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Période moderne
Débat

Architecture européenne : un « gothique de la renaissance » autour de 1500 ?

Débat entre Monique Chatenet, Krista de Jonge, Ethan Matt Kavaler, et Norbert Nussbaum
Monique Chatenet, Krista de Jonge, Ethan Matt Kavaler et Norbert Nussbaum
p. 280-288

Notes de la rédaction

[Ce débat a été organisé de la manière suivante : les questions ont été posées séparément aux différents participants par courrier électronique. Ceux-ci ont ensuite pu relire l’ensemble du texte avec les réponses de chacun (NDLR).]

Texte intégral

1Lancée en 2000 à propos de l’usage de l’ornement dans l’architecture gothique des Pays-Bas autour de 1500, la formule « renaissance Gothic » (moins provoquante et plus officielle sous la forme française « gothique de la renaissance ») est devenue une expression opératoire pour désigner, si ce n’est caractériser, une certaine tendance de l’architecture européenne autour de 1500, au point que les prochaines Rencontres d’architecture européenne (Maisons-Laffitte, 12-16 juin 2007) sont intitulées « Le gothique de la renaissance ». Aussi a-t-il semblé utile d’interroger les « inventeurs » de cette notion (qui, on le verra, refusent d’en faire un courant stylistique) pour mieux en comprendre la genèse et les enjeux. Monique Chatenet, organisatrice du colloque avec Claude Mignot, a bien voulu participer à ce débat qui permet de souligner l’horizon européen de cette « réaction » du gothique à la renaissance.

Perspective. « Renaissance gothic », « gothique de la Renaissance », l’expression est nouvelle (elle remonte, croyons-nous, à l’an 2000) et singulière par l’association de deux notions stylistiques que l’on a souvent foncièrement opposées et de deux périodes chronologiques entre lesquelles l’historiographie avait créé un fossé, même si Panofsky avait bien montré que la Renaissance n’était pas seulement italienne… Il existe pourtant d’autres précédents : Wittkower avait parlé d’un baroque classique pour un certain courant de l’art en Italie au xviie siècle, et Jacques Le Goff avait essayé de lancer l’idée d’un « gothique flamboyant », couvrant la période 1300-1550, qui correspondait un peu à l’automne du Moyen Âge de Huizinga. Comment avez-vous été amenés à vous intéresser à cette « phase chronologique » et à la transformer en un mouvement stylistique autonome, en lui donnant un nom ?

  • 1 « Renaissance gothic in the Netherlands : The Uses of Ornament », dans The Art Bulletin, LXXXII, ju (...)

Ethan Matt Kavaler. Lorsque, en 2000, j’ai donné dans un article1 1 le nom de « Renaissance gothic » à cette période qu’on venait de caractériser, l’expression se voulait à la fois ironique et descriptive. En anglais, la juxtaposition soudaine de deux étiquettes stylistiques posées sur des époques aussi inconciliables prenait une consonance absurde. mais elle se justifie lorsque l’on prend conscience qu’il n’existe aucune désignation qui rende compte de façon adéquate des arts en Europe du nord à partir des alentours de 1470 jusqu’à 1540 ; avec cette appellation, j’ai voulu attirer l’attention sur cette période incertaine, comprise entre celle que nous appelons le bas moyen Âge et la renaissance, dans le nord de l’Europe, et, en effet, soulever la question même de périodisation. Pourtant, « Renaissance Gothic » semble avoir été récemment accepté pour désigner une nouvelle période, même si elle est de courte durée. Cela est en partie dû au fait que l’expression française « gothique de la renaissance » est moins polémique que son équivalent anglais, et plus acceptable pour nommer une époque.

