Réponse à « Rennes-le-Château, entre mystifications et réalités » de Gil Galasso
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- 1 Antoine Prost, « C’est un fait », Raison présente, n° 157-158, 2006.
« Il me semble que deux historiens, posant la même question au même ensemble documentaire, doivent aboutir aux mêmes conclusions. Si je pensais autrement – et si j’en étais capable –, j’écrirais des romans. »
Antoine Prost1
- 2 Gil Galasso, « Rennes-le-Château, entre mystifications et réalités », Patrimoines du Sud, n° 20, 20 (...)
1Le dernier numéro en date de Patrimoines du Sud (n° 20, 2024), dont je suis un lecteur assez régulier, inclus un article au contenu surprenant, « Rennes-le-Château, entre mystifications et réalités », signé Gil Galasso2.
2La légende contemporaine de Rennes-le-Château a été forgée au milieu des années 1950 par un hôtelier installé dans ce minuscule village, Noël Corbu, dans un but commercial, un peu à l’image de ce qui s’est passé antérieurement dans le cas du monstre du Loch Ness. Depuis lors, une abondante littérature pseudo-historique et pseudo-archéologique a considérablement développé l’affaire dans des directions souvent inattendues. Prise dans son ensemble depuis l’époque du curé Bérenger Saunière jusqu’à nos jours, l’affaire peut être décrite comme un emboîtement d’escroqueries, financières et/ou intellectuelles.
3Nul besoin cependant de connaître en détail cette prétendue énigme historique pour constater les failles méthodologiques que renferme ce travail de Gil Galasso, dont on se demande comment il a pu être publié par une revue à comité de lecture, censément d’« un haut niveau d’exigence dont le comité scientifique est le garant ».
4Sur le fond, l’auteur persiste à soutenir l’authenticité des principaux éléments fictifs injectés par les mythographes successifs (existence de textes et d’objets codés, découverte d’un trésor, mise au jour d’un secret partagé par un réseau de religieux, etc.), tout en essayant de respecter la forme d’un article universitaire (appareil de notes, précautions oratoires, affichage d’une distance critique, impartialité de façade envers les acteurs de la controverse, etc.), ce qui semble-t-il a suffi en pratique au comité d’évaluation.
5L’objectivité scientifique n’y est que simulée. Sous couvert de donner droit de cité à « la recherche non universitaire » (« c’est par respect pour ces travaux que nous avons décidé d’écrire cet article »), l’auteur promeut les spéculations échevelées des acteurs qu’il nomme « concordistes », en fait ses amis aussi passionnés que lui par « le mystère de Rennes-le-Château » (« le chercheur Franck Daffos présente une théorie intéressante… », « le chercheur Franck Daffos propose une hypothèse sérieuse… », « les recherches de Michel Vallet... suggèrent que le secret de l’abbé Saunière... »). Ceux-ci se dissimulent aussi sous les termes vagues de « certains chercheurs », « certains spécialistes » ou « d’autres », qui selon lui proposent des « travaux sérieux ».
6À l’inverse, ceux qu’il qualifie de « négationnistes », un terme très péjorativement connoté en histoire, sont présentés négativement, en particulier « David Rossoni, dont l’ouvrage rejette les hypothèses avancées par les chercheurs, mais ne parvient pas à conclure de façon logique et satisfaisante », toujours selon lui. Il déclare alors vouloir « tenter d’expliquer pourquoi dans cet article ».
7Gil Galasso multiplie donc dans ce travail les entorses à la méthodologie historique, de telle sorte qu’on peut le considérer comme pseudo-historique :
81) Pas d’analyse correcte des sources : certaines sont occultées tandis que d’autres se voient accordées une importance anormale, la primauté se voyant accordée à des sources douteuses ou frelatées.
9Alors même qu’il prétend d’emblée « éliminer tout élément qui aurait pu être manipulé par les nombreux mystificateurs aujourd’hui identifiés, en particulier Pierre Plantard et Philippe de Cherisey », l’auteur de l’article fonde sa démonstration sur les principaux d’entre eux !
