Michelle Szkilnik, La vie posthume du Jouvencel. Réceptions d’un livre sur la guerre (xve-xxie siècle)
Michelle Szkilnik, La vie posthume du Jouvencel. Réceptions d’un livre sur la guerre (xve-xxie siècle), Paris, Honoré Champion, 2022, « Mémoire du Moyen Âge 5 », 246 p.
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Index des médiévaux et anciens :
Antoine de la Salle, Christine de Pizan, Guillaume Tringant, Jean de Bueil, Jean Froissart, Olivier de la Marche, Philippe de Commynes, Polybe, Végèce, VillonMots clés :
chevalerie, guerre, histoire, iconographie, manuscrit, réception, traité d’art militaireParole chiave:
cavalleria, guerra, iconografia, manoscritto, ricezione, storia, trattato di arte militareTexte intégral
- 1 Paris, Honoré Champion, « Classiques Français du Moyen Âge » n° 182, 2018.
1Michelle Szkilnik a réédité en 2018 Le Jouvencel de Jean de Bueil (composé entre 1461 et 1468), suivi de son commentaire par l’écuyer de Jean, Guillaume Tringant1, inaccessible depuis l’ancienne édition de Camille Favre et Léon Lecestre, en 1887-1889 (publiée pour la Société de l’histoire de France, Paris, Renouard, 2 t.). Une traduction en anglais a suivi, par Craig Taylor et Jane H. M. Taylor (Woodbridge, Boydell Press, 2020), signe de l’intérêt renouvelé porté à ce texte, qui tient du roman (à la première personne, par un narrateur qui n’est pas le héros) et du traité didactique, en trois parties dont les désignations sont empruntées à Aristote : la première, « monostique », apprend comment un homme seul doit se comporter à travers les débuts du jouvencel, jeune homme noble mais pauvre, jusqu’à ses premières et modestes conquêtes ; la deuxième, « economique », enseigne comment diriger sa maisonnée, avec un jouvencel devenu capitaine puis lieutenant, maître de plusieurs hommes ; la troisième, « politique », a pour thème le gouvernement de territoires, le jouvencel étant devenu régent du royaume après avoir épousé la fille du roi Amidas. Dans ce roman où le Jouvencel, si l’on excepte son mariage, suit à peu près le chemin parcouru par Jean de Bueil, la guerre occupe une place importante, chez un auteur qui tient compte des nouvelles réalités de cet exercice confrontées à la morale chevaleresque.
2Michelle Szkilnik, que son travail d’édition et un nombre important d’articles consacrés au Jouvencel ont constituée en spécialiste de cette œuvre, propose dans ce nouvel ouvrage une étude de réception passionnante car en partie inattendue et nourrie, dans certains cas comme elle le rapporte elle-même, par des hasards de lecture. La discrète notoriété actuelle du Jouvencel, en particulier chez les médiévistes littéraires (les historiens, en particulier spécialistes de la guerre, s’y intéressent plus) ne laissait pas présager la richesse d’une telle approche.
- 2 La Biographie chevaleresque. Typologie d’un genre (xiiie- xve siècle), Paris, Honoré Champion, 1994
3L’ouverture « Traces et traque. Une introduction » (p. 9-23) explicite le projet de M. Szkilnik, en partant d’une citation de Jean de Bueil (traduite et bien attribuée à son auteur) dans un roman policier américain (Kem Nunn, Chance, 2014, traduit en français en 2017), qui inspire une réflexion sur l’attrait exercé actuellement et par la Guerre de Cent Ans et par l’héroïsme. Le Jouvencel se distingue des biographies chevaleresques étudiées en particulier par Élisabeth Gaucher2, dans la mesure où il confronte la morale chevaleresque à la réalité de la guerre, en pleine mutation (promotion de la tactique, rôle des « pietons » par ex.), et où la relation entre le personnage littéraire et historique d’une part et entre le narrateur et le héros d’autre part diffère : comme le rappelle M. Szkilnik, Le Jouvencel est une œuvre « insolite ». Une distinction entre les traces, avérées ou simplement possibles, laissées et par le personnage historique de Jean de Bueil et par l’œuvre du Jouvencel est proposée, l’étude ne se bornant pas à relever « les cas évidents d’intertextualité », mais prenant aussi en compte, ce qui est plus délicat, le phénomène désigné comme « innutrition » (p. 15), sans oublier que Le Jouvencel a certainement cristallisé au xve siècle tout un ensemble d’invariants du discours héroïque que l’on retrouve ultérieurement sans qu’il y ait nécessairement intertextualité ni même innutrition. M. Szkilnik situe sa recherche dans la lignée des travaux d’historiens qui ont analysé la façon dont des événements ou des personnages ont été réactivés, repris dans la durée, mais en déplaçant son objet vers une œuvre, dont le héros ne s’identifie pas exactement et immédiatement avec le personnage historique. Elle emprunte la notion de « vie posthume » (préférable effectivement à « survie ») à deux volumes collectifs (Anna Holland et Richard Scholar (dir.), Pre-Histories and Afterlives 2009 et le numéro « Posterity » de la revue Early Modern French Studies de 2018), mais en la déplaçant de la façon dont les auteurs construisent ou imaginent leur postérité à la postérité « de fait » de Jean de Bueil et de son Jouvencel (p. 18).