Avec cette expression, je voulais également attirer l’attention sur le fait que le gothique était resté le principe architectural prédominant en Europe du nord jusqu’au deuxième tiers du xvie siècle. Les historiens de l’art ont eu tendance à ignorer ce gothique très tardif, qui anticipe la renaissance à venir, et à le réduire à la phase décadente et moribonde d’un style qui avait dominé pendant un demi-millénaire. Et pourtant, les artistes les plus talentueux et les commanditaires les plus prestigieux continuaient d’enrichir le langage « gothique ». À la différence de l’expression « gothique flamboyant », qui appartient essentiellement à une évolution française, ou de « Sondergotik », qui se réfère principalement aux monuments allemands, le « Renaissance gothic » concerne toute l’Europe du nord, y compris la péninsule ibérique. En outre, il se distingue de l’expression courante « gothique tardif » dans plusieurs sens. D’abord, il ne se réfère qu’à la toute dernière partie du gothique tardif, dont les débuts sont généralement reconnus à partir du milieu du xive siècle. Ensuite, il a été conçu des alentours de 1470 jusqu’en 1540, à une époque où la connaissance des monuments italiens et de ceux de l’Antiquité s’était propagée dans les villes de l’Europe du nord. Même si le gothique restait le style architectural dominant, l’existence d’une manière italianisante mettait en cause sa capacité à représenter le monde dans sa totalité ; un tel style était alors devenu un choix, un acte délibéré, voire une obligation. Il est utile de noter que plusieurs maîtres gothiques de cette époque pratiquaient simultanément un style italianisant : Benedikt Ried à Prague, Jean Gossaert aux Pays-Bas, Martin Chambiges en région parisienne, Erhard Heydenreich en Bavière, parmi d’autres.

  • 2 De Blijde Inkomst der Renaissance in de Nederlanden, Leyden, 1930.

Krista De Jonge. Matt Kavaler met en évidence, à juste titre, la contradiction inhérente à l’expression qu’il a inventée, « Renaissance Gothic », absurde et en même temps très parlante. La traduction française par « gothique de la renaissance » n’a pas tout à fait le même sens : elle met au contraire l’accent sur la validité du gothique comme un phénomène pleinement xvie siècle. Soulignons que même aujourd’hui, les deux termes – gothique d’une part, renaissance de l’autre – n’ont pas la même valeur pour un historien de l’architecture du xvie siècle. Le premier a une connotation négative que le second n’a pas. Ce qui est encore gothique appartient à l’automne du moyen Âge, condamné à la disparition ; ce qui est déjà renaissance relève par définition de l’avant-garde. Dans son livre sur la Joyeuse Entrée de la Renaissance dans les anciens Pays-Bas2, C. L. van Balen compare les œuvres des débuts de la renaissance à un enfant qui apprend à marcher en se tenant à la table et aux chaises, mais qui retombe au sol, à quatre pattes, quand la distance est trop grande : ce sol est le gothique, fort de ses traditions et de sa pratique… image amusante, mais qui traduit bien la persistance de cette valorisation différente des deux phénomènes.

Or l’architecture européenne du xvie siècle ne peut être réduite à la renaissance, si l’on me permet cette boutade. Il est en effet trop réducteur de la considérer uniquement dans une perspective normative qui remonte à Vasari. En paraphrasant Jean Guillaume, l’architecture française du xvie siècle, par exemple, a son expression renaissance, comme elle a son expression gothique. Les deux modes d’expression coexistent pendant une époque somme toute assez longue et partagent, en outre, un certain nombre de caractéristiques communes. Le pluralisme des styles fait partie intégrante de la pratique architecturale partout en Europe, même en Italie, chez un Michelozzo par exemple – dont l’œuvre aurait été mieux appréciée, ou prise en considération plus rapidement, je crois, s’il n’y avait pas eu ce trait absolument gênant pour l’historien de la renaissance ! La propagande vasarienne nous a égale- ment fait oublier qu’à l’époque, cette flexibilité dont fait preuve, par exemple, Jean Gossaert, était particulièrement prisée par les commanditaires.

Même si l’expression « baroque classique » exprime, au premier regard, une contradiction analogue, il me semble moins polarisant, en premier lieu parce que dans la pratique, la coexistence du baroque et du classicisme à une même époque est généralement acceptée. Par analogie, l’architecture française du xviie siècle peut être qualifiée de baroque – si l’on pense aux triomphes de Versailles – comme elle peut être appelée classique – dans sa recherche de la pureté. En somme, deux attitudes qui ne s’excluent pas nécessairement, comme le démontrent par exemple les nouvelles recherches sur Borromini et les ordres.

  • 3 Stil als Bedeutung. Künstlerische Konzepte in Architektur und den Bildkünsten im Rheinland und den (...)
  • 4 Ignace Vandevivere, Belgique renaissant : architecture, art monumental, Bruxelles, 1973.

