- 1 Ce texte a été écrit pour une conférence au XVIe congrès de l’Association Latino-américaine d’Étude (...)
- 2 Je me borne ici à la Résistance en France durant la deuxième guerre mondiale, à laquelle je réfère (...)
1Quoique les décalages entre théorie et pratique soient inévitables, on gagne à les réduire, dans tous les domaines, ce que confirment certains discours de résistance en politique1. La représentation dominante de la notion de résistance, dans ce genre de discours, c’est celle d’une notion ayant une valeur positive, quasi inconditionnelle. On pourrait s’attendre à ce que je m’intéresse au danger qui vient, partout dans le monde, celui de l’extrême droite – à l’instar du livre Résister, de Salomé Saqué (2024). Mais « résister » reste, trop souvent à mon goût, un mot d’ordre – comme dans le libelle de Stéphane Hessel (2010), Indignez-vous ! – cantonné à un discours moralisateur ou à des généralités contredites par la pratique. Comme il est bon de penser contre soi-même – et aussi contre son camp (Heinich, 2025), pour éviter autant que possible les effets indésirables de la « pensée captive » (Desanti, 2008) –, en faisant preuve d’esprit critique, je voudrais interroger des discours de résistance progressistes radicaux qui exploitent une sorte de rente mémorielle de la Résistance2, invoquent ses valeurs, sans toujours les incarner en pratique, au risque de la posture et, parfois des impostures. J’examinerai le mot et la notion de résistance dans les dictionnaires de langue, avant d’explorer des mises en discours politiques de cette notion. Je mettrai ensuite en relief un certain nombre de considérations touchant à l’éthique de la recherche et à des points de méthode, lorsque le chercheur est confronté à de tels discours, dans des contextes où les passions politiques sont vives. Enfin, j’analyserai trois discours de résistance relevant d’une même filiation progressiste : le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) en 1944, en France ; sa republication et sa recontextualisation, en 2024, par la secrétaire générale de la Confédération Générale du travail, Sophie Binet (SB) ; un discours du secrétaire général du Parti communiste Français, Fabien Roussel, en pleine crise de la Covid-19.
2Je me limiterai à deux dictionnaires de langue. Le TLFi distingue deux grands types d’emplois et de significations. Premièrement, la résistance concerne les inanimés en tant que :
- phénomène physique s’opposant à une action ou à une force ;
- quelque chose de substantiel (« plat/morceau de résistance »), durable (« résistance des matériaux ») ou dont on ne vient pas aisément à bout (« résistance aux médicaments »).
3Deuxièmement, la résistance concerne des animés et signifie :
- au plan physique, une forme d’endurance (à la maladie, à l’effort) ;
- aux plans physique et moral, le refus des contraintes, des violences, des injustices ou la volonté de ne pas se soumettre à quelqu’un (« la résistance au harcèlement »)
- la force morale de ne pas céder à ses penchants (« résistance au désespoir, à la paresse »)
- 3 Comme mon propos n’est pas lexicologique, je borne mon investigation à l’étude de deux dictionnaire (...)
4Le Grand Larousse de la Langue Française (GLLF)3 propose aussi deux grands types d’emplois et de significations : premièrement, le fait de résister à une action ou à une force physique : la distinction animé/inanimé n’est pas abolie, mais elle est subsumée par les notions de « corps », de « force », de « qualité » :
- la notion de « corps » peut correspondre à une chose naturelle caractérisée par « le fait de résister, de s’opposer à l’action d’un agent extérieur » (résistance d’un métal au choc, d’une roche au gel) ;
- ce corps peut être spécifié comme « organisme » résistant à une action extérieure et conservant son intégrité (résistance capillaire, globulaire, vitale) ;
- la notion de « force » s’opposant à une force contraire ;
- la catégorie de « qualité » renvoie tout autant à la résistance d’une étoffe à l’usure qu’à celle des êtres vivants supportant sans dommage des atteintes diverses (rigueur des éléments, fatigue, pénurie) autrement dit d’être endurants.
5Le deuxième grand type d’emploi vise « l’action de résister à une contrainte physique ou morale », soit :
- l’action de « résister par la force à une personne qui emploie la force ou la contrainte physique » ;
- l’action de « résister, par des moyens divers, à l’autorité établie » (synonymes : contestation, rébellion, désobéissance, etc.) : c’est en référence à cette acception que l’on peut évoquer la Résistance durant la deuxième guerre mondiale ;
- l’action de résister à la volonté, aux desseins, aux désirs de quelqu’un (par exemple la résistance des femmes à des sollicitations ou pressions « amoureuses » non souhaitées) ;
- l’« action de résister à ce qui constitue une épreuve morale, une menace pour la personne » ;
- l’« action de résister à soi-même, de ne pas céder à ses propres entraînements, à ses faiblesses » ;
- la manifestation d’un conflit ou d’un déni intérieur, d’ordre psychanalytique.
6Le GLLF garde la même bipartition pour le verbe ainsi que pour les adjectifs « résistant » et « résistible » (« à qui ou à quoi on peut résister »).
- 4 On ne confondra pas la qualité, qui marque objectivement l’appartenance d’un objet à une classe/cat (...)
- 5 Ce que sous-entend l’étymologie de résistance, provenant du substantif latin resistentia, et, en am (...)
7En somme, dès que la résistance est perçue, non comme un fait accidentel, mais comme une qualité essentielle d’un objet inanimé (une caractéristique gage de qualité4) ou d’un individu (un trait de caractère)5, elle se charge axiologiquement, selon les contextes d’emploi. La résistance aux injustices profile le terme en un sens fondamentalement positif, comme dans la psychologie sociale, la sociologie focalisant sur des formes de refus face aux phénomènes de conditionnement, de contagion. Cependant, un profilage négatif est possible si le sujet résiste par esprit de contradiction à des données objectives ou à des changements souhaitables. Cette dimension potentiellement négative se retrouve en psychanalyse (résistance aux complexes, refoulement) et en psychologie (faible réceptivité aux contenus de sa conscience ou de celle des autres). La notion de résistance axiologiquement négative est souvent invoquée dans les travaux sur le complotisme qui mettent en avant une forte résistance aux preuves émanant des autorités scientifiques, une réticence envers les explications complexes et une tendance à faire crédit à des sources peu fiables, créditées de perspicacité et de courage à démasquer des complots en fournissant une grille d’analyse simpliste échappant à toute discussion (Danblon & Nicolas, 2010 ; Dard, 2018).
- 6 Non sans des zones de recouvrement : la « résistance communiste/gaulliste » est une donnée factuell (...)
