1Dans la 12e édition du Bon usage (Grévisse & Goosse, 1986, § 308, p. 512-513), on lit au paragraphe consacré au « complément absolu » : « Le complément absolu, employé comme épithète, sert notamment à préciser ou corriger l’extension du nom ou du pronom, en indiquant des inclusions, des exclusions » (ibid., p. 512)
2Les auteurs mentionnent notamment des compléments régis par un prédicat au participe passé ou passif (préposé et/ou postposé) : non compris/(y) compris/inclus ou adverbial : à part/moins/plus/outre/en sus. Et ils ajoutent :
Les termes de cette espèce ont un statut grammatical instable. 1° Dans la mesure où le participe et l’adjectif servant de prédicats sont antéposés, ils deviennent facilement invariables […] Si cette antéposition est constante, si elle se combine avec un figement syntaxique ou sémantique, on aboutit à des espèces de prépositions ; sauf s’est écarté de l’adjectif dont il n’était au départ qu’une réalisation […] 2° Le sujet devient dès lors une sorte de régime, n’importe quel élément de la phrase pouvant être corrigé de cette façon (ibid., p. 513).
- 1 Les annotations * et ? s'entendent respectivement comme « syntaxiquement et/ou grammaticalement ina (...)
3L’instabilité grammaticale, en d’autres termes la catégorisation diversifiée du morphème sauf, résulte de ce qu’on appelle habituellement une « réanalyse » dans la théorie de la grammaticalisation (Langacker 1977 ; Lehmann 1985 ; Hopper & Traugott 1993, etc.). Comme M. Grévisse & A. Goosse le notent (« sauf s’est écarté de l’adjectif dont il n’était au départ qu’une réalisation »), le morphème sauf est devenu une sorte de préposition quand il introduit un syntagme nominal. Cependant, comme nous allons le voir (section 1), il se rencontre actuellement le plus souvent comme premier constituant d’une locution prépositionnelle (ex. sauf dans certains cas) gérondive, (ex. sauf en fuyant), infinitive (ex. sauf à interjeter une requête) ou conjonctive (ex. sauf qu’il était trop tard), avec une valeur adverbiale d’exclusion. Dans certaines de ces séquences, sauf est remplaçable par hormis ou excepté, mais ces deux autres morphèmes sont exclus dans certaines combinaisons : *hormis/excepté à interjeter une requête ; ?? hormis/excepté qu’il était trop tard). Sauf a donc, en français actuel, un profil pluriel et distinctif1.
4Le morphème présente aussi des analogies avec des adverbes ou locutions adverbiales telles que même, surtout, notamment, spécialement, entre autres, etc., destinés à mettre en valeur des choses (ex. sauf/notamment les routes à quatre voies) ou des personnes (ex. sauf/notamment les mineurs délinquants), les conditions d’un procès (ex. sauf/notamment quand les intempéries le permettent/l’interdisent), mais les locutions introduites par sauf figurent fréquemment en tête de phrase, contrairement à celles introduites par un adverbe de mise en valeur. Car sauf a un fonctionnement aussi bien anaphorique (Les climatiseurs se vendent bien, sauf en hiver et au bord de la Manche) que cataphorique (Sauf en hiver et au bord de la Manche, les climatiseurs se vendent bien) contrairement aux adverbes de spécification (Les climatiseurs se vendent bien, notamment en été et dans le Grand est vs *Notamment / ?Spécialement en été et dans le Grand est, les climatiseurs se vendent bien.
- 2 Le corpus Frantext du xxie siècle, consulté en 2019, contenait à cette époque 220 textes (13 088 38 (...)
5L’examen des 1555 occurrences de sauf dans le corpus du xxie siècle (tous genres textuels confondus) de la base de données textuelles Frantext2 révèle un large éventail de types de cotexte droit (voir Tableau 1).
Tableau 1 : Répartition des 1555 occurrences de sauf dans le corpus « xxie siècle » de Frantext en fonction du co-texte droit. Source : J. François.
- 3 Cf. « Le tenir sauf à bout de regard, à bout de pensée, en était-elle capable longtemps ? » (GARAT (...)
- 4 Cf. « Si nous nous retrouvons après tout cela, si j'échappe au danger qui nous menace depuis deux a (...)
- 5 Voir D. Legallois & A. Patard (2017) sur l'apport général des grammaires de construction ainsi que (...)
