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AccueilNuméros201-202Varia« Narratif » : adjectif, adjectif...

Varia

« Narratif » : adjectif, adjectif substantivé, substantif

“Narrative”: adjective, nominalized adjective, noun
Marc Arabyan

Résumés

Prenant la suite de storytelling, le mot narratif est passé du statut d’adjectif à celui de substantif dans les contextes référentiels de crise politique, économique, sanitaire, géostratégique et environnementale. Attesté en moyen français (1370, 1452), il est réapparu dans la France moderne comme un emprunt à l’anglo-étatsunien au cours des années 2008-2012. Sa structure sémantico-syntaxique est au format < narratif de + nom d’actant > comme dans le narratif du président Macron, ou au format < narratif [de la crise] + adjectif épithète ou proposition épithète > comme dans le narratif macronien, le narratif sanitaire, le narratif que déroule l’exécutif, ou comme une combinaison de ces fonctions comme dans le narratif sanitaire macronien que déroule l’exécutif.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Sur cette terminologie, voir M. Lecolle (2012).
  • 2 Tous les exemples cités sont attestés.
  • 3 Les exemples ont été datés au format année + mois + jour pour être plus facilement classés dans l’ (...)

1Dans quelle mesure la néologie par conversion1 – c’est-à-dire par changement de catégorie grammaticale – peut-elle procéder en deux temps ? Prenons l’exemple d’un adjectif tel que narratif dans un emploi tel que « le genre narratif »2 (où narratif est épithète) puis dans « le narratif russe, le narratif poutinien » (où narratif est un substantif lui-même support d’épithète). On postule que cette évolution s’arrête d’abord sur une case intermédiaire où narratif est adjectif substantivé comme dans « “se perdre dans le narratif” » (entre guillemets dans l’exemple qui suit)3 :

[1] 2005.01.26 — […] ce nouveau « concept », appliqué à la psychiatrie, vise explicitement à ne plus « se perdre dans le narratif », à gommer toute subjectivité du patient […]. (liberation.fr, Paul Machto, « Psychiatrie, l’asile est de retour », voir infra [27])

Tableau n° 1 : Les trois états de narratif.

adjectif
épithète

adjectif substantivé

substantif
support d’épithète

« le genre narratif »

« se perdre dans le narratif »

« le narratif poutinien »

  • 4 Voir la bibliographie en fin d’article.

2La présente étude n’a aucune autre ambition a priori que d’aider à caractériser ce format néologique dans la lignée des études philologiques d’É. Littré, de M. Bréal et de A. Meillet4.

3Son corpus général est constitué de quelque 2 500 occurrences de narratif adjectif accordé en genre et en nombre (narratif, narratifs, narrative, narratives) et substantif (narratif, narratifs) des quotidiens en ligne lemonde.fr et liberation.fr relevés entre le 20 et le 25 février 2023.

1 Point de départ

4La catégorie grammaticale d’un mot peut être, sinon indécidable, du moins incertaine. Tel est le cas de narratif selon qu’on l’envisage :

5(a) comme adjectif :

[2] Dans Le Petit Poucet, les genres descriptif et narratif alternent avec les dialogues…

6(b) comme adjectif substantivé :

[3] Ce livre ne relevait pas de l’épique ni du narratif, mais de l’épidictique... (v. infra [30]).

  • 5 Nous employons substantif au sens scolaire où l’entend Henri Bergson, cité par Atilf (sur https:// (...)

7(c) comme nom commun pleinement substantif5, lui-même complété par divers compléments adjectivaux, nominaux ou propositionnels :

[4] 2017.09.26 — Les déboires [de Madame Merkel] contrarient le narratif macronien qui voulait que l’élection présidentielle du 7 mai n’ait été que le premier élément d’une fusée à deux étages… (Pierre-Jérôme Henin, LinkedIn)

8Le substantif narratif apparaît de plus en plus fréquemment dans la presse, y compris dans les titres, à la place de storytelling – au sens de « communication de crise » (Salmon, 2007) –, et lui aussi employé dans des contextes de crise :

  • 6 Sur les guillemets de néologie, voir Y. Fónagy (1988).

[5] 2021.05.19 — […] La pensée libérale qui régit […] le monde dans lequel nous vivons […] repose sur un ensemble de « narratifs » auxquels nos sociétés occidentales ont largement contribué. (Usbek & Rica, Laurence Monnoyer-Smith [directrice du développement durable au CNES], « Les narratifs du monde d’après restent à inventer », guillemets d’origine6)

[6] 2020.06.09 — […] La pandémie et le confinement ouvrent une nouvelle ère […]. Le temps est venu pour de nouveaux narratifs en provenance de l’hémisphère sud. (liberation.fr, Rebecca Enonchong et al., « La fin du narratif des Lumières »)

[7] 2021.05.18 — […] Agir pour le vivant, c’est […] raconter une histoire, créer un narratif (ça veut dire la même chose, mais c’est plus chic) autour de la nature et de la biodiversité. (liberation.fr, Philippe Zaouati, « Un besoin de narratif »)

[8] 2023.01.25 — […] « La France, puissance d’équilibres, refuse de s’enfermer dans une logique de blocs » […]. La formule est toujours plus fréquente dans le narratif élyséen. (lemonde.fr, Marc Semo, « La puissance d’équilibre(s) ou l’entre-deux diplomatique à la française »)

9Le substantif narratif émerge de la collocation avec des termes référant à des contextes d’ordre politique [4], économique [5], sanitaire [6], environnementaux [7] et géostratégique [8] – réunis par une même dimension de crise financière mondiale en 2007, de crise électorale américaine en 2008, de pandémie du Covid-19 en 2020, de guerre d’Ukraine en 2022, de désordres climatiques et ruine de la biodiversité, notamment depuis les récentes alertes du Giec.

