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La Saga des Bretons. Étude, édition et traduction des Breta Sögur islandaises, éd. Hélène Tétrel, Paris, Classiques Garnier, 2021

Christelle Fairise
Référence(s) :

La Saga des Bretons. Étude, édition et traduction des Breta Sögur islandaises, éd. Hélène Tétrel, Paris, Classiques Garnier, « Textes littéraires du Moyen Âge » 63, 2021, 660 p.

Texte intégral

  • 1 Le substantif saga, sögur au pluriel, dérive du verbe segja qui signifie « dire, raconter » et a po (...)
  • 2 D’un point de vue linguistique, l’appellation « norrois » recouvre le vieux norrois parlé en Norvèg (...)

1Les Breta sögur islandaises ou Saga des Bretons, ou encore Histoires des Bretons1, sont l’adaptation médiévale en vieil islandais2 de l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth (ca 1138). Cette chronique latine rapportant l’histoire des rois bretons a connu une diffusion extraordinaire, ce dont témoignent ses nombreuses récritures latines ainsi que ses tout aussi nombreuses traductions et adaptations en langues vernaculaires au Moyen Âge.

2L’ouvrage propose dans un premier temps l’étude historique et philologique des « Bruts » en Europe et du « Brut » islandais, puis l’édition et la traduction d’une version de la Saga des Bretons contenue dans le manuscrit AM 573 4to, jusqu’alors non éditée, complétée à l’aide du ms. Isl. Papp. 58 : un travail remarquable par sa rigueur et sa clarté, et colossal par la matière embrassée.

3La dense et érudite étude s’ouvre sur un panorama des « Bruts » en Europe destiné à éclairer le contexte de production des Breta sögur. La structure des sous-parties initiales relatives aux caractéristiques, aux contextes de rédaction et à la nature des sources des adaptations et traductions européennes médiévales repose sur un va-et-vient entre les « Bruts » d’Europe et le corpus islandais, ce mouvement très fluide du propos permet de situer d’emblée le « Brut » islandais dans le paysage européen et de montrer que les Breta sögur sont liées, par leur histoire, à celle des autres « Bruts » d’Europe. Sont ensuite examinées la tendance des « Bruts » européens à l’amplification narrative témoignant d’une orientation vers l’univers de la fiction puis une enquête portant sur la circulation des « Bruts » en Europe.

  • 3 Le manuscrit a été divisé en trois parties dont les cotes sont respectivement AM 371 4to, AM 544 4t(...)
  • 4 Il ne faut pas s’étonner de ce qu’il y ait en Islande des manuscrits aussi tardifs. En effet, comme (...)
  • 5 L’Ormsbók est un recueil de quinze sagas de chevaliers traduites de l’ancien français maintenant di (...)
  • 6 Hauksbók. Udgiven efter de Arnamagnæanske Håndskrifter No. 371, 544 og 675, 4to samt forskellige Pa (...)

4La seconde partie de l’étude est consacrée aux différentes versions des Breta sögur. On connaît quatre témoins : le manuscrit AM 573 4to (xive siècle), une partie du codex Hauksbók (Livre de Haukr), attribué au clerc Haukr Erlendsson (AM 544 4to3, xive siècle), le manuscrit AM 764 4to (xive siècle) – la prise en compte de ce dernier est novatrice et féconde –, tous trois conservés à l’Institut Arnamagnæen de Copenhague, et le manuscrit Isl. Papp. 58 (copie du xviie siècle4 de l’Ormsbók, xive siècle5) conservé à la Bibliothèque Royale de Stockholm. Jusqu’à présent, ces versions étaient traditionnellement distinguées de la façon suivante : l’une dite « longue » qui n’avait jamais été éditée jusqu’à présent, AM 573 4to et Isl. Papp. 58 ; l’autre dite « courte » contenue dans le Hauksbók, la seule à avoir été éditée de façon complète6.

5Tous les témoins du « Brut » islandais sont des adaptations et non des traductions fidèles de l’Historia Regum Britanniae :

  • AM 573 4to traduit l’HRB jusqu’à la fin du règne arthurien ;

  • Isl. Papp. 58 se termine avant les temps arthuriens ;

    • 7 Voir « Merlínusspá », éd. et trad. angl. Russell Poole, dans Poetry in Fornaldarsögur, dir. Margare (...)

