1Au Sénégal, l'urbanisation a entraîné un recul (attendu) de la végétation face à la progression du bâti et autres formes d'artificialisation des sols dans de nombreuses villes telles que Dakar, Ziguinchor, Tambacounda etc. (I. MBALLO et O. SY, 2020 ; M. DIOUF, 2022). D'autres études ont montré une dynamique similaire dans les territoires urbains et périurbains d'Afrique ou d'ailleurs (P. ARNOULD et al., 2011 ; B. DIALLO et al., 2020 ; D. BERTRAIS et al., 2023). Malheureusement, la poussée de l'urbanisation ne risque pas de faiblir sur le continent africain. D'ici 2050, en Afrique comme en Asie, 90 % de la population sera concentrée en ville, ce qui renforcera la vulnérabilité des espaces naturels (OCDE, 2020).
2Le présent article s'intéresse à l'évolution de la végétation ligneuse dans l'agglomération de Touba Mbacké, la deuxième du Sénégal par sa population, en rapport avec une extension spatiale spectaculaire liée à son fort dynamisme, à la fois culturel (religieux), démographique et économique.
3L'étude de la place de la végétation dans la ville sainte de Touba demande à ce que l'on prenne en compte les facteurs suivants de son urbanisation :
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Une très forte croissance démographique, qui s'est nourrie d'un afflux de population rurale (A. NDAO, 2021) particulièrement massif durant les épisodes de sécheresse des dernières décennies du XXème siècle (C. FAYE et al., 2015). Cette arrivée de population rurale a modifié les rapports entre les habitants de la ville et la végétation.
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L'extension spatiale de la ville consécutive à cette croissance démographique (É. DORIER-APPRILL et É. DOMINGO, 2004 ; E. DENIS et al., 2008 ; F. MORICONI-EBRARD et al., 2020).
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Une ville construite par et pour les khalifes et les disciples (C. GUÈYE, 2000), où l'action de l'État planificateur de l'aménagement du territoire est réduite.
4Dans ce contexte, il convient de s'interroger sur le mode d'insertion de la végétation dans le tissu urbain, les usages qu'en font les habitants et les ressources qu'ils en attendent. Il s'agit donc de suivre l'évolution spatio-temporelle de la végétation tout en dégageant les éléments qui animent cette évolution.
5Le site d'étude (Fig. 1) est la conurbation formée par les noyaux urbains de Touba et de Mbacké. Si le second est ancien, celui de Touba s'est constitué et a grandi de façon vertigineuse autour de la Grande Mosquée inaugurée en 1963 (D. SOW, 2021 ; M. DIOUF, 2022). D'autres événements importants ont contribué à l'urbanisation rapide de Touba, par exemple l'arrivée en 1968 du khalife Abdou Lahad Mbacké, appelé "le bâtisseur", qui a promu de grandes réalisations et lancé la première vague de lotissements massifs en 1975 (C. GUÈYE, 2002). Chaque programme de lotissement répond à la vision du khalife qui le porte, mais l'extension de la ville de proche en proche a absorbé les villages limitrophes jusqu'à la formation de la métropole unifiée qu'est devenue Touba (M. DIOP, 2021). L'urbanisation par le biais des lotissements khalifaux est possible en raison du titre foncier et du statut d'extraterritorialité de la ville de Touba, qui réduisent la légitimité foncière de l'État et affirment le pouvoir du khalife de la confrérie et des dignitaires mourides. Le khalife général est donc ici le premier détenteur de la propriété foncière et peut revendiquer le contrôle, l'usage et l'attribution des terres. Avec l'aval du khalife, ces pouvoirs fonciers peuvent être délégués aux lignages des dignitaires mourides (C. GUÈYE, 2000).
Figure 1 - Touba-Mbacké, un ensemble urbain dans le Sahel sénégalais.