Les étiquettes stylistiques traditionnelles s’avèrent somme toute assez peu adaptées pour couvrir l’ensemble de la production architecturale du xvie siècle : ce qui a encore été relevé récemment, lors du colloque organisé par Norbert Nussbaum et Stephan Hoppe à Cologne à l’automne 20043. C’est sur ce manque méthodologique que nous voulons attirer l’attention, plutôt que d’inventer un nouveau « mouvement stylistique autonome ». La contradictio in terminis consciemment ironique « Renaissance gothic » traduit l’impossibilité de l’histoire des styles traditionnelle à rendre pleinement justice à ce phénomène. L’expression « gothique de la renaissance » souligne que ce gothique a coexisté avec la renaissance, et que, comme l’indique votre deuxième question, tous les phénomènes d’échange et d’assimilation doivent être pris en considération. Cela dit, le terme de « gothico-renaissant » a cours depuis un certain temps dans l’historiographie belge de langue française : Ignace Vandevivere4 4 entendait par là en effet un nouveau style, relevant à la fois du gothique et de la renaissance, et caractérisé en premier lieu par sa grande complexité formelle et par la richesse de son ornement.

Norbert Nussbaum. L’expression « Renaissance gothic » comme marque de fabrique de l’architecture gothique autour de 1500-1540 ne remporte pas ma totale adhésion, parce que je ne vois aucune raison de définir ce phénomène comme un « mouvement stylistique autonome » de l’architecture du xvie siècle, comme il est dit dans la première question. De mon point de vue, dans ces décennies, l’architecture gothique suit principalement la voie tracée dans le dernier tiers du xve siècle, malgré la grande variété de réalisations formelles et de projets dans des phases ultérieures. L’expression « Renaissance gothic » comme un mélange de deux notations stylistiques opposées n’est pas du tout singulière. Par exemple, le « gothique tardif » a longtemps été considéré comme un phénomène baroque ou maniériste, particulièrement dans l’histoire de l’art allemande. L’expression française « gothique de la renaissance » est plus due au fait que nous prenons en compte une attitude stylistique, observée au cours d’une époque que nous avons l’habitude de circonscrire par le terme renaissance. Toutefois, l’« autonomie » affirmée de ce mouvement stylistique, telle qu’elle est formulée dans la question, me semble une hypothèse douteuse. En travaillant sur un modèle d’ensemble pour la compréhension de l’architecture de la renaissance, nous devrions plutôt nous concentrer sur une possible intégration de cette partie gothique de l’architecture du xvie siècle dans le contexte d’une approche pluri-stylistique de la renaissance, en tant que conception d’une époque. Le « gothique de la renaissance » pourrait être l’un des éléments d’un tel modèle descriptif.

La tentative de définition d’une « renaissance nordique » avec une tendance gothique avait été faite auparavant par Dehio, Niemeyer, Schmarsow et d’autres chercheurs autour de 1900, même si elle était fondée sur une historiographie nationale et sur un choix d’indices qui semble beaucoup trop mince pour nos critères actuels.

Monique Chatenet. En France les historiens de l’architecture qui s’intéressent aux débuts des Temps modernes restent en effet confrontés à un extravagant « partage mérovingien » universitaire. Les « modernistes » sont censés parler du Quattrocento italien, tandis qu’aux « médiévistes » revient le xve siècle hors d’Italie. Pour le xvie siècle, c’est encore plus absurde puisque l’architecture religieuse française revient théoriquement aux uns et l’architecture civile aux autres. Finalement, chacun voit ce qui lui plaît en oubliant le reste. Les uns regardent avec mélancolie un monde en voie de disparition, « l’automne du moyen Âge » ; les autres y déplorent implicitement une attitude réactionnaire face au « progrès de l’humanité » : c’est le « gothique tardif ». Il est temps d’évacuer les a priori et de considérer enfin cette période pour ce qu’elle est dans toute sa diversité. D’où, dans le programme du colloque, un équilibre à assurer le mieux possible entre les points de vue.

Perspective. Il peut y avoir différentes valeurs pour le gothique de la Renaissance : la simple prolongation du style gothique dans la période moderne de la Renaissance, une réaction du gothique face aux idéaux de la Renaissance qui cristalliserait l’art gothique sur ses propres caractéristiques ; une adaptation du gothique à l’art de la Renaissance, ou une appropriation dans le langage gothique de certaines valeurs formelles de la Renaissance, comme le principe de ratio ou d’imitation de la nature. Dans ce champ de différentes possibilités (non limitatives, probablement…), comment situeriez-vous le gothique de la Renaissance ?

