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13 | 2026 Qui a peur de la critique photographique ?

Date de soumission des propositions : 15 septembre 2025

Direction éditoriale du dossier

Dossier thématique sous la direction de Steffen Siegel (Folkwang Universität der Künste, Essen) et Paul-Louis Roubert (Université Paris-Nanterre).

Argumentaire

  • 1 « Le monde selon l’IA », exposition Jeu de Paume, Paris, 11 avril-21 septembre 2025 ; « Photographi (...)

L’actualité liée à l’intelligence artificielle1, dont la question de l’intervention dans le champ de l’art semble devoir s'inscrire dans les prolongements de l’histoire de la photographie, redirige aujourd’hui nos regards vers 1839 et l’annonce de l’invention du daguerréotype comme étant l'étape immédiatement précédente questionnant le rôle de la machine dans le processus de création des images. Alors que nous commençons à peine à entrevoir la manière dont les nouveaux outils du machine learning basés sur les modèles photographiques et photo-réalistes emmagasinés dans les data centers vont modifier notre rapport aux images, on constate que se pose immédiatement la question d’un changement de régime théorique, l’idée même de la “capture” et de l’enregistrement inhérents au système photographique étant abandonnés au profit d’une “génération” d’images à partir de modèles préexistants. Plus encore que le tournant numérique de la photographie au début des années 2000, c’est ce changement de paradigme qui semble aujourd’hui être à la base d’une réactivation d’une production discursive portant sur les interactions entre la machine et les images, comme un nouvel écho de notre entendement de l’histoire de la photographie.

  • 2 À ce sujet voir notamment : Steffen Siegel (éd.), 1839. Daguerre, Talbot et la publication de la ph (...)
  • 3 Voir Paul-Louis Roubert (éd.), Charles Baudelaire, « Le public moderne et la photographie », Études (...)

Mais, si cette dernière produit alors un modèle, ou disons, un cadre, c’est aussi dans le développement depuis son origine publique, d’une critique photographique : historiographiquement parlant, le discours critique associé à la critique d’art, fut un vecteur essentiel de compréhension de la révolution photographique et de la production des images dans l’ère moderne2. Ici, il n’est pas exagéré de dire que la production photographique et la production de son discours critique sont exactement contemporains. À côté du jugement sur les formes et les œuvres, le développement de la critique photographique, en tant qu’intermédiaire entre la photographie et son public, est à la base d’une grande partie de l’histoire de la réception de l’image photographique depuis son invention et de ce fait, à l’instar de la fortune critique de l’opinion de Charles Baudelaire en 18593, fait partie intégrante de l’histoire du médium.

  • 4 Voir entre autres : Vicki Goldberg (éd.), Photography in Print. Writings from 1816 to the Present, (...)
  • 5 Jürgen Habermas, L'espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la so (...)
  • 6 Voir : Thomas Crow, La Peinture et son public à Paris au XVIIIe siècle, Paris : Macula, 2000 (1985) (...)

Le nombre de publications anthologiques se développant à partir des célébrations du cent-cinquantenaire de l’invention de la photographie en France, en Allemagne et aux États-Unis4, le démontre : à côté des images, le discours critique qui suit à la fois les évolutions techniques, pratiques, scientifiques et artistiques, et qui se diffuse dans les revues photographiques, dans la presse artistiques et scientifique comme dans la presse généraliste, possède sa propre histoire et construit, suivant ces champs, celle de l’évolution de sa compréhension et de ses usages. Elle dessine une théorie de l’image photographique qui se formalise de manière empirique et comme par défaut suivant sa dispersion. Cette historiographie s’inscrit, elle, à partir d’une réflexion politique moderne sur l’opinion et les espaces publics5 et à la suite des études pionnières de Lionello Venturi, dans le renouvellement des études sur la critique d’art qui vont influer sur une histoire de la réception qui marque les années 1980-19906, mais qui tarde, globalement, à intégrer le champ photographique à cette ouverture autour de la question des nouveaux espaces de l’art au XIXe siècle.

  • 7 Hervé Guibert, La photo inéluctablement, Paris : Gallimard, 1999.
  • 8 Voir Richard Bolton (éd.), The Contest of Meaning. Critical Histories of Photography, Cambridge : M (...)

Parallèlement, à partir du dernier tiers du XXe siècle, la critique photographique, dont l’exercice est symbolisé par les articles d’Hervé Guibert dans le journal Le Monde7, se voit secondée par un discours critique sur la photographie émanant d’un renouvellement du champ théorique qui s’organise autour notamment des théories post-modernes de l’art et des médias : Roland Barthes, Susan Sontag, Rosalind Krauss, Abigail Solomon-Godeau, Christopher Phillips, Douglas Crimp, Jonathan Crary, John Tagg, Wolfgang Kemp ou Philippe Dubois travaillent, à partir de l’histoire de la photographie elle-même, une pensée critique qui remet en cause non seulement la transparence du médium par la notion d’index mais également son autorité et ses implications théoriques dans le champ de la représentation8.