8Cette bipolarité axiologique – qu’on retrouve dans le verbe « résister » – dépend bien sûr des valeurs et idéologies des locuteurs. Mais il n’est jamais bon d’alléguer d’emblée l’idéologie, cela dispense d’examiner de plus près ce qui se joue au plan des structures langagières elles-mêmes : de ce point de vue, la bipolarité axiologique est orientée par le sémantisme des lexies ainsi que par le sémantisme des groupes nominaux prépositionnels (« résistance à la tyrannie vs au changement »). La place des adjectifs semble jouer un rôle dans l’orientation positive ou négative de la lexie – du moins est-ce une intuition à vérifier –, les adjectifs postposés relevant nettement de jugements appréciatifs positifs ou négatifs, très subjectifs (« résistance glorieuse, insensée, ridicule, passive, active ») tandis que les adjectifs antéposés (« faible, moyenne, forte résistance – des matériaux – au soleil, au gel, à la pluie ») paraissent certes relever d’une appréciation, mais celle-ci, qui porte plutôt sur des inanimés, semble plus mesurable et par là-même plus objectivement consensuelle. On retrouve cette différence d’appréciation axiologique, lorsqu’elle porte sur les qualités intrinsèques du référent ou dépend de jugements extrinsèques relevant du point de vue des locuteurs sur ces mêmes référents, selon les contextes6. La nécessité d’observer les lexies du paradigme « Résister » en contexte est encore vérifiable par le cas des emplois en construction absolue, qui invitent à prendre en compte, à défaut du co-texte syntaxique étroit, des contextes textuel et discursif élargis, prenant en compte la situation de communication.
- 7 Du moins dans certains de ses travaux, car, sur ce plan comme tant d’autres, la pensée de Foucault, (...)
9C’est pourquoi il s’avère utile d’observer comment ces notions sont activées en discours. Pour une première approche, je me focaliserai sur les discours de résistance politiques, compte tenu de mon corpus de recherche. Dans le domaine politique, les discours de résistance se présentent comme une résistance individuelle ou collective à toutes sortes de pouvoirs ou au Pouvoir étatique oppresseur, comme chez Foucault7.
- 8 Alternative für Deutschland, parti d’extrême droite, avec des dirigeants nazis, en pleine ascension (...)
10Le premier exemple porte sur l’emploi de résistance en construction absolue, dans un article du sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, paru dans Le Monde, intitulé : « Contre l’AfD8, le discours politique des partis établis doit changer » :
(1) La perception globale en Thuringe est que si l’on n’est pas d’accord avec l’opinion du gouvernement, on est immédiatement taxé de nazi. Si, pendant la pandémie de Covid-19, quelqu’un ne voulait pas se faire vacciner, c’était un nazi. Tu ne penses pas que Vladimir Poutine soit le diable incarné ? Tu es un nazi. Et beaucoup de gens me disent que ce tampon « nazi » les anoblit. Pour eux, cela veut dire : « Je suis quelqu’un qui pense par lui-même et qui résiste ». Bien sûr, il y a de bonnes raisons de qualifier l’AfD de parti nazi, nous le savons tous. Mais cette stratégie rhétorique ne fonctionne tout simplement plus. (Le Monde, 10 septembre 2024)
- 9 École nationale supérieure des métiers de l’image et du son.
- 10 Sa conférence, « Qu’est-ce que l’acte de création ? », est accessible sur les sites de YouTube ou h (...)
11L’analyse met en avant une valeur de résistance en elle-même et pour elle-même, même si le contexte plaide pour une lecture complotiste (du point de vue des opposants) et en faveur d’une interprétation beaucoup plus positive, mais abstraite, du point de vue des « résistants » eux-mêmes, pour qui résister équivaut à penser par soi-même en résistant à toutes les injonctions de bien penser émanant d’en haut. En règle générale, dans les discours politiques ou esthétiques, la notion de résistance est connotée positivement, à l’instar de cette formule célèbre que prononça Gilles Deleuze, en 1987 lors d’une conférence à la Fémis9 consacrée à la création : « Seul l’acte de résistance résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes »10. On le voit, la notion convoque des valeurs, dont on sait le poids en régime argumentatif (Perelman & Olbrechts-Tyteca, 1958 ; Guerrini, 2019). D’autant que les discours politiques de gauche radicale, en France, associent la résistance à la Résistance française durant la deuxième guerre mondiale et au programme du CNR, exaltant l’héroïsme de ceux qui ont eu le courage de résister à l’occupant nazi quand tout semblait perdu. En l’occurrence, les valeurs de clairvoyance, de ténacité, de fierté dont se réclament les militants de l’AfD activent de puissantes émotions qui incitent à faire bloc dans l’action, à résister contre des adversaires/ennemis qui les stigmatisent.
- 11 Discours disponible sur YouTube.
- 12 J.-L. Mélenchon, évoquant le député et candidat socialiste à la mairie de Paris Emmanuel Grégoire, (...)
12Le deuxième exemple souligne la charge émotionnelle des valeurs associées à une dimension mémorielle vivace, renforcée par l’âpreté et les enjeux des luttes (Monte, Rabatel & Soares Rodrigues, 2015), pour les groupes qui s’en réclament. Lorsque les mots « résistance », « résistants », « résister » sont employés avec des compléments, des figures, des reformulations, les valeurs axiologiques sont plus sensibles et, parfois, exacerbées. C’est par exemple le cas des déclarations de Jean-Louis Mélenchon, lors d’un meeting, le 5 février 202511, à Angers, le jour même où le Parti Socialiste a refusé de voter la censure contre le budget du gouvernement Bayrou. J.-L. Mélenchon fustige, en convoquant des métaphores guerrières, « la bassesse des fausses oppositions qui, au moment où elles auraient dû toutes se montrer conformes à ce qu’elles prétendent être, ont abandonné la ligne de combat, déserté la tranchée ». J.-L. Mélenchon ajoute, pour faire bonne mesure : « Nous ne voulons pas être confondus avec ces trafiquants, avec ces menteurs ». Et il conclut en s’adressant à l’auditoire : « Les résistants d’aujourd’hui, ils sont dans cette salle », non sans mettre les points sur les i : « Je sais très bien quelle comparaison je fais et si ça ne leur plait pas, je m’en fiche ». Autrement dit, qui ne résiste plus est un traître, ce qui confirme, par défaut, l’orientation positive des valeurs et émotions des résistants, et la polarité négative des ennemis ou des traîtres. Cet exemple illustre une exploitation discutable de la Résistance, concrétisée, le jour même, par des accusations de trahison et des injures12. C’est pourquoi, pour la suite de mon propos, je m’attacherai à l’étude des valeurs et émotions dans des discours plus constructifs et moins polémiques. Mais, au préalable, quelques considérations éthiques et méthodologiques ne seront pas inutiles.
13J’ai défendu la thèse selon laquelle la relation binaire objectivité vs subjectivité était réductrice et n’aidait pas à prendre la mesure des nécessités d’un travail scientifique rigoureux (Rabatel, 2013a). L’objectivité est en défaut si elle pense pouvoir analyser les objets en ignorant les choix finalement très subjectifs du chercheur, notamment ceux de son ou de ses cadres théoriques de référence, de ses hypothèses, de ses corpus, etc. Le travail scientifique réflexif oblige à penser la subjectivité dans ses articulations, non pas avec une « objectivité » illusoire, mais avec l’effort d’objectivation qui est le cœur du travail scientifique. La vérité est l’objet d’une quête infinie, toujours datée, située. Les savoirs sont relatifs : cela ne doit pas s’entendre comme une défense d’un relativisme généralisé selon lequel il n’y aurait pas de vérité, mais seulement des représentations qui seraient toutes acceptables et entendables. Les savoirs sont relatifs en fonction de l’état des savoirs du moment, toujours perfectibles. L’ignorer, c’est verser dans le scientisme ou donner raison à tous les démagogues.