10Les cotextes encyclopédiques savants (« pensée libérale », « sociétés occidentales », « pandémie et confinement », « hémisphère sud », « biodiversité », « logique de blocs ») incitent à penser que, comme storytelling, le substantif narratif est emprunté à l’enseignement universitaire : « Joseph Nye, l’inventeur de la formule soft power, professeur à Harvard, a théorisé cela » (voir [11] infra). Encore reste-t-il à comprendre d’où il vient et à partir de quelles valeurs antérieures il a pu prospérer avant de faire florès dans les médias.

2 De une narrative (substantif féminin) à un narratif (substantif masculin) en diachronie : cotexte, famille, étymologie

11Que le néologisme narratif, substantif, soit savant est attesté par son origine : il trouve sa source au sein des sciences du langage elles-mêmes, ce qui mérite d’être signalé comme un cas remarquable où la linguistique est appelée à revenir sur sa propre production terminologique une fois celle-ci passée dans le langage courant, sinon dans le langage commun.

  • 7 La confusion qui a suivi (par exemple chez Roland Barthes et chez Gérard Genette) entre histoire, r (...)
  • 8 « Narrativité […] : En sémiotique, ensemble des traits caractéristiques de la narration » (TLFi).
  • 9 Un hapax : les « péripéties narratoires » d’Emmanuel Mounier, Traité du caractère, Paris, Seuil, 1 (...)
  • 10 Dans l’expression « narratologie greimassienne » issue de Sémantique structurale, Paris, Larousse, (...)

12Depuis la proposition d’É. Benveniste (1955, rééd. 1966) d’opposer discours et histoire7, les linguistes emploient l’adjectif narratif dans des collocations de type < N + adj. > telles que parcours narratif, schéma narratif, discours narratif, élément narratif, texte narratif, source narrative (TLFi, s.v. narratif, sur https://www.cnrtl.fr/​). Ces emplois placent narratif dans la famille de narrer, narration, narrativité8, narrativiser, narratoire9, narrationnel et narratologie10. Le substantif narratif lui-même, employé comme équivalent de récit ou de narration, est critiqué par l’Académie française qui a mis en ligne, le 7 juillet 2022, dans sa rubrique « Dire, ne pas dire », l’avertissement suivant :

[9] Le mot anglais narrative peut être un adjectif signifiant « narratif » ou un nom, forme substantivée de l’adjectif (avec l’ellipse de story), signifiant « histoire, récit ». On évitera donc les formes le narratif et le narrative employées en lieu et place de termes comme récit, histoire, narration. // On ne dit pas : Le narratif des évènements, Le narrative de sa vie, son narrative, on dit : Le récit des évènements, L’histoire de sa vie, son histoire.

  • 11 Le premier exemple m’a été signalé par un évaluateur anonyme. Qu’il en soit ici chaleureusement re (...)

13Pour l’Académie, un narratif, un narrative sont des anglicismes. Ceux-ci pourraient être entrés en français par le biais de dépêches d’agences « traduites » depuis l’angl. narrative en fr. narratif, comme dans [10] et [11]11 :

[10] 2008.09.28 — […] Axelrod construit le « narratif » de la candidature d’Obama en faisant de sa biographie métissée […] les arguments qui peuvent séduire un électorat démocrate en attente de nouveauté et de fraîcheur. (Le Télégramme)

[11] 2011.02.24 — […] C’était là un président américain [Barack Obama] en quête d’un “narratif” efficace contre Al-Qaida et consorts, contre ceux qui depuis des années cherchent à capter les frustrations de la jeunesse musulmane en les canalisant vers le fanatisme. […] Joseph Nye, l’inventeur de la formule soft power, professeur à Harvard, a théorisé cela. […] Dans la lutte contre Al-Qaida et ses métastases, il est essentiel d’avoir un “narratif” attractif […] afin d’éviter le recrutement des esprits par les radicaux. […] l’avènement de la jeune génération de Facebook arabe constitu[e] un formidable désaveu pour le “narratif” des islamistes fondamentalistes. […] (Le Monde, Natalie Nougayrède, « Nous sommes tous des Tunisiens et des Egyptiens »)

14Rappelons à propos de [11] que Natalie Nougayrède, directrice du Monde en 2013-2014, a passé son enfance aux États-Unis et au Canada et qu’elle est bilingue anglais-français, ce qui peut avoir facilité sa traduction de narrative en narratif. Elle suggère au passage qu’une source de cet emploi pourrait être un professeur de l’Université Harvard, ce qui tend à confirmer l’origine à la fois savante et étatsunienne du mot.

  • 12 Cette hypothèse suppose qu’en passant de l’anglais au français, angl. narrative a été considéré co (...)

15Les deux exemples [11] et [12] tendent eux aussi à confirmer l’origine étatsunienne du nom. Ils peuvent avoir motivé la réaction de l’Académie12. En anglais des États-Unis même, six occurrences de narrative, certaines au pluriel, viennent dans un seul courrier des lecteurs du New York Times :

  • 13 Notre traduction : « Une guerre de récits [titre] // […] Les Américains, cela va sans dire, avaien (...)