    Hauksbók est une version abrégée, mais elle contient, et c’est la seule, la Merlínusspá (« Prophétie de Merlin »)7 ;

  • AM 764 4to, qui est une compilation encyclopédique, propose une adaptation très résumée de l’HRB.

6L’un des résultats de l’analyse comparée de ces quatre textes est qu’elle permet à l’auteure de revenir sur la distinction traditionnelle pour proposer de façon convaincante de désormais les distinguer en deux grandes versions différentes, fondée sur leur partie commune soit l’agencement Troie-Bretagne-Rome : d’une part, celle du Hauksbók, de l’autre celle de AM 573 4to, AM 574 4to et Isl. Papp. 58. Les versions islandaises combinent toujours en amont l’Historia Regum Britanniae à l’histoire de la chute de Troie avec à l’articulation de ces deux sections un passage relatant l’errance d’Énée. En revanche, en aval, les combinaisons diffèrent : dans AM 573 4to, le dernier paragraphe arthurien est suivi du début de la « branche de Gauvain » tandis que dans le Hauksbók, la chronique se poursuit au-delà des temps arthuriens quand les deux autres versions, Isl. Papp. 58 et AM 764 4to, se terminent sur le récit galfrédien sans que leur état de conservation ne permette d’en savoir plus.

7Cette seconde partie se clôt sur une étude des sources principales et additionnelles des Breta sögur dont l’un des principaux résultats est de démontrer que ces quatre témoins islandais remontent, par l’intermédiaire d’une première traduction en vieil islandais maintenant disparue, à une source principale unique, laquelle était vraisemblablement un compendium résumant l’Historia Regum Britanniae parmi d’autres textes.

8Cette enquête permet de compléter non seulement nos connaissances sur les Breta sögur mais également sur la circulation de l’Historia Regum Britanniae en Europe ainsi que sur les textes avec lesquels elle a été associée. Ainsi la vaste enquête menée par Héléne Tétrel permet-elle notamment d’étayer plus sérieusement l’hypothèse selon laquelle l’HRB a été l’un des premiers textes traduits en vieil islandais et de révéler que, outre une proximité thématique, les différentes versions islandaises témoignent d’une mise en cycle relativement similaire aux autres témoins européens (France, Normandie, Angleterre et Pays de Galles).

9La version choisie pour l’édition et la traduction de la Saga des Bretons est celle contenue dans le manuscrit sur parchemin AM 573 4to (fo 24v-63r) portant le titre Sagan af Ænea hinum fræga eður Brettlands konga sǫgur (Histoire du célèbre Énée ou Histoire des rois de Bretagne). En amont, on trouve la Saga des Troyens (Trójumanna saga, fo 1r-23v) et en aval, un fragment « Gauvain » du Conte du Graal (Valvens þáttr, fo 63r-63v), ces deux textes ne sont pas édités ici. Les lacunes son comblées par le manuscrit sur papier Isl. Papp. 58.

  • 8 Svanhildur Óskarsdóttir, Universal History in 14th-century Iceland. Studies in AM 764 4to, PhD, Uni (...)

10L’Histoire du célèbre Énée ou Histoire des rois de Bretagne se compose d’un court récit virgilien suivi d’une adaptation des paragraphes 6 à 178 de l’Historia Regum Britanniae, soit d’une section « Eneas », une section « pré-arthurienne » et une section « Arthur ». L’auteure précise que les principes éditoriaux adoptés ont été guidés par le fait qu’il s’agit là d’une édition destinée à servir de base de travail à l’étude et à la traduction française des Breta sögur. Deux éditions sont d’ores et déjà prévues ou en cours : l’édition diplomatique préparée par Þorbjörg Helgadóttir pour la collection Arnamagnéenne et l’édition normalisée qui sera menée par l’auteure, Svanhildur Óskarsdóttir et Russell Poole dans la collection « Íslensk Fornrit ». L’édition et la traduction sont complétées de deux annexes précieuses et utiles : un tableau de correspondances des paragraphes de l’Historia Regum Britanniae contenus dans les différentes versions islandaises et la traduction de la section galfrédienne du manuscrit AM 764 4to (fo 10v-13r), précédemment édité par Svanhildur Óskarsdóttir8.