- 13 Ces précisions ne sont pas inutiles non plus dans le contexte politique français où les gauches son (...)
14Il me semble difficile, sur le plan de l’éthique scientifique et sur celui de l’éthique personnelle, de ne pas justifier le choix de mes objets et de mes hypothèses. Le chercheur doit exercer sa pensée critique non seulement à l’égard des autres, mais aussi envers soi. J’ai toujours été sensible à la nécessité de l’engagement et à l’idée que ce dernier devait viser des améliorations profondes pour le plus grand nombre, et d’abord pour les plus défavorisés. D’où mon engagement en politique, notamment au Parti communiste français, de 1975 à 1985. Dès le début (j’étais alors étudiant à l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud), j’ai été un militant critique : je voyais bien les limites d’un anticapitalisme sommaire, d’un ouvriérisme sans perspectives, d’un dirigisme et d’un sectarisme mortel, les ambiguïtés envers le régime dictatorial de l’URSS… Mais l’appartenance au PCF me semblait le moindre mal face au manque de « radicalité » des autres forces de gauche. Cela dit, j’ai quitté ce parti quand il m’est apparu qu’il était un obstacle aux idéaux que je défendais. J’ai milité dans des groupuscules en faveur de l’union des communistes rénovateurs et des écologistes, toujours en faveur de l’unité de la gauche, en considérant que, si des transformations sociales étaient nécessaires, elles ne pouvaient se faire, en l’absence de Grand Soir, que par des négociations continues avec toutes les forces de la société ; en rassemblant les forces de gauche intéressées au changement, sans penser que ces forces auraient raison contre les autres fractions de la société française. Mais je ne veux pas m’étaler plus avant, je veux simplement faire comprendre que celui qui parle est un vieux militant de gauche fortement insatisfait de l’état des forces progressistes (partis, syndicats, associations) en France, qui les connaît de l’intérieur et parle sans haine envers ses engagements passés ; qui partage bien des diagnostics de Nathalie Heinich (2025) et de Danièle Sallenave (2025) afin que la République, démocratique, laïque, sociale et universaliste, soit en capacité d’accomplir, toujours davantage, ses objectifs. C’est cette disposition d’esprit qui est au fondement de mon positionnement, et j’ai pensé que je ne pouvais pas ne pas en faire mention, vu les documents que je vais analyser et aussi en raison du lieu et du contexte de mon intervention, ici, au Brésil (voir note 1)13. Il n’est pas facile de parler des insuffisances de son camp, quand l’adversaire est fort, menaçant. Je pense souvent à ce qu’écrivait André Gide (1936, p. 14), concernant l’état du communisme réel en Union soviétique : « la vérité sur l’U.R.S.S. est dite avec haine, et le mensonge avec amour ».
15Cela dit, il ne faut pas confondre les arènes : celle des interventions dans la société civile doit être distinguée de celle des travaux académiques (Heinich, 2025, p. 32-34). La distinction est difficile, mais si l’on en a conscience, on sent ce qu’on peut s’autoriser ou qu’on doit s’interdire. Je sais d’où je parle, ce que sont mes choix personnels, par exemple dans la sélection de mes théories de référence, de mes objets de recherche et de mes corpus, mais c’est pour mieux m’en méfier. Dans l’arène scientifique, j’analyse des documents (choisis ou proposés par d’autres) sans vouloir biaiser leur description de façon à y retrouver mes hypothèses initiales ; j’essaie de comprendre les logiques des acteurs, les contextes, en ne convoquant les jugements axiologiques ou épistémiques que pour autant qu’ils s’appuient sur des données établies, consistantes – et pas seulement sur ma subjectivité de citoyen : c’est cela, ma conception « engagée » mais non « enragée » du travail scientifique (Rabatel, 2017). Au cœur du travail d’objectivation se trouve la recherche de marques, de faisceaux de cooccurrences significatives. À cette fin, j’utiliserai dans les deux dernières parties des conventions typographiques qui objectiveront la récurrence d’un certain nombre de traits formels et de motifs notionnels associés à des valeurs de résistance.
- 14 Voir par exemple, sur le plan historique, Azéma & Bédarida, 2000, Douzou, 2005, Wieviorka, 2013, Pi (...)
- 15 Une autre façon de mettre en valeur des absences significatives repose sur l’omission d’éléments la (...)
16Cependant, ce qui est dit ne saurait suffire à rendre compte des intentions communicatives et des visées argumentatives des locuteurs individuels ou collectifs, ni même de leurs actions. C’est un point de méthode compliqué, car comment accorder autant d’importance – et parfois plus – à ce qui est omis qu’à ce qui est dit ? Ici, toutes les dérives subjectives idéologiques sont possibles. Leur résister demande un effort accru d’objectivation et de rationalisation en analysant les implicites du discours d’une part, les absences significatives de l’autre – en référence à l’état des savoirs savants14, et, même, sans leur accorder autant de crédit qu’aux savoirs savants, à l’état des polémiques. Bref, il existe des absences qui font fortement sens et invitent à s’interroger sur ce que le discours veut masquer (Amossy, 2026)15. Pour ce faire, le linguiste spécialiste d’analyse du discours gagne à pratiquer une interdisciplinarité raisonnée. Sans être historien, ni politiste, il est impossible de tenir ces arrière-plans pour nuls, vu les documents analysés et les conflits interprétatifs qu’ils ont suscités. Ces préoccupations me serviront de garde-fou pour rendre compte des mises en discours politiques de la notion de résistance, dans leurs relations complexes à un interdiscours dense et aussi dans leurs relations à l’action – et donc avec le réel extralinguistique –, fortement mises en lumière par Deleuze, ci-dessus. En ce sens, les notes renvoyant à un certain nombre de travaux d’historiens sont à considérer comme des éléments de preuve étayant mes analyses.
- 16 Voir la notice « Conseil national de la résistance » sur Wikipédia.
- 17 Le Programme du Conseil National de la Résistance, « Les jours heureux », occupe les p.79 à 103 de (...)
17Le programme du CNR, paru en 194416, republié par Sophie Binet (2024)17, a joué un rôle progressiste fondamental, car il a servi de base aux fondements de l’État-Providence – services publics, nationalisations, sécurité sociale, droit à la retraite, accès aux soins, congés payés, liberté de conscience, presse indépendante des puissances de l’argent –, entre septembre 1944 (premier gouvernement du Général de Gaulle) et mai 1947, au moment de l’exclusion du PCF du gouvernement.
- 18 Ces conventions seront réemployées dans les extraits suivants ; dans la quatrième partie, je me dis (...)
18Le programme s’ouvre par un préambule de trois courts paragraphes (extrait no 2). Il met en effet en relief trois notions/valeurs positives qui irriguent tout le texte, explicitement ou implicitement, en tant que ces notions sont présentées comme étant à l’origine du programme et comme des conditions décisives de son effectuation. Il s’agit des notions de lutte continue, d’unité et de progrès social, que j’indique dans le texte par des italiques (lutte continue), des soulignements (unité) et des gras (progrès social), de même que je signale les déontiques par des capitales, en surimpression18 :
(2) Née de la volonté ardente des Français de refuser la défaite, la Résistance n’a pas d’autre raison d’être que la lutte quotidienne sans cesse intensifiée.
