Travailler les perspectives
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1Forte de quarante-sept numéros depuis sa création en 2006, Perspective s’est imposée comme un espace de débat et de réflexion au sein de l’histoire de l’art, conjuguant une ambition nationale et une ouverture internationale constantes. Alors que la revue s’apprête à célébrer son vingtième anniversaire, il semble opportun de jeter un regard rétrospectif sur son évolution, comme un miroir tendu à sa vocation critique. Cet exercice d’introspection n’est pas un simple bilan mais l’occasion de revenir sur les lignes directrices d’une publication qui n’a cessé de renouveler ses formes, ses contenus et ses méthodes éditoriales. Plus qu’un regard sur hier, il s’agit d’une démarche nécessaire pour mieux envisager demain, en mettant en avant la capacité de Perspective à associer rigueur scientifique et diversité méthodologique. Face aux mutations épistémologiques et aux défis contemporains, réaffirmer ses fondements et ses ambitions est une tâche exigeante mais essentielle pour assurer la pérennité de sa mission dans le paysage intellectuel et académique. Ainsi, en s’interrogeant sur son propre « travail » éditorial, Perspective poursuit son engagement critique et sa capacité à penser, au présent, les enjeux de l’histoire de l’art.
Karol Mondral (1880-1957), Artiste au travail, 1913, eau-forte, Paris, BINHA (EM Mondral 28).
© Institut national d’histoire de l’art
2Qui observe Perspective sur les rayonnages d’une bibliothèque ne peut qu’être frappé par ses changements d’apparence (fig. 1). Initialement composée de quatre numéros annuels, la revue est devenue semestrielle, gagnant en volume jusqu’à ressembler désormais à un véritable livre. Sa structuration a suivi une transformation tout aussi significative. Aux doubles dossiers organisés selon les grandes périodes chronologiques, les pays ou aires géographiques et les champs disciplinaires classiques (monographie, périodisation, ornement/ornemental, atelier…) ont succédé des numéros thématiques centrés sur un sujet large, moins étroitement liés à l’histoire de l’art, mais qui mettent en évidence ses liens avec tous les domaines des sciences humaines et sociales (Transport, Raconter…).
3L’identité visuelle de Perspective a également connu une métamorphose notable. Le choix initial de courts textes en couverture, annonçant le contenu, dans la lignée de grandes revues en sciences humaines comme Esprit ou Les Annales, a progressivement cédé la place à un parti pris visuel plus affirmé. D’abord réduites à quatre vignettes en noir et blanc sélectionnées parmi les illustrations des articles de chaque numéro (fig. 2a-b), les images de la couverture ont peu à peu retrouvé leurs couleurs (fig. 3a-b) et quitté leur cadre étroit pour acquérir une autonomie marquée : occupant désormais toute la page (fig. 4a-b), une seule image s’est finalement imposée comme un espace de création pour de jeunes artistes tout d’abord, à la faveur d’un partenariat dynamique avec des écoles d’art de toute la France, puis par des choix de détails d’œuvres en lien avec le thème traité. Cette évolution reflète la place majeure donnée à l’image dans les sciences humaines comme c’est le cas pour Gradhiva ou Terrain. Ces changements se sont accompagnés d’un ajustement subtil du sous-titre, Perspective passant de « La revue de l’INHA. Actualités de la recherche en histoire de l’art » à « Actualité en histoire de l’art », affirmant ainsi une ouverture disciplinaire plus large. La mise en pages a suivi cette dynamique de modernisation. Plus aérée et plus lisible, elle facilite l’accès aux textes et valorise les illustrations en couleurs, tandis que le choix, en 2019, d’un nouveau papier a renforcé l’identité de la revue comme objet. Parallèlement, la diffusion de Perspective a évolué pour s’adapter aux mutations du secteur de l’édition scientifique. Son intégration à OpenEdition Journals en 2013 a marqué une étape décisive vers une plus grande accessibilité.