6Différents substituts de sauf sont généralement évoqués. Les conditions de la substitution en cause sont propres à éclairer le statut grammatical de sauf, une fois écarté son emploi lexical archaïsant3 ou en tandem figé4. La méthode consistant à répertorier des classes d’équivalence distributionnelle, forgée par Zellig Harris (1969) permet d’établir ces conditions de substitution à condition de préciser que l’équivalence doit être à la fois distributionnelle et sémantique, entre deux « constructions » définies comme associations forme-sens dans l’esprit des grammaires de construction5.
7Les substituts potentiels de sauf retenus dans les tableaux 2-5 sont :
- Préposition : hormis
- Participe passif : excepté
- Locution prépositionnelle à base adverbiale : en dehors de ; à moins de [~INF]
- Locution prépositionnelle à base nominale : à l’exception/exclusion de
- Construction absolue : abstraction/exception faite de
Source : J. François.
8Dans les extraits (1, 2), où sauf introduit un SN indéfini pluriel ou singulier, les quatre mêmes substitutions sont valides, dans le (3) où sauf introduit un SN précédé de la préposition de régie par l’adjectif sûre, les quatre substitutions sont syntaxiquement valides, mais les deux dernières sont stylistiquement moins probables. Dans l’extrait (4), sauf introduit un SN défini, les deux dernières substitutions supposent l’amalgame de + le = du (bruit). Dans le (5) où sauf introduit un SN indéfini pluriel, les trois dernières substitutions supposent un autre amalgame : de + des = de. Dans le (6), sauf introduit un pronom démonstratif (ça) précédé de la préposition à régie par le verbe s’attendre. Cette préposition entre en concurrence avec le de des trois derniers introducteurs et à cède la place à de : je m’attendais à tout en dehors de ça/à l’exception de ça, etc. En (7) sauf introduit la locution prépositionnelle en ce qui concerne qui devient inutile en combinaison avec les trois derniers introducteurs (? en dehors de ce qui concerne la nourriture insuffisante > en dehors de la nourriture insuffisante) ? Inversement en (8-9) la substitution impose le remplacement de lorsque ou quand par du moment où (cf. sauf lorsque le grand barbu… > exception faite du moment où le grand barbu…). En (10), sauf introduit une subordonnée hypothétique, et là aussi la conjonction si doit être remplacée par du cas où (cf. sauf s’il est lu par FL > à l’exception du cas où il est lu par FL). Enfin en (11) sauf introduit une subordonnée conjonctive qui, sémantiquement, véhicule l’exclusion d’un fait, d’où le remplacement de la conjonction que par du fait que (cf. sauf que… je me trouve grillé > en dehors du fait que je me trouve grillé). La substitution par abstraction/exception faite de est notée [1] pour indiquer que stylistiquement la proximité du participe faite et du substantif fait est peu satisfaisante (ex. abstraction faite du fait que je me trouve grillé…).
Source : J. François.
9La classe II se limite en revanche à un seul profil. En (12), sauf introduit une infinitive précédée de la préposition de (en écho à rien trouvé de…, mais qui aurait pu être à en écho à de positif à…). La substitution est possible avec les trois premiers introducteurs en conservant de, mais elle est peu probable avec le quatrième (cf. ? exception faite de m’occuper de mes affaires personnelles…).
10Quant à la classe III, elle est l’inverse de la classe I : contrairement à l’extrait (15) plus bas, on est ici (13) en présence de la variante syntaxiquement autonome de sauf à INF, c’est-à-dire où la préposition à n’est pas régie par un verbe figurant dans le cotexte gauche. À cette variante, seul à moins de INF peut se substituer (cf. sauf à crever d’asphyxie/à moins de crever d’asphyxie, on ne pouvait en rester là).
Source : J. François.
11Enfin, la classe IV présente six profils (14-19). Le caractère commun est que seul hormis est substituable à sauf. En (14), sauf introduit un SN partitif. Si l’on remplace sauf par une locution régissant la préposition de, la valeur partitive fait défaut (cf. c’est tout sauf de la distraction > c’est tout en dehors/à l’exception de la distraction). En (15), sauf introduit une infinitive précédé de la préposition à en écho au verbe servir_à. La concurrence entre les deux prépositions régies à et de ne peut pas être résolue et toute substitution est exclue. Il en est de même avec les prépositions par (16) et pour (17 avec un SN, 18 avec une infinitive). Enfin en (19), sauf introduit une construction gérondive. Une substitution par le biais de du moment/cas où serait non seulement très alourdie syntaxiquement (cf. sauf en faisant l’amour > à l’exception du moment/cas où je ferais l’amour) et imposerait une lecture purement temporelle ou hypothétique, alors que sauf en + PartPrés ménage les deux lectures.