6L'adoption en 2013 de l'acte III de la décentralisation érigeant les communes rurales et les communes d'arrondissement en communes (communalisation intégrale) a soudainement révélé le poids démographique pris par Touba. La croissance de la population a été alimentée non seulement par l'apport de ruraux causé par la dégradation des activités agro-pastorales (J.H. DURAND, 1977 ; A. BODIAN, 2014) et la crise arachidière sur le marché mondial (D. PEREZ DE ARCE, 1986 ; M.S. NDENE, 2011), mais aussi par l'influence religieuse, économique et politique de la communauté mouride (M.D. SOW, 2005). Il s'y est ajouté les appels au peuplement de Touba lancés par le troisième Khalife général des mourides en 1988 (O. THIAM, 2007) et une politique foncière maraboutique "système paternaliste" basée sur le don et l'attribution gratuite, qui sont aujourd'hui mis à mal par la spéculation foncière (C. GUÈYE, 2000). La population de la seule ville de Touba est ainsi passée de 9425 habitants en 1970 à 331 428 habitants en 2000, 753 313 habitants en 2013 et 1 028 647 habitants en 2023, ce qui en fait aujourd'hui la deuxième ville la plus peuplée du Sénégal après la capitale Dakar (ANSD, 2023). Dans le même temps, la population de Mbacké a connu une évolution moins fulgurante, passant de 27901 habitants en 1970 à 61630 habitants en 2000, 77255 habitants en 2013 et 101 451 habitants en 2023. L'essor démographique de Touba a engendré une extension considérable de l'espace urbanisé (bâti et réseau viaire), qui sera quantifiée et cartographiée au même titre que l'évolution de la végétation. L'article s'intéressera également aux usages de la végétation à l'aune des facteurs anthropique, culturel et climatique.
7Touba-Mbacké se situe dans le domaine sahélien chaud et sec. Les températures y sont parmi les plus élevées du Sénégal. La valeur moyenne est de 28,5°C (selon l'Agence Nationale de l'Aviation Civile et de la Météorologie, station de Diourbel). Les moyennes mensuelles dépassent 40°C en fin de saison sèche et avoisinent 19°C en décembre et janvier. Les précipitations sont généralement comprises entre 300 et 500 mm, avec des précipitations souvent très déficientes (A. FALL, 2014 ; M. DIOUF, 2022).
8La méthode appliquée associe télédétection et études de terrain (relevés floristiques et entretiens). Les images multispectrales utilisées (Tab. I) ont été collectées sur le site de l'USGS (United States Geology Survey), à travers les portails GLCF (Global Landcover Facility) et Glovis (Global Visualization Viewer, site de téléchargement EarthExplorer).
Tableau I - Caractéristiques des images satellitaires utilisées pour cette étude.
9Le choix de l'année 1973 pour la première image se justifie par la sécheresse très sévère qui a commencé à toucher le Sénégal au début des années 1970 et a entraîné un important exode rural. La date intermédiaire (1992) correspond à une amélioration de la pluviométrie et du point de vue démographique à l'émergence de centres régionaux comme Touba. L'année 2024, enfin, témoigne de la croissance spectaculaire de l'agglomération de Touba-Mbacké. Les scènes ont été prises pendant la saison sèche, ce qui permet d'isoler la part de la végétation ligneuse dans la réflectance de la surface du sol. Les images MSS (60 m) de 1973 ont été ré-échantillonnées à la résolution spatiale des images TM et ETM+, à savoir 30 m (Tab. I), pour éviter les difficultés de superposition lors de la cartographie des changements (C. THOMAS, 2006). La base de données Landsat exploitée dans le cadre de cet article est ortho-rectifiée, c'est-à-dire que les images ont été corrigées géométriquement et les imperfections liées aux capteurs supprimées avant la mise à disposition du grand public.
10La télédétection est rendue complexe par l'hétérogénéité et la dissémination de la végétation dans le tissu urbain et périurbain (distribution aréolaire et saisonnière de la végétation herbacée ; distribution ponctuelle des ligneux). En conséquence, la classification non supervisée a été choisie, en raison de sa souplesse, car elle permet d'ajuster pas à pas les résultats de la classification à la nomenclature thématique prédéfinie (J. ANDRIEU et al., 2008). La définition des classes thématiques est délicate dans le contexte des villes sahéliennes à cause des faibles contrastes et de la monotonie des paysages. La particularité de l'espace urbain tient aussi à la présence d'objets très divers, de petite dimension et parfois sans relation directe entre son aspect physique et sa fonction urbaine (A. BALLUT et P.T. NGUYEN, 1984).
11La nomenclature choisie est volontairement simple et comprend une classe où la végétation ligneuse apparaît prédominante (Fig. 2-a), une classe où le bâti est dominant (Fig. 2-b) et une classe "sols" qui occupe l'auréole périurbaine (Fig. 2-c). La limite de cette approche tient au risque d'une interprétation non significative des images. Pour y remédier, nous avons procédé, autant de fois que nécessaire, à des vérifications (courbes radiométriques, confrontation avec les images de haute résolution) et des corrections (regroupement de pixels) afin d'affiner la définition de chaque classe. En effet, en ville, où les pixels contiennent généralement plusieurs thèmes, chaque pixel est versé dans une classe ou une autre en fonction de la densité relative des différents éléments de l'occupation du sol. Par exemple, le pixel correspondant à la photo 2-a est versé en végétation, car la végétation ligneuse y est radiométriquement forte bien que d'autres thèmes soient présents. Dans le cas de la photo 2-b, le pixel bascule du côté du bâti, alors que quelques arbres sont présents. Entre la végétation et le bâti, la classification des pixels se fait donc en fonction de l'occupation dominante et non d'une occupation exclusive.
