUX, 2024, p. 113-134.
17À cette époque plusieurs autres personnalités nîmoises ont marqué le courant catholique et légitimiste9, ces contemporains de Doze témoignent aussi d’un élan de foi et de piété incomparable au milieu du siècle, marqués par le traumatisme de la Révolution et favorables à la Restauration.
18Jean Reboul (1798-1864) (fig. 6), boulanger-poète nîmois, fut une gloire littéraire du Midi de la France, rendu célèbre par son poème L’Ange et l’Enfant publié en 1828, qui lui avait procuré un important succès salué par Lamartine et Alexandre Dumas ou Chateaubriand. Protégé des notables catholiques et légitimistes de Nîmes, il fut élu député du Gard en 1848 pour défendre leurs opinions. Une statue représentant L’Ange et l’Enfant se trouve dans l’église Saint-Charles.
- 10 CHAPOT, 1893, p. 95-124.
« C’est dans cet atelier [de Doze] que le poète Reboul, son ami, allait souvent le voir. Il lui confiait un jour, son autographe de L’Ange et l’Enfant, autographe témoignant par corrections et ratures de cette vérité que le Beau ne jaillit pas toujours d’un seul jet et qu’un patient labeur est parfois nécessaire pour que l’expression du poète rende bien exactement sa pensée. Serait-il téméraire d’ajouter que le peintre et le poète redisaient sans doute ensemble ces beaux vers : Là, jamais entière allégresse / Les cris de joie ont leur tristesse. M. Doze en particulier ne pouvait-il pas se les appliquer à lui-même10? »
Fig. 6
Nîmes (Gard), musée du Vieux Nîmes, portrait du poète Jean Reboul, gouache sur papier, attribué à Melchior Doze, hauteur : 56 ; largeur : 62.
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- 11 DAUDET, Alphonse, Les Rois en exil, Paris, 1879.
- 12 CLÉBERT, 1988.
19Alphonse Daudet (1840-1897), issu d’une famille bourgeoise catholique de tisserands et négociants en soieries, révèle dans son roman Les Rois en exil11, les souvenirs de sa prime enfance nîmoise liés au quartier des bourgades, avant la ruine et le départ à Lyon en 1849. Ses parents habitent depuis 1829 dans un bel immeuble néoclassique, la maison Sabran sur le Grand Cours, presque en face de l’église Saint-Charles. Son père dirige paternellement ses ouvriers, tous catholiques, qu’il a soigneusement choisis dans le camp royaliste de l’Enclos Rey. Les murs du salon sont nus, hormis des ex-voto politiques, dont le fameux fides-spes, cette feuille portant sous le cachet de cire rouge « foi et espérance » la dédicace : « Donné à M. Daudet, Henri », dans l’attente espérée du couronnement d’Henri V12. La vie familiale est douloureusement marquée par les décès successifs de nombreux enfants ; sur dix-sept, trois survivent, et l’on comprend l’importance consolatrice de l’ange guidant l’âme du nouveau-né, qui a probablement accompagné aussi les prières de la famille Doze.
20On apprend dans les actes d’état civil que Melchior Doze habite dès les années 1860, au n° 19 du Grand-Cours, devenu en 1883 le 20, boulevard Gambetta, c’est précisément l’adresse de la maison natale de Daudet. Les bourgades catholiques autour de la paroisse Saint-Charles semblent en accord avec la foi et la position sociale acquise par le peintre.
- 13 La décadence latine - Le dernier des Bourbons, Paris 1895
21Joséphin Péladan, un autre nîmois, initié par son père au légitimisme, évoque : « L’Enclos-Rey, ce faubourg de six mille ouvriers fanatiques de l’autel et du trône »13, et insiste sur la ferveur qu’il a rencontrée lui aussi dès l’enfance : « Il faut avoir connu l’Enclos-Rey et ses cercles d’ouvriers pour comprendre ce qu’était le mysticisme monarchique après 1870. Les bourgadiers de Nîmes ne distinguaient pas entre le Pape et le Roi : c’était tout un. »
22La production artistique du XIXe siècle en France avait été méprisée par les historiens d’art du XXe siècle, et bien plus encore la production religieuse inondée de produits industriels désignés avec mépris sous le vocable « saint-sulpicien », particulièrement pour la sculpture. Considérée comme fade et mièvre, produite en série par des procédés mécaniques, elle perd de sa valeur artistique, et sera particulièrement décriée au regard de la réforme liturgique Vatican II.