[12] 2207.04.08 — A War of Narratives [titre] // […] The Americans, needless to say, had a different narrative. We tended to argue that problems like Muslim fundamentalism, extremism and autocracy could not be blamed on Israel or Paul Wolfowitz but had deeper historical roots. […] / In other words, they had their narrative and we had ours, and the two passed each other without touching. […] And so we enter a more intractable phase in the conflict, which will not be a war over land or oil or even democratic institutions, but a war over narratives. The Arabs will demand that the U.S. and Israel adopt their narrative and admit historical guilt. […] What we have is not a clash of civilizations, but a gap between civilizations, increasingly without common narratives, common goals or means of communication. (David Brooks)13

16En français actuel, la, une narrative, subst. fém., semble inconnu. Les emplois de narrative relevés sur lemonde.fr et sur liberation.fr avec des collocations telles qu’instance narrative, fragmentation narrative, trame narrative, structure narrative, dextérité narrative, force narrative, puissance narrative, représentation narrative, logique narrative, forme narrative, tension narrative, séquence narrative, injonction narrative, etc., sont tous adjectifs et renvoient à la théorie du récit issue des sciences du langage.

  • 14 Dans Ovide de la vielle (BNF ms. fr. 881) ou Un livre notable nommé Ovide de la Vieille (BNF ms. f (...)

17Cependant, ce que l’Académie [9] semble ignorer, c’est que l’anglais narrative est lui-même emprunté au français médiéval narrative (du lat. eccl. narrativa[m], même sens, de narrare, « narrer, raconter »). Le subst. fém. français une narrative est d’ailleurs attesté dans Jean Le Febvre de Ressons, ca 137014. L’adj. masc. narratif, terme de droit, « qui expose (les faits) », est dans le Traictie de la forme d’ung tournoy, du roi René, daté de 1452. Le subst. masc. narratif est dans Cotgrave en 1611 :

[13] Narratif : m. le nar. de lettres. The subiect, or contents, of letters.
Narratif : m. ive : f. Narrative, declarative, declaratorie ; reporting relating, expressing.
Narration : f. A narration, declaration, relation, tale, discourse, report.
Narré : m. as Narration.
Narré : m. ée : f. Told, said, declared, related, reported, expressed, signified, shewen.

18Il y apparaît comme nom féminin, mais aussi masculin, dans le sens de reporting, relating, expressing, en opposition avec narré, narrée, adjectif, dont les équivalents anglais sont des participes (told, said, declared, related).

19Le subst. fém. narrative « narratio, [...] narrandi facultas » est aussi dans le Dictionnaire royal augmenté de nouveau et enrichi du jésuite François-Antoine Pomey paru en 1716 :

[14] NARRATIVE, Narratio. Narrandi ratio. Narrandi facultas.

20Pomey est repris en 1771 par le Dictionnaire de Trévoux (« narrative, substantif féminin ») avec cette réserve : « On ne le dit qu’en badinant », c.-à-d. vieilli :

[15] NARRATIVE. s.f. Manière de narrer. Il a la narrative plaisante, ennuyeuse. On ne le dit qu’en badinant.

21La dernière apparition de narrative subst. fém. est dans le Littré de 1863, avec une entrée marquée †, « vieilli », où il est remplacé par un masculin :

[16] Littré 1863
† NARRATIVE (nar-ra-ti-v’), s. f. Partie d’une lettre, d’un morceau où l’on narre, raconte. Avant que de venir à votre lettre, je réponds à votre billet, et vous dis en premier lieu que j’en ai admiré la narrative, balzac, Lett. inédites, lvıı […] || On dirait aujourd’hui le narratif.

22Au début du xvıı siècle, la famille de narrer compte donc un substantif narratif de sens presque actuel avec le narratif d’une lettre, c’est-à-dire le récit qu’elle contient.

Tableau 2 : Le mot narratif de 1370 à 1863.

Date

Graphie

Forme

Signification

Source

ca 1370

narrative

subst. fém.

récit

La Vieille

1452

narratif

adj.

qui expose (les faits)

Traictie de la forme…

1611

narratif

subst. masc.

sujet, contenu (d’un écrit)

Cotgrave

1611

narrative

adj.

narrative, declarative

Cotgrave

1611

narrative

subst. fém.

relating, reporting, expressing

Cotgrave

1716

narrative

subst. [fém.]

narratio, narrandi ratio, narrandi facultas

Pomey

1771

narrative

subst. fém.

manière de narrer

Trévoux

1863

narrative

subst. fém.

partie de texte où l’on raconte

Littré

idem

narratif

subst. masc.

idem

Littré

  • 15 Rappelons que É. Littré est l’auteur d’un dictionnaire du français volontiers archaïque (xv et xvı (...)

23S’il était permis de comparer des sources aussi disparates, on pourrait dire que le féminin l’emporte dans les dictionnaires par cinq attestations contre deux ; cependant, comme la langue moderne a opté pour le masculin, il est aussi possible qu’on ait affaire à un emprunt à l’anglais contemporain narrative plutôt qu’à la réactivation du substantif français classique narratif, oublié depuis É. Littré15.

3 Du narratif sanitaire au narratif gouvernemental

24L’exhaustivité est exclue étant donné l’ampleur du corpus ; on s’est donc efforcé d’en extraire des exemples aussi représentatifs que possible, tant en matière de contextes extralinguistiques (situationnels) que de cotextes et de collocations sémantico-syntaxiques.

  • 16 Je remercie Bruno Courbon qui a interrogé en janvier 2024 la banque de données lexicales québécois (...)