Cette mission de combat ne doit pas prendre fin à la libération. Ce n’est en effet qu’en regroupant toutes ses forces autour des aspirations quasi unanimes de la Nation que la France retrouvera son équilibre moral et social et redonnera au monde l’image de sa grandeur et la preuve de son unité.
Aussi les représentants des organisations de Résistance, des centrales syndicales et des partis ou tendances politiques groupés au sein du C.N.R., délibérant en assemblée plénière le 15 mars 1944, ont-ils décidé de s’unir sur le programme suivant, qui comporte à la fois un plan d’action immédiate contre l’oppresseur et les mesures destinées à instaurer, dès la libération du territoire, un ordre social plus juste.
(Binet, 2024, p. 81-82)
19On les retrouve dans la conclusion du programme, avant la liste des signataires :
(3) Ainsi sera fondée une République nouvelle qui balaiera le régime de basse réaction instauré par Vichy et qui rendra aux institutions démocratiques et populaires leur efficacité que leur avaient fait perdre les entreprises de corruption et de trahison qui ont précédé la capitulation. […]
L’union des représentants de la Résistance pour l’action dans le présent et dans l’avenir, dans l’intérêt supérieur de la patrie, doit être, pour tous les Français, un gage de confiance et de stimulant. Elle doit les inciter à éliminer tout esprit de particularisme, tout ferment de division qui pourrait freiner leur action et ne servir que l’ennemi.
En avant, donc, dans l’union de tous les Français rassemblés autour du C.F.L.N. et son président le général de Gaulle ! En avant pour le combat ! En avant pour la victoire afin que vive la France !
(Binet, 2024, p. 101-102)
20Ces notions sont parfois entremêlées, d’où l’emploi simultané de deux conventions typographiques différentes. Les récurrences thématiques, ainsi que leur entrelacement, marquent la solidarité de ces notions/valeurs et leur rapport d’implication réciproque : pas de progrès sans lutte, pas de progrès sans unité, pas de lutte victorieuse sans unité, pas de progrès social ni de lutte victorieuse sans recherche du bien commun. De plus, ces trois notions sont marquées par la fréquence des déontiques – souvent à la forme négative –, avec des petites capitales en surimpression des conventions typographiques précédentes. De plus, même des énoncés relevant d’une modalité aléthique ont implicitement une visée déontique, à l’instar des mesures qui doivent être prises immédiatement, « dès la libération du territoire », et qui « sont destinées à instaurer un ordre social plus juste ». De même dans la conclusion, où derrière l’acte de langage directif se fait entendre la nécessité déontique de la lutte unie jusqu’à la victoire. Cette modalité déontique dominante est renforcée par la valeur de certitude des futurs (« retrouvera », « rendra » (X2), « balaiera »).
21De plus, le préambule et la conclusion construisent une image volontariste des forces signataires du programme, affichant un éthos de volonté, de dynamisme et d’autorité (« en avant » X3) et de responsabilité de ses signataires, devant les Français, devant l’histoire. « Les jours heureux » alludent aux jours de malheur de l’Occupation et de la déportation, et, sans doute aussi, prégnante dans la mémoire discursive et historique des populations, à l’espoir que suscitèrent les réformes sociales du Front populaire, avec ces images de Français bénéficiant des congés payés, découvrant la mer, la montagne, retrouvant les leurs. Cet éthos s’appuie sur les marques précédentes. Qui plus est, ce volontarisme ne concerne pas que les signataires, il vise aussi les Françaises et les Français qu’il faut rallier à la cause sacrée, comme cela est patent dans la conclusion.
22En ce sens, les trois notions/valeurs solidaires évoquées plus haut fonctionnent comme des conditions de réussite de la mise en œuvre du programme du CNR, cette dernière ne dépendant pas seulement de la détermination des dirigeants, mais aussi du soutien actif de la population. Dit autrement, ce sont des incitations à l’action (Rabatel, 2020), et plus précisément, des garantes de la réussite des actions futures. Quant au programme proprement dit, il repose dans ses deux parties, sur des objectifs, déclinés en une liste (Rabatel, 2011 ; 2013b) d’items d’actions, à l’instar des quelques mesures ci-dessous, en (4), qui correspondent à un véritable programme d’actions,
23(4) afin d’assurer :
- L’établissement de la démocratie la plus large en rendant la parole au peuple français par le rétablissement du suffrage universel ;
- La pleine liberté de pensée, de conscience et d’expression ;
- La liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères ;
- La liberté d’association, de réunion et de manifestation ;
- L’inviolabilité du domicile et le secret de la correspondance ;
- Le respect de la personne humaine ;
- L’égalité absolue de tous les citoyens devant la loi. (Binet, 2024, p. 96-97)
24L’ensemble constitué par le préambule, les décisions, et la conclusion s’inscrit dans un programme narratif dont la structure est elle-même garante des réussites à venir : comme on sait, le programme narratif d’inspiration greimassienne (Greimas, 1976 ; Fontanille, 1998) repose sur quatre phases : une phase de manipulation, une phase d’acquisition des compétences, une troisième de manifestation des performances, une phase conclusive de sanction : tel que représenté, le préambule correspond à la phase de manipulation : les efforts des membres du CNR pour passer de la désunion à l’unité, qui seule est mise à l’avant-plan, présupposent une phase antérieure de désunion. La phase des compétences revient à l’intériorisation des devoirs qui s’imposent à chacune des forces pour être à la hauteur des enjeux de l’heure : elle n’est pas très explicite, a fortiori pas développée quoiqu’on puisse interpréter les futurs de certitude comme la trace que les compétences sont acquises. Ces dernières reviennent à dire que les forces ont compris les nécessités de la lutte, de l’unité, du progrès social, qu’elles doivent aussi s’incarner dans un programme à la hauteur. Quant aux performances, elles sont illustrées concrètement par les dimensions proprement programmatiques des mesures à prendre pour fonder une « république nouvelle ». Enfin la sanction renvoie au retour de la grandeur et à l’instauration des jours heureux, et elle est garantie par la certitude de la victoire. Ainsi ce discours de résistance parle-t-il d’une seule voix, d’un seul point de vue, par-delà les voix propres des mouvements, comme par-delà leurs points de vue particuliers, qui se trouvent subsumés dans l’idée d’intérêt général, contre « tout ferment de division ». Tel est le gage de « confiance et de stimulant » qui noue le pacte entre les mouvements de résistance et les attentes des Français. Ainsi encore, bien que le texte ne comporte pas de verbes performatifs, ni de je, pas de locuteurs ayant une reconnaissance institutionnelle qui leste leur parole de pouvoir, ce texte est malgré tout performatif par ses affirmations et la monstration des caractéristiques nécessaires à la victoire, qui sont montrées, avant même d’entrer en action.
- 19 Ces votes ont fait l’objet de beaucoup d’analyses contradictoires : voir, pour une réécriture idéal (...)