4Les cinq chapitres qui suivent, en partie chronologiques, commencent avec la réception immédiate dans les manuscrits et les imprimés des xve et xvie siècles (p. 25-70) puis explorent dans un deuxième temps un cas particulier, celui de l’auteur épique espagnol Don Alonso de Zúñiga, dont La Araucana, publiée entre 1569 et 1589, raconte à la première personne la conquête du Chili (p. 71-108). Le troisième chapitre (p. 109-144) traite du Jouvencel lu par les hommes de guerre du xvie à nos jours, le quatrième des « destins séparés » de la réception de l’œuvre et de la notoriété de Jean de Bueil (p. 145-178), et le cinquième de la réception chez les romanciers contemporains (p. 179-228). La variation des angles d’approche permet, sinon une vision exhaustive, du moins une compréhension large des enjeux et des caractéristiques originales de cette « vie posthume », à la fois d’une œuvre et d’un personnage historique, sans s’interdire l’exploration d’hypothèses qui restent ouvertes, et surtout en mettant à jour des cas que, selon moi, ni les médiévistes littéraires, ni les spécialistes des siècles ultérieurs n’auraient soupçonnés. La bibliographie (p. 229-239), où des ouvrages sur la guerre en Irak côtoient des études sur les manuscrits médiévaux, et l’index (p. 241-244), où Svetlana Alexievitch (La guerre n’a pas un visage de femme, 1985) et Guillaume Alexis, auteur du Blason des fauses amours (mort en 1486) voisinent aux deux premières entrées, attestent de cette ouverture particulièrement stimulante.
5Le chapitre I étudie la première réception du Jouvencel jusqu’en 1530, époque à laquelle M. Szkilnik note un certain « désamour » pour ce texte (p. 26), désamour qui en fait correspond, à quelques exceptions près, au recul général de la réception des œuvres médiévales. Ce chapitre donne l’occasion d’aborder la question des manuscrits, 15 copiés au xve et au xvie siècle (un seizième étant la copie ultérieure par La Curne de Sainte-Palaye), dont 9 richement illustrés. Le Jouvencel a cependant l’originalité d’avoir donné lieu, 10 ou 15 ans après la mort de Jean de Bueil, à la rédaction par un de ses écuyers, Guillaume Tringant, d’un commentaire, qui propose des éléments pour lire l’œuvre comme une biographie de Jean de Bueil, un récit à clef. Non sans peine parfois, en particulier lorsqu’il s’agit de commenter le mariage avec la fille du roi Amidas en Amidoine, qui de toute évidence relève de la fiction : le commentateur s’en sort – à peine – en notant que cet épisode sert au moins à donner de bons exemples aux jeunes gens (p. 34). Conservé dans un seul manuscrit enluminé (Escorial, S. II, 16 n° 36), ce commentaire, témoin d’une réception précoce, marque « fortement l’interprétation du texte à l’époque moderne », dans le sillage de l’historien Camille Favre, qui en fut le premier éditeur (p. 37-38). Cette lecture, qui fait du Commentaire un document historique, biographique, encourage l’identification entre Jean de Bueil et le Jouvencel, dont M. Szkilnik relève plusieurs autres traces dans la tradition manuscrite (p. 39-40). En revanche, l’étude des miniatures dans les manuscrits Paris, BnF fr. 24381 et Genève, Bibliothèque de la Ville, n° 187 (jumeaux), Paris, BnF fr. 1611, Paris, BnF fr. 24380, Wolfenbüttel, Herzog August Bibliothek, Blankenbourg, 137, suggère un autre type de réception, plus chevaleresque, à des degrés divers : si certains témoins exaltent plus la cavalerie (et les pratiques guerrières contemporaines) que la chevalerie en tant qu’institution, d’autres, combinant par exemple le Jouvencel et un armorial ou des romans, rattachent plus nettement l’œuvre de Jean de Bueil à la fiction. L’analyse permet de distinguer quelques types de lecteurs de la fin du Moyen Âge : le cas du BnF fr. 1611 met en avant Lyonnet d’Oureille (d’Oreilhe), un homme de guerre qui a certainement lu le Jouvencel (p. 44-47) ; le manuscrit BnF fr. 24380 dessine un autre profil, celui de Jacques d’Armagnac (p. 47-51). Oscillant entre représentation de la brutalité de la guerre et dimension exemplaire du héros, qui au-delà du romanesque, propose un discours politique et moral, les lectures qui ont été faites d’un Jouvencel pluriel, entre « roman, éloge de la guerre, autobiographie déguisée » (p. 63) donnent dès la fin du Moyen Âge une idée de la réception ultérieure. Les imprimés (Vérard 1493, Philippe Le Noir 1523 et 1529, Alain Lotrian autour de 1531), avec leurs bois gravés, témoignent et du succès (jusqu’en 1530) et de lectures combinant intérêt pour l’art de la guerre et divertissement (p. 63-69). Comme le conclut M. Szkilnik, l’hybridité du Jouvencel a « favorisé rapidement des lectures variées » (p. 69), le personnage du Jouvencel étant remodelé au gré des réappropriations. Le constat d’un ancrage à la fois local et international des manuscrits est aussi à signaler et est confirmé par le manuscrit aujourd’hui conservé à l’Escorial, qui sert de point de départ à l’enquête menée dans le chapitre II, autour du « Jouvencel au Chili », à la fin du xvie siècle, au moment où l’ouvrage commence à mener une « vie plus discrète » (p. 70).