Figure 2 - Classes de végétation ligneuse dominante (a), de bâti dominant (b) et de sols dominants (c).
Source : Image Google Earth de 2017.
12La carte finale de l'occupation du sol de 2024 a servi d'exemple pour évaluer le niveau de précision des résultats. Les zones témoins des réalités du terrain ont été sélectionnées sur une image de haute résolution (Google Earth) de 2024. Le tableau II montre des coefficients KAPPA suffisamment proches de 1 pour que l'on puisse conclure à une bonne qualité de la carte. Les valeurs sont de 0,95 pour la classe de la végétation et de 0,99 pour celle des "sols" (nus ou cultivés), ce qui est plus que satisfaisant. Pour le bâti, le coefficient est plus faible (0,71), une certaine confusion résultant de la densité du bâti encore faible et de la présence de grandes cours ensablées dans les concessions situées à la périphérie. Au total, le coefficient KAPPA de la carte de l'occupation du sol de 2024 est de 0,88, ce qui indique une précision globale de 92,8 %.
Tableau II - Matrice de confusion de la carte d'occupation du sol de 2024.
Les colonnes comptabilisent les occupations du sol selon l'image Landsat (nombre de pixels) et les lignes, celles selon l'image haute résolution Google Earth de 2024 pour les mêmes pixels.
13Les principaux changements intervenus sont cartographiés et mesurés grâce à la technique de comparaison dite "post-classification" de cartes d'occupation du sol établies à des dates différentes. Elle passe par l'addition des images correspondantes, qui permet d'extraire les zones sans changement ou de mettre en évidence des modifications (G. ACKERMANN et al., 2007). Pour ce faire, les scènes doivent avoir la même nomenclature et la même taille.
14La phase de terrain (2017-2020) a été consacrée à des enquêtes sous forme d'entretiens semi directifs auprès de la population et d'acteurs publics. Le type d'entretien choisi se justifie par la diversité des sujets abordés. Les entretiens se sont déroulés en wolof, puis ont été retranscrits en français pour les besoins d'un traitement qualitatif.
15Une vingtaine de personnes ont été initialement contactées, par démarchage à domicile, sur un lieu de travail (mairie, école coranique) ou sur un marché, dans les quartiers de Darou Minam et de Dianatoul Mahwa de Touba. Dix d'entre elles ont été interrogées, car perçues chacune comme la plus intéressante dans son domaine d'activité. Âgées de plus de 40 ans, principalement de sexe masculin, elles combinent une large variété de profils socio-professionnels,
16Un premier groupe est constitué d'acteurs décideurs (conseiller municipal et chargé du cadre de vie) possédant des responsabilités directes ou indirectes dans la gestion et la protection de la végétation en ville. Le second est composé de plusieurs profils d'habitants (commerçant, maître coranique, femme au foyer, revendeuse de légumes, marabout et herboriste, chef de famille). En raison de la modestie de l'échantillon et de la diversité des thèmes abordés, les entretiens approfondis (échanges et interactions) ont été privilégiés.
17Les entretiens se sont déroulés chez les personnes interrogées. Ils ont été précédé de deux visites au moins, nécessaires pour convaincre les gens de participer et pour établir un climat de confiance. Chaque entretien a duré 45 minutes environ. Le choix a été fait de reproduire systématiquement les réponses de façon anonyme.
18Avec si peu de personnes interrogées, la démarche ne visait pas à réunir une information exhaustive sur Touba ni sur les ressentis de ses habitants. Il s'agissait simplement d'interroger des regards et des expériences différentes des nôtres et de confronter nos observations à des connaissances profondément ancrées dans le terrain d'étude.
19Des relevés botaniques ont en outre été réalisés pour répertorier les principales essences ligneuses. Ils ont permis de dresser une liste, non exhaustive, mais représentative, des espèces ligneuses présentes dans deux îlots de 68 et 75 hectares situés dans les quartiers de Darou Minam et de Dianatoul Mahwa, que les arbres aient été plantés par la population ou par les pouvoirs publics. À ce que nous avons pu voir ailleurs dans la ville, ces îlots semblent être plutôt bien représentatifs de la situation dans l'ensemble des quartiers.
20Trois cartes ont été réalisées, qui présentent l'occupation du sol en 1973, 1992 et 2024. Sur les deux dernières, c'est la somme gain + stabilité qui indique la surface couverte par les classes végétation et bâti.