12Au final, on constate que dans la plupart des profils, hormis est substituable à sauf, mais au prix d’une probabilité plus faible notée par [1], à moins de ne peut s’y substituer que dans le profil d’hypothèse inverse illustré par l’extrait (13, classe III) et les trois types d’introducteurs régissant la préposition de peuvent se substituer à sauf dans la plupart des profils, moyennant ;des adaptations syntaxiques « cosmétiques » et une probabilité stylistique amoindrie. Cependant, tout l’intérêt de la classe IV (extraits 15-19) est qu’elle révèle plusieurs profils où sauf est quasiment irremplaçable. D’un point de vue évolutif, cela signifie que sauf est plus avancé sur la voie de la polyvalence syntaxique que hormis, excepté et que les locutions introductrices régissant la préposition de, qu’elles soient de nature adverbiale (à l’exception/exclusion de SN ; à moins de INF) ou absolue (abstraction/exception faite de SN). C’est particulièrement perceptible dans les profils (11 : sauf que) et (13 : sauf à INF à moins de INF) et c’est probablement à mettre sur le compte de la perte de repères syntaxiques qui a caractérisé les emplois de sauf (et de hormis < hors mis) entre le moyen français et le français préclassique.
- 6 Cette section reprend des passages de François (2018).
13Considérer les structures linguistiques, non pas comme de simples configurations de constituants morphosyntaxiques (au moins provisoirement) stabilisées, mais comme des constructions – c’est-à-dire des associations transitoires entre une forme et un contenu, donc des signes linguistiques – permet de penser les « changements constructionnels », affectant soit la face signifiante, soit la face signifiée de ces signes, et le processus général de « constructionalisation » (Ben Hamad, 2020 ; 2023 ; Fried, 2009 ; 2013 ; Traugott & Trousdale, 2013 ; Hilpert, 2013 ; Hoffmann & Trousdale, 2013 ; Noël, 2007 ; 2016).
14Il est préférable de se représenter les deux processus de constructionalisation et de grammaticalisation comme indépendants l’un de l’autre. La constructionalisation peut déboucher sur une construction lexicale (p.ex. la formation d’un dérivé) et la grammaticalisation a été initialement conçue (par A. Meillet, puis par Ch. Lehmann, E. Traugott & P. Hopper, etc.) hors de ce cadre théorique. Cependant, concevoir la grammaticalisation dans ce nouveau cadre présente des avantages méthodologiques qui ressortent clairement de l’étude de Lotte Sommerer (2018) sur l’émergence de l’article en vieil anglais : il ne s’agit plus seulement d’identifier la période où un déterminant à valeur déictique s’est transformé en un article, obligatoire et désémantisé, mais d’intégrer cette transformation dans un cadre plus vaste, celui de la réorganisation des catégories grammaticales. Sur cette base, j’examinerai les conditions dans lesquelles l’usage de l’adjectif sauf/sauve s’est graduellement restreint, tandis qu’émergeait la préposition sauf. De nombreux exemples d’adjectif préposé en désaccord avec la tête nominale en genre et/ou en nombre témoignent en effet d’une période d’incertitude sur la catégorisation du constituant et donc de l’émergence de la réanalyse (ou « néoanalyse » dans la terminologie de Traugott & Trousdale 2013 et de Sommerer, 2018) comme changement constructionnel.
15En accord avec E. Traugott & G. Trousdale (2013), L. Sommerer définit la constructionalisation comme « un changement systémique (system-driven) provoqué par des effets complexes d’analogie et de fréquence » (p.308) et elle distingue (p. 260) quatre stades de développement de l’article défini :
- Le schéma abstrait du SN défini s’est constitué durant la phase primitive du vieil anglais avec une place fonctionnelle dédiée à la détermination. Ce processus résulte du constat, par les locuteurs, que la majorité des patterns de leur environnement linguistique impliquent le marquage obligatoire des contextes définis par un élément explicite dans une position spécifique. Le démonstratif se a été recruté comme le détenteur par défaut de cette position syntaxique, ce qui entraîne sa grammaticalisation – visible à travers des effets de réduction sémantique et phonétique et d’accroissement de sa fréquence – et qui enrichit le réseau des constructions (le constructicon)7 d’une nouvelle association forme-sens.
- Ultérieurement, probablement au début de la période du moyen anglais, un nouveau couplage forme-sens se développe et est adjoint au constructicon.
- Le marquage référentiel des SN en anglais finit de se réorganiser avec la grammaticalisation du numéral ān comme article indéfini.
- Et finalement, la grammaticalisation touche some et any, avec pour effet leur double fonctionnement en anglais actuel comme quantifieurs et comme articles indéfinis.