23L’architecture était vilipendée par le préfixe « néo », qu’elle soit d’inspiration gothique, romane ou byzantine, bien que souvent plutôt associée au domaine de « l’éclectisme » également répandu dans l’architecture civile.
- 14 Adolphe-Napoléon Didron, Les annales archéologiques, 28 volumes publiés entre 1844 et 1881.
24Cependant les fondements de cet art saint-sulpicien sont tellement proches de ces produits que l’amalgame a été fait au détriment des œuvres originales. Dès le milieu du XIXe siècle, l’intérêt pour l’art chrétien est à son apogée, on scrute les œuvres du passé pour y puiser une inspiration. Les échanges intellectuels s’instaurent entre les artistes chrétiens par diverses publications. L’ouvrage du père jésuite Charles Cahier, Caractéristiques des saints dans l’art populaire, publié en 1867, est une véritable source pour les artistes. Les Annales archéologiques, de Didron14 constituent une magistrale encyclopédie de l’art au Moyen Âge. Adolphe-Napoléon Didron (1806-1867) peut être considéré comme un des pères de l’archéologie médiévale en France. Son œuvre s’inscrit dans le mouvement de la redécouverte au XIXe siècle de ses formes artistiques et de son iconographie. Didron siégea au Comité Historique des Arts et Monuments, créé par Guizot, aux côtés de Victor Hugo, de Louis Vitet, de Prosper Mérimée, du comte de Montalembert, et Viollet-le-Duc collabora notamment aux publications. En parallèle Didron fonda une maison d’édition spécialisée, la Librairie Archéologique Didron, que dirigea son frère Victor. Dans les Annales archéologiques, il produit une doctrine en matière de restauration des monuments historiques. L’art du vitrail est alors considéré par Didron (fig. 7) comme la peinture chrétienne par excellence, idée renforcée en 1849 par la création d’une manufacture de vitraux de grande renommée. À sa mort, c’est son neveu l’archéologue Édouard Didron (1836-1902), qui prendra la succession de l’atelier de fabrication de vitraux créé en 1849. Auteur de nombreux ouvrages sur le vitrail, il avait exposé aux Salons de 1857 et 1859 et fut membre du comité de l’Exposition universelle de 1878. Ses vitraux sont conservés dans de grandes églises (Dijon, Lille, Marseille, Montpellier, Nîmes, Périgueux, Toulouse).
Fig. 7
Nîmes (Gard), cathédrale Saint-Castor et Notre-Dame, baie 103 du chœur, saint Louis IX, roi de France, signée E. Didron, datée 1880.
M. Kérignard © Inventaire général Région Occitanie
25À Nîmes les vingt verrières polychromes peintes par Édouard Didron en 1882, représentant des personnages historiques et des saints protecteurs du Midi, sont des commandes par l’architecte diocésain Henri Révoil, qui habilla l’intérieur de la cathédrale classique en style romano-byzantin. C’est dans ce contexte que s’inscrit la commande passée à Melchior Doze par Révoil et concomitamment par Monseigneur Besson, des quatre tableaux exposés au Salon des artistes français :
Fig. 8
Nîmes (Gard), cathédrale Saint-Castor et Notre-Dame, Saint Louis mourant remettant ses pouvoirs à son fils Philippe, peinture à l’huile signée, datée 1882.
D. Maugendre © Inventaire général Région Occitanie
- 15 PIEYRE, 1888, t. III, p. 377.