21À cette date (Fig. 3), les surfaces où le bâti était dominant (en gris sur la carte) représentait une superficie totale proche de 410 ha (Tab. III). Touba et Mbacké étaient distantes de 5,5 km environ. À Touba, l'habitat s'étendait de façon concentrique autour de la Grande Mosquée, qui jouait le rôle de catalyseur du développement urbain. L'espace bâti était contenu dans l'emprise du titre foncier numéro 528, qui a été partiellement morcelé au profit de huit grands marabouts et personnalités de la confrérie suivant l'arrêté n° 06553 du 26 juin 1975 (C. GUÈYE, 2000). Le tissu bâti se trouvait à l'intérieur de la rocade qui faisait le tour du centre ancien où le bâti dense est continu, secteur où le khalife général des mourides détient le droit de propriété foncière et le contrôle territorial qui signent le statut d'extraterritorialité de la ville. La planification urbaine était gérée par les familles maraboutiques, le rôle de l'État se limitant généralement à accompagner les choix d'aménagement du khalife. À l'époque, Touba se trouvait dans un espace encore rural, aux sols couverts par un tapis herbacé sans activité chlorophyllienne en fin de saison sèche, mais qui portait encore des ligneux au début de la phase sèche qui s'est amorcée vers 1970.
Figure 3 - Occupation du sol dans le secteur de Touba-Mbacké en 1973.
Tableau III - Évolution des classes d'occupation du sol de Touba-Mbacké de 1973 à 2024.
22En 1992, l'espace bâti s'est considérablement étendu, essentiellement à Touba. Au total, il couvre alors près de 2326 ha (Fig. 4, Tab. III). Les villages satellites créés en dehors du périmètre du titre foncier de Touba par les premiers khalifes de la lignée du marabout Cheikh Ahmadou Bamba (en 1988, 1990 et à partir de 2000), ont été absorbés par la ville de Touba. Celle-ci a donc débordé sur les terres du domaine national, mais sans que l'État sénégalais ne prenne officiellement le contrôle de l'aménagement des nouvelles extensions.
Figure 4 - Évolution de l'occupation du sol à Touba-Mbacké entre 1973 et 1992.
23Le contexte particulier de Touba explique cette croissance urbaine. En effet, l'acquisition d'un terrain d'habitation y est devenue une forme d'expression de l'appartenance au groupe confrérique le plus influant du pays (C. GUÈYE, 2000). Touba est pensée et planifiée pour assurer la reproduction de la confrérie et répondre aux attentes des dignitaires mourides, ce qui est permis par le mode d'attribution des parcelles explicité supra.
24Dans la zone rurale autour des deux centres urbains, l'intensification des défrichements agricoles, conjuguée à l'extension des villes et à la diminution des précipitations à partir du début des années 1970 (A. BODIAN, 2014), a provoqué une régression globale de la classe végétation, qui est passée de 6416 ha à 1030 ha. Elle est surtout présente aux abords et au sein des espaces urbanisés, essentiellement à Touba. Dans le même temps, la classe des sols (nus et cultivés) est passée de 28000 ha environ à plus de 31500 ha.
25Ainsi se dégagent deux principales tendances liées à l'évolution de la végétation. L'une, très visible, montre la régression de la végétation sur les espaces ruraux proches, qui ont en commun une faible densité de population et une forte activité agricole. Dès lors, de vastes surfaces qui étaient à végétation dominante en 1973, sont progressivement devenues à sols nus et cultivés dominants en 1992 (Tab. IV). L'autre, moins visible, dévoile une légère progression de la végétation ligneuse aux abords et au sein du tissu urbain, où sa dominance a gagné 845 ha (Tab. IV). Dans les zones les plus densément construites, comme le centre-ville et les quartiers à l'intérieur de la rocade, la prédominance du bâti dans la plupart des pixels rend difficile la mise en évidence de la végétation.
Tableau IV - Répartition des changements au sein des différentes classes d'occupation du sol du secteur de Touba-Mbaké sur les périodes considérées.
26Dépassant les villages environnants, la ville de Touba a rejoint celle de Mbacké (Fig. 5). Cette progression du bâti, avec un gain brut de 8472 ha pour les pixels où il est dominant (Tab. IV), s'est accompagnée du développement d'une végétation ligneuse disséminée (+4945 ha), particulièrement visible dans les quartiers périphériques (Fig. 4 et 5).
Figure 5 - Évolution de l'occupation du sol à Touba-Mbacké entre 1992 et 2024.