2a-b. Perspective, première de couverture, 2006-2014, conception graphique Pascale Ogée.
photo © archives de la revue Perspective
3a-b. Perspective, première de couverture, 2015-2018, conception graphique Pascale Ogée.
photo © archives de la revue Perspective
4a-b. Perspective, première de couverture, 2018-2025, conception graphique Anne Desrivières.
photo © archives de la revue Perspective
4En presque vingt ans, Perspective s’est donc profondément transformée. Elle a su s’adapter aux mutations structurelles du paysage éditorial et académique. La suppression des comités spécialisés pour chaque période, pays et thématique – organes essentiels qui ont contribué de manière tout à la fois efficace et stimulante au montage des sommaires pendant les huit premières années – s’est imposée face à la nécessité de recourir à des appels à contributions et à des expertises en double aveugle pour répondre aux critères actuels de classement des revues scientifiques. Cette refonte du processus éditorial s’est accompagnée, au début des années 2020, de l’introduction de rédacteurs et rédactrices en chef invités afin d’ouvrir encore la conception des numéros à la diversité des regards sur la discipline. Cette articulation entre exigence scientifique et large diffusion reflète l’engagement constant de l’INHA en faveur de la démocratisation du savoir.
5Ces transformations ne se réduisent pas à de simples ajustements éditoriaux ; elles traduisent un repositionnement constant de la revue dans le champ historiographique, en cherchant un équilibre subtil entre l’élargissement des perspectives et la préservation des spécificités disciplinaires. Il s’agit d’inviter à dépasser les approches historiographiques parfois trop cloisonnées sans pour autant céder à une homogénéisation globale des discours, un défi que souligne déjà Éric de Chassey en 2021 (no 2021-1). Dès 2006, Olivier Bonfait et Jean-Pierre Cuzin remarquent que la décision de consacrer certains numéros à des espaces géographiques spécifiques vise à interroger les cadres nationaux de l’histoire de l’art tout en en déconstruisant les logiques sous-jacentes (no 2006-2). Ce questionnement sur la géographie de la discipline s’inscrit alors dans une dynamique plus large, qui entre en résonance avec la réflexion d’Anne Lafont, quelques années plus tard. Celle-ci défend une ouverture méthodologique favorisant les échanges et les croisements intellectuels, tout en affirmant la nécessité de redéfinir les objets et les espaces de production de l’histoire de l’art (no 2015-1). Aujourd’hui, le passage à des thématiques transversales marque un tournant notoire : il reflète une histoire de l’art qui ne se pense plus en termes de territoires, mais à travers un jeu d’interactions, de transferts et de circulations des idées. En privilégiant ces approches, Perspective contribue à inscrire la discipline dans une dynamique plus ouverte, où les méthodes et objets d’étude sont sans cesse réévalués à l’aune des évolutions scientifiques et sociétales.
6Afin d’apporter plus de cohérence, certaines rubriques ont été renommées et restructurées au fil du temps, sans toucher au fond des trois plus importantes qui constituent l’ossature éditoriale et intellectuelle, et définissent l’identité de la revue : les « Débats » ouvrent la discussion à plusieurs voix sur des enjeux transversaux, les « Entretiens » donnent la parole à des figures majeures de la discipline, les « Essais » proposent une approche historiographique approfondie par un spécialiste d’un domaine. Ces catégories appellent une écriture critique et engagée, qui ne se contente pas de documenter l’état de la recherche mais vise à en approfondir les questionnements. Au fil des transformations successives, une nouvelle rubrique a vu le jour, « Regard sur une collection », inaugurée avec le numéro Corps extrêmes (no 2024-2). Cette section – absente de la version numérique – s’intègre harmonieusement à l’ensemble et propose une sélection d’œuvres issues des collections patrimoniales de la bibliothèque de l’INHA et choisies pour leur résonance avec le thème du numéro. Par cette initiative, Perspective réaffirme l’importance de la connaissance et de la réflexion par l’image, en valorisant la richesse des fonds historiques de l’institution, tout en apportant un éclairage inédit sur les thématiques abordées.