26Mais déjà le maître-autel la chapelle du Rosaire, située dans l’axe derrière le chœur, dédié à la Vierge, était orné d’une peinture antérieure de Doze, l’Annonciation, exposée au Salon des artistes français en 1865, ayant fait l’objet d’un don de Mlle Garcin15.
27L’abbé Gareiso (1805-1885), vicaire général à Nîmes, prône une théorie très personnelle : le tableau pour le musée, la peinture murale pour l’église dans son manuel théorique L’archéologue chrétien.
- 16 GAREISO, 1852-1867, p. 308-309.
« On préférera généralement faire exécuter de bonnes peintures murales dans le style de l’église, plutôt que d’employer l’argent de la fabrique ou de la commune pour des tableaux qui, souvent, coûtent beaucoup et ne valent pas grand-chose, soit au point de vue de l’art, soit au point de vue du sentiment religieux. La peinture à l’huile noircit avec le temps et finit par s’écailler ; la toile se moisit et pourrit et si le tableau est incliné, ce qui arrive presque toujours, elle devient un nid de poussières, d’araignées, de saletés, etc.16 ».
28À Nîmes bien sûr ce sont les peintures de Flandrin (fig. 9) qui légitiment ce propos, qui rencontrera un écho national à l’origine d’un véritable débat artistique. Melchior Doze n’a jamais réalisé de peintures murales mais des peintures sur toile marouflées.
Fig. 9
Nîmes (Gard), église Saint-Paul, procession féminine du bas-côté sud du chœur par Hyppolite Flandrin, son frère Paul, Louis Lamothe et Paul Palze, 1848-1849.
D. Maugendre © Inventaire général Région Occitanie
- 17 FOUCART, 1987, p. 56-57.
29Le professeur Bruno Foucart (1938-2018) avait exposé les enjeux de cette situation dans ses travaux et recherches universitaires17. L’État pourvoyeur de tableaux religieux, ne peut abandonner le système de commandes et d’achat aux artistes, mais dirige après 1860 ses dons et dépôts dans les collections des musées. Si le combat contre le tableau n’a pas entraîné la prééminence de la fresque, il en a modifié le support au profit de la peinture murale, souvent à la cire, et du vitrail, voire de la mosaïque et du bas-relief.
- 18 SCHMIT, 1859. p. 182-183.
30Un autre théoricien de l’art chrétien au XIXe siècle, J.-F. Schmit, ajoute au débat que la peinture dans une église doit servir à la fois l’architecture et le message religieux, afin de ne pas trop séduire pour mieux enseigner : « l’expression la plus simple et la plus sensible d’un fait ou d’une pensée, voilà l’unique fonction de cette peinture élevée à l’iconographie »18.
31Fervent chrétien, Melchior Doze a certainement entretenu des relations d’amitié autant que de déférence avec plusieurs prêtres. Parmi eux il y eut Louis Simon Lambert (1815-1868), curé de Saint-Gervasy. C’est lui qui fait confiance au peintre pour orner toute son église mais leurs relations ne datent certainement pas de cette expérience. Simon Lambert était natif de Beaucaire, y fut professeur un temps au petit séminaire, est revenu y vivre en 1845 jusqu’en 1858 après un vicariat à Sommières. C’est à l’église Notre-Dame-des-Pommiers de Beaucaire que l’on peut voir l’œuvre peinte la plus ancienne actuellement localisée du peintre, le tableau de Saint Paul ermite, daté de 1850. Un Saint Jérôme et une Donation du Rosaire, de 1851, une Nativité (fig. 10) et le tableau de Marthe et Madeleine trouvant des victimes de la tarasque de 1853 ornent la même église. Cinq tableaux d’un jeune homme entre 22 et 23 ans dans la même église ne sont pas commandés par hasard. Il y a eu reconnaissance d’un talent et encouragement, sinon de Simon Lambert lui-même, du moins de son entourage et du petit séminaire sur place. Il faut noter qu’Adolphe Pieyre, dans sa liste de l’année 1875 des œuvres de Melchior mentionne des œuvres du peintre au Petit Séminaire de Beaucaire19, mais aucune à l’église Notre-Dame-des Pommiers. Il est bien possible qu’au moins le Saint Paul et le Saint Jérôme ont d’abord été dans cet édifice d’éducation des prêtres.