  • 9 Voir notamment les recueils : Jeff Wall, Essais et entretiens 1984-2001, Paris : ENSBA, 2001 ; Alla (...)
  • 10 Voir : Katia Schneller, « Sur les traces de Rosalind Krauss », Études photographiques, n°21, décemb (...)
  • 11 Si les essais de Benjamin, notamment « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », (...)

Poussée par les travaux des artistes contemporains, comme Allan Sekula ou Jeff Wall, qui s’emparent du médium comme objet et comme sujet9, la photographie sort de son champ disciplinaire autonome pour irriguer une pensée de l’art qui se réclame du « photographique » pour reprendre le titre de l’ouvrage de Rosalind Krauss forgé par Jean-Pierre Criqui10. La pensée photographique se normalise et nourrit une perspective critique et politique qui se réclame des réflexions redécouvertes de Walter Benjamin sur la photographie11. Ainsi, alors qu’une discipline comme l’histoire de l’art et ses canons avait pu jouer un rôle central dans la formalisation du discours photographique, des critiques comme Abigail Solomon-Godeau plaident pour une approche pluridisciplinaire qui remet en cause le cadre même d’analyse des images photographiques.

  • 12 Voir James Elkins (éd.), Photography Theory, New York / Londres : Routledge, 2007 ; Études photogra (...)

Pourtant cette histoire semble s’arrêter au seuil du développement massif de la technologie numérique, provoquant ainsi une sorte de paralysie critique du champ qui se déplace alors vers l’idée d’une pensée théorique qui s’interroge sur la constitution de la photographie comme image12. Mais qu’en est-il réellement du devenir de la critique photographique aujourd’hui ? À la question de savoir où se situe aujourd’hui la critique photographique, nous souhaitons nous interroger sur l’historiographie de la critique photographique : qu’est-ce qui fait écrire sur l’image photographique aujourd’hui comme hier ? Après les grandes monographies et anthologies, quel est l’état de recherche sur la critique photographique comme champ discursif ? Quels sont les auteurs et autrices à (re)découvrir et comment se développent ailleurs les autres territoires de la critique photographique hors de ses hypercentres, qu’ils soient géographiques, académiques, thématiques et/ou de genre ?

Ne faut-il pas passer, à la suite des écrits pionniers des années 1970 et 1980, à une analyse des stratégies combinées de la critique, des institutions et du marché de l’art au regard des nouveaux intérêts pour la photographie dite “vernaculaire” ou des “autres” photographies dites extra-occidentales ? Quel est le rôle et le poids de la critique photographique au regard de sa sensibilité au champ historique et patrimonial ou aux inventions de nouveaux auteurs ou autrices (Miroslav Tichý, Vivian Maier) ? Quel rôle peut revêtir la critique photographique aujourd’hui ? Quels sont les médias et les plateformes pour un tel discours ? Comment peut-on concevoir, développer et pratiquer une critique photographique qui ne se réfère pas exclusivement à l’écrit ? Et de quelle manière les positions photographiques – à l’intérieur comme à l’extérieur du champ artistique – acquièrent-elles une pertinence en tant que contribution à la critique photographique ?

Axes possibles pour les articles

Les propositions d’articles pourront s'inscrire de manière non restrictive dans les perspectives suivantes :

> Historique - lectures

  • Quelle articulation entre champ historique et champ critique en matière de photographie ?

  • Vulgarisation critique et vulgarisation historique

  • Quelle critique pour quel public (critique amateur vs. critique professionnelle ; critique spécialisée vs. critique non spécialisée) ?

  • La critique photographique comme lieu de pouvoir et de validation des canons aux croisement des intérêts patrimoniaux et du marché de l’art.

  • Les territoires sociaux, géographiques ou genrés inexplorés de la critique photographique

  • Comment une œuvre photographique apparaît-elle au discours photocritique ?

> Historiographique - relectures

  • Quelle histoire aujourd’hui pour la critique photographique ?

  • Histoire des anthologies de la critique photographique

  • La critique photographique comme source de l’histoire de la photographie

  • Critique photographique, histoire du goût et marché de la photographie

  • Interactions critique photographique et critique du photographique

> Contemporaine - nouvelles lectures

  • Quels arguments de la critique photographique, développée depuis les années 1970, sont restés pertinents pour notre présent ou ont gagné en importance depuis lors ?

  • À quels auteurs, textes et thèses devrions-nous (à nouveau) prêter davantage attention ?

  • Quel rôle joue la diversité des festivals et des foires pour la critique photographique, non seulement comme sujet de débat, mais aussi comme plateforme organisationnelle pour une « communauté photographique » ?

  • Quelles nouvelles formes de critiques photographiques sont liées aux possibilités de communication sur le web, par exemple dans les médias sociaux ou sous forme de podcast ?

  • Comment les nouveaux contextes environnementaux, écosophiques ou éthiques influencent le contexte critique.