E. M. K. Presque toutes les possibilités mentionnées représentent des aspects du « Renaissance gothic ». Il n’y a pas eu, toutefois, une simple prolongation d’un gothique antérieur dans une nouvelle ère. La plupart des projets prestigieux intégraient de nouvelles techniques dans les structures ainsi que de nouvelles approches ornementales. Nul doute que les maçons gothiques auraient rénové leur art d’eux-mêmes, mais la connaissance qu’il existait, en Italie, un art nouveau qui suscitait beaucoup d’admiration les a forcément incités à revisiter leur propre architecture, afin de regagner les faveurs d’un public religieux et séculier et de satisfaire leurs désirs. Les moyens employés sont strictement gothiques – linéaires et non représentatifs – jusqu’aux premières années du xvie siècle. À ce moment-là, des principes abstraits et même des motifs formels tirés des créations italianisantes sont occasionnellement appliqués aux structures gothiques. Certains hôtels de ville, aux Pays-Bas et en France, deviennent rigoureusement symétriques, tandis que des éléments gothiques et antiques se côtoient dans la chapelle de la Vierge à l’abbaye de Valmont ou sur le tombeau de Raoul de Lannoy à Folleville. Nous observons un phénomène similaire dans les premières œuvres italianisantes : les volutes y sont suspendues comme le réseau des retombées gothiques ; l’étalage de l’abondance d’ornements de la renaissance, sa syntaxe, et non sa sémantique, rappelle la magnificence du gothique tardif.

  • 5 Geschiedenis der bouwkunst in Vlaanderen, van de Xe tot het einde der XVIIIe eeuw, Anvers, 1946.

K. De J. Le fossé que vous avez évoqué dans votre première question n’a évidemment jamais existé dans la pratique : ainsi tous les phénomènes d’échange doivent être examinés dans une perspective différente de celle en vigueur, c’est-à-dire non-normative. Malheureusement, la plupart des termes que nous utilisons à cette fin sont chargés de connotations qui nous poussent d’emblée dans une certaine direction : « Sondergotik », « Nachgotik », « gothic survival » ne sont point neutres dans le fond. L’image de Huizinga, celle de l’arbre aux fruits trop mûrs, dans la dernière saison de sa vie, a profondément influencé les experts du gothique dans leur évaluation de l’architecture contemporaine. Fruit de la décadence, ce gothique n’est pas vu comme un phénomène capable de réagir aux impulsions venues d’Italie, donc au style à l’antique. Dans l’historiographie classique des anciens Pays-Bas, par exemple chez Stan Leurs5, le dernier gothique est vu comme « Verstard », rigide, solidifié. Or les exemples cités par Matt Kavaler ci-dessus indiquent que cette réaction a bien existé, et qu’elle mérite une nouvelle évaluation.

N. N. Si nous considérons le « gothique de la renaissance » non pas simplement comme un style caractéristique des pays nordiques qui n’auraient pas été affectés par le retour au monde antique pendant assez longtemps, mais plutôt comme une préférence à l’alternative italianisante, alors le gothique du xvie siècle devrait être considéré comme un mode plutôt qu’un style. La question est de savoir si ceci concerne les années 1500 ou seulement les décennies suivantes du siècle, quand les formes italianisantes étaient devenues accessibles grâce à l’imprimerie ; ce point devra être soigneusement examiné dans les prochaines études.

Pour l’instant, on peut accepter toutes les possibilités d’interactions stylistiques énumérées dans la deuxième question comme des modèles descriptifs, correspondant plus ou moins à une multiplicité d’habitudes culturelles qui peuvent être observées pendant les décennies en question. Je pense que nous n’arriverons pas à une interprétation unique tant que nous garderons légitimement à l’esprit une évaluation différenciée du phénomène historique.

En ce qui concerne les arts picturaux, la renaissance est souvent associée à une tendance à la représentation naturaliste et aux stratégies rationnelles de dessin, comme la perspective ou la justesse des proportions anatomiques, conjuguées à un bon nombre d’autres catégories. Au contraire, dans le domaine architectural, la simple réapparition des ordres antiques a été établie comme le critère explicite. Ce n’est certainement pas en suivant cette règle que nous pourrons approfondir une compréhension du gothique comme variante formelle d’une « ars nova ». Nous devrions plutôt considérer le retour de la théorie architecturale italienne aux modèles romains comme une stratégie spécifique, dans le but de poser des bases rationnelles, définies scientifiquement, pour une nouvelle architecture.