Fig. 10
Beaucaire (Gard), église Notre-Dame-des-Pommiers, Melchior Doze, tableau de la Nativité, signé, daté 1853.
M. Kérignard © Inventaire général Région Occitanie
32Le cercle nîmois d’artistes peintres et sculpteurs est assez retreint, ce n’est qu’à partir du milieu du XIXe siècle que l’école de dessin devient un lieu d’enseignement ouvert à tous les arts, et moins d’apprentissage aux métiers du textile, et commence à former plus d’artistes, tel Jalabert ou Jules Salles, avec l’arrivée à Nîmes d’Alexandre Colin en 1834. Après Vignaud, le fondateur de l’école et du musée, l’autodidacte Sigalon, puis son disciple Boucoiran, c’est bien Melchior Doze qui s’inscrira dans leur lignée. La prépondérance de la peinture religieuse semble dès lors s’affirmer, tant dans les propositions picturales que dans les commandes officielles. Le cas de la reconstruction catholique sous la Restauration est d’autant plus marqué à Nîmes et dans le Gard, par la décoration des édifices endommagés à la Révolution, puis les constructions d’églises pour encadrer l’augmentation de la population ouvrière des villages et des faubourgs des villes. Contrairement à beaucoup d’artistes, Melchior n’est pas « monté » se former à Paris, mais il a côtoyé de façon avantageuse des peintres venus à Nîmes.
33Jean Vignaud (1775-1826)
34Peintre originaire de Beaucaire, passé dans l’atelier de David, il répond aux premières commandes religieuses au début de la Restauration. Le jeune Melchior Doze a pu contempler son Noli me tangere peint en 1817 et exposé dans l’église de Notre-Dame-des-Pommiers de Beaucaire (fig. 11).
Fig. 11
Beaucaire, église Notre-Dame-des-Pommiers, tableau Noli me tangere, par Jean Vignaud, peinture à l’huile sur toile, signé, daté 1817 ; hauteur : 350 ; largeur : 220.
M. Kérignard © Inventaire général Région Occitanie
35Professeur de dessin il fonde l’école à Nîmes en 1820, puis incite à la fondation du musée dans la Maison-Carré, ouvert en 1823. Bruno Foucart, premier historien d’art à s’intéresser à ce peintre, le place au-devant de la scène avec une majorité de compositions religieuses dans sa production picturale :
- 20 FOUCART, 1987, p. 169.
« Parmi les élèves de David, il est de ceux qui maintiennent la tradition la plus pure, avec un goût de la composition équilibrée, persistant dans l’exemple du bas-relief, une science de l’anatomie et du plissé qui cède peu aux effets de l’exotisme et des vêtements colorés, une abstention de la couleur locale, mais aussi une austérité et une dignité dans l’inspiration qui suscitent encore l’attention20. »
36Sa Résurrection de la fille de Jaïre exposée au Salon de 1819 a probablement suscité des avis élogieux à Nîmes, où l’enseignement transmis par Vignaud, a pu générer une filiation esthétique. La composition en bas-relief, et la stature des apôtres n’est pas sans liens avec les figures de Melchior Doze à l’église de Saint Gervasy.
37Xavier Sigalon (1787-1837)
38Ainé d’une fratrie de cinq enfants, les raisons financières poussent le père à quitter Uzès pour s’installer à Nîmes. Doze suivra les mêmes débuts dans la vie, et après les leçons de base en dessin (probablement par Vignaud) puis en peinture (Monrose puis Guérin à Paris), il peint plusieurs tableaux pour des églises gardoises (cathédrale de Nîmes, Russan, Aigues-Mortes, Robiac) et au-delà (Saint-Pol-de-Léon, Yssingeaux, Chateaurenard). Peintre religieux par les commandes passées dans cette période de restauration catholique. Aucune parenté stylistique ne peut être observée, au contraire de la grande parenté biographique. Sigalon bien que pratiquement autodidacte, aura cependant une reconnaissance certaine.