7La ligne éditoriale de la revue, incarnée par ses trois rubriques fondamentales, doit être constamment rappelée et défendue. Cette exigence s’est accentuée depuis l’ouverture de Perspective aux appels à propositions d’articles, à des rédacteurs ou rédactrices en chef invités et depuis son passage à des numéros exclusivement thématiques ; autant d’incontestables enrichissements, mais qui peuvent susciter certaines lourdeurs ou fragilités. Contrairement à d’autres revues académiques, Perspective ne publie pas, en effet, d’articles de recherche inédits ou de méthodologie pure, même si certains textes intègrent une dimension historiographique. Son ambition est d’offrir de véritables bilans critiques, confiés à des spécialistes reconnus d’un domaine. Ce positionnement, parfois complexe à appréhender, impose un accompagnement éditorial rigoureux et une clarification continue des attentes. Il appartient au rédacteur ou à la rédactrice en chef de l’expliciter, aussi bien auprès des auteurs et autrices que des rédacteurs ou rédactrices en chef invités chargés d’un numéro. Ce cadre éditorial a des implications concrètes : il exige des contributions rédigées par des chercheurs et chercheuses expérimentés sur des sujets suffisamment vastes pour la rubrique « Essais », ainsi qu’une refonte des « Lectures » en comptes rendus croisés, offrant une confrontation d’approches et de perspectives. La ligne scientifique de Perspective impose ainsi un suivi attentif tout au long de la conception des numéros, impliquant parfois de renoncer à certaines propositions si elles ne correspondent pas aux critères de la revue. Derrière l’engagement de la rédaction en chef, celui du secrétariat de rédaction est donc essentiel. Dans l’histoire de Perspective, ce dernier a été un élément majeur de stabilité et de soutien de sa politique scientifique.
8Parallèlement, il est primordial de préserver l’équilibre transhistorique qui a toujours été l’une des forces de la revue. Si le choix d’opter pour des numéros exclusivement thématiques favorise l’interdisciplinarité, il a également conduit à un déséquilibre notable dans la diversité chronologique : l’art contemporain est désormais largement représenté, tandis que les périodes anciennes se trouvent reléguées à des places secondaires. Une vigilance accrue s’impose dès lors, non pour réintroduire des cadres académiques figés ou des découpages temporels marqués par une perspective eurocentrée, mais pour garantir un large spectre chronologique, qui est aussi celui des objets d’étude, voire des méthodologies mobilisées.
9L’équipe éditoriale de la revue doit solliciter en effet constamment des spécialistes de toutes les périodes, mais aussi de toutes les orientations scientifiques, afin de rendre compte de la réalité et de la variété de l’histoire de l’art. L’ambition de Perspective est bien, depuis l’origine, de refléter une communauté plurielle et les champs multiples de la discipline, ainsi que ses approches diverses, qu’elles soient spécifiques, transpériodiques ou transdisciplinaires. Cette ouverture est une formidable matière à réflexion pour l’ensemble des chercheurs et chercheuses, les lectures des uns étant souvent des leçons pour tous – c’est aussi une vocation de la revue et cela ne peut être univoque. Pour ce faire, elle bénéficie de l’implication conjointe du comité de rédaction et du comité scientifique. Elle peut également s’appuyer sur un réseau solide d’auteurs et autrices, et de collaborateurs et collaboratrices familiers de sa ligne éditoriale. Cette démarche ne remet nullement en cause le principe des appels à contributions, qui demeure essentiel dans les bonnes pratiques éditoriales de la recherche publique. Bien au contraire, la commande d’articles, adossée à l’expertise des comités, vient compléter ces appels, en garantissant à la fois la cohérence scientifique et intellectuelle de chaque numéro, ainsi que la qualité des « Essais », qui doivent être confiés à des spécialistes reconnus dans leur domaine et capables d’en proposer une synthèse critique couvrant une décennie ou plus de production scientifique.