25On a vu en introduction que toutes les occurrences de narratif(s) et narrative(s) de deux quotidiens français en ligne, lemonde.fr et liberation.fr, ont été relevées entre le 20 et le 25 février 2023. Ces deux sites ont compté selon les jours et les heures entre 2 500 et 2 520 articles comportant une occurrence et plus de narratif adjectif ou nom. Le moteur de recherche de lemonde.fr comptait en moyenne 1 350 articles comportant narratif adjectif ou nom et celui de liberation.fr 1 160 articles. La requête < “narratif” > adressée à lemonde.fr a abouti à une liste de 749 réponses de deux mots tels que narratif ukrainien, narratif poutinien, narratif palestinien, narratif israélien, etc., mais aucune occurrence de narratif sanitaire, et on trouve la même absence de narratif sanitaire dans liberation.fr16.

26On peut supposer que le syntagme narratif sanitaire est absent de notre corpus de presse parce que, dans cette expression, le second mot ne désigne pas un actant : alors par exemple que le président des États-Unis est un être humain, c’est-à-dire un actant, la santé est un objet de valeur et non une personne susceptible de faire un récit. Bien que non attestés sous cette forme, le narratif gouvernemental [de la crise] sanitaire ou le narratif [de la crise] sanitaire gouvernemental sont possibles, gouvernemental (c’est-à-dire du gouvernement, des membres du gouvernement, de l’exécutif, etc.) apportant l’actant nécessaire comme on le verra plus loin.

27L’expression narratif sanitaire est en revanche bien présente sur les réseaux sociaux avec 211 réponses sur Google. Il est possible que cette différence d’emplois entre les réseaux sociaux et la presse écrite soit l’effet d’un registre de langue, soigné dans la presse et relâché sur les forums, les blogs, les pages personnelles, etc., qui ne sont généralement pas rédigés par des professionnels de l’écriture. Quelques exemples :

[17] […] Le narratif sanitaire déployé durant trois ans [...] n’est rien en comparaison du discours climatique […]

[18] […] Vous n’étiez pas une menace pour la santé des gens, mais bien pour le narratif sanitaire gouvernemental. […]

[19] […] l’hebdomadaire Marianne publie un article qui vient combattre directement le narratif sanitaire du gouvernement […]

[20] […] Au cœur de l’été, ils ressortent subitement leur narratif sanitaire, [...] expliquant aussi qu’une « maladie X » est à nos portes […]

[21] […] un narratif sanitaire à dormir debout sur les vaccins, sur lequel nos élites ont tout misé après avoir écarté tout autre forme de soins. […]

28De son côté, le moteur de recherche de liberation.fr rapporte des occurrences telles que :

[22] 2020.11.05 — […] un narratif en partie mensonger de la crise sanitaire […]

[23] 2022.09.10 — […] mettre en doute ce narratif, vrai scandale politico-sanitaire […]

[24] 2022.11.14 — […] un narratif conspirationniste de la menace sanitaire […]

  • 17 Sur l’effacement du substantif support, plutôt que de parler d’ellipse, ce qui n’explique rien, vo (...)

29où les deux mots – narratif et sanitaire – ne sont pas dans un rapport immédiat de support + épithète, ce qui confirme les constatations précédentes. Ils sont associés par collocation avec généralement le sens (1) de « narratif de la crise sanitaire », de la crise étant effacé, ou le sens (2) de « narratif du passe (ou pass) sanitaire », du passe (pass) étant effacé. Tous ces exemples associent l’adjectif sanitaire aux notions de crise, scandale, menace, et le substantif narratif aux notions de mensonge, de doute, de conspiration, d’arnaque – nous y reviendrons –, de nouvelles constructions qui fonctionnent par implication ou association d’idées, du type « Qu’est-ce qui est un scandale ? — La politique sanitaire du gouvernement. »17

4 Un narratif, adjectif substantivé

30À ce stade, tout se passe comme si après un siècle de désuétude, le nom masculin français narratif reprenait du service en tant qu’emprunt à l’anglais. Mais ce raccourci est largement inexact dans la mesure où la substantivation de narratif – réactivation ou emprunt – est aussi le fruit d’une conversion, laquelle ne s’est pas mise en place en un jour. Elle a été précédée, préparée, en français par des centaines de formes adjectivales substantivées (du type de l’exemple [3] supra) couvrant un large éventail de contextes extralinguistiques du domaine esthétique (littérature, cinéma, théâtre, opéra, ballet, arts plastiques, bande dessinée...), et excluant les contextes critiques rencontrés plus haut :

[25] 2005.01.26 — […] ce nouveau « concept », appliqué à la psychiatrie, vise explicitement à ne plus « se perdre dans le narratif », à gommer toute subjectivité du patient […] (liberation.fr, Paul Machto, « Psychiatrie, l’asile est de retour », déjà cité en [1])

[26] 2007.03.21 — […] les romans expérimentaux m’ont limité. J’ai de nouveau eu besoin du narratif : j’ai trouvé qu’après la tyrannie du narratif, il y avait celle de l’avant-garde. […] (liberation.fr, Mathieu Lindon, « Nos nombrils »)

[27] 2010.07.21 — […] on pourrait comprendre par exemple un des phénomènes centraux de notre contemporanéité : l’hyper-hégémonie du narratif sur l’ensemble de la production littéraire. (lemonde.fr, Lionel Ruffel, « L’éveil au contemporain »)

[28] 2012.06.07 — […] Par son brillant éclairage rhétorique, il donna la clé du livre, expliquant qu’il ne relevait pas de l’épique ni du narratif, mais de l’épidictique […] (lemonde.fr, Pierre Assouline, « De l’art difficile d’entendre parler de soi »)

31L’adjectif substantivé narratif employé seul, sans le complément d’une épithète, d’une proposition subordonnée relative épithète ou d’un nom complément de nom, fait uniquement référence aux genres de la création artistique : de [25] à [28], on a affaire à des « emplois de transition », la substantivation de l’adjectif narratif n’étant comme on l’a dit en commençant qu’intermédiaire, résultant de la mise en contact de l’article le ou du et de l’adjectif narratif après effacement du substantif genre dont narratif est épithète. On peut comprendre « se perdre dans le genre narratif » [25], « la tyrannie du genre narratif » [26], « l’hyper-hégémonie du genre narratif » [27], « ce livre n’est ni du genre épique ni du genre narratif » [28].