39Alexandre-Marie Colin (1798-1875)
40Élève de Girodet, ami de Delacroix et Bonington, Colin débute au Salon en 1819 et avec un groupe de jeunes peintres romantiques s’inspirent de l’histoire anglaise avec Shakespeare, Byron et Hugo.
41Son ami Jean-Charles Rivet préfet du Gard lui confie la direction de l’école de dessin pour quatre années, de 1834 à 1838, et Colin appelle son frère pour enseigner la sculpture. Paul-Hubert Colin a travaillé au décor de plusieurs églises, dont les sculptures pour Saint Paul de Nîmes. Pour Alexandre on ne compte que quelques rares œuvres religieuses tardives, dont une conservée dans la chapelle de l’évêque de la cathédrale de Nîmes : Le Christ au Mont des Oliviers de 1864. Ses œuvres sont plutôt des portraits, et des scènes historiques de style « troubadour » et aussi de genre orientaliste. On connaît les deux tableaux peints pour la Mairie de Nîmes, mais le musée conserve aussi un beau portrait du peintre Jalabert encore adolescent, qu’il utilisera pour un page de la Visite de François Ier. Paul Colin sera par ailleurs figuré par Flandrin parmi les martyres de la frise de l’église Saint-Paul. Bien que Doze n’ait probablement pu être en contact avec Colin, il a bénéficié indirectement de son rôle dans la construction artistique dans l’enseignement de la peinture et non plus du seul dessin.
42Numa Boucoiran (1805-1875)
43On décompte plusieurs œuvres de Boucoiran dans les églises gardoises (Uzès, Aigues-Mortes, Générac, Langlade, Salinelles) mais aussi dans les musées. La réputation de Boucoiran comme assistant de Sigalon dans la commande d’Adolphe Thiers pour la copie de Michel Ange à Rome le classe parmi les peintres de tradition religieuse. Le dictionnaire des artistes de référence rédigé par Bellier de la Chavignerie en atteste :
- 21 BELLIER DE LA CHAVIGNERIE, 1882.
« Rappelons que M. Boucoiran a collaboré avec Sigalon (1833-1837) pour l’exécution du Jugement dernier, de Michel-Ange –merveilleuse copie qui est aujourd’hui à l’école des Beaux-Arts – et qu’il a exécuté, seul, et signé, onze des pendentifs qui sont l’accomplissement obligé du Jugement dernier et qu’on voit également à l’école des Beaux-Arts21. »
44Successeur de Colin, Boucoiran alors directeur de l’école de dessin à l’entrée de Doze, le peintre gardois est connu pour avoir copié avec Xavier Sigalon, puis, seul, les fresques de la Chapelle Sixtine. Comme peintre d’histoire ayant réalisé de nombreuses peintures religieuses (fig. 12), il fut sans doute l’un des premiers à avoir inspiré Melchior Doze, qu’il repère et encourage. Le jeune peintre se fait d’ailleurs remarquer assez tôt en remportant notamment au sein de l’école, une médaille d’or dans la catégorie modèle vivant, et une médaille de bronze au Salon de Nîmes en1849, ce qui le décide alors à se consacrer exclusivement à la peinture22.
Fig. 12
Nîmes (Gard), église Sainte-Perpétue, Mise au tombeau de Numa Boucoiran, peinture à l’huile, signé, datée 1874.
D. Maugendre © Inventaire général Région Occitanie
45Hippolyte Flandrin (1809-1864)
46Ainé d’une fratrie de trois peintres, élève de Ingres et Prix de Rome, il pratique d’abord la peinture d’histoire, avant de se tourner vers la peinture religieuse, dont il est un des rénovateurs. Flandrin exécute les peintures murales de plusieurs églises parisiennes : Saint-Séverin, Saint-Germain-des-Prés et Saint-Vincent-de-Paul. Mais il orne également Saint-Martin d’Ainay à Lyon et Saint-Paul à Nîmes (fig. 13). En avril 1845, l’architecte Questel lui confie les peintures murales. Flandrin est chargé de faire les grandes figures du chœur en 1846, mais le chantier se déroule seulement d’octobre 1848 à avril 1849.