27Dans la tache urbaine qui s'est formée par la coalescence des noyaux urbains de Touba et de Mbacké, où le bâti dominant couvre une superficie de 10414 ha (Fig. 5), la présence accrue de la végétation attire l'attention.
28La classe de la végétation est passée de 1030 ha en 1992 à 5096 ha en 2024 (voir Tab. III), avec une présence très majoritaire en zone urbaine. Il ne s'agit pas ici de surfaces ou d'étendues végétalisées de grande taille, mais plutôt d'arbres isolés ou groupés de façon suffisamment dense pour que le pixel soit classé en végétation. Cela se lit particulièrement bien sur les nouvelles extensions de l'agglomération.
29L'extension du bâti a donc été le moteur de la progression de la classe végétation. En dehors de l'espace urbain, en revanche, le "reverdissement" du Sahel (O. MAREGA et al., 2021) n'est pas manifeste.
30Deux paysages s'opposent alors, un paysage de savane arborée (Fig. 6-a) où les arbres distants de quelques mètres les uns des autres sont parsemés dans les champs agricoles (le couvert herbacé disparaît en saison sèche). Ce paysage typique du Sahel est principalement constitué de ligneux sauvages, tels que le Senegalia senegal (gommier blanc), l'Acacia nilotica (gommier rouge) et le Balanites aegyptiaca (dattier du désert). Le paysage urbain sahélien (Fig. 6-b), en revanche, offre une densité plus forte d'arbres, avec une présence massive d'espèces exogènes, notamment d'Azadirachta indica (margousier).
Figure 6 - Distribution des arbres dans le Sahel (a) et espace urbain "verdi" par la végétation ligneuse (b).
Source : image satellitaire Google Earth de 2024.
31En contraste avec l'espace rural, les surfaces urbaines classées en végétation font figure d'un "îlot vert" dans le Sahel sénégalais où le couvert végétal n'a cessé de régresser depuis 1973 au profit des activités agricoles et pastorales.
32Les relevés floristiques non exhaustifs réalisés au niveau des îlots témoins situés dans le quartier central de Darou Minam (bâti dense sur un substrat sableux, superficie de 67,9 ha) et le quartier périphérique de Dianatoul Mahwa (bâti moins dense sur sol sableux, superficie de 75,6 ha) révèlent une composition floristique assez pauvre.
33Les principales espèces à fruits non comestibles répertoriées sont : Acacia catechu, Azadirachta indica, Cassia siamea et Calotropis procera. Elles appartiennent respectivement aux familles des Fabaceae, des Meliaceae, des Meliaceae et des Apocynaceae.
34Azadirachta indica est l'espèce ligneuse la plus fréquente. Elle représente plus de 80 % des espèces arborées. Le choix massif d'Azadirachta indica ‒ le neem, espèce exogène originaire du sous-continent indien ‒ par les habitants s'explique par le fait qu'il est facile à planter mais surtout parce qu'il supporte un climat aride et qu'il n'est pas apprécié par le petit bétail :
"Nous avons choisi les acacias parce qu'ils sont bien adaptés aux conditions climatiques et à l'eau salée de Touba. Il n'a pas besoin d'être entretenu, il faut juste une bonne protection contre les animaux et les enfants" (entretien avec SG1, commerçant sur la place de Paléne, le 26 mai 2017).
35Quelques essences à fruits comestibles, comme le Ziziphus mauritiana, le Mangifera indica, le Cocos nucifera et l'Adansonia digitata, ont également été identifiées, mais elles sont très faiblement présentes, y compris dans les quartiers résidentiels centraux.
36L'analyse par télédétection, qui a établi le lien entre le fort étalement de l'agglomération de Touba-Mbacké et la progression de la végétation ligneuse entre 1973 et 2024, fournit l'image cartographique d'un "îlot vert urbain" dans cette partie très sèche du Sénégal.
37Plusieurs facteurs expliquent cette progression (non attendue) de la végétation ligneuse dans le contexte d'un fort apport de population rurale entraînant une urbanisation accélérée dans une région au climat sahélien rigoureux (faible pluviosité et forte chaleur). En zone sahélienne, où la végétation spontanée rencontre des conditions difficiles, comme l'illustre son évolution essentiellement régressive en dehors des surfaces urbanisées, le facteur anthropique semble être l'élément déterminant.
38En effet, la société urbaine au mode de vie plus rural qu'urbain qui s'est constituée à Touba-Mbacké, a introduit, par multiplication d'initiatives individuelles ou collectives, la plantation d'arbres dans le tissu urbain (comme Azadirachta indica) ou d'arbustes (comme Calotropis procera). La plantation d'arbres dans les champs de mil et dans la cour de la maison au village est une tradition chez les cultivateurs wolofs des confins du Cayor et du Baol (P. PÉLISSIER, 1966). Sans doute peut-on relier à cette tradition wolof la dynamique de plantation ligneuse qui caractérise désormais Touba, d'autant que ce sont les nombreux hameaux et villages porteurs d'arbres qui, dans la campagne autour de la mosquée, ont constitué les premières étapes du "verdissement" de la ville.