- 8 Les paragraphes qui suivent sont adaptés de la section 3 de François (2018).
16Comme on va le voir dans la section 4, il semble que le morphème sauf ait connu une évolution apparentée8.
17Il ne fait pas de doute que tous les emplois de sauf ont été originellement, et approximativement jusqu’au milieu du xive siècle, de nature adjectivale (comme son étymon latin, l’adj. salvus), ni qu’une partie croissante de ces emplois a évolué vers une catégorisation adverbiale du type [saufprép SN]SPrép au long d’une période de confusion catégorielle due à la régression des « compléments absolus » de la forme [Adjprédicatif SN] (ex. sauve votre grâce) et au déclin des compositions nominales du type [sauf-N] (ex. sauf-conduit, sauvegarde).
- 9 Les configurations ‘hapax’ sont écartées.
18Pour y voir plus clair dans l’évolution catégorielle qui a affecté le morphème sauf et qui a connu son apogée entre le milieu du xive (période la plus tardive évoquée pour l’ancien français) et le début du xvie siècle (période la plus précoce évoquée pour le français préclassique), j’ai exploré les cent premières occurrences de sauf(s)/sauve(s) sélectionnées chronologiquement dans Frantext à partir de 1350 pour le xive et à partir de 1500 pour le xvie siècle. Bien que la catégorisation de certaines de ces 200 occurrences puisse être sujette à débat, j’aboutis entre les deux périodes9 à sept catégorisations persistantes, qui permettent d’évaluer la progression des unes et la régression des autres (voir la partie 4.1, ci dessous). En outre, deux catégorisations complémentaires se révèlent réservées au xive (§ 4.2, configurations en déclin) et deux autres au xvie siècle (voir la partie 4.3 « configurations en émergence »).
19configurations en régression
20L’emploi de sauf comme adjectif prédicatif préposé, fléchi et accordé au SN sujet du complément absolu régresse de moitié entre les deux périodes en raison de la présence croissante de désaccords en genre et/ou en nombre entre l’adjectif et le SN.
| configuration |
1350-77 |
1500-61 |
évolution |
| adjectif prédicatif accordé + SN |
26 |
13 |
|
| fréq. relative (10-6) |
1,23 |
0,29 |
-0,94 |
(20) « Hanibal dira ce qu’il vouldra, mais sauve vostre grace, il n’en sera pas quicte, qui droit nous vouldra faire[…] ANONYME, Bérinus, t.1, 1350.
(21) Signeurs, je say certeinnement Que vous desirez bonne pais ; Et en verité je si fais, Sauf m’onneur et mon heritage. MACHAUT Guillaume de, Prise d’Alexandrie ou Chronique du roi Pierre Ier de Lusignan, 1369.
(22) Ill me semble donc (Monsieur, sauf meilleur jugement) que le paisant doibt se contenter de tel appoinctement […] DU FAIL Noël, Les Baliverneries d’Eutrapel, 1548.
21De même la collocation sain et sauf, fléchie et très présente au ive siècle, régresse et présente des désaccords flexionnels. Si l’accord en genre et en nombre est préservé dans l’extrait (25), il ne l’est pas dans les extraits (23-24).
| configuration |
1350-77 |
1500-61 |
évolution |
| sain(s) et sauf(s)/saine(s) et sauve(s) |
19 |
7 |
|
| fréq. relative (10-6) |
0,90 |
0,16 |
-0,74 |
(23) “ne vous alés doubtant : telle rayson irai a mon oncle contant, tout nous escaperons sain et sauf et vivant.” ANONYME, Beaudoin de Sebourc, 1350.
(24) Et ainsi par l’aide de Dieu venismes sains et sauf a port, la ou nous tendiemes. LE LONG Pierre, Le Voyage en Asie d’Odoric de Pordenone traduit par Jean le Long, 1351.
(25) Et autre chose n’en say, sinon que l’endemain au soir, vismes arriver saine et sauve celle que nous pensions estre totallement perdue, en la conduycte et compagnie d’un tresbel Escuyer. ANEAU Barthélemy, Alector ou Le Coq : histoire fabuleuse : t. 1, 1560.
22La graphie sauf conduit tend à disparaître entre les deux périodes, remplacée par sauf-conduit.
| configuration |
1350-77 |
1500-61 |
évolution |
| sauf(s) conduit(s) |
12 |
2 |
|
| fréq. relative (10-6) |
0,57 |
0,04 |
-0,52 |
(26) Quant vint aprés disner, Bauduïns se leva ; il vint a le roÿne et congiet demanda. La dame sauf conduit vistement li donna et droit a le chisterne la dame les mena. ANONYM, Beaudoin de Sebourc, 1350.