25Cependant, par-delà ces caractéristiques, la présence d’un certain nombre d’indices interroge. La première source d’interrogation porte sur la dimension axiologisée et binarisée des valeurs. La « volonté ardente des Français », leur « équilibre moral et social », « l’image de sa grandeur et la preuve de son unité », l’« ordre social plus juste », les « institutions démocratiques », l’« intérêt supérieur de la patrie » sont fortement contrastés avec le « régime de basse réaction instauré par Vichy », les « entreprises de corruption et de trahison qui ont précédé la capitulation », le « ferment de division », et, pour finir, l’évocation de l’« ennemi ». L’antithèse pose sans discussion deux agents qui n’ont pas de points communs : d’un côté, la France éternelle (ou la fille de 1789 et de 1936), de l’autre Vichy, comme s’il y avait là deux mondes sans passerelles. C’est là une lecture de l’histoire qui a été longtemps discutée par les historiens et les hommes politiques, jusqu’à il y a deux décennies encore, F. Mitterrand refusant de reconnaître la responsabilité de la France dans la rafle du Vel’ d’hiv’ et plus largement dans la déportation des Français juifs, considérant que les autorités de fait de Vichy étaient illégitimes, tandis que Jacques Chirac reconnut plus tard la responsabilité de l’État, le maréchal Pétain ayant reçu « légalement » les pleins pouvoirs de l’Assemblée et du Sénat, le 10 juillet 1940, à l’exception de 80 parlementaires sur les 670 qui prirent part au vote, même si la légalité des chambres a pu être contestée19. Cette réécriture peut se comprendre, dans les circonstances de la publication du texte, et vu les nécessités du combat.
26Deuxième source de perplexité, la récurrence de l’appel à l’unité et à la lutte continue : on peut y voir comme l’aveu involontaire que celle-ci est fragile, que toutes les forces ne sont pas persuadées par la nécessité d’une lutte incessante. Ce serait donc que lutte et unité ne vont pas de soi. La liste des signataires du programme, reproduite ci-dessous, en (5), dans sa mise en page originelle, appelle de semblables interrogations, portant à la fois sur ce qui est dit et sur ce qui n’est pas dit :
(5) LE CONSEIL NATIONAL DE LA RESISTANCE,
Comprenant :
- Le mouvement de Libération Nationale (Combat, Franc-Tireur, Libération, France au Combat, Défense de la France, Lorraine, Résistance) ;
- Le Front National20 ;
- L’Organisation Civile et Militaire (O.C.M.) ;
- Libération Zone Nord ;
- Ceux de la Résistance ;
- Ceux de la Libération ;
- La Confédération Générale du Travail ;
- La Confédération Française des Travailleurs Chrétiens ;
- Les partis et tendances politiques suivantes :
- Parti Communiste ;
- Parti Socialiste reconstitué ;
- Parti républicain-radical et radical-socialiste ;
- Parti Démocrate populaire
- Alliance Démocratique ;
- Fédération Républicaine. (Binet, 2024, p. 102-103)
27Le nombre des mouvements signataires du programme témoigne de la diversité idéologique des forces engagées dans la résistance, que Jean Moulin eut de la peine à faire converger, y compris pour la reconnaissance du leadership de de Gaulle, dont la mention finale du nom, à la fin de l’extrait no 3, est très significative. Il n’empêche, cette unité est indéniable, elle est une réussite, fragile, ce que le texte tait. Certes, le programme du CNR est adopté à l’unanimité, mais cette unité et cette unanimité a été précédée par des divisions antérieures et masque des désaccords persistants – que SB reformulera en trahisons.
28Somme toute, la construction discursive de l’unité et de la lutte sont magnifiées, mais cela est compréhensible vu le moment, tout comme la construction discursive d’un peuple uni opposé à ses ennemis extérieurs nazis et fascistes. On peut même comprendre que les ennemis de l’intérieur (les complices des occupants, Vichy) soient considérés comme des entités exogènes au peuple français. Cependant, il est légitime de s’interroger sur la façon dont les discours actuels s’inspirent de ce document, alors que nous ne sommes plus en guerre (quelle que soit la dureté des compétitions économiques) ; alors que la question de l’unité, décisive, est plus complexe que jamais compte tenu de la diversité des intérêts, de l’atomisation du corps social, de la faiblesse des partis, dont aucun ne peut se prévaloir d’être à lui seul porteur de l’intérêt général. Il est donc légitime de s’interroger sur la façon dont certaines forces font référence à un discours de combat dans une période où la nécessité du contrat est plus forte que jamais, autrement dit encore de s’interroger sur le rapport des discours à la réalité des pratiques.
29Le texte de SB, Il est minuit moins le quart, précédé d’un avant-propos de l’éditeur (Binet, 2024 p. 7-10) et suivi du poème d’Aragon « La Rose et le Réséda » (ibid. : 75-77) occupe les pages 11 à 74 de l’ouvrage. Je ne citerai ici que des exemples qui contiennent la lexie résistance, laquelle fait écho directement à la résistance de la deuxième guerre mondiale et au programme du CNR, de même que le verbe « résister », qui fait écho à la façon dont la CGT invite à se battre aujourd’hui en prolongeant les valeurs du CNR, dans les extraits (6) à (9) :
(6) « Nous sommes à un moment de clarification qui peut permettre à celles et ceux qui résistent à l’extrême droite et au néolibéralisme de se serrer les coudes et de se rassembler » (Binet, 2024, p. 12)
(7) Cette génération de résistantes et de résistants qui nous a servi de boussole – notamment pour la CGT qui a été dirigée pendant cinquante ans par d’anciens résistants – est malheureusement en train de s’éteindre. À nous de reprendre le flambeau en nous posant cette question fondamentale : si nous étions dans une situation similaire, aurions-nous le courage de résister ? (Ibid., p. 16)
(8) La première chose que nous devons aux centaines de milliers de justes qui ont sauvé la France et son honneur, c’est de nous montrer à la hauteur de leur combat et de leur engagement. L’action collective fait toute la différence. Les résistantes et résistants de la première heure n’étaient pas seulement animés par le courage, mais aussi par un esprit critique forgé dans le militantisme. (Ibid., p. 17-18)
(9) Résister, aujourd’hui comme hier, c’est aussi prendre ses responsabilités. Pour étendre et opérer en toute impunité, le capital a organisé son irresponsabilité. Les lieux de pouvoir sont hors de contrôle démocratique : les entreprises n’ont de comptes à rendre qu’à leurs actionnaires, des fonds de plus en plus fluctuants et volatils, et les agences de notation ont plus de pouvoir que des gouvernements élus. […] Réhabilitons le courage, l’indépendance et la responsabilité au sens noble du terme. (Ibid., p. 20)
30Ces extraits posent la CGT et tous ceux qui luttent en continuateurs, en héritiers du CNR (italiques). Le combat contre les adversaires nécessite des forces morales et intellectuelles pour lutter contre des actions négatives, une résistance à l’idéologie dominante pour mener la « clarification », de l’« esprit critique », du « courage », un sens de l’« honneur », des « responsabilités », de l’« indépendance ». L’unité est une nécessité de toujours (soulignement), qui invite à l’action collective dans des organisations. En somme, les extraits ne traitent pas d’un programme analogue à celui du CNR, mais des conditions pour atteindre ces objectifs transformateurs.