10Gil Galasso devrait prouver que les « deux documents codés à partir d’un codex biblique appelé codex Bezae » (« Petit et Grand parchemin »), « cruciaux » pour la thèse qu’il défend en filigrane (« leur authenticité démontrerait la présence d’un secret dans le Razès, tandis que le contraire indiquerait que le dossier Rennes-le-Château est vide de sens »), existaient antérieurement « à la vague de falsifications qui a commencé dans les années 1960 ». Ce qu’il ne fait pas, et ne pourra certainement jamais faire. Ces prétendus parchemins ont été reconnus faux par plusieurs paléographes, à commencer par l’ancien directeur des Archives départementales de l’Aude Robert Debant, il y a maintenant plus d’un demi-siècle. Gérard de Sède et ses « documentalistes » Pierre Plantard et Philippe de Cherisey, qui les ont diffusés, ont par la suite fini par avouer, indépendamment, leur fausseté.
11Gil Galasso met aussi en avant des témoignages recueillis de façon pour le moins discutable des décennies après les faits allégués, qui ne se recoupent pas mais qui iraient dans le sens de la découverte d’un trésor ou d’un secret, au détriment des sources écrites contemporaines des faits, qui livrent une tout autre explication.
12Il omet en revanche de mentionner la seule enquête journalistique connue antérieure au lancement de la légende, menée en 1948 par le journaliste belge Roger Crouquet, qui avait choisi Rennes-le-Château comme exemple du phénomène de l’exode rural qui touchait le pays. Les Rennains interrogés sur la fortune apparente de leur ancien curé ne font alors aucune allusion à la découverte d’un trésor, mais évoquent de façon un peu déformée des dons et un trafic de messes, preuve que son origine était un secret de Polichinelle dans le village.
132) Conversion de spéculations en faits établis
14L’auteur prétend, par glissements successifs, que l’existence d’une crypte sous la petite église de Rennes-le-Château, ayant recelé un magot mis au jour par Saunière, est définitivement démontrée : « Il est probable que Saunière découvre alors une crypte sous l’église, comme il en existait dans la majeure partie des églises carolingiennes, dans lesquelles étaient placés des tombeaux » ; « Ils démontrent qu’il y a effectivement une structure intérieure dans le sol de l’église, ce qui implique probablement une crypte funéraire » ; « la présence d’une cavité située trois mètres sous le chœur de l’église est confirmée » ; « Aujourd’hui, la présence d’une crypte sous l’église de Rennes-le-Château n’est plus contestée » ; « la découverte d’un petit trésor dans la crypte de l’église de Rennes-le-Château [est admise] par tous ».
15Gil Galasso considère comme acquis ce qu’il s’est contenté d’affirmer. Les recherches citées en référence ne prouvent en réalité pas l’existence d’une crypte, et encore moins qu’elle ait pu contenir un trésor au sens pécuniaire du terme. La DRAC partage jusqu’ici visiblement l’analyse des « négationnistes »...
163) Choix d’hypothèses très lourdes, exotiques, alors que des explications plus parcimonieuses et mieux étayées sont arbitrairement écartées.
17Gil Galasso devrait d’abord présenter factuellement les conclusions des « négationnistes » qu’il entend réfuter dans son article. De nature scientifique, elles sont effectivement réfutables, mais pour cela l’auteur devrait démontrer que les carnets de correspondance active et passive du curé de Rennes-le-Château, sur lesquels elles se fondent principalement, conservés aux Archives départementales de l’Aude, ont été falsifiés ou n’ont pas été interprétés correctement. Les documents d’archives permettent en effet de reconstituer l’essentiel des revenus et dépenses de Bérenger Saunière durant son ministère. Ils confirment que le trafic d’honoraires de messes, pour lequel il a été jugé par un tribunal ecclésiastique, constitue sa principale source de revenu sur la période. En y ajoutant ses autres revenus connus (dons, salaires, revente de boissons alcoolisées, etc.), il est possible d’expliquer l’ensemble de ses dépenses identifiées sans faire appel à une quelconque source occulte (trésor matériel mirifique, secret chèrement monnayé, etc.).