(27) Biaus seigneurs, que volez vous faire ? Honnir nous voulez et deffaire ! Vostre sauf conduit romperez ! Gardez vous bien que vous ferez De ces messages retenir […] MACHAUT Guillaume de, Prise d’Alexandrie ou Chronique du roi Pierre Ier de Lusignan, 1369.
(28) ceulx qui ont merité D’estre advoüez pour bons de la posterité, Portent leur sauf-conduit, et lettre d’asseurance […] DU BELLAY Joachim, Les Regrets, 1558.
23Enfin l’emploi attributif de l’adjectif sauf tend aussi à régresser modérément.
| configuration |
1350-77 |
1500-61 |
évolution |
| attribut du sujet |
10 |
8 |
|
| fréq. relative (10-6) |
0,47 |
0,18 |
-0,30 |
(29) Heyez, dist elle, bone esperance, toutes chosez sont sauves. Dedens brief tempz vous le verrés tout sain ! » BERSUIRE Pierre, Les Décades de Titus Livius [1re décade, livre I], 1354.
(30) […] en la personne de Jesus Christ les deux natures sont tellement unies, que chacune a sa propriété qui luy demeure sauve. CALVIN Jean, Institution de la religion chrestienne : livre quatrième, 1560.
24configurations en progression
25Une des conséquences remarquables du désaccord flexionnel croissant entre l’adjectif prédicatif et le SN sujet du complément absolu, est que la forme sauve est plus souvent la 3e personne du singulier du verbe sauver au présent (ex. 31) ou son impératif singulier (ex. 32).
| configuration |
1350-77 |
1500-61 |
évolution |
| forme du v. sauver |
11 |
25 |
|
| fréq. relative (10-6) |
0,52 |
0,55 |
+0,03 |
(31) Treschiére dame, ains qu il soit nonne Li sera fait vostre message, Se Dieu me sauve mon langage : G' y vois courant. ANONYME, Miracle de l’empereris de Romme, 1369.
(32) Il me sembloit que ma douce inhumaine Crioit, Ami, sauve moi du danger, Auquel par force un larron étranger Par les forets prisonnière m’emmeine. RONSARD Pierre de, Les Amours, 1553.
26Enfin la locution conjonctive sauf que progresse, mais au détriment de sa variante sauf tant que qui ne figure plus dans le corpus du xvie siècle.
| configuration |
1350-77 |
1500-61 |
évolution |
| sauf (tant) que P |
3 |
9 |
|
| fréq. relative (10-6) |
0,14 |
0,20 |
0,06 |
(33) Et toutevoies fu tant fait qu’il fu acordé qu’il joindroient leurs mariages ensemble. Sauf tant que les grans ne vouldrent mie que es mariages de ceulz du pueple l’en alast enquerir par auspices […] PRESLE Raoul de, La Cité de Dieu de Saint Augustin, vol. 1, t. 1, Livres I à III, 1371-1375.
(34) Et pour le present de telle miniere d’argent, je n’en sçay ne puis dire autre chose, sauf que je demonstrasse le moyen de la purger de sa terrestrité, et la reduire en son metal. VINCENT Jacques, La pyrotechnie, ou L’art du feu, 1556.
27configuration stable
28Le désaccord flexionnel croissant entre l’adjectif prédicatif et le sujet du complément absolu témoigne de l’incapacité croissante des locuteurs-scripteurs à se représenter cet usage. Comme nous le verrons dans la section 5, cette confusion est due à l’affirmation à la même époque de l’ordre syntagmatique « progressif ». La présence « incorrecte » de la forme sauf peut s’interpréter comme le choix d’un format invariable.
| configuration |
1350-77 |
1500-61 |
évolution |
|
adjectif prédicatif en désaccord flexionnel
avec le sujet du « complément absolu »
|
7 |
15 |
|
| fréq. relative (10-6) |
0,33 |
0,33 |
0,00 |
(35) Endementieres [en même temps] que ces choses se faisoient en Samnie, tous les pueples d’Etrurie sauve les Aretins s estoient assemblez pour assaillir Sutrie, qui estoit une cité compaingne des Rommains […] BERSUIRE Pierre, Les Décades de Titus Livius [1re décade, livre IX], 1354.
(36) Mais quant à l’humaine fragilité dont ils vous chargent si fort, elle est – sauf leur reverence – commune et peculiere à l’un et l’autre sexe ; TAILLEMONT Claude de, Discours des Champs faëz. A l’honneur, et exaltation de l’Amour et des Dames, 1553.