32Dans [29], le mot genre n’est pas sous-entendu puisqu’il y est question de style de création :

[29] 2021.02.03 — […] « Gabrielle Chanel […] n’est jamais dans le trop narratif. On ne glisse jamais vers quelque chose de trop orné. » […] (liberation.fr, Marie Ottavi, « Gabrielle Chanel sous toutes les coutures »)

  • 18 Sur l’origine française des études narratologiques nord-américaines débutées dans le cadre de la F (...)

33Cet exemple constitue d’ailleurs une phase entièrement nouvelle dans l’histoire du mot en contexte de critique esthétique où il relève de la terminologie issue d’É. Benveniste puis d’A. J. Greimas relayée par les universités nord-américaines18.

34En résumé, l’adjectif narratif adopte des emplois assimilables à ceux d’un nom par l’effacement du mot genre, mais la substantivation n’est totale que si narratif est complété d’une épithète (le narratif poutinien), d’un complément de nom (le narratif de Poutine), d’une relative (le narratif que Poutine dicte aux médias russes) : ce sera l’objet de la section suivante.

5 Un narratif, substantif

35Les exemples de sens autonome de narratif ont tous des constructions de type

36déterminant + narratif + actant + adjectif épithète
ou relative épithète ou nom complément de nom

37dans lesquels ils prennent des acceptions politiques.

  • 19 Voir Y. Fónagy (1988), déjà cité.

38Entre autres exemples, ce sens est donné entre guillemets néologiques19 par Sylvie Kauffmann, correspondante du Monde à New York et Washington, et à ce titre proche de Natalie Nougayrède :

[30] 2011.10.08 — […] Bref, l’empire du Milieu, qui a déjà donné à l’humanité la boussole, la poudre et l’imprimerie, menace la suprématie intellectuelle et technologique occidentale. Voilà pour le « narratif » cher aux esprits simples, qui aiment voir le monde en noir et blanc. […] (lemonde.fr, Sylvie Kauffmann, « Le prochain Steve Jobs sera-t-il chinois ? »)

[31] 2017.03.25 — « […] le “narratif” qui s’est imposé depuis cinq ou dix ans, c’est que le couple franco-allemand souffre d’un grave déséquilibre économique […]. » (lemonde.fr, Sylvie Kauffmann, « Le couple franco-allemand va être obligé de se raccommoder »)

39Mais dans deux autres cas, la même Sylvie Kauffman ne met pas de guillemets :

[32] 2011.11.20 — […] Poutine […] a réconcilié « l’héritage commun » en adoptant à la fois le drapeau russe et un hymne national adapté de l’hymne soviétique puis construit un narratif soviétique, débarrassé de la rhétorique communiste mais exempté de critique du stalinisme, avec, comme référence centrale, la « grande guerre patriotique » et la victoire soviétique sur le nazisme. (lemonde.fr, Sylvie Kauffmann, « Les Russes en pleine déprime »)

[33] 2013.04.08 — […] Mais, aux yeux d’Hamid, le rêve d’aujourd’hui n’est pas achevé non plus. Le narratif du marché et de la croissance – plus d’argent, plus de voitures, une maison plus grande –, c’est seulement la moitié de l’histoire. […] (lemonde.fr, Sylvie Kauffmann, « Plus dure sera la chute pour les Rastignac asiatiques »).

40D’un ton qui caractérise bien ce quotidien, Libération fait de narratif substantif deux excellentes gloses : « “raconter une histoire” [en] plus chic » et « grand récit de temps de crise » : un récit donc, mais « grand », « inventé », « chic » et « oligarchique », une « arnaque » [titre de 35] référant à une période critique de notre modernité :

[34] 2021.05.18 — […] Agir pour le vivant, c’est […] raconter une histoire, créer un narratif (ça veut dire la même chose, mais c’est plus chic) autour de la nature et de la biodiversité. (liberation.fr, Philippe Zaouati, « Un besoin de narratif », déjà cité en [7])

[35] 2013.09.13 — […] sur le terrain de la résistance au grand narratif de la crise […], ces initiatives sont souvent modestes et locales. […] (liberation.fr, Sylvain Bourmeau, « La crise est une arnaque, un récit inventé par une oligarchie mondiale »)

41Pour en rester au contexte sanitaire, deux exemples concernant le Covid 19 en France renvoient à la même idée d’actant gouvernemental trompeur :

[36] 2022.10.11 — […] Alors que le gouvernement revisite le narratif de la pandémie en s’inventant une vigilance jamais mise en défaut […]. (liberation.fr, Christian Lehmann, « “Je suis en colère mais une colère triste” [...] ».)

