Marine Borel, Les formes verbales surcomposées en français
Les formes verbales surcomposées en français, Marine Borel, Peter Lang, 2024, 590 p.
Texte intégral
1L’ouvrage de M. Borel présente une analyse exhaustive d’un fait assez peu documenté : les formes surcomposées en français. Il est issu de la thèse qu’elle a soutenue en 2019 et a obtenu le Grand prix de linguistique de l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique 2024.
2Il se compose de quatre parties : Introduction ; Histoire du traitement des formes composées ; Analyse sémantique et morphologique ; Pistes à explorer et conclusion.
- 1 Pour l’essentiel, franco-provençaux et francitans.
3La première partie présente globalement (i) les objectifs de la recherche ; (ii) la thèse qui sera défendue dans la 3e partie : distinguant les types d’emplois nommés standards (quand il a eu mangé, il est sorti) et régionaux1 (on m’a déjà eu dit que c’était égoïste), M. Borel pose que les surcomposés standards et les surcomposés régionaux sont des formes verbales différentes, en partie homonymes, dont non seulement les valeurs sémantiques mais également les structures morphologiques sont distinctes ; (iii) le corpus sur lequel elle prend appui : 7 500 occurrences, orales et écrites, allant du XIIe siècle au XXIe siècle, issues de genres textuels variés, parfois pour le plus grand plaisir du lecteur, comme p. ex. l’occurrence (23), p. 19 : une BD, intitulée Affaire Fillon : Pénélope passe aux aveux, met dans la bouche de la femme de l’ex-Premier ministre en train de nettoyer les toilettes familiales l’énoncé suivant : « C’est vrai, j’ai eu travaillé comme cheffe de cabinet ». Énoncé régional d’autant plus savoureux qu’improbable sociolinguistiquement dans la bouche d’une personne originaire de Grande-Bretagne et qui vit dans un territoire français ignorant ce type de construction syntaxique.
4La deuxième partie étudie la manière dont les formes surcomposées ont été comprises, analysées et traitées entre le XVIe siècle et l’époque actuelle. Soulignons la façon dont l’autrice sait lire les différents travaux sans les simplifier tout en évitant l’écueil de leur fastidieuse énumération. Elle montre notamment comment lesdites formes sont tour à tour louées comme autant de symboles de la richesse et de la clarté de la langue française et décriées pour leur lourdeur… ou parfois passées sous silence.
5La troisième partie, la plus développée (p. 177-514), est le cœur de la recherche : la thèse selon laquelle les formes standards et régionales sont différentes (i) sémantiquement : les premières ont valeur résultative ; les secondes ont valeur expérientielle ; (ii) et morphologiquement : à l’encontre des différents travaux qui s’accordent sur le fait que les deux types de surcomposés ont même structure morphologique, l’autrice défend l’analyse selon laquelle les formes résultatives sont construites par composition de l’auxiliaire (il [a eu] fait), alors que les formes expérientielles le sont par insertion du marqueur expérientiel eu dans le syntagme verbal (SV) composé, selon le modèle (il a [eu] fait). À l’appui de sa thèse, M. Borel développe trois arguments : (i) la manière dont ces formes se construisent avec l’auxiliaire être : j’ai été parti vs je suis eu parti. (ii) la place différente des insertions dans le SV surcomposé (avant ou après le morphème eu) ; (iii) le fait que seul le type expérientiel développe des formes hypercomposées (j’ai eu eu fait, je suis eu eu parti). L’autrice fournit là une hypothèse qui fait incontestablement avancer la réflexion. Pour se conforter, ladite hypothèse devra expliquer morphologiquement « l’insertion de eu » — pourquoi la langue a choisi eu et non pas un autre élément pour signifier l’expérientialité — et sémantiquement, en quoi eu produit la valeur d’expérientialité.
6La quatrième partie est de fait une conclusion qui synthétise les différents points développés au cours des analyses précédentes et ouvre sur des recherches à venir.
7Le présent compte rendu ne rend compte que très partiellement de la richesse des analyses développées tant l’ouvrage fourmille de micro-études intelligentes, comme de l’apport de l’hypothèse sur la dualité des formes.
8Il serait intéressant d’envisager la question des formes surcomposées dans l’espace roman ; de voir notamment si l’occitan qui en dispose assurément et qui a un usage différent de l’auxiliaire être (soi estat, littéralement ‘je suis été’, pour j’ai été) distingue les fonctionnements résultatifs des fonctionnements expérienciels.
9On peut avancer que, sur la question des formes surcomposées, il y aura un avant et un après cet ouvrage, tant pour le corpus recueilli que pour la pertinence des analyses et l’intérêt de l’hypothèse défendue.
Pour citer cet article
Référence électronique
Jacques Bres, « Marine Borel, Les formes verbales surcomposées en français », Cahiers de praxématique [En ligne], 85 | 2026, mis en ligne le 30 juin 2026, consulté le 07 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/praxematique/10923 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16dyu
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