(37) Et jusques ici est verité, que seulement par une des deux voies, sauf celle des marchans, se trouve de l’or en nostre païs. VINCENT Jacques, La pyrotechnie, ou L’art du feu, 1556.
29Au final, en fréquence relative, la variation entre 1350-77 et 1500-61 reste limitée à 0,97 (*10-6), entre -0,94 et +0,03 (*10-6).
30On constate la disparition entre le xive et le xvie siècle, de la collocation en sauf SN (6 occ. au 14e s.). Elle s’interprète comme « SN étant dans l’état “sauf” » (ex. 39). Mettre en sauf correspond à l’emploi culinaire actuel du verbe réserver.
(38) Et puis met on ces grains secher, et quant il sont sech comme nous les veons, il les mettent en sauf. LE LONG Pierre, Le Voyage en Asie d’Odoric de Pordenone traduit par Jean le Long, 1351.
31On rencontre en outre trois occurrences de l’emploi adjectival en épithète préposée, contre trois occurrences en épithète postposée dans le corpus du xvie siècle, cf. § 4.3 (ex. 39 vs 40).
(39) […] tout l’avoir de ses nefs mis en sauve main, Gieffroy vint a lui et le semont de sa convenance, et dist qu’il s’en voloit aler a Romme. ANONYME, Bérinus, t.1, 1350.
(40) Autrement (Sire) n’esperez point que, tant que j’auray la vie sauve, je face chose en quoy voz desirs soient contentez. BOAISTUAU Pierre, Histoires tragiques, 1559.
32La nouveauté la plus significative est l’apparition de la collocation sauf PRÉP (6 occ.), absente du corpus du xive siècle, et qui se comprend comme sémantiquement complémentaire de même PRÉP. Dans ces deux configurations, le statut de sauf et de même est clairement adverbial.
(41) […] mais avec nul ne se lie, tellement qu’il ne se puisse separer, sauf avec l’estain. Parquoy les ingenieux maistres y ont non seulement trouvé la deffence de l’argent […] VINCENT Jacques, La pyrotechnie, ou L’art du feu, 1556.
(4Z) Dieus, si là haut en vostre Ciel se treuve Quelque lieu d’amitié, Je vous supli que mon mal vous émeuve à sa juste pitié : Même à ma vie Je porte envie : Je hai moimême Tant autrui j’aime, ô pour aimer étrange inimitié. LA PÉRUSE Jean Bastier de, Poésies complètes, 1554.
33On rencontre aussi six occurrences du composé sauve-garde contre une seulement de sauf conduit et une de sauf-conduit, mais cette fréquence notable n’est due qu’à des extraits des Institutions de la religion chrestienne de Jean Calvin. J’ai déjà indiqué dans le § 4.1 que l’adjectif sauf en épithète est toujours préposé dans le corpus du xive siècle et toujours postposé dans celui du xvie siècle (ex. 40-41). Il faut finalement mentionner deux occurrences de sauf en fonction d’attribut de l’objet (ex. 44-45), fonction qui se distingue difficilement de celle d’épithète postposée (ex. 41).
(43) […] que non seulement on s’abstienne de frauder et mal faire, et qu’on laisse à chacun ce qu’il possède sauf et entier […] CALVIN Jean, Institution de la religion chrestienne : livre second, 1560.
(44) Ne te luy fault (dist le philosophe) excogiter plus grande persecution que de luy laisser la vie sauve. ESTIENNE Charles, Paradoxes, 1561.
34Dans Linguistique générale et linguistique française (19654), Ch. Bally esquisse une théorie des connexions syntaxiques fondée sur une hiérarchie de relations entre un constituant déterminé et un constituant déterminant. Cette conception diffère de celle que Tesnière commence à élaborer également dans les années 1930, et qui débouchera sur ses Éléments de syntaxe structurale (1959), par son binarisme qui exclut l’idée de valence syntaxique et qui la rapproche plutôt de la syntaxe dite X-barre (cf. Jackendoff 1977). Selon Ch. Bally (19654, § 133, p. 102-3) :
Dans toutes les formes d’énonciation, le thème (A) et le propos (Z), le déterminé (t) et le déterminant (t’) sont dans un rapport d’interdépendance, de complémentarité, de conditionnement réciproque […] Tout syntagme est donc le produit d’une relation d’interdépendance grammaticale établie entre deux signes lexicaux appartenant à deux catégories complémentaires l’une de l’autre. C’est dans ce sens qu’on peut dire en abrégé : tout syntagme est binaire
35L’ordre dominant en ancien français était régressif [t’t] et il a été remplacé par un ordre dominant progressif [tt »] en français moderne. Ch. Bally précise (§ 348, p. 220) :
- 10 Ch. Bally renvoie ici au § 324, p. 208 : « Dans la permutation des valeurs, les termes conservent l (...)