18Les archives conservées montrent également entre autres que :
19L’abbé Saunière n’entretenait pas de liens privilégiés d’après sa correspondance avec ses confrères de Rennes-les-Bains et de Coustaussa. Il comptait quelques amis parmi les religieux de la région mais les abbés Boudet et Gélis n’en faisaient pas partie. Ces trois curés ont été artificiellement liés par les mythographes que l’auteur feint d’écarter mais dont il préserve en vérité les apports essentiels. Rien ne prouve que le livre de Boudet, souvent rangé parmi les oeuvres de fous littéraires, est codé, que l’assassinat de Gélis, non élucidé par les enquêteurs de l’époque, est le fruit d’un complot, ou que les trois hommes partageaient un secret. Il s’agit juste d’assertions gratuites. Pour justifier son tri sélectif des faits « qui apparaissent les plus pertinents », l’auteur devrait donc aussi démontrer le contraire, ce qu’il ne fait pas non plus.
20Aucune source écrite contemporaine des faits ne mentionne la mise au jour de parchemins, monnaies ou objets précieux, alors même que le curé de Rennes-le-Château consignait toutes sortes de menus évènements de sa vie quotidienne. Aucun témoignage oculaire crédible n’a pu non plus être recueilli à ce propos. Les divers témoignages sollicités après le déclenchement de l’affaire paraissent truffés de faux souvenirs, de confusions et d’affabulations.
21La seule découverte attestée est celle d’un tombeau dans l’église, ce qui n’est guère original (les fouilles effectuées ultérieurement par des chasseurs de trésors en révèleront d’autres le long des murs), et de la dalle dite des chevaliers, qui offre pour sa part un vrai intérêt archéologique. La mise au jour de petits documents ou/et objets dans l’ancien maître-autel, peut-être alors relatifs à la consécration de l’église, comme il était d’usage, est possible mais non attestée.
22Dans tous les cas, si une quelconque découverte a eu lieu à l’intérieur de l’édifice ou dans le cimetière adjacent (impossible logiquement de prouver l’inexistence d’une telle chose), on peut affirmer qu’elle n’a pas significativement contribué à l’enrichir matériellement, ni même spirituellement, au vu de ses agissements jusqu’à la fin de ses jours.
23Bérenger Saunière n’a jamais manifesté d’attirance ou de sympathie pour l’occultisme : le curé a activement contribué à faire chasser du village l’unique occultiste présent à l’époque à Rennes-le-Château, l’instituteur Prosper Estieu, à la fois franc-maçon et membre de l’Église gnostique, encore connu aujourd’hui comme poète et promoteur de l’occitanisme. Par ailleurs, son imposante bibliothèque ne contenait apparemment aucune publication s’y rapportant (nous ne possédons toutefois qu’une liste incomplète des ouvrages qu’elle renfermait).
24En conclusion de son article, l’auteur privilégie clairement une hypothèse parfaitement fantaisiste que rien dans l’argumentation qu’il a développée ne vient sérieusement corroborer :
- 3 Ibid.
Une troisième hypothèse suppose qu’un groupe de prêtres liés à l’église Saint-Sulpice de Paris, ou bien une congrégation secrète, détiendraient un secret d’église dont ils auraient laissé des traces protéiformes afin qu’il soit un jour découvert par des pairs. Cette théorie suggère que Saunière, arrivé tardivement dans ce cercle d’ecclésiastiques « initiés », aurait reçu de l’argent sous différentes formes dont celle d’un trafic de messes orchestré par le groupe lui-même. Il aurait été missionné pour rénover et décorer son église et construire un domaine selon des instructions précises afin de poursuivre le codage transmis post mortem. Cependant, un aléa aurait pu survenir qui aurait empêché l’accomplissement de sa tâche – peut-être le meurtre de l’abbé Gélis ou une dispute avec son évêché ou avec l’abbé Boudet ? – laissant Saunière soudainement sans ressources. Dans cette conjecture, le trafic de messes est considéré comme un moyen de garantir un confort de vie mais il ne couvre pas les frais de construction et se termine au moment du procès3.
25Seul élément avancé pour un tel scénario conspirationniste, qui reprend en fait encore une fois des éléments introduits par les mêmes Pierre Plantard et Philippe de Cherisey :
- 4 Ibid.