[37] 2022.11.18 — […] Heurter le narratif macroniste [intertitre] […] rouvrir les centres [de vaccination], c’était implicitement admettre que la pandémie n’était pas terminée, heurter le narratif macroniste victorieux du retour à la normale. (liberation.fr, Christian Lehmann, « Covid-19 : l’échec cuisant d’une non-campagne vaccinale »)

42Ces emplois marquent la personnalisation partisane du substantif narratif : lors de l’enquête, les collocations narratif macronien (10 occurrences), narratif macroniste (8 occurrences), mais surtout narratif poutinien (173 occurrences où le narratif prend fréquemment le sens de « mensonge » lié à la guerre d’Ukraine) sont attestées dans tous les médias.

Conclusions

43Nos conclusions peuvent se schématiser dans un tableau :

Tableau 3 : Le mot narratif en synchronie actuelle

Tableau 3 : Le mot narratif en synchronie actuelle

44La remarque la plus triviale relève de l’information-communication autant que de la linguistique : c’est que narratif, en tant que substantif masculin (sens 2), constitue comme le xénisme storytelling un cas de néologie savante passée par les États-Unis mais provenant des Écoles de Paris de linguistique et de sémiotique.

45Les deux sens 1 et 2 du mot s’opposent par leur valeur : le sens 1 est technique, neutre, lié à la théorie narrative, tandis que le sens 2 est subjectif, axiologiquement marqué, la plupart du temps porteur d’une péjoration.

46La présence d’un actant complément (sujet, acteur, auteur du récit) joue aussi un rôle dans la signification du mot. C’est ce qui distingue, d’un côté, « le narratif de la pièce » ou « du film », son synopsis ou son intrigue (sens 1) et, d’un autre côté (sens 2), le « narratif du gouvernement », « de l’exécutif », « du sommet de l’État » qui nomme une source énonciative pour la soumettre au jugement du public (c’est le « name and shame » anglais et étatsunien du « nommer pour blâmer »).

  • 20 Sont homonymes issus d’une polysémie voler et voler ; sans polysémie avocat (étym. lat. aduocatu[m (...)

47On peut dire « un examen partiel » et « une ligne droite », mais assez difficilement « ?? un récit narratif » : à la différence de substantifs comme partiel ou droite, le nom narratif réalise une polysémie qui tend vers l’homonymie20 :

narratif 1 subst. masc. Forme, genre ou type de texte, récit : Le narratif est un moyen de persuasion.

narratif 2 subst. masc. Contenu, storytelling : Le narratif de l’Élysée, un narratif élyséen.

48De valeur neutre et collective, le sens 1 est rarement précédé du déterminant indéfini et rarement pluriel, à la différence du sens 2, de valeur axiologique et personnelle, qui s’accommode des deux déterminations, définie et indéfinie. Lemonde.fr permet ainsi de relever de nombreux pluriels définis tels que :

[38] 2022.05.12 — Israël […] a intérêt à renvoyer dos à dos deux narratifs insolubles...

[39] 2022.09.01 — [Il s’agit] de contrer les propagandes antifrançaises et de combattre les narratifs mensongers...

[40] 2023.03.16 — la propagation de ces narratifs impérialistes russes...

[41] 2023.04.25 — Plus les moyens sont importants pour élaborer ces narratifs éphémères…

49toujours avec des jugements négatifs : « insolubles », « mensongers », « impérialistes », « éphémères »…

50L’étude lexicographique indique que la transition adjectif > nom est médiévale, partant du latin classique narrativus, -a, -um (Gaffiot, s.v.) vers le substantif latin ecclesiatique narrativa[m], « narrative », forme beaucoup plus ancienne que ce qu’imagine l’Académie française. Mais les emplois quasi substantifs de narratif ne sont pas aisément datables dans la mesure où les effacements du support se rencontrent très tôt dans des énoncés tel que « le narratif, le descriptif, l’argumentatif », « un exposé logique ne s’oppose pas au narratif » (un récit peut aisément servir d’argument). Il faut chercher dans d’autres contextes que l’esthétique les emplois indiscutablement substantifs où narratif est synonyme de récit ou narration, voire de storytelling, mais aussi de propagande (employé sans péjoration jusqu’au début de la Première Guerre mondiale) ou d’éléments de langage. Sans oublier que le premier complément adjectival, propositionnel épithète ou nominal de narratif désigne préférentiellement un actant.

51C’est surtout après la crise sanitaire de 2020-2021 et plus encore après le déclenchement de la guerre d’Ukraine en 2022 que les emplois du substantif narratif se sont multipliés. Le conflit israélo-palestinien en fait lui aussi de plus en plus fréquemment usage (extraits de liberation.fr) :

[42] 2021.07.01 — Il y a depuis longtemps une réflexion dans les cercles palestiniens sur la façon d’être audible […] par delà un narratif israélien repris généralement sans recul

[43] 2023.11.29 — Ces doutes ont, depuis, largement servi le narratif de l’armée israélienne, minorant les pertes civiles.

[44] 2022.08.20 — Pour les Israéliens […], les mauvais sont […] ceux qui demandent de […] construire un contre-narratif… […]

52Le dernier exemple, contre-narratif, est doublement intéressant dans la mesure où il marque une évolution néologique nouvelle et où il peut lui-même donner naissance à une nouvelle conversion, substantif > adjectif, par exemple dans « un discours contre-narratif » :

[45] Il existe à Bruxelles un important réseau d’associations […] proposant ce qu’elles appellent un discours contre-narratif, c’est-à-dire une prévention adaptée à l’intention des mineurs les plus jeunes visant à les désendoctriner. (Guillaume Larrivé, séance du 12 juin 2014 de l’Assemblée nationale, JORF du 13 juin 2014, p. 4150).

mais aussi « anti-narratif » ou « non narratif » :

  • 21 Avec une faute d’orthotypographique, non narratif adjectif ne prenant pas de trait d’union.