31SB, tout en proclamant que la CGT doit être la digne héritière du CNR, fait preuve de distance critique : c’est ainsi qu’elle tempère factuellement les affirmations d’unité du CNR et, au-delà de lui, des mouvements de la résistance : ainsi évoque-t-elle le fait que les militants de la CGT qui ont voulu résister dès 1939 ont d’abord été exclus du syndicat parce que la tendance dominante était d’accepter la signature du Pacte germano-soviétique, ce qui aboutira à la dissolution des syndicats par Vichy en 1940 (Ibid., p. 18). Ainsi souligne-t-elle, en (10), le petit nombre de résistants ; mais c’est malgré tout pour mieux montrer les contradictions et jouer sur elles, et, en définitive, mettre en relief le soutien tacite des Français aux résistants :
(10) Mais si les mouvements organisés de la Résistance n’ont rassemblé qu’une petite partie de la population française, ils n’auraient pu ni survivre ni agir sans de multiples solidarités populaires au-delà de leurs rangs. Des solidarités qui se construisent à partie des revendications concrètes, sur le pain, le ravitaillement, les conditions de travail, les prisonniers… Prises en charge par des organisations clandestines, ces revendications ont progressivement constitué un état d’esprit collectif qui a grandi et servi de terreau. Ce sont ensuite des militant.e.s et des réseaux organisés qui ont contribué à donner le sens et les perspectives à cet état d’esprit. Étendre la résistance, c’est aussi travailler sur les contradictions. On pouvait soutenir Pétain tout en acceptant de cacher des voisins pour empêcher qu’ils se fassent rafler. On retrouve ici l’écart entre les positionnements idéologiques désincarnés et le concret du quotidien. Quand « le juif » est un voisin ou un collègue que l’on connaît de longue date, cela peut permettre d’échapper aux préjugés antisémites. (Ibid., p. 15-16)
32De même relativise-t-elle les protestations d’unité du CNR en rappelant les coups qui sont portés au programme du CNR dès la libération (Ibid., p. 37-38). SB évoque aussi des absences dans le programme du CNR, notamment en ce qui concerne la justice envers les femmes :
(11) Mais gardons-nous du passé mythifié et de la nostalgie. Le C.N.R. n’est pas exempt de critique et comporte un oubli central : les femmes. […] Le C.N.R. postule un universel abstrait et passe sous silence la situation concrète des femmes. Il exige l’égalité absolue des citoyens devant la loi mais n’envisage pas la fin des mesures discriminant les femmes, à commencer par leur exclusion du droit de vote et par les abattements de salaires féminins, mécanisme légal qui prévoyait un rabais de salaire de 20 % pour les femmes, à poste équivalent. Rien non plus pour abolir les mesures réactionnaires de Vichy, qui interdit aux femmes mariées de travailler dans l’administration et qui criminalise l’IVG, celles le pratiquant risquant la peine de mort. Les Radicaux mirent leur véto à l’inscription du droit de vote des femmes dans le programme des « Jours heureux », mais force est de constater qu’aucune autre partie en présence ne fit de cette question une condition sine qua non. C’est le gouvernement provisoire du général de Gaulle en avril 1944 qui institua le droit de vote des femmes, grâce à la longue lutte féministe mais aussi à l’engagement des femmes dans la Résistance. Moralité : il faut toujours accorder une place spécifique et inaliénable aux revendications féminines dans les luttes globales, faute de quoi ces enjeux sont occultés. (Ibid., p. 20-22)
33Il en est de même pour la question coloniale, évoquée p. 22-23. La clairvoyance porte enfin sur la façon de se battre, comme déjà SB le mentionne au début de (11) en appelant à se méfier de l’idéalisation du passé ou en incitant à construire des programmes à partir du vécu des gens, avec eux, comme en (12) :
(12) Les leçons de l’expérience des Jours heureux, ce sont d’abord celles d’une construction par en bas, associant très largement l’ensemble de la société, à commencer par les organisations syndicales. […] Il s’agit également de reconstruire le rapport des organisations syndicales aux politiques, à l’image de ce qui a fait la force du CNR. […] Opposer une résistance efficace et féconde face à la violence des politiques néolibérales est la seule issue. Encore une fois, le CNR montre la voie. Construire des alternatives sans partir de l’action concrète et immédiate, c’est toujours s’exposer à du hors-sol avec des illusions de Grand soir. Se limiter à la défense des « acquis », c’est s’enfermer dans l’hier et passer à côté des enjeux de demain. Au contraire il faut occuper l’ensemble du terrain. Face à la faillite du capitalisme, à la trahison des classes dominantes qui tournent le dos à l’intérêt général, considérons que tout est à nous qui produisons les richesses, et que nous sommes la solution. (Ibid., p. 58-59)
34C’est, en quelque sorte, un discours de la méthode pour mener les luttes non sans évoquer la conception gramscienne de l’idéologie (Ibid., p. 56).
35Cependant, on peut se demander si ce ne sont pas des formules toutes faites des dirigeants syndicaux, qui relèvent plus de la posture qu’elles ne nourrissent des réflexions profondément novatrices pour aujourd’hui et demain. En effet, l’opuscule de SB véhicule toujours une vision idéalisée des nationalisations, qui pouvait se comprendre en 1944, mais moins aujourd’hui, avec les reculs de l’expérience (en France ou dans les pays socialistes), nationalisation démocratique et étatisation étant deux choses bien différentes (ibid. : 26-27), la nationalisation démocratique restant à l’état de slogan.
36On peut aussi s’interroger sur les limites de l’exercice, quand SB assimile les luttes d’aujourd’hui contre l’extrême droite et le néolibéralisme (Ibid., p. 39-55) aux combats contre les nazis, sans préciser les points communs et les différences entre les mouvements nazis et fascistes du passé et ceux d’aujourd’hui, ni analyser finement les caractéristiques complexes des mouvements actuels d’extrême droite. Ici, il y a un discours d’évidence, offrant une vision simplificatrice du présent : « Face à la faillite du capitalisme, à la trahison des classes dominantes qui tournent le dos à l’intérêt général, considérons que tout est à nous qui produisons les richesses, et que nous sommes la solution. »
37Significativement, SB reprend l’accusation de trahison du programme du CNR, mais cette fois-ci, elle vise les capitalistes, dont elle propose une vision essentialiste en évoquant « les classes dominantes », qui sont tout sauf homogènes, tout en recyclant une pensée binaire sommaire, opposant traîtres au « nous » indéterminé « qui produisons les richesses ». Il s’ensuit que « la solution », unique, ne vient que du camp légitime. Cette représentation est en contradiction avec la diversité des organisations et partis différents, avec lesquels il faut négocier. L’héritage de la pratique politique du CNR est bien peu et bien mal pris en compte, car le programme a non seulement été négocié, mais encore il a été voté à l’unanimité. Certes, cela tenait à des circonstances exceptionnelles, mais il y a un gouffre entre la recherche effective par le CNR d’une majorité la plus large, pour s’assurer de l’assentiment maximal des citoyens, et l’illusion qu’un camp est à lui seul la solution.
38En définitive, cette exploitation du CNR est assez typique de discours politiques qui s’approprient une sorte de rente mémorielle autour du CNR et de la résistance. Partant de là, ce type de positionnement cantonne les organisations qui tiennent de tels discours de résistance collective à une fonction tribunicienne, reculant le temps proprement politique de la confrontation avec le réel, et, notamment, avec la réalité de sa pratique. Avoir raison, seul contre tous, ne suffit pas pour changer les choses. En ce cas, les discours de résistance se réduisent à des postures, parce que l’éthique de conviction y est absolutisée et opposée à l’éthique de responsabilité (Weber, 1963).