Il est curieux de constater comment la langue a redistribué ces t’t indésirables par permutation des valeurs10. « Excepté(s) les enfants » et Les enfants exceptés’ étaient des phrases indépendantes, coordonnées à une autre (= « les enfants sont exceptés »). Elles y ont été incorporées : « excepté les enfants » a suivi l’analogie de « sans les enfants », etc. ; excepté est devenu une préposition. La même explication vaut pour sauf, hormis, etc.
36Contrairement à M. Grévisse & A. Goosse, Ch. Bally considère donc que les morphèmes sauf, hormis, excepté, vu, etc. ont été transvalués (voir la note 11 et le schéma ci-après), assumant désormais la fonction de prépositions. En termes d’aujourd’hui, la transvaluation est une réanalyse (ou neoanalysis selon Traugott & Trousdale, 2013) et donc un changement constructionnel, partie prenante d’un processus de constructionalisation (Fig. 2).
Figure 1. Réanalyse de l’adjectif prédicatif excepté/sauf/hormis comme une préposition selon Ch. Bally (1965, p. 220).
37Les symboles t et t’ ne sont pas très explicites et je propose de les remplacer par pour le déterminé et pour le déterminant et de symboliser la relation déterminé-déterminant par « ». Le raisonnement de Ch. Bally permet de rendre compte de la déstabilisation de sauveadj votre grâce, collocation omniprésente au xive siècle (Rodriguez-Solominos, 2019), sous l’une des formes alternatives saufadv/sauveadj votre grâce dans les attestations du xive siècle et de la suprématie de saufadv votre grâce au xvie siècle (Fig. 3-5). Au xive siècle, l’ordre est doublement régressif, entre votre et grâce et entre sauve et votre grâce. Au 15e, cette dernière relation suit un ordre régressif avec la graphie sauve (adjectif prédicatif) et un ordre progressif avec la graphie sauf.
Figures 2, 3 et 4.
- 11 À ce sujet, voir D.-T. Do-Hurinville, H.-L. Dao & A. Rialland (2020).
38Cependant la construction stabilisée au xvie siècle va tomber rapidement en désuétude, car le sens qu’elle véhicule se laisse paraphraser par sans déprécier/dénigrer la grâce que vous me faites et non ?? à l’exception de la grâce que vous me faites. Le changement constructionnel en cause (la « transvaluation », plus exactement la transcatégorisation11 de sauf) débouche donc sur une impasse, et la seule collocation de ce type restée vivante en français contemporain, sauf votre respect/votre honneur, rendue célèbre par les scènes de procès dans les films policiers d’outre-Atlantique, ne constitue pas une construction dans le sens des grammaires de constructions, puisque la plupart des locuteurs seraient incapables de l’expliciter.
- 12 L’usage de sauf comme introducteur d’une subordonnée conjonctive (sauf que P, cf. ex. 11) ou infini (...)
39La « transvaluation » imaginée par Ch. Bally équivaut à une réanalyse de l’adjectif prédicatif en une préposition, ce qui implique un renversement du rapport déterminant-déterminé en déterminé (la tête du SPrép) – déterminant (le SN postposé, membre du SPrép). Dans la plupart des configurations inventoriées dans la section 1, cette argumentation est défendable, mais elle ne l’est plus quand sauf introduit un SPrép (ex. sauf à/dans/avec/pour SN). Selon M. Grévisse & A. Goosse, d’une part il n’y a que deux valeurs syntaxiques en concurrence, soit celle d’adjectif prédicatif à la tête d’un complément absolu, soit celle de préposition à la tête d’un SPrép, et d’autre part la succession de deux prépositions n’est valide en français que pour de par, un cas exceptionnel en raison du caractère originellement lexical de par (< part)12.
- 13 La phrase examinée dans la figure 6 est une réduction de l’extrait du corpus Frantext du xxie siècl (...)