[46] […] ce qui n’est pas de caractère narratif n’est pas automatiquement anti-narratif, comme dans une relation binaire, mais tout simplement non-narratif. (Raison publique, en ligne, Erika Fülöp, « Telling storytelling : la métafiction moderne et postmoderne, négation et/ou affirmation du récit ? », 2015.06.22, en italique dans le texte)21

  • 22 Comme autrice (lat. clas. autrix) est en train de s’imposer contre auteure à la rencontre des empl (...)

53Les nombreuses occurrences du substantif narratif venant dans les articles de la presse écrite française qui rapportent la candidature, l’élection puis la présidence de Barack Obama semblent l’avoir introduit – ou plutôt réintroduit – en français, suggérant que le mot relève en partie de l’emprunt et en partie de la résurgence22, mais il s’explique aussi par la conversion. Trois causes, donc, là où l’on n’en attendait que deux au départ.

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Bibliographie

Arabyan, M. (2021). « Storytelling ». In : Bertrand, D. & Darrault-Harris, I. (dirs). Hommage à Jacques Fontanille. Limoges : Lambert-Lucas, p. 351-368.

Atilf (s. d.). Le Trésor de la Langue Française Informatisé (TFLi). En ligne : http://atilf.atilf.fr/.

Benveniste, É. (1966) [1955]. « Les relations de temps dans le verbe français ». In : Problèmes de linguistique générale. Paris : Gallimard, p. 237-250.

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Broden, T. F. (2017). « Chronology of A. J. Greimas ». Semiotica 214, p. 9-13. En ligne : https://doi.org/10.1515/sem-2016-0195.

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Fónagy, Y. (1988). « La structure sémantique des guillemets ». Traverses 43, p. 90-101.

Gaffiot, F. (1958). Dictionnaire latin-français. Paris : Hachette.

Greimas, A. J. (2002) [1966]. Sémantique structurale. Recherche de méthode. Paris : Presses universitaires de France.

Grice, H. P. (1979). « Logique et conversation ». Communications 30, p. 57-72. En ligne : https://doi.org/10.3406/comm.1979.1446.

Lecolle, M. (2012). « Néologie sémantique et néologie catégorielle : quelques propositions ». Cahiers de Lexicologie 100, p. 81-104. En ligne : https://shs.hal.science/halshs-00785314.

Littré, É. (2024) [1880, 1888]. Comment les mots changent de sens, suivi d’Antoine Meillet, Comment les mots changent de sens (1906). Limoges : Lambert-Lucas.

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Salmon, C. (2007). Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits. Paris : Éd. La Découverte.

Sperber, D. & Wilson, D. (1989). La Pertinence, communication et cognition. Paris : Minuit.

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Notes

1 Sur cette terminologie, voir M. Lecolle (2012).

2 Tous les exemples cités sont attestés.

3 Les exemples ont été datés au format année + mois + jour pour être plus facilement classés dans l’ordre chronologique ; les occurrences de narratif(s) sont soulignées en gras.

4 Voir la bibliographie en fin d’article.

5 Nous employons substantif au sens scolaire où l’entend Henri Bergson, cité par Atilf (sur https://www.cnrtl.fr/) : « L’esprit […] aboutit […] à trois espèces de représentations : 1 les qualités, 2 les formes ou essences, 3 les actes. À ces trois manières de voir correspondent trois catégories de mots : les adjectifs, les substantifs et les verbes […] (Bergson, Évol. créatr., 1907, p. 303) ».

6 Sur les guillemets de néologie, voir Y. Fónagy (1988).

7 La confusion qui a suivi (par exemple chez Roland Barthes et chez Gérard Genette) entre histoire, récit et narration est sans rapport avec notre objet, mais ne peut pas ne pas être rappelée.

8 « Narrativité […] : En sémiotique, ensemble des traits caractéristiques de la narration » (TLFi).

9 Un hapax : les « péripéties narratoires » d’Emmanuel Mounier, Traité du caractère, Paris, Seuil, 1946, p. 333 (TLFi).

10 Dans l’expression « narratologie greimassienne » issue de Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966. Voir aussi plus loin la note 18.

11 Le premier exemple m’a été signalé par un évaluateur anonyme. Qu’il en soit ici chaleureusement remercié.

12 Cette hypothèse suppose qu’en passant de l’anglais au français, angl. narrative a été considéré comme un féminin et mis à la forme masculin, aboutissant à fr. narratif. Si angl. detective est exceptionnellement admis au masculin en français malgré la terminaison féminine en -ive de fr. détective, la forme anglaise contraceptive (1891) a été masculinisée en contraceptif dès son emprunt (1963) (TLFi, s.v. contraceptif).

13 Notre traduction : « Une guerre de récits [titre] // […] Les Américains, cela va sans dire, avaient un discours différent. Nous avions tendance à faire valoir que des problèmes tels que le fondamentalisme musulman, l’extrémisme et l’autocratie ne pouvaient pas être imputés à Israël ou à Paul Wolfowitz, mais avaient des racines historiques plus profondes. […] / En d’autres termes, ils avaient leur récit et nous avions le nôtre, et les deux se croisaient sans se toucher. […] Nous entrons donc dans une phase plus difficile du conflit, qui ne sera pas une guerre pour la terre, le pétrole ou même les institutions démocratiques, mais une guerre pour les récits. Les Arabes exigeront que les États-Unis et Israël adoptent leur récit et admettent leur culpabilité historique. […] Ce que nous avons, ce n’est pas un choc des civilisations, mais un fossé entre les civilisations, de plus en plus dépourvues de récits communs, d’objectifs communs ou de moyens de commu­nication communs. »

14 Dans Ovide de la vielle (BNF ms. fr. 881) ou Un livre notable nommé Ovide de la Vieille (BNF ms. fr. 19138), traduction française du De vetula ‘De la vieille’, de Richard de Fournival, récit en vers et en prose des dernières amours d’Ovide (source : artlima.fr).