Un extrait du carnet de notes du prêtre soutient cette hypothèse. Le 30 mars 1903, il est mentionné qu’il reçoit la visite du révérent père Cerceau et de l’abbé Pierre Sire, curé de Luc-sur-Aude. Il décrit la visite comme une « inspection » des travaux, comme s’il devait rendre des comptes. On peut raisonnablement penser que, dès ses premières découvertes, Saunière informe la congrégation qui l’a missionné afin qu’il soit aidé dans la compréhension des documents découverts4.
26En somme, l’auteur fait reposer toute une pyramide sur la fine pointe d’un mot anodin interprété suivant une idée préconçue… Cela ne saurait toutefois surprendre de la part d’un aficionado de longue date de l’affaire :
- 5 Franck Daffos, « Chronique d’un 17 janvier » : http://www.rennes-le-chateau-archive.com/chroniques/ (...)
Le 17 janvier 2008 eut lieu pour sa 6ème édition dans la plus pure convivialité et dans une parfaite organisation. [...] Le propos de cette chronique n’est pas de lister les faits marquants programmés autour de cette date [les « croyants » dans l’affaire de Rennes-le-Château attribuent une importance symbolique au 17 janvier, NdR], mais simplement de publier quelques clins d’œil d’une journée pas comme les autres… [...] La journée, riche en discussions et en confrontations d’idées, ne pouvait bien sûr se clore que par un autre repas du soir… Très tard dans la nuit, nous avions cru nos débats terminés. C’était sans compter avec Gil Galasso, notre dynamique passionné, habitué du forum, qui improvisa une rencontre inattendue entre quelques étudiants et chercheurs. Accompagné de plusieurs de ses élèves de l’école hôtelière de Biarritz, Gil a su en effet motiver ses troupes dans le cadre d’un projet d’école ambitieux et original, basé sur le thème de Rennes-le-Château. La rencontre entre ces deux mondes très différents fut franchement sympathique. Pierre Jarnac [pseudonyme de Michel Vallet, NdR] s’est bien sûr prêté au jeu et a dû réviser ses classiques pour raconter sa version du mystère. Il est d’ailleurs fascinant de voir que l’histoire de Saunière commence à enthousiasmer une nouvelle génération. Car il ne faut pas l’oublier ; c’est en communiquant aux jeunes ce savoir, que nous augmentons nos chances de préserver et de transmettre ce patrimoine si particulier afin qu’il soit préservé et compris5…
27Difficile de penser qu’un article aussi problématique puisse utilement « contribuer à la diffusion de la recherche sur les patrimoines du Sud de la France ». La suite est facilement prédictible : certains auteurs vont se référer dans leurs futures publications à cet article « universitaire » qui invaliderait toute explication prosaïque du « mystère de Rennes-le-Château »... À commencer vraisemblablement par le très sérieux Franck Daffos, qui dans le passé a déjà notamment prétendu avoir localisé le fameux trésor sous la basilique de Notre-Dame-de-Marceille, près de Limoux, puis au lieu-dit Pech d’En-Couty, sur la commune de Sougraigne. À présent, apparemment, il faudrait plutôt chercher dans le Razès « le butin de Serrallonga », ou « le trésor des évêques d’Alet », ou pourquoi pas « un trésor provenant d’une cache située dans la campagne de Rennes-le-Château ». Telles sont les « interprétations sérieuses » de l’affaire, si l’on en croit M. Galasso...
Notes
1 Antoine Prost, « C’est un fait », Raison présente, n° 157-158, 2006.
2 Gil Galasso, « Rennes-le-Château, entre mystifications et réalités », Patrimoines du Sud, n° 20, 2024, https://doi.org/10.4000/12dtr.
3 Ibid.
4 Ibid.
5 Franck Daffos, « Chronique d’un 17 janvier » : http://www.rennes-le-chateau-archive.com/chroniques/chronique_17_janvier.php (consulté le 26 octobre 2024).
Haut de pagePour citer cet article
Référence électronique
David Rossoni, « Réponse à « Rennes-le-Château, entre mystifications et réalités » de Gil Galasso », Patrimoines du Sud [En ligne], 21 | 2025, mis en ligne le 01 avril 2025, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/pds/17942 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13m0o
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