11Tout au long du volume, les notes sont abondantes et riches. En fin de volume, on trouve notamment une bibliographie, à la fois large et précise.

12In fine, nous soulignerons les trois apports majeurs de cet ouvrage. Le premier est d’offrir une synthèse de la recherche et des résultats des recherches de l’auteure sur les « Bruts » d’Europe en langues vernaculaires. Le deuxième découle du premier en ce qu’il démontre qu’il est nécessaire de ne plus isoler les versions du « Brut » islandais des autres « Bruts » européens, ce d’autant plus que ce détour par l’Islande médiévale permet d’éclairer la circulation de l’Historia Regum Britanniae dans le reste de l’Europe. Le troisième est de mettre à disposition de la recherche francophone non islandophone par le biais d’une édition bilingue une version de la Saga des Bretons qui n’avait pas encore été éditée ni traduite.

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Notes

1 Le substantif saga, sögur au pluriel, dérive du verbe segja qui signifie « dire, raconter » et a pour sens « ce qui est raconté, un récit ou une histoire » – le mot saga désignant aussi bien un récit historique qu’hagiographique, apocryphe, biblique, légendaire ou encore mythique.

2 D’un point de vue linguistique, l’appellation « norrois » recouvre le vieux norrois parlé en Norvège jusqu’en 1370 et le vieil islandais en Islande jusqu’en 1540, périodisation établie par le dictionnaire publié par « The Arnamagnean Commission ».

3 Le manuscrit a été divisé en trois parties dont les cotes sont respectivement AM 371 4to, AM 544 4to – celle conservant le « Brut » – et AM 675 4to.

4 Il ne faut pas s’étonner de ce qu’il y ait en Islande des manuscrits aussi tardifs. En effet, comme il y avait alors très peu d’arbres sur l’île, il n’y avait donc pas d’imprimerie aussi pour sauvegarder leur patrimoine littéraire, les Islandais ont continué à recopier des manuscrits médiévaux jusqu’au xixe siècle.

5 L’Ormsbók est un recueil de quinze sagas de chevaliers traduites de l’ancien français maintenant disparu et produit à la demande d’Ormr Snorrason (1320-1401/2), un aristocrate exerçant les fonctions de lögmaður « bailli » et de hirðstjóri « chef de la suite royale », d’où son nom Livre d’Ormr. Ormr a commandé deux autres manuscrits à l’abbaye augustinienne d’Helgafell, le Jónsbók, un recueil de textes de lois, et le Codex Scardensis, une série complète de sagas des apôtres.

6 Hauksbók. Udgiven efter de Arnamagnæanske Håndskrifter No. 371, 544 og 675, 4to samt forskellige Papirhåndskrifter, éd. Eiríkur Jónsson et Finnur Jónsson, Copenhague, Det Kongelige Nordiske Oldskrift-Selskab, 1892-1896.

7 Voir « Merlínusspá », éd. et trad. angl. Russell Poole, dans Poetry in Fornaldarsögur, dir. Margaret Clunies Ross, Brepols, Turnhout, « Skaldic Poetry of the Scandinavian Middle Ages », 8, 2017, p. 38-189.

8 Svanhildur Óskarsdóttir, Universal History in 14th-century Iceland. Studies in AM 764 4to, PhD, University College, London, 2000, consultable en ligne : https://discovery.ucl.ac.uk/id/eprint/1382009

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Pour citer cet article

Référence électronique

Christelle Fairise, « La Saga des Bretons. Étude, édition et traduction des Breta Sögur islandaises, éd. Hélène Tétrel, Paris, Classiques Garnier, 2021 »Perspectives médiévales [En ligne], 43 | 2022, mis en ligne le 17 octobre 2022, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/peme/44915 ; DOI : https://doi.org/10.4000/peme.44915

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Auteur

Christelle Fairise

Université catholique de Louvain

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