15 Rappelons que É. Littré est l’auteur d’un dictionnaire du français volontiers archaïque (xv et xvı s.) et classique (xvıı et xvııı s.) dont le corpus s’arrête à Chateaubriand, et non d’un dictionnaire du français de son époque. Voir par exemple ce passage de la préface de 1872 : « La conception [de ce dictionnaire] m’en fut suggérée par mes études sur la vieille langue française ou langue d’oïl. Je fus si frappé des liens qui unissent le français moderne au français ancien, j’aperçus tant de cas où les sens et les locutions du jour ne s’expliquent que par les sens et les locutions d’autrefois, tant d’exemples où la forme des mots n’est pas intelligible sans les formes qui ont précédé, qu’il me sembla que la doctrine et même l’usage de la langue restent mal assis s’ils ne reposent sur leur base antique ». Le Littré est un dictionnaire historique qui peut difficilement servir à dater les préconisations de son auteur, comme ici « On dirait aujourd’hui le narratif ».

16 Je remercie Bruno Courbon qui a interrogé en janvier 2024 la banque de données lexicales québécoise de presse écrite eureka pour les quotidiens Le Monde et Libération sans y trouver aucune occurrence de narratif sanitaire.

17 Sur l’effacement du substantif support, plutôt que de parler d’ellipse, ce qui n’explique rien, voir les maximes conversationnelles et conventionnelles de Grice (1979) et la théorie de la pertinence de S. Sperber & S. Wilson (1989).

18 Sur l’origine française des études narratologiques nord-américaines débutées dans le cadre de la French theory des décennies 1970-1980, voir T. F. Broden (2017), que nous traduisons : « […] Le premier colloque nord-américain de sémiotique a eu lieu en 1975, un an à peine après le gigantesque congrès inaugural de l’Association internationale des études sémiotiques à Milan, et la Semiotic Society of America voit officielle­ment le jour en 1976. En 1980, l’Interna­tional Summer Institute for Semiotic and Structural Studies, fondé par Paul Bouissac, étudiant de Greimas, se réunit pour la première fois à l’Université de Toronto et l’année suivante, l’American Journal of Semiotics publiait son premier numéro. À l’Université Vanderbilt de Nashville, Tennessee, deux collègues ont mis Greimas en valeur dans leurs recherches : le Français Daniel Patte en théologie biblique et l’Américain Larry Crist en littérature française médiévale. À l’Université de Toronto, dans les années 1970, Paul Perron et Roland Le Huenen ont coécrit des analyses de Balzac en utilisant les approches de Greimas et de Genette en matière de narration […]. Perron, qui avait assisté au séminaire de Greimas lors de ses nombreux voyages à Paris, a édité et traduit une anthologie en deux volumes de la sémiotique de l’École de Paris. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, il a de nouveau traduit un grand nombre de textes de Greimas », etc. Pour un rappel des origines sémiotiques du storytelling en marketing et en communication politique, voir M. Arabyan (2021). Sur le concept de narrativité dans ce même contexte franco-étatsunien, voir D. Bertrand (2019).

19 Voir Y. Fónagy (1988), déjà cité.

20 Sont homonymes issus d’une polysémie voler et voler ; sans polysémie avocat (étym. lat. aduocatu[m]) et avocat (étym. nahuatl ahuacatl). Cette distinction repose sur le croisement d’une analyse diachronique (histoire du mot) et d’une analyse synchronique actuelle. Sauf à jouer sur les mots, le locuteur n’est pas conscient de l’identité des deux voler ou des deux avocats. M. Lecolle (2012) note à ce propos : « Étant donné la différence entre les deux valeurs nominales de binaire [c.-à-d. aux sens psychopathologique et logique] et la différence entre leurs contextes d’emploi, on ne devrait d’ailleurs pas parler de polysémie mais d’homonymie, mais l’essentiel pour nous est de montrer la différence qui s’instaure à partir d’une base morphologique et sémantique commune (binaire, Adj.). » Sur le sens de la notion de polysémie en lexicologie, voir B. Courbon (2020).

21 Avec une faute d’orthotypographique, non narratif adjectif ne prenant pas de trait d’union.

22 Comme autrice (lat. clas. autrix) est en train de s’imposer contre auteure à la rencontre des emplois préclassiques (xıv-xvı siècles) et des paires modernes acteur / actrice, correcteur / correctrice, géniteur / génitrice, etc.

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Table des illustrations

Titre Tableau 3 : Le mot narratif en synchronie actuelle
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Pour citer cet article

Référence électronique

Marc Arabyan, « « Narratif » : adjectif, adjectif substantivé, substantif », Pratiques [En ligne], 201-202 | 2024, mis en ligne le 18 juillet 2024, consulté le 06 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/pratiques/15203 ; DOI : https://doi.org/10.4000/122u7

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Auteur

Marc Arabyan

Professeur honoraire de l’Université de Limoges, CeReS – Centre de Recherches Sémiotiques, F-87000 Limoges, France

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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