- 21 L’intégralité de ce discours de 1304 mots est disponible sur le site du PCF et sur YouTube.
39Je reproduis un extrait de l’allocution du secrétaire général du parti communiste le 27 mai 202021. Le discours est épidictique autour de l’éloge de la résistance, dans sa première moitié ; par la suite, il appelle à l’action présente, avec la crise du Covid qui aggrave tous les problèmes sociaux. Je ne sélectionne que quelques extraits mettant en œuvre les notions/valeurs centrales de lutte continue, d’unité et de progrès social avec les mêmes injonctions (modalité déontique, appels à l’action), que je mets en relief, sans les commenter :
(13) […]
Ce 27 mai, journée nationale de la Résistance, nous célébrons surtout la création du Conseil National de la Résistance.
C’était le 27 mai 1943, en pleine guerre : huit mouvements, six partis politiques et deux centrales syndicales, s’unissaient pour coordonner la lutte contre l’ennemi et préparer l’avenir en écrivant le programme des Jours Heureux.
[…]
Le 18 juin 1940, alors qu’une partie de notre pays est occupée par les Allemands, le Général de Gaulle lance depuis Londres son appel à la Résistance.
La veille, en France, à Draguignan [sic], Charles Tillon, dirigeant du PCF, lançait lui aussi l’appel au « peuple des usines, des champs, des magasins, des bureaux, aux commerçants, artisans, intellectuels, aux soldats, aux marins, aux aviateurs encore sous les armes à s’unir dans l’action ».
Cette armée de l’ombre grandit, composée d’ouvriers, de mineurs, de fonctionnaires, d’enseignants, d’étudiants.
[…]
Deux ans après la première réunion du CNR, alors que le pays est encore en ruines, le défi est relevé.
[…]
Aujourd’hui comme hier, nous devons tenir bon, être ambitieux pour notre pays, refuser de croire que le chômage et la pauvreté devraient augmenter inexorablement alors que tant de besoins, tant de chantiers, tant d’emplois doivent être créés, pour nos services publics, pour notre système de santé, pour notre industrie, pour protéger la biodiversité et le climat.
Nous avons tant de richesses à mettre au service du développement humain et de la planète.
[…] il est temps de nous unir, de nous rassembler, dans notre plus grande diversité, d’en appeler à toutes les forces progressistes, celles du monde du travail et du mouvement social.
Le Parti Communiste Français, qui fête ses 100 ans cette année, souhaite partager toujours avec vous cet idéal de paix, de solidarité et de bonheur qui ne l’a jamais quitté dans son histoire. Hier comme aujourd’hui, nous serons toujours présents pour bâtir, avec d’autres, dans l’union la plus large des Françaises et des Français, une société qui place l’être humain et la planète au cœur de tous ses choix. (Roussel, 2020, nous soulignons)
40Les objectifs de ce texte, ambitieux, restent, vu le contexte, programmatiques. L’appel à l’unité laisse penser que le peuple va se réunir comme par magie autour de ces idéaux et de la force qui s’en réclame. Cependant, il est compréhensible que le discours de commémoration de F. Roussel exploite légitimement la dimension épidictique, et que, dans un discours très court, les appels à l’action en restent à un certain niveau de généralité.
- 22 Voir la notice « Charles Tillon » sur Wikipédia. L’appel du 17 juin est en réalité un tract dont le (...)
- 23 Cette opposition a fait l’objet de multiples variations en délicatesse avec la vérité : voir notamm (...)
41Mais il y a plus grave, comme le montre l’exploitation éhontée de la Résistance dans le fragment encadré, à travers l’exploitation biaisée de l’« Appel du 17 juin 1940 » de Charles Tillon22 en réponse à la déclaration du maréchal Pétain appelant à la cessation des combats contre l’Allemagne nazie radiodiffusée ce même 17 juin. En effet, tout se passe comme si, commémorant l’Appel du 18 juin, le PCF voulait montrer qu’il était entré en résistance avant de Gaulle, bien que la déclaration de C. Tillon n’ait pas eu la même postérité. Cela est suggéré, implicitement, mais nettement. Le texte de l’Appel de de Gaulle est évoqué à travers une première opposition entre ceux qui résistent depuis l’étranger, à « Londres », et ceux qui résistent en France (même si Roussel confond « Draguignan » avec Gradignan)23. Une deuxième opposition concerne l’emploi du discours narrativisé pour l’Appel du 18 juin tandis que celui de Tillon est évoqué à travers une citation réécrite (un mixte de discours direct et indirect fidèle, quant au contenu), l’original étant une adresse : « Peuple des usines, des champs, des magasins, des bureaux, commerçants, artisans et intellectuels, soldats, marins, aviateurs encore sous les armes, UNISSEZ-VOUS DANS L’ACTIONS [sic] ». Il n’y a pas d’antithèse à proprement parler, mais la différence de référenciation des deux appels n’est pas sans signification, car la citation consonne bien avec les objectifs du CNR. De plus, Tillon est présenté comme « dirigeant du PCF », sans employer un article indéfini qui aurait indiqué que ce n’était qu’« un dirigeant du PCF parmi d’autres ».
- 24 L’Appel, antidaté, aurait été écrit par J. Duclos vers le 15 juillet et diffusé à la fin du mois. I (...)
- 25 Il est difficile de tirer des conclusions de l’absence de justification du pacte germano-soviétique (...)
42Ici, l’analyse linguistique ne peut que s’appuyer sur le travail des historiens, à même de combler les creux et les silences du discours et de leur donner sens. La position officielle de la direction du PCF – rédigée par Duclos, qui remplace le secrétaire général, Maurice Thorez, alors à Moscou, cosignée par Duclos et M. Thorez – est celle de l’« Appel du 10 juillet 1940 », intitulée « Peuple de France »24. Elle est non seulement postérieure à l’Appel du 18 juin, mais, de plus, totalement alignée sur la position de la IIIe internationale, avec sa ligne classe contre classe. Duclos et M. Thorez y justifient le pacte germano-soviétique au nom de la « paix » – invoquée à satiété quand l’Allemagne occupe une large fraction du territoire et nous fait la guerre –, dans le même temps qu’ils vouent aux gémonies tous les partis politiques français en des termes virulents. Et, surtout, ils n’ont pas un seul mot pour appeler à lutter contre l’Allemagne nazie. Tillon, quant à lui, appelle à former un gouvernement « luttant contre le fascisme hitlérien et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une paix équitable ». Alors que Duclos et M. Thorez ont comme seul adversaire Vichy, Tillon appelle à lutter contre Vichy et contre le fascisme hitlérien. Son appel est représentatif des militants ou responsables du PCF et de la CGT sensibles à l’unité pour la lutte antifasciste. Cela reste cependant une initiative individuelle, qui n’est pas fondamentalement en désaccord avec la ligne du PCF (Wieviorka 2013, p. 64-67)25. C’est un fait établi par tous les historiens que le PCF a été un acteur majeur de la Résistance en France, un autre que son implication commence après la rupture du pacte germano-soviétique et un troisième que des militants communistes ont résisté sans attendre : mais des initiatives personnelles n’équivalent pas à un engagement institutionnel. Par conséquent, exploiter l’initiative de Tillon pour donner à croire que le PCF appela à la résistance avant même de Gaulle est une contre-vérité historique. Quatre-vingts ans après l’événement, la réécriture persistante de l’histoire à laquelle procède F. Roussel – par insinuation, approximation et omission – contraste fortement avec le souci de la vérité de SB qui reconnaît que les militants opposés au Pacte germano-soviétique avaient été exclus de la CGT.