39Il s'y ajoute les fortes chaleurs, qui ont poussé de nombreux habitants à planter des arbres dans l'espace privé familial (cour et façade) pour les atténuer :
"Il fait tout le temps chaud. L'acacia nous donne de l'ombrage et pendant la journée il est quasi impossible de rester dans les chambres à cause de la chaleur" (entretien avec SG1, à Touba Paléne, le 10 août 2018).
40Les initiatives collectives de plantation d'arbres sont principalement menées par les associations locales, dont "Touba ca Kanam" (lien 1), qui s'active dans le reboisement de la ville sainte de Touba. L'association a créé sa propre pépinière à Keur gol qui avait produit près de 22000 plants en 2022 avec le soutien des services des Eaux et Forêts. "Touba ca Kanam" distribue gratuitement les plants aux habitants, à la condition qu'ils leur assurent une protection contre le bétail.
41La végétalisation de la ville n'a été que faiblement portée par les politiques publiques. Toutefois, en septembre 2014, la mairie, avec l'aide du gouvernement des Pays-Bas, a lancé le projet "Touba ville verte", d'un coût de 100 millions de francs CFA. Ce projet devait renforcer la place de l'arbre dans l'espace public et accroître la diversité floristique en introduisant des essences aux fruits comestibles. Le projet prévoyait la plantation de 9000 arbres fruitiers (manguiers, citronniers, dattiers, cocotiers...) dans la ville sainte (LAQUESTION.INFO, 2014 ‒ journal quotidien en ligne : lien 2).
42Dix ans plus tard, une bande de cocotiers (Photo 1) séparant les deux voies de la nationale 3 sur une distance de près de 3 km témoigne de la réussite du projet.
Photo 1 - Plantation de cocotiers sur l'axe Mbacké-Touba.
Source : Google Earth, Street View, 2024.
43Le facteur culturel, plus particulièrement religieux, est également à prendre en compte. En effet, l'arbre évoque le lien entre le monde tellurique et le cosmos, entre la vie et la mort, il confère l'autorité et perpétue la tradition (J.M. BOFFA, 2000). Pour autant, le choix du nom de Touba, qui évoque la plantation d'un arbre fruitier sacré dans le jardin d'Eden, témoigne de la dimension sacrée et spirituelle de l'arbre pour la confrérie mouride. Pour la société toubienne l'arbre n'est ni un objet à vénérer, ni un lieu de sacrifice et de mystique à l'image des bois sacrés chez les Diolas et des arbres sacrés qui abritent les tombes et où siègent les grands pangols des Sérères (P. PÉLISSIER, 1980), qui relèvent de pratiques contraires à l'islam. En revanche, elle entretient un rapport culturel avec lui. C'est pourquoi les apprentissages du Coran et des khassidas (poèmes de Serigne TOUBA) se font de préférence sous les arbres. L'importance de l'arbre pour le guide spirituel Cheikh Ahmadou BAMBA est ainsi devenue un argument phare pour une meilleure adhésion de la population aux programmes de plantation d'arbres à Touba. Aujourd'hui, le personnage du khalife général est généralement associé à la promotion des journées de reboisement : à travers le "ndiguel" (ordre ou consigne donné par un guide spirituel que le disciple doit absolument exécuter), il ajoute une dimension spirituelle à l'acte de planter des arbres.
44De surcroît, dans la croyance collective sénégalaise, quand quelqu'un plante un arbre, il bénéficie, même après sa mort, de la récompense de Dieu à chaque fois qu'une personne en consomme les fruits ou profite de son ombrage.
45Les considérations en lien avec la religion (croyance/foi) et le bien-être (santé) sont d'autant plus largement mobilisatrices qu'elles touchent la plupart des gens. Elles ont animé l'insertion originale de la végétation au sein de l'agglomération de Touba-Mbacké.
46Dans le tissu urbain de Touba, la végétation ligneuse est dominée par des arbres isolés et son organisation dans les deux quartiers étudiés (central aisé et périphérique populaire) ne présente pas de différences notables. La végétation domestique (initiatives individuelles) est nettement prédominante, que les arbres et arbustes soient plantés dans les cours (Photo 2-a) ou devant les maisons et les magasins (Photos 2-b). Les arbres en façade forment des alignements le long des artères secondaires. Comme cela a déjà été souligné, le neem (Azadirachta indica) occupe une place particulièrement forte dans la végétation domestique.