Fig. 13
Nîmes (Gard), église Saint-Paul, procession masculine du bas-côté nord du chœur par Hyppolite Flandrin, son frère Paul, Louis Lamothe et Paul Palze, 1848-1849.
D. Maugendre © Inventaire général Région Occitanie
- 23 CHAPOT, 1893, p. 95-124.
47À l’abside nord, (droite), le Ravissement de saint Paul et sur le mur nord, s’avance la célèbre Procession des martyrs. Côté sud, les Vierges sages s’avancent vers le Couronnement de la Vierge. Ces grandes figures peintes à l’encaustique ont forcément marqué un jeune peintre de vingt ans, qui aura pu monter sur l’échafaudage et observer l’œuvre en gestation. L’abbé Chapot en témoigne : « Flandrin lui confie les études d’après nature pour la Procession des martyrs ». C’est sans doute à cette occasion que Melchior a la révélation du genre religieux et de son style. Lorsque l’on compare la frise des saints martyrs de Flandrin à celle des prophètes réalisée par Melchior Doze pour le chœur de l’église de Saint-Gervasy, la similitude est frappante23. » L’auteur s’est trompé puisque les prophètes sont à la tribune ; il pensait certainement plutôt au cortège d’apôtres, qui est bien dans le chœur de l’église (fig. 14).
Fig. 14
Saint-Gervasy (Gard), église paroissiale, les Apôtres, sainte Hélène et saint Louis roi, par Melchior Doze, peintures marouflées du chœur, signées, datées 1860.
M. Kérignard © Inventaire général Région Occitanie
48Joseph Félon (1818-1897)
49Artiste multiple, peintre, peintre-verrier, lithographe, sculpteur et céramiste, Félon est chargé en 1857 de fournir vingt-deux cartons pour les vitraux (fig. 15) de la nouvelle église Sainte-Félicité et Sainte-Perpétue à Nîmes sur L’Esplanade, belle place récemment ouverte dans la perspective de l’avenue moderne conduisant à la nouvelle gare du chemin de fer. Sur ce chantier Félon sera aussi sculpteur et décorateur, et publiera par la suite un album de ses œuvres pour cette église24. Même âgé de trente ans, on peut penser que Doze a su mettre à profit les leçons de la création à grande échelle, et non plus seulement d’un travail d’atelier. En effet il a été sollicité dans les projets de l’église Sainte-Perpétue, pour laquelle il livre deux toiles en regard de celles de Boucoiran : une Sainte Agnès et un Sacré Cœur. Un article du Courrier du Gard du 16 mai 1861 affirme « M. Doze se dit élève de M. Félon ».
Fig. 15
Nîmes (Gard), église Sainte-Perpétue, œuvres de Joseph Félon ; à gauche statue du Christ bénissant de la façade ; à droite, Jésus entre Perpétue et Félicité, baie 100 du chœur, verrières réalisées par Frédéric Martin.
D. Maugendre © Inventaire général Région Occitanie
50Premièrement sculpteur et peintre, Félon actif dans le domaine des arts industriels, particulièrement du vitrail qui connaît en son temps un remarquable renouveau, intervient aussi dans le domaine de la restauration des verrières anciennes. Il va créer de nombreux vitraux dans les églises parisiennes (Saint-Étienne-du-Mont, Saint-Séverin, Saint-Gervais-Saint-Protais) et Nauphles le Château, devenant membre de la corporation des peintre-verriers.