  • À partir de quels modèles théoriques analyser les changements de paradigmes qui touchent aujourd’hui la photographie notamment avec l’intelligence artificielle ?

  • Pour cet appel, nous attendons dans un premier temps des résumés de 300 à 400 mots en français ou en anglais. Elles sont à envoyer au secrétariat.

Calendrier

  • réception des propositions : 15 septembre 2025

  • réponse du comité : début octobre 2025

  • premières versions d’articles : 6 janvier 2026

  • publication : octobre 2026

Notes

1 « Le monde selon l’IA », exposition Jeu de Paume, Paris, 11 avril-21 septembre 2025 ; « Photographies et algorithmes », Transbordeur n°9, 2025 ; « AImagine - Photography and generative images », exposition Hangar Bruxelles, 24 janvier-15 juin 2025.

2 À ce sujet voir notamment : Steffen Siegel (éd.), 1839. Daguerre, Talbot et la publication de la photographie

Une anthologie, Macula : Paris, 2020 ; Paul-Louis Roubert, L’image sans qualités. Les beaux-arts et la critique à l’épreuve de la photographie 1839-1859, Monum : Paris, 2006 ; Marien Mary Warner, Photography and Its Critics: A Cultural History, 1839-1900, Cambridge : Cambridge Univ Press, 1997.

3 Voir Paul-Louis Roubert (éd.), Charles Baudelaire, « Le public moderne et la photographie », Études photographiques, n°6, mai 1999, p. 22-33.

4 Voir entre autres : Vicki Goldberg (éd.), Photography in Print. Writings from 1816 to the Present, Albuquerque : The University of New Mexico Press, 1988 ; André Rouillé (éd.), La photographie en France. Textes et controverses 1816-1871, Paris : Macula, 1989 ; Wolfgang Kemp (éd.), Theorie der Fotografie, volumes I à IV, Munich : Schirmer/Mosel, 1980-2006 ; Olivier Lugon (éd.), La Photographie en Allemagne. Anthologie de textes (1919-1939), Nîmes : éd. Jacqueline Chambon, 1997 ; Dominique Baqué, Les documents de la modernité. Anthologie de textes sur la photographie de 1919 à 1939, Nîmes : éd. Jacqueline Chambon, 1993 ; Christopher Phillips (éd.), Photography in the modern era : European documents and critical writings, 1913-1940, New York : Moma/Aperture, 1989.

5 Jürgen Habermas, L'espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris : Payot, 1988 (1961).

6 Voir : Thomas Crow, La Peinture et son public à Paris au XVIIIe siècle, Paris : Macula, 2000 (1985), Richard Wrigley, The Origins of French Art Criticism: From the Ancien Regime to the Restoration, Oxford : Clarendon Press, 1993, Jean-Paul Bouillon (dir.), La Promenade du critique influent. Anthologie de la critique d'art en France 1850-1900, Paris : Hazan, 1990, Pierre-Henry Frangne et Jean-Marc Poinsot (dir.), L'Invention de la critique d'art, Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2002.

7 Hervé Guibert, La photo inéluctablement, Paris : Gallimard, 1999.

8 Voir Richard Bolton (éd.), The Contest of Meaning. Critical Histories of Photography, Cambridge : MIT Press, 1992 ; Herta Wolf (éd.), Paradigma Fotografie. Fotokritik am Ende des fotografischen Zeitalters. Band 1, Frankfurt : Suhrkamp, 2002 et Herta Wolf (éd.), Diskurse der Fotografie. Fotokritik am Ende des fotografischen Zeitalters. Band 2, Frankfurt : Suhrkamp, 2003, et Peter Geimer, Theorie der Fotografie, volume V, Munich : Schirmer/Mosel, 2023.

9 Voir notamment les recueils : Jeff Wall, Essais et entretiens 1984-2001, Paris : ENSBA, 2001 ; Allan Sekula, Essais sur la photographie, Paris : ENSBA, 2013 ; Ed Ruscha, Huit textes. Vingt-trois entretiens, Zurich : JRP|Ringier, 2010 ; Robert Adams, Essais sur le beau en photographie, Périgueux : Fanlac, 1996.

10 Voir : Katia Schneller, « Sur les traces de Rosalind Krauss », Études photographiques, n°21, décembre 2007, p.123-143.

11 Si les essais de Benjamin, notamment « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », ont commencé à être édités aux États-Unis, notamment par Hannah Arendt, à la fin des années 1960 (Walter Benjamin, Illuminations, New York : Harcourt, Brace & World, 1968), une première sélection d’essais de Walter Benjamin traduits par Maurice de Gandillac paraît en français au début des années 1980 : Walter Benjamin. Essais 1 (1922-1934) et Essais 2 (1935-1940), Paris : Denoël/Gonthier, coll. Bibliothèque Médiations, 1983.

12 Voir James Elkins (éd.), Photography Theory, New York / Londres : Routledge, 2007 ; Études photographiques, « Que dit la théorie de la photographie ? / Interroger l'historicité », n° 34, printemps 2016.

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