40Étant admis que [1] sauf ne peut être qu’un adverbe quand il introduit une préposition et [2] cet adverbe ne peut pas être le déterminé d’une préposition ou d’un SPrép, je propose deux notations13 destinées à rendre compte de la différence de valeur de la combinaison sauf à + INF. L’arbre représentant en Fig. 6 la hiérarchie des déterminations dans l’esprit de Ch. Bally comporte un SV à l’infinitif produire un individu mélancolique enchâssé dans un SPrép introduit par « à » lui-même modifié par sauf catégorisé comme adverbe. Mais la motivation du « à » résulte d’un effet d’écho avec le « à » du régime prépositionnel du verbe servir (ne sert à rien), et sauf se laisse paraphraser par si ce n’est (la mauvaise conscience ne sert à rien, si ce n’est à produire un individu mélancolique).
Figure 5 : Représentation de la hiérarchie des déterminations dans la phrase La mauvaise conscience ne sert à rien, sauf à produire un individu mélancolique
41Dans le second cas (Fig. 7), la structure
[sauf [à [imaginer…]SV_inf]SPrép]SPrép’
- 14 On pourrait clarifier cette signification sous la forme « PX vrai dans tous les mondes possibles à (...)
42n’est pas appropriée, puisqu’aucun support anaphorique ne sélectionne le « à ». On est donc conduit à identifier une locution adverbiale X [[sauf à]LocAdv [YINF]] associée à la signification « X à moins de YINF »14, véritable construction (association Forme Signification).
Figure 6 : Représentation de la hiérarchie des déterminations dans la phrase averbale Humidité incompréhensible, sauf à imaginer une nappe d’eau prisonnière sous le ciment
43Le morphème sauf présente, en français contemporain comme en diachronie, une originalité majeure, au xxie siècle parce qu’il ne se comporte pas exactement comme ses substituts potentiels (§ 1), et au fil des siècles parce que son sens adjectival [indemne] est resté vivant jusqu’au xvie siècle dans des « compléments absolus » à prédicat adjectival préposé, telles que sauve votre grâce (votre grâce restant indemne). La collocation sauf meilleur jugement (quatre occurrences en 1370, 1548, 1552 et 1555) illustre la subtile évolution sémantique entre « l’éventualité d’un meilleur jugement étant préservée » et « exception faite d’un jugement qui s’avérerait meilleur ».
44Dans le cadre de la théorie de la constructionalisation, la « transvaluation » d’un adjectif prédicatif préposé (et accordé) en une préposition, proposée par Ch. Bally, est concevable comme un changement constructionnel local sur le plan sémantique, favorisé par un changement constructionnel général survenu antérieurement sur le plan formel, à savoir le développement de l’ordre progressif (déterminé-déterminant) à partir du français préclassique au détriment de l’ordre régressif (déterminant-déterminé) dominant en ancien français. Mais dans les collocations du type sauf + Prép, sauf ne peut être catégorisé que comme un adverbe modifiant le SPrép, ou exceptionnellement la seule préposition. De telles collocations sont sémantiquement complémen-taires de même + Prép (cf. sauf/même en province ; sauf/même par négligence ; sauf/même pour se venger, etc.).
- 15 Dans sa notice consacrée à sauf dans le Dictionnaire du Moyen-Français, Robert Martin
45Je reviendrai pour terminer sur l’extrait 13 (Pourtant, sauf à crever d’asphyxie, on ne pouvait en rester là.) qui peut paraître très moderne avec l’emploi de l’adverbe sauf précédant une infinitive introduite par la préposition « à » (sans effet d’écho, cf. extrait 12). Cette configuration, paraphrasable par à moins de, est effectivement absente du corpus du 14e siècl15e, mais celui du 16e en compte déjà trois (ex. 45-47).
(45) Au moyen de quoy adviserent (le tout par le conseil de ceux du gué de Vede, qui pensoyent en fin occuper les deux villages) que ilz donneroyent, le prochain Dimenche,une aubade à l’Archerie de ceux de Flameaux, sauf à faire retour à qui le devroit ; DU FAIL Noël – Les Propos rustiques de Maistre Leon Ladulfi champenois (1547)
(46) […] s’ilavoit tort, vouloit payer quelque bonne chose à l’esgard de toute la compaignie, de tout quoy demandoit respons, sauf à passer du parsus (« à se passer du surplus », ibid.)
(47) Oril portoit un de ces grands feultres d’Espaigne, pour se deffendre du Soleil, qui le couvroit quasi luy et toute sa mule : sauf toutesfois à en rabattre ce qui sera de raison. DES PÉRIERS Bonaventure – Nouvelles récréations et joyeux devis (1558)
46C’est une preuve remarquable du degré d’autonomie que le morphème sauf avait acquis à l’égard de son statut originel d’adjectif par le biais d’une extension rapide de la variété des cotextes dans lesquels il était appelé à figurer.