51Frédéric Martin (1824-1910)
52Ce maître-verrier originaire d’Uzès, était actif entre 1855 et 1884 à une époque où le goût des verrières colorées revenait avec force, il ouvre à Avignon l’un des premiers ateliers de fabrication de vitraux du sud de la France. Ses productions sont marquées par une grande qualité et un style « archéologique », fondé sur l’inspiration des vitraux du Moyen Âge. Bien inséré dans le milieu artistique local, Frédéric Martin collabora en particulier avec l’architecte Henry Révoil. Les vitraux qu’il réalisa à Nîmes attestent aussi de collaborations avec des peintres-cartonniers tels Joseph Félon à l’église Sainte-Perpétue de Nîmes et Melchior Doze à l’église Saint-Charles de Nîmes (détruites) et la cathédrale Saint-Théodorit d’Uzès (fig. 16).
Fig. 16
Uzès (Gard), cathédrale Saint-Théodorit, baies de saint Firmin (gauche) et de saint Théodorit (droite), signées Melchior Doze et Frédéric Martin, datées 1866.
D. Maugendre © Inventaire général Région Occitanie
53Charles-François Jalabert (1819-1901)
54Doze est contemporain d’un autre peintre nîmois de huit ans son aîné, issu d’un milieu bourgeois, qui a connu lui un grand succès officiel parisien. Son père le destine à une carrière dans le commerce et l’envoie à Paris, mais son premier patron lui conseille de suivre sa voie artistique. Il entre alors dans l’atelier du peintre phare à Paris, Paul Delaroche, très connu aussi à Nîmes pour son célèbre tableau représentant Cromwell, tout juste envoyé au musée de la Maison Carrée. N’ayant que le second Prix de Rome avec une scène de l’Ancien Testament, il part y séjourner tout de même mais à ses frais pendant quatre ans. Son tableau Virgile, exposé au Salon à son retour, est acquis par l’État, et sera par la suite envoyé au musée de Nîmes. Son grand succès dans les salons parisiens le destine à une carrière de portraitiste mondain, suivant le modèle du portrait bourgeois issu de Ingres, tout particulièrement de la famille d’Orléans (Marie-Amélie, Comte et Comtesse de Paris...) sous le Second Empire. Jacques Foucart l’avait qualifié de peintre photographique (fig. 17). On pourrait envisager une inspiration issue de Jalabert dans les portraits de Doze, et tout particulièrement celui en pied de son épouse.
Fig. 17
Nîmes (Gard), évêché, portrait de Fanny Dumas par Melchior Doze, d’après une photographie conservée dans un album de son fils, l’abbé Edmond Chapot, daté 1886.
D. Maugendre © Inventaire général Région Occitanie
- 25 La série est conservée à l’Académie de Nîmes.
55Cependant même si Jalabert n’est pas réputé comme peintre religieux, car ces œuvres ne sont pas localisées, les cinq scènes de la vie du Christ sont connues seulement par leurs reproductions en gravure par la maison Goupil25, commandées en 1854. L’une d’elle intitulée : Les Rois Mages de 1855, semble très proche des galeries de prophètes de Doze. Cependant c’est pour une commande antérieure de la Manufacture de Sèvres, des quatre évangélistes que Jalabert est très proche des grandes figures de Doze à l’église de Saint Gervasy. Citées par Théophile Gautier dans sa critique du Salon, les plaques émaillées qui en furent tirées avaient été offertes au Prince Albert lors de l’Exposition Universelle de Londres en 1851. Pourtant Doze ne signe le cortège des apôtres qu’en 1860, puis le tableau-frise des prophètes entourant le roi David en 1868. La corrélation est évidente mais difficile à expliquer, sauf une référence au modèle commun de Flandrin. Jalabert ne peindra semble-t-il plus de figures religieuses de ce genre, cependant son Annonciation pour la cathédrale d’Alès s’inscrit dans ces croisements et filiations stylistiques.