Les évolutions stylistiques généralement circonscrites par l’expression « gothique tardif » – évolutions qui ne doivent pas être réduites aux décennies 1470-1540 – pourraient alors être considérées comme une autre stratégie faisant face à des ambitions similaires. Par conséquent, nous avons besoin de critères d’ensemble pour juger du courant moderniste des xve et xvie siècles, tels que :

L’intellectualisation des stratégies créatives (mettre en avant les valeurs d’invention et d’imagination qui sont au cœur de la pratique architecturale), l’instauration de l’architecture comme une discipline rationnelle, qui comprend des domaines d’expérimentation artistique et des études méthodiques (les ordres antiques, la projection de la voûte...), la mise en valeur de la complexité formelle obtenue par la multiplicité des codes et une articulation hybride des éléments, l’intensification des échanges entre l’architecture et les arts visuels pour construire des espaces artistiques cohérents, l’ébauche du rôle donné à la personnalité de l’artiste, créateur artistique, la recherche des prototypes d’une architecture nationale.

Quand on compare ces données, on se rend compte que les modèles italianisants et gothiques du xvie siècle ont beaucoup en commun. Ils s’expliquent par des modes de représentation différents, qui peuvent être choisis selon l’effet visuel, la fonction, le style recherché.

M. C. J’espère qu’il y a toutes les possibilités listées dans la question, et bien d’autres choses encore. Le colloque qui sera organisé dans le cadre des Rencontres d’architecture européenne en juin 2007 ne veut pas fermer de portes. L’important au contraire est de veiller à ce que toutes les voies soient explorées, en particulier celles auxquelles on n’avait pas pensé au départ et qui se sont révélées lors de l’appel à communications qui a été diffusé.

Perspective. L’expression « Renaissance gothic » est née lors de l’étude de monuments du nord de l’Europe, et plus particulièrement dans un « grand bassin rhénan ». Dans les Rencontres de 2007, consacrées au gothique de la Renaissance, seront présentées des communications sur des monuments italiens ou ibériques, et une nouvelle définition géographique de ce mouvement stylistique semble se mettre en place, plus européenne en quelque sorte, que celle de la Renaissance classique, parfois trop comprise entre un centre (l’Italie) et la périphérie (le reste de l’Europe). Pourriez-vous nous dire quelques mots à ce sujet ?

  • 6 Hubertus Günther, « Die ersten Schritte in die Neuzeit. Gedanken zum Beginn der Renaissance nördlic (...)

E. M. K. L’expression « Renaissance gothic » est en effet née d’une étude effectuée dans une grande variété de contextes en Europe du nord. Le bassin rhénan n’est pas le seul axe de développement. Sur ce chapitre de l’histoire de l’art, la recherche s’appuie sur un examen beaucoup plus vaste des centres européens : la Normandie, la région parisienne, le Brabant, la Bavière, l’Autriche et la Bohème, avec Prague, sa capitale, pour n’en citer que quelques-uns. Il faut aussi prendre en ligne de compte l’Espagne et le Portugal. Les traditions islamiques des monuments ibériques sont l’une des origines de ce nouveau gothique. Et, à la fin du xve siècle, l’Espagne était un creuset de talents internationaux ; beaucoup de ses grands architectes et créateurs venaient des Pays-Bas, d’Allemagne et de France. Quant à l’Italie, elle fait office de repoussoir, de contraste, mais elle n’était pas non plus imperméable aux attraits de ce gothique très tardif. À ce jour, nous possédons les études de Hubertus Günther et d’Ernö Marosi sur la réaction italienne au gothique tardif6.

K. De J. L’Italie ne se réduit pas à l’Italie centrale, à l’axe Florence-Rome. Les régions italiennes dites de la périphérie – telle la Sicile et Naples avec leurs liens aragonais – sont particulièrement intéressantes à cet égard comme le démontrent, par exemple, les recherches de Marco Rosario Nobile qui participera au colloque. En Italie du nord, il faut se rappeler que la cathédrale de milan représente un des plus grands chantiers du xve siècle. Est-ce nécessairement un symptôme de traditionalisme que d’inclure sa complexe structure géométrique dans une édition de Vitruve, comme l’a fait Cesare Cesariano (Côme, 1521) ? De toute façon, des chantiers comme milan ou celui de San Petronio à Bologne confirment l’importance du gothique comme phénomène d’actualité même pour des héros de la Renaissance, tel un Peruzzi.