6Le manuscrit de l’Escorial, comme le suggère une note du xvie siècle en espagnol au f. 246v, a été donné au roi d’Espagne Philippe II par Don Alonso de Zúñiga : à partir de cette indication M. Szkilnik explore l’hypothèse que ce personnage a non seulement possédé mais aussi lu Le Jouvencel et qu’on en discerne « en filigrane… le fantôme » (p. 70) dans le chef d’œuvre épique dont il est l’auteur, La Araucana, qui connut un immense succès : le curé et le barbier de Don Quichotte l’épargnent, et Voltaire lui consacre un chapitre de son Essai sur la poésie épique (p. 75). La démonstration de M. Szkilnik est convaincante, et passe par la reconstitution de l’itinéraire du manuscrit et la mise en évidence, au-delà des différences entre les deux textes, d’un intérêt commun pour l’honneur et la gloire et un discours comparable sur la guerre, sans oublier que quelques (rares) « anecdotes » du texte français semblent avoir leur « pendant » dans le texte espagnol (p. 100). Il ne s’agit pas ici d’intertextualité, mais d’une « innutrition », suivie peut-être d’une mise à distance, puisque finalement le manuscrit est donné au roi (p. 108).
7Après l’étude de ce cas particulier, révélateur à la fois de la difficulté et de l’intérêt à travailler les cas d’innutrition (inconfortable pour l’analyse), M. Szkilnik propose un parcours chronologique des lectures du Jouvencel comme manuel d’art militaire, en commençant par Philippe de Clèves, possesseur d’un manuscrit et auteur d’une Instruction de toutes manieres de guerroyer… (p. 109-117). De nombreux traités de guerre des xvie-xviiie siècles présentent des points communs avec Le Jouvencel sans qu’on puisse relever des références précises, mais, comme le propose M. Szkilnik, « ne peut-on avancer que [le] Jouvencel a préparé le terrain ? » (p. 121). La circulation des manuscrits et des éditions suggère en effet que « le traité de Jean de Bueil semble faire partie d’un corpus de textes que les militaires se transmettent » (p. 129) : les cas de Maurice de Saxe, Eugène de Savoie, voire Napoléon, sont indécis, mais en dépit de l’absence d’allusion explicite, le Jouvencel a semble-t-il nourri, au moins indirectement, un certain nombre de traités de guerre en fournissant des représentations devenues communes au fil du temps. En revanche Le Jouvencel est explicitement cité par Louis-Napoléon, dans son traité Du passé et de l’avenir de l’artillerie (1846), qui constitue Le Jouvencel en source historique (p. 131-133), mais aussi dans divers textes, inattendus, dont un article sur l’artillerie paru dans la Revue d’histoire rédigée à l’État-major de l’armée en 1904 (p. 134) et des textes de la revue Soldats de France (en 2019, p. 135-138). On notera au passage que la copie du Jouvencel par La Curne a joué un rôle dans cette transmission historicienne (p. 134). Un autre intermédiaire est J. Huizinga (p. 141), dont M. Szkilnik montre l’influence parfois fortement médiatisée sur un certain nombre de publications américaines, sous format papier ou en ligne, par l’intermédiaire de Robert Bly, auteur masculiniste à succès, qui a publié en 1990 Iron John : A Book about Men : il y cite Jean de Bueil, certainement par l’intermédiaire de Norbert Elias qui a lu et utilisé Huizinga (p. 142-143)…
8Le chapitre 4 étudie les cheminements séparés de la réception de l’œuvre et de la notoriété de l’homme. Le personnage historique Jean de Bueil est identifié dans quelques traités d’héraldique et de généalogie, aux xvie et xviie siècles, ainsi que chez des historiens, ponctuellement chez Nicole Gille (p. 151) et Estienne Pasquier (p. 154), et plus longuement chez Barante au xixe siècle (p. 156-158), Barante, dont on verra plus loin (p. 168-171) le rôle dans l’attribution à Jean de Bueil du Jouvencel. C’est dans la continuité de ce Jean de Bueil personnage historique que s’inscrit Le chariot de peaux de moutons, un « roman » historique de Théodore Anne (1842), qui s’inspire des chroniques médiévales pour écrire une histoire qui se déroule au xve siècle et où Jean est un figurant (p. 159-161).