56Jules Salles (1814-1900)
57Réputé pour ses portraits d’abord, puis pour ses figures et scènes de genre, il est aussi célèbre à Nîmes comme donateur de la Galerie des Arts, qui porte son nom. Bachelier à Lyon, un professeur lui conseille l’école Polytechnique, mais il revient à Nîmes pour entamer une carrière commerciale dans la maison familiale de négoce en soieries. Parallèlement il suit les cours de l’école de dessin dirigée par Boucoiran, avec une certaine maîtrise qui le conduit à Paris dans l’atelier de Delaroche auprès de Jalabert. Il voyage plusieurs fois à Rome en particulier. Ses premières œuvres exposées à Nîmes rencontrent un franc succès et il fera carrière dans sa ville, tout en exposant dans la France entière. Spécialisé dans les figures et les portraits on ne lui connaît pas de création dans le domaine religieux, hormis quelques petites copies d’après les maîtres, probablement en raison de son attache protestante.
58Victor Lassalle résumait ainsi la filiation stylistique de l’artiste :
« Les peintures de Melchior Doze, élève de Joseph Félon et disciple d’Hippolyte Flandrin, qu’il avait vu travailler à Saint-Paul, en 1848 et 1849, et dont il partageait la fidélité au dessin ingresque et le goût pour la composition des scènes religieuses. Il s’agit de l’Éducation de la Vierge, de Saint Firmin et de la Mort de Saint-Louis, réalisés en 1882 que l’on voit dans les chapelles de la nef, d’une Annonciation destinée à remplacer le tableau d’autel disparu de la chapelle du Rosaire et du Saint-Roch priant pour les pestiférés (1888) qui sera placé plus tard dans la chapelle du Saint Sacrement26. »
59Le peintre était pleinement inséré dans la société intellectuelle de Nîmes ; il est élu membre de l’Académie de Nîmes le 9 mai 1874 ; le 16 février 1876, il est nommé membre du Comité de l’Art Chrétien (fig. 18), dont il dessine lui-même l’attestation officielle.
Fig. 18
Nîmes (Gard), musée du Vieux Nîmes, diplôme de membre du Comité de l’art chrétien de Melchior Doze.
D. Maugendre © Inventaire général Région Occitanie
60Dans son éloge prononcé au nom de l’Académie de Nîmes aux obsèques de Doze, Alexis Lahaye affirme :
« Lorsqu’Hippolyte Flandrin vint à Nîmes pour exécuter les belles fresques de Saint Paul, il trouva en lui un auxiliaire précieux, un peintre sûr de son métier, très instruit sur les traditions de la peinture religieuse, sur l’iconographie chrétienne, et tout désigné pour l’aider dans sa tâche. Le sérieux de sa nature, sa foi profonde, ses études, tout le portait vers cette branche de l’art et l’exemple d’un maître tel que Flandrin, l’honneur de travailler à ses côtés devaient marquer son talent d’une empreinte désormais ineffaçable27. »
- 28 CHAPOT, 1893, p. 95-124.
« Melchior, très jeune, montrait de bonne heure des aptitudes toutes particulières pour le dessin. Un maître de grand mérite, M. Boucoiran, remarquant ces heureuses dispositions, se plut à les encourager. À son école, Melchior fit des progrès rapides et comme premier succès obtint une médaille d’or. C’était le moment où Hippolyte Flandrin venait orner de fresques admirables l’église Saint-Paul. Il ne tarda pas à confier au jeune Doze les études d’après nature, pour les modèles de la procession des martyrs. Ces études allaient manifestement révéler un génie naissant et lui tracer définitivement sa voie28. »
61Ce n’est que bien plus tard, à l’apogée de sa carrière, lorsque Mechior Doze se voit confier le décor de la nouvelle basilique du Rosaire à Lourdes en 1893, qu’il engendre une véritable synthèse de son œuvre avec une exigence peu commune – tant au plan pictural, qu’au plan moral chrétien – et même si seulement deux compositions voient le jour. Les archives diocésaines de Lourdes nous livrent toutes les vicissitudes de la création artistique inhérents à la peinture religieuse. Ce genre va s’éteindre progressivement, même si, à la faveur des conflits mondiaux, certains artistes renouent le lien.