43S’appuyer sur Tillon, en 2020, est non seulement choquant, eu égard à la vérité historique, mais, de plus, indécent, en raison des contentieux ultérieurs de la direction du PCF avec Charles Tillon. Car ce dernier, qui dirigea les Francs-Tireurs et Partisans (FTP) pendant la résistance, et fut cinq fois ministre, entre 1944 et 1947, fut victime des purges staliniennes de 1952 (un an avant la mort de Staline), exclu pour déviationnisme des instances dirigeantes du PCF, parce qu’il critiquait l’alignement de son parti sur le parti communiste de l’Union soviétique (PCUS). Certes, Tillon fut réintégré, en 1957, mais refusa de réintégrer les instances dirigeantes. Cependant, il fut exclu à nouveau – cette fois-ci de sa cellule du PCF, le 3 juillet 1970 –, pour avoir signé un manifeste contre la « normalisation de la Tchécoslovaquie » après le printemps de Prague de 1968…
- 26 Repris dans A. Rabatel (2017, p. 414-421), avec un développement inédit consacré à la notion de con (...)
44Mon propos était d’interroger un certain nombre de caractéristiques et de non-dits significatifs dans le texte programmatique du CNR et, plus encore, dans deux discours d’organisations qui se réclament fortement de ces idéaux. Les extraits que j’ai analysés illustrent, à des degrés divers, les limites des rhétoriques de rente mémorielle, témoignant de rapports biaisés au passé (mythification) et au présent (mystification), confirmés par les tensions entre discours et pratiques. On est donc fondé à s’interroger sur les limites des contre-discours réactifs (voir Rabatel, 2015, p. 59-8126) de résistance et sur les conditions de réussite de résistances offensives, au sens gramscien de la lutte idéologique. Il y a une différence entre la recherche d’une unité négociée patiemment par toutes les forces sociales, comme fit le CNR, et des discours de résistance appelant à l’unité en incitant les autres forces à se rallier à des positions jugées non négociables parce qu’elles correspondraient au bien du peuple, dont les besoins sont mesurés essentiellement à l’aune du prolétariat (ou de l’idée que s’en font les détenteurs exclusifs du matérialisme dit « scientifique »). Il y a aussi une différence entre une unité contre un adversaire et une unité pour élaborer des mesures visant à améliorer concrètement le cours des choses. Résister en campant sur ses positions fait courir le risque de rester un commentateur qui garde les mains propres, en refusant de se confronter au réel. En revanche résister en co-construisant des compromis progressistes partiels, successifs, avec le meilleur rapport de force et l’assentiment le plus large possible, c’est plus efficace. D’où ma réserve envers ces discours de résistance qui exaltent le programme du CNR, tout en prenant pratiquement des distances avec son esprit, au point que la radicalité verbale relève de la posture et, parfois, de l’imposture. Cependant, il ne faut pas confondre les mots et le monde. Si la notion de résistance gagne à être jugée en contexte, dans son rapport à la réalité, à la pratique, il n’en reste pas moins que le mot repose sur des valeurs axiologiques positives qui perdurent, même dans les cas où ceux qui l’invoquent lui font subir des distorsions relevant de la posture ou des impostures. C’est bien pourquoi ces conduites mondaines ne sont pas sans conséquences négatives, car elles parent des discours et des actions discutables du masque de valeurs humanistes/progressistes qui font largement consensus dans une société donnée, au risque d’exposer les mots à une défiance conceptuelle indue, alors qu’elle devrait viser les locuteurs/acteurs qui les malmènent.
- 27 Voir la sixième partie de l’ouvrage de Claude Lefort (1972, p. 720-732) « L’Œuvre, l’idéologie et l (...)
- 28 Voir Buber (2012 [1923]). Une telle conception des rapports humains et des relations politiques est (...)
- 29 À l’instar de ce que proposent L. Berger & J. Viard (2024, p. 8-11, 79-82, 89-90) ou encore M. Mull (...)
45Au-delà – mais dans la continuité de la remarque précédente –, si l’on abandonne le regard sur le passé de l’historien ou le regard du linguiste sur les discours, pour adopter le regard du citoyen, on sera sensible, du moins je l’espère, à ce qui est l’essence du politique, et d’une politique progressiste, à savoir créer des conditions propices à l’action et au soutien des citoyens. Cela passe par la recherche patiente de compromis, voire de consensus, qui prennent en compte des intérêts sectoriels divergents et se soucient de l’intérêt général de la nation (dont il ne faut jamais oublier qu’elle est en compétition avec d’autres). Je suis pour ma part persuadé que l’exploitation, comme les luttes de classe, ne sont pas des vieilleries du passé mais l’action politique ne se réduit pas à elles, qu’il s’agisse des relations hommes-femmes, écologiques, inter-ethniques, etc. On peut croire qu’un seul de ces prismes (social/économique, féministe, écologique, racial) doit l’emporter sur tous les autres. On peut ainsi viser la victoire sans partage d’une classe sur les autres (dictature), se donner l’illusion mortifère que les classes n’existent plus (et donc que la lutte des classes est dépassée), et qu’il suffit d’« administrer les choses » sous la conduite d’un parti qui sait ce qui est bien pour un peuple désormais sans antagonismes. On peut aussi considérer, à l’instar de bien des critiques progressistes des erreurs du « socialisme réel » (Buber, 1977 [1950] ; Castoriadis, 1999 [1986] ; ou Lefort, 197227, dont je suis le plus proche), que, si les luttes sont consubstantielles à la vie politique, il faut impérativement se donner les moyens de rencontrer l’autre28, l’adversaire, d’entrer en dialogue avec lui, afin de négocier les meilleurs compromis29 possibles, en sachant que les évolutions des rapports de force fragiliseront les équilibres antérieurs et impliqueront de remettre la négociation sur le métier, chaque fois que ce sera nécessaire ou possible. C’est dans cette perspective que l’empathie et la mobilité empathique (Rabatel, 2017) offrent des moyens de négocier au mieux, en faisant émerger un « bien commun » qui, dans son fondement, n’est pas l’illusion d’un accord qui transcenderait les différences d’intérêts entre les classes, les sexes – et a fortiori une fois pour toutes ! –, mais plutôt une disposition d’esprit permettant de régler les conflits, provisoirement, le moins mal possible, en évitant des affrontements violents qui sont la négation de la politique. Bref, la crédibilité des discours politiques (de résistance) mérite d’être jaugée à l’aune de la pratique, et cela vaut en réalité pour tous les aspects de la vie humaine. Cette conclusion de bon sens est cependant difficile à mettre en pratique ; surtout pour soi-même…