N. N. Fondée sur le concept d’une définition « non-formelle » de l’architecture de la renaissance (en abandonnant l’appareil critique formel « classique » en tant que catégorie explicite, et en prenant en considération les modèles comparatifs que nous avons envisagés ci-dessus), cette question semble déjà avoir trouvé plus ou moins sa réponse. L’hypothèse d’un centre artistique (l’Italie) et d’une vaste périphérie (le reste de l’Europe), dont l’interférence avec l’architecture renaissante est évaluée sur le seul degré d’« antiquité » formelle atteint par son architecture, ne sera pas opératoire. Au contraire, nous devrons composer avec de nombreux concepts de « modernité » architecturale, concepts qui d’habitude se distinguent stylistiquement les uns des autres. Si l’on considère le témoignage artistique des pays « nordiques », et aussi bien de la péninsule ibérique, les modèles gothiques jouent le plus grand rôle.

Puisqu’il est peu probable que l’ars nova des peintres flamands n’ait pas eu d’équivalent architectural, on pourrait chercher des sujets de « modernité » au moins à partir des années 1400. Ce qui signifie lire l’architecture dans le contexte des arts visuels et chercher des changements significatifs reliés aux catégories ci-dessus mentionnées (voir la réponse à la question 2). Déjà vers 1400, dans les pays d’Europe centrale ou en Angleterre, le gothique avait vu s’épanouir une grande variété de « langages » stylistiques, basés sur un fonds commun de plus en plus grand de concepts concurrents en matière de création et qui répondaient sur une large échelle aux désirs du commanditaire. Il semble que, depuis le début, l’infiltration de la manière italianisante ait été une aubaine pour intensifier cette compétition et enrichir la base stylistique du dessin architectural, avant que les tendances normatives du vitruvianisme ne viennent se superposer à ce discours pluraliste. En fait, la richesse de ce discours gothique ne fut jamais retrouvée dans la période qui connut la domination des modèles italiens, à la fin du xvie siècle.

M. C. Le cadre européen est une donnée essentielle de nos Rencontres d’architecture. Effectivement, il faudra veiller à donner toute sa place à l’Europe du Sud : à la péninsule ibérique, mais aussi aux « Italies », en particulier au royaume de Sicile, au milanais ou à la Vénétie, pour peu que l’on trouve des chercheurs ayant déjà approfondi ces sujets…

Perspective. La dernière question voudrait plus porter sur la fabrique de l’histoire de l’art. Vous n’avez qu’exceptionnellement publié en commun, et un seul colloque à New York a déjà été consacré au thème du « gothique de la Renaissance ». Il y aura en juin 2007 celui de Maisons-Laffitte. Est-ce que vous vous considérez encore comme des chercheurs isolés sur ce sujet ou formez-vous maintenant un réseau ? Comment voyez-vous le développement des études sur ce mouvement artistique, et envisagez-vous la formation de lieux dans l’histoire de l’art pour le soutenir : une revue, un site internet, des rencontres régulières ou des grands colloques internationaux, ou plus simplement continuer individuellement au sein de vos institutions respectives ?

M. C. Les Rencontres d’architecture européenne n’ont pas pour but de fabriquer une chapelle de plus. En revanche, elles se veulent, comme leur nom l’indique, un lieu d’exploration et de confrontation d’idées, de découvertes communes. Pour cela, il faut plusieurs conditions : un cadre privilégié, de larges temps de discussions entre chaque communication, des moments conviviaux pour les conversations, des visites de monuments pour éveiller l’enthousiasme. Le « microclimat » du château de mai- sons-Laffitte a produit un effet magique sur les deux premières Rencontres. Espérons que cela continuera. Il y aura aussi, et c’est le plus important, la publication des actes. Si elle parvient à se distinguer par sa qualité, par sa variété, par sa hauteur de vues, elle a toutes les chances de marquer les esprits et de susciter l’émulation.