Photos 2 - Exemples d'insertion de la végétation ligneuse dans le tissu urbain à Touba.
47Le long des principaux axes de communication, les alignements d'arbres sont issus de projets publics ou associatifs (Photos 2-c et 2-d), très rares sur les artères secondaires. Localement, les plantations d'alignement forment avec ceux des façades une double rangée d'arbres. En absence de parcs et de jardins publics, des groupements de ligneux sont présents sur les places publiques abritant des mosquées, des marchés et autres activités (Photo 2-e).
48"L'îlot vert" tient aussi à la présence dans le tissu urbain d'une végétation spontanée buissonnante (Photo 2-f) qui s'accommode d'un bilan hydrique très négatif. Elle est à base de pommier de Sodome (Calotropis procera), ou paftan en wolof. Cette espèce arbustive est employée dans le Sahel pour matérialiser les limites des parcelles en renforçant les clôtures. Sa toxicité, qui n'exclut pas quelques usages médicinaux, explique sans doute son abondance, voire sa prolifération, puisqu'elle est refusée par le bétail.
49Par-delà leurs avantages écologiques et esthétiques, les arbres rendent de nombreux services et biens à travers les usages qu'en font les habitants et le rapport qu'ils entretiennent avec le végétal en ville. À Touba, le rapport à l'arbre est, sur certains points, différent de ce qui peut être observé dans d'autres villes du Sénégal ayant connu une croissance similaire liée aux apports de populations rurales et à la conservation d'un mode de vie rural. En effet, la flore ligneuse y étant largement dominée par des espèces aux fruits non comestibles, l'intérêt alimentaire des arbres est totalement absent des usages, contrairement à la ville de Ziguinchor. Dans cette dernière, les arbres fournissent d'appréciables moyens de subsistance, contribuant ainsi à l'équilibre alimentaire des populations les plus modestes (R. BELLEFONTAINE et al., 2001). L'approvisionnement de la ville en bois-énergie (charbon de bois et bois de chauffe) est assuré par les régions du Sud et Sud-Est du Sénégal, la couverture arborée et buissonnante de l'espace rural proche étant très dégradée, ce qui n'est pas le cas à Tambacounda et surtout à Ziguinchor, où les populations peuvent s'adonner au ramassage du bois mort à la périphérie proche de la ville sans débourser d'argent. L'achat au quotidien du bois mort et du charbon de bois pour les classes sociales démunies peut donc s'avérer difficile.
50Dans l'agglomération de Touba-Mbacké, les arbres, isolés ou groupés dans les espaces privés et publics, créent des opportunités d'interactions sociales en lieu et place des parcs et des espaces verts publics à l'occidentale. Ainsi les arbres de cours (ombrage) sont-ils utilisés comme des lieux de détente et de sociabilité où les membres de la famille se retrouvent pour échanger autour du "ataya" ou du café Touba, déjeuner, se rafraîchir, faire le linge, etc., comme en témoigne cet extrait d'entretien :
"Nous passons la journée sous l'acacia en quête de fraîcheur et il devient en quelque sorte le salon de la maison. Nous mangeons, discutons et prenons le thé sous l'arbre de la cour..." (entretien avec SG2, à Touba Paléne, le 11 août 2018).
51Les arbres de façade, quant à eux, servent souvent d'abri pour un atelier, de lieu de sociabilité, surtout pour les jeunes, ou d'espace pour un petit commerce informel (Photo 3-a) :
"Sans la présence de cet arbre, il serait impossible de vendre mes crèmes glacées ici à cause du soleil. J'habite devant et ma fille m'aide à vendre le temps que je m'occupe des tâches ménagères. Je ne suis pas la seule qui profite de l'ombrage de cet arbre" (entretien avec FM, à Darou Minam, le 15 août 2018).
Photos 3 - Des pieds d'arbre très convoités et utilisés en fonction des besoins.
52La photo 3-b montre un autre exemple, où l'arbre sert de garage pour des motos taxis et de point de vente d'eau potable.
53Les groupements de ligneux sur les places publiques (le penc, en wolof) servent d'extension à la mosquée (Photo 2-e). L'on peut y prier, célébrer les mariages et apprendre le Coran avec les daaras (écoles coraniques). Dans les quartiers excentrés, ils servent parfois de marché de proximité pour les femmes revendeuses qui se ravitaillent au marché central Ocass. Une fois ces activités terminées, ils deviennent des espaces de jeu pour les enfants. Selon NS (entretien réalisé le 10 août 2018), revendeuse au petit marché de quartier de Darou Minam :
"Le marché a trouvé les arbres ici. Je pense que la présence des arbres a favorisé l'installation du marché. Il avait au départ trois tables de mère Astou et de ses deux amies. Les autres femmes se sont rajoutées au fur et à mesure".
54La conservation des pratiques phyto-médicales traditionnelles, très forte à Touba en raison de l'héritage maraboutique, a par ailleurs accru la demande en plantes médicinales, pour partie couverte par la flore locale, spontanée ou introduite. Cette flore subit donc une forte pression, dont les effets sont aggravés par l'usage généralement mal maîtrisé des techniques de collecte. Les feuilles, les racines et les écorces (Photo 4) sont utilisées en phytothérapie, soit en infusion, soit sous forme de poudre (O. SARR, 2012).
Photo 4 - Arbre émondé à des fins médicinales en pleine ville de Touba.
55D'après SMF, marabout et herboriste rencontré sur le marché central Ocas à Touba :
"Toutes les plantes soignent quelque chose. Les feuilles de l'acacia soignent la diarrhée, le paludisme/malaria, la fièvre infantile et sont utilisées comme répulsif contre les moustiques. Une plante comme Calotropis procera, le latex, est utilisée pour cicatriser les plaies. Ses fruits permettent de chasser les mauvais esprits. Les feuilles et l'écorce du Khaya senegalensis permettent de soigner les maux de tête et les rhumatismes, les douleurs du ventre et les diarrhées. Je peux encore vous donnez d'autres exemples...".
56À Touba, l'usage des arbres pour la confection des clôtures (branches épineuses du Ziziphus mauritiana), des piquets (après élagage des acacias), des charpentes et des lits (bento) reste très répandu chez les classes sociales démunies.
57Enfin, dans de nombreux quartiers de la ville, l'ombrage des arbres protège du soleil les réserves d'eau stockées dans des bidons ou des citernes (Photo 5).
Photo 5 - Arbre assurant un peu de fraîcheur à un stock d'eau dans une rue de Touba.
58La cartographie par télédétection multidate (1973, 1992 et 2024) de l'occupation du sol et de ses changements a permis de mettre en évidence la progression de la végétation en rapport avec l'extension de l'agglomération de Touba-Mbacké (bâti et réseau viaire). L'urbanisation, qui se fait généralement au détriment du couvert végétal, s'accompagne ici du développement d'une végétation ligneuse disséminée au sein du tissu urbain. Ainsi la ville donne-t-elle sur les cartes l'image d'un "îlot vert" au cœur du Sahel sénégalais.
59Les usages des arbres par les habitants (pour se rencontrer, pour le petit commerce informel ou le petit artisanat, pour l'apprentissage du Coran, pour en tirer des produits médicinaux...) ont favorisé la dynamique de la végétation dans la conurbation de Touba-Mbacké. Cette dynamique est d'ailleurs principalement portée par des initiatives individuelles. En effet, outre le rapport culturel qu'ils ont avec l'arbre, les habitants trouvent intérêt à introduire des ligneux dans leur cadre de vie, les arbres exerçant une influence favorable, quoique limitée, sur la composante thermique du microclimat urbain (M. DIOUF, 2022) et les ombrages étant de toute façon très appréciés lors des périodes de fortes chaleurs. Les arbres sont donc majoritairement présents dans les cours et devant les façades des maisons où ils forment des alignements le long des artères secondaires.
60Les plantations effectuées par les services publics concernent presque exclusivement les artères principales. Dans certains cas, comme sur l'axe reliant Touba à Mbacké, l'alignement des arbres plantés par la mairie vient doubler celui des arbres plantés par les habitants devant les façades des maisons.
61Si l'action publique a jusqu'ici été limitée, les parcs urbains et les jardins publics créés ailleurs par les colonisateurs manquant à Touba, un projet pour faire de Touba une "ville verte" a été lancé en 2014 à travers des embellissements végétaux. Ce projet, mené avec l'appui des associations locales, prévoit des embellissements végétaux et cherche à renforcer la diversité floristique, actuellement dominée par le neem (Azadirachta indica), en introduisant des espèces à fruits comestibles.
62Les enjeux actuels en matière de politique végétale de la ville de Touba tournent autour du renouvellement des essences (davantage d'arbres fruitiers), de la promotion de nouvelles formes de végétation, telles que des parcs et des jardins publics, ainsi que du développement d'une agriculture urbaine pour alimenter la ville. Une autre objectif est d'aménager un périmètre boisé à sa périphérie. Mais la réalisation d'un tel projet devra passer par une gestion de l'eau beaucoup mieux maîtrisée.