10Faire l’histoire de l’art, c’est aussi écrire l’histoire de sa propre discipline. À la veille de son vingtième anniversaire, Perspective doit plus que jamais réaffirmer sa vocation de boîte à outils critique pour la recherche en histoire de l’art. Sans se figer dans un modèle définitif, elle doit préserver ce qui fait sa singularité : un espace de réflexion exigeant, engagé et ouvert, où l’histoire de l’art s’écrit au présent, en dialogue constant avec son passé et son avenir. Pour y parvenir, il est essentiel que les historiens de l’art continuent de s’approprier la revue avec une conscience aiguisée de sa ligne éditoriale, afin de l’enrichir et de la faire vivre. C’est en maintenant cette exigence que Perspective pourra demeurer un lieu où l’histoire de l’art se pense, se débat et se renouvelle, un espace critique au sein duquel la discipline interroge ses propres fondements et sa place dans le paysage intellectuel. Car la revue, en résonance avec l’évolution de l’histoire de l’art, est sans cesse à repenser : attentive aux mutations contemporaines, ancrée dans la réflexion historiographique et tournée vers l’avenir. C’est en conjuguant cette dynamique prospective avec la fidélité à ses principes fondateurs qu’elle continuera à jouer un rôle central dans le champ de l’histoire de l’art.
11À l’heure d’un monde saturé d’images et de récits sur l’art, où l’histoire de l’art tend parfois à n’être perçue que comme un simple outil de valorisation patrimoniale, une question s’impose : l’intelligence artificielle pourrait-elle prétendre remplacer les auteurs et autrices de Perspective en générant des synthèses automatisées sur des sujets centraux de la discipline ? La revue doit justement rappeler que sa force repose sur ce que l’IA ne saurait reproduire : une pensée analytique ancrée dans un discours assumé, où chaque auteur et autrice engage une prise de position fondée sur des savoirs et des pratiques situés. Perspective n’est évidemment pas un simple agrégateur de connaissances : elle constitue un espace d’analyse où la subjectivité éclairée et assumée des auteurs et autrices nourrit la réflexion, et où la confrontation des idées, la diversité des approches et l’élaboration de points de vue polyphoniques préserve de l’uniformisation et de la standardisation des récits. À cet égard, la volonté de Thomas Golsenne de réinstaurer des débats et entretiens publics apparaît essentielle : ces échanges permettent non seulement de faire entendre et de partager la voix des auteurs et autrices de la revue, mais aussi celle de l’INHA, qui défend une approche critique ouverte et plurielle de l’histoire de l’art. En valorisant la multiplicité des points de vue et en encourageant une réflexion approfondie sur les enjeux méthodologiques et théoriques de la discipline, Perspective revendique son rôle de lieu de dialogue et de questionnement, à rebours de toute simplification et homogénéisation du discours scientifique.
Table des illustrations
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| Titre | Karol Mondral (1880-1957), Artiste au travail, 1913, eau-forte, Paris, BINHA (EM Mondral 28). |
| Crédits | © Institut national d’histoire de l’art |
| URL | http://journals.openedition.org/perspective/docannexe/image/31189/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 508k |
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| Titre | 1. Perspective, dos de couverture. |
| Crédits | photo © archives de la revue Perspective |
| URL | http://journals.openedition.org/perspective/docannexe/image/31189/img-2.jpg |
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| Titre | 2a-b. Perspective, première de couverture, 2006-2014, conception graphique Pascale Ogée. |
| Crédits | photo © archives de la revue Perspective |
| URL | http://journals.openedition.org/perspective/docannexe/image/31189/img-3.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 120k |
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| Titre | 3a-b. Perspective, première de couverture, 2015-2018, conception graphique Pascale Ogée. |
| Crédits | photo © archives de la revue Perspective |
| URL | http://journals.openedition.org/perspective/docannexe/image/31189/img-4.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 168k |
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| Titre | 4a-b. Perspective, première de couverture, 2018-2025, conception graphique Anne Desrivières. |
| Crédits | photo © archives de la revue Perspective |
| URL | http://journals.openedition.org/perspective/docannexe/image/31189/img-5.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 166k |
Pour citer cet article
Référence papier
Marion Boudon-Machuel, « Travailler les perspectives », Perspective, 1 | 2025, 6-12.
Référence électronique
Marion Boudon-Machuel, « Travailler les perspectives », Perspective [En ligne], 1 | 2025, mis en ligne le 19 juin 2025, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/perspective/31189 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14eqr
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