N. N. À mon avis, il serait superflu de créer une section de recherche entièrement nouvelle consacrée au « gothique de la renaissance » et de former un réseau de chercheurs spécialisés pour se consacrer à ce sujet. Ce thème devrait être considéré comme l’un des points principaux des études actuelles sur la renaissance, dans leur ensemble. Ce dont nous, spécialistes du gothique tardif et italianistes, avons besoin, c’est de nous associer dans un projet et un intérêt commun, pour faire la liaison entre deux domaines traditionnels de recherche qui ont déjà porté leurs fruits. Sous ces auspices, les plates-formes scientifiques bien établies des études médiévistes et renaissantes devraient servir de vecteur d’information efficace.

E. M. K. Le colloque de 2004 qui s’est tenu à new York a été en effet organisé par Krista de Jonge et moi-même. C’était la première déclaration publique de la reconnaissance de cette phase de l’art gothique et de son choix comme sujet d’une étude commune. Nous attendons avec impatience le colloque de maisons, où nos collègues seront présents en bien plus grand nombre. Cependant, pour la plupart d’entre nous, nous nous considérons comme des chercheurs individuels qui partagent une vision de cette phase dynamique de l’architecture européenne. il est bien possible que j’organise une autre conférence sur le thème « Renaissance gothic » dans quelques années à Toronto. Mais, pour l’instant, nous sommes satisfaits de publier séparément, tout en correspondant entre nous. Je ne pense pas qu’une revue serait appropriée, car cela risquerait d’enfermer dans un carcan académique un sujet qui devrait rester relativement informel et fécond. Toutefois, un site internet apporterait une aide, en rendant publiques les dernières lignes de recherche et la profusion d’images qui, à ce jour, ne sont pas bien diffusées.

K. De J. Mouvement artistique : c’est trop dire, en vérité. Nous avons voulu poser le problème de l’architecture européenne de la période 1470-1540 en d’autres termes, qui permettent une approche à la fois plus juste et plus variée. Il me semble évident que cette recherche doit se situer dans un contexte international, dans un dialogue entre les chercheurs intéressés, et qu’elle bénéficierait donc de tous les moyens qui sont à notre disposition. Le colloque de 2007 permettra, on l’espère, d’élargir la discussion et d’établir des échanges plus variés. Attendons les résultats pour voir quelle sera la forme la plus adaptée pour la troisième étape…

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Notes

1 « Renaissance gothic in the Netherlands : The Uses of Ornament », dans The Art Bulletin, LXXXII, juin 2000, p. 226-251.

2 De Blijde Inkomst der Renaissance in de Nederlanden, Leyden, 1930.

3 Stil als Bedeutung. Künstlerische Konzepte in Architektur und den Bildkünsten im Rheinland und den Nachbargebieten (1450-1650). 2. Sigurd Greven-Kolloquium zur Renaissanceforschung, Université de Cologne, 19-20 novembre 2004 (actes en préparation).

4 Ignace Vandevivere, Belgique renaissant : architecture, art monumental, Bruxelles, 1973.

5 Geschiedenis der bouwkunst in Vlaanderen, van de Xe tot het einde der XVIIIe eeuw, Anvers, 1946.

6 Hubertus Günther, « Die ersten Schritte in die Neuzeit. Gedanken zum Beginn der Renaissance nördlich der Alpen », dans Norbert Nussbaum et al., Wege zur Renaissance, Cologne, 2003, p. 31-87 ; Hubertus Günther, « Visions de l’architecture en Italie et dans l’Europe du Nord au début de la Renaissance », dans Jean Guillaume éd., L’invention de la Renaissance. La réception des formes « à l’antique » au début de la Renaissance, (De Architectura, 9), Paris, 2003, p. 9-26.

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Pour citer cet article

Référence papier

Monique Chatenet, Krista de Jonge, Ethan Matt Kavaler et Norbert Nussbaum, « Architecture européenne : un « gothique de la renaissance » autour de 1500 ? »Perspective, 2 | 2006, 280-288.

Référence électronique

Monique Chatenet, Krista de Jonge, Ethan Matt Kavaler et Norbert Nussbaum, « Architecture européenne : un « gothique de la renaissance » autour de 1500 ? »Perspective [En ligne], 2 | 2006, mis en ligne le 31 mars 2018, consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/perspective/382 ; DOI : https://doi.org/10.4000/perspective.382

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