9La « vie posthume » du Jouvencel est distincte de celle de son auteur comme personnage historique. Elle se manifeste surtout dans les réemplois du texte pour témoigner de la vie chevaleresque et l’illustrer, chez Marc Vulson de la Colombière ou La Curne de Sainte-Palaye (p. 162-179), jusqu’à ce que chez ce dernier Jean soit à nouveau identifié comme auteur, tout comme ensuite chez Barante et sous la plume de savants comme P. Paris ou les premiers éditeurs du Jouvencel (Favre et Lecestre). Quand Maurice Maindron publie avec succès ses Récits du temps passé (1899), il présente bien Jean de Bueil comme l’auteur du Jouvencel et campe un personnage de valeureux et exemplaire homme de guerre. Les destinées de l’homme et de l’œuvre se sont rejointes.
10Le dernier chapitre, « Jean de Bueil et les romanciers contemporains », après avoir mentionné quelques romans historiques, aborde trois études de cas, qui ne relèvent pas du roman historique (p. 179-224) : Aragon, Gracq et Céline Minard. « Exceptionnel », Aragon, dans La Mise à mort et Je n’ai jamais appris à écrire ou les Incipit multiplie les allusions explicites à la guerre médiévale et au Jouvencel, et, plus surprenant, ancre sa réflexion sur le roman sur ce texte, peu connu. Gracq en revanche ne fait aucune référence explicite à Jean de Bueil ou à son œuvre, mais il a bien lu Aragon et la guerre est au centre de son œuvre « avec des accents qui rappellent Le Jouvencel » dans Terres du couchant par exemple (p. 204) : il est cependant impossible de savoir si Gracq a lu Jean de Bueil, qui, médiatisé, peut l’avoir touché très indirectement, profondément enfoui dans sa mémoire. Céline Minard, dans Bastard Battle (2008), raconte un épisode de la guerre de Cent Ans, et M. Szkilnik reconnaît dans le texte des traces de Jean de Bueil, alors même que l’autrice est catégorique : elle ne l’a jamais lu. Cependant elle mentionne certaines sources (Tuetey, Quicherat) qui ont certainement médiatisé son rapport au Jouvencel, qu’elle réemploie, sans en avoir conscience.
11Quelques pages alertes « De Jacques d’Armagnac à Louis Aragon » (p. 225-228) viennent en conclusion dresser le bilan de l’ouvrage et proposent d’expliquer le goût, durable, pour Jean de Bueil par le fait qu’il fait l’apologie de la guerre, tout en donnant à celle-ci le « visage » de l’aventure. Quoi qu’il en soit, cet essai attire l’attention sur le bénéfice qu’il y a à mener des études de réception large, ne se limitant pas à l’intertextualité stricte, pour prendre en considération les réemplois médiatisés et les réminiscences, y compris « insoupçonnées » par l’auteur même : l’exercice est risqué – aventureux –, mais mené avec prudence, il promet de belles découvertes et aide à comprendre comment le moyen âge peut – encore – nous « hanter ».
Notes
1 Paris, Honoré Champion, « Classiques Français du Moyen Âge » n° 182, 2018.
2 La Biographie chevaleresque. Typologie d’un genre (xiiie- xve siècle), Paris, Honoré Champion, 1994.
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Référence électronique
Christine Ferlampin-Acher, « Michelle Szkilnik, La vie posthume du Jouvencel. Réceptions d’un livre sur la guerre (xve-xxie siècle) », Perspectives médiévales [En ligne], 45-46 | 2024, mis en ligne le 31 décembre 2024, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/peme/53566 ; DOI : https://doi.org